Le bruit de la porte d'entrée qui claque, celui, plus lourd, du moteur de la voiture de mon père qui s'éloigne dans l'allée... Puis le silence. Un silence profond, presque ouaté, qui s'installe dans la maison comme une promesse. C'est ce silence que j'ai appris à guetter chaque jour, à dix-huit ans, à la sortie de mes cours à l'université. Je sais que ma mère est encore au travail, que mon père ne rentrera pas avant dix-neuf heures, et que ma sœur, elle, ne quittera la fac qu'aux alentours de dix-huit heures. J'ai une fenêtre. Une fenêtre d'une heure et demie, parfois deux, où le monde semble suspendu.
Ce jour-là, mon sac à dos glisse de mon épaule et atterrit sans bruit sur le carrelage de l'entrée. Mes pas sont feutrés sur les marches de l'escalier. Je connais chaque craquement de cette maison, chaque soupir des vieilles planches. Mais à cet instant, je les entends à peine. Mon cœur, lui, bat déjà plus fort, comme un tambour sourd dans ma poitrine.
La porte de la chambre de ma sœur n'est pas fermée à clé. Elle ne l'est jamais. Elle a vingt-deux ans, une vie d'adulte qui commence, et elle laisse derrière elle un territoire d'odeurs et de tissus que je convoite en secret. Ce jour-là, comme les précédents, je pousse le battant et je suis happé par son parfum. Un mélange de fleurs blanches — du jasmin peut-être — et d'une poudre douce, presque vanillée, qui s'accroche aux rideaux, aux draps, et flotte dans l'air immobile. Une odeur de femme. Pas une femme mûre, non. Une jeune femme, fraîche, pleine de promesses. Cela fait naître en moi un trouble que je ne sais pas nommer.
La maison est si calme que j'entends le frémissement de mon propre souffle. Je m'approche de la penderie. Ma main tremble légèrement en attrapant la poignée métallique. À l'intérieur, un monde s'offre à moi : des robes, des jupes, des hauts colorés, et tout en bas, dans un tiroir en bois qui coulisse doucement, le trésor. Les sous-vêtements. Des culottes en coton tout juste sorties du pressing, des ensembles en dentelle noire ou blanche qu'elle garde pour les soirées. Mes doigts effleurent d'abord le coton. Une douceur banale, presque rassurante. Puis ils rencontrent la dentelle. Là, le contact est différent : fragile, aérien, un peu rugueux par endroits, comme une caresse qui promet l'interdit.
Je choisis une culotte en coton blanc, bordée d'un fin liseré de dentelle. Je la prends comme on prend un objet précieux, avec précaution. Puis, dans un geste que je connais déjà par cœur, je baisse mon jean et mon boxer. Le froid de la chambre mord ma peau nue une fraction de seconde, avant que le coton ne vienne l'envelopper. C'est un choc. Une chaleur douce, intime, qui épouse mes hanches comme si ce vêtement avait été conçu pour moi. La dentelle gratte à peine le haut de mes cuisses, un rappel constant de sa présence. Je sens mon sexe tressaillir, se tendre contre cette étoffe si féminine. La peur est là, vissée dans mon ventre, mais elle est doublée d'une excitation brute, animale, que je n'ai jamais ressentie avec un simple vêtement.
Puis vient le soutien-gorge. Un modèle noir, en dentelle fine, avec des armatures qui semblent défier ma poitrine plate. Je le prends à deux mains. Mes doigts suivent les coutures, les bretelles réglables, le petit fermoir à trois crochets dans le dos. Je me dévêts de mon T-shirt. La glace de l'armoire me renvoie l'image d'un jeune homme au torse maigre, mais je ne me regarde pas encore. Je passe les bretelles sur mes épaules. Les bonnets tombent mollement contre mon sternum. Puis vient le moment le plus délicat : attacher le soutien-gorge dans le dos.
Je me tords les bras, les omoplates saillantes, cherchant à tâtons les petits crochets métalliques. Je rate deux fois. Ma respiration s'accélère, non par frustration, mais par une fébrilité qui me rappelle que ce geste-là, ce geste si féminin, est un apprentissage. Je dois le faire. Je dois aller au bout. Enfin, les crochets s'emboîtent avec un petit clic sec qui résonne dans le silence. Ce bruit, si anodin, me traverse comme une décharge. Je l'ai fait. Je suis entré dans un autre corps.
Je me tourne lentement vers le miroir en pied, derrière la porte. Ce que je vois me foudroie sur place. Ce n'est pas moi, ce jeune homme avec ses épaules étroites et son regard d'adolescent gêné. C'est un être hybride, un être de dentelle et de peau, dont les seins plats sont maintenant soulignés par des bonnets vides mais si suggestifs. La culotte blanche épouse mes hanches, dessinant une courbe qui n'est pas tout à fait la mienne. Mon sexe, en érection, boudine contre le coton, trahissant tout le désir que ce spectacle m'inspire.
Mais je ne m'arrête pas là. Ce jour-là, je veux plus. Je veux sentir le vêtement d'une femme sur toute ma peau. Je retourne à la penderie et ma main se pose sur une robe moulante, en jersey noir, à manches courtes. Je l'enfile par la tête. Le tissu glisse sur mes épaules, épouse mon torse, ma taille, puis vient buter contre mes hanches. Il est si près de ma peau que je sens chaque mouvement se répercuter jusqu'au bout des doigts. La robe me colle comme une seconde peau.
C'est alors que je me mets à bouger. D'abord timidement, un balancement des épaules. Puis mes hanches prennent le relais. Un déhanchement lent, circulaire, que je n'ai jamais osé faire auparavant. Le jersey froisse doucement, la dentelle du soutien-gorge crisse à peine sous le tissu. Je lève les bras au-dessus de ma tête, comme une femme qui danse seule, et je vois dans le miroir une silhouette qui n'est ni tout à fait masculine, ni encore féminine, mais qui s'approche de ce versant-là. Une fluidité dans le geste, une grâce que je ne me connais pas.
Je me déhanche de nouveau, cette fois plus franchement. La robe moulante suit chaque inflexion. Je sens une chaleur monter de mon bassin, une chaleur humide et électrique qui n'a rien à voir avec le plaisir solitaire que je connais. C'est autre chose. C'est le plaisir de ressentir comme une femme, d'habiter un corps qui n'est pas contraint par la raideur masculine. Dans ce silence absolu de la maison vide, je danse lentement pour la glace, mes mains glissant sur mes flancs, sur la courbe de mes fesses, sur la dentelle qui me serre la poitrine.
Le temps s'est arrêté. Je n'entends plus que le frottement du jersey, le battement sourd de mon cœur, et parfois, le petit clic mental du soutien-gorge dans mon dos, ce bruit qui reste gravé comme le premier accord d'une symphonie.
Quand la voiture de mon père, au loin, se gare dans l'allée, le charme se brise. Je me dévêts avec une rapidité presque brutale, remets tout en place avec la fièvre du complice pris sur le fait. Mais en descendant l'escalier, je sens encore l'empreinte du jersey sur ma peau, la dentelle du soutien-gorge contre mes côtes. Et dans ma tête, une certitude vient de naître, fragile et puissante à la fois :
Je ne serai plus jamais seulement lui.
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