Le bar était déjà bien rempli lorsqu'ils arrivèrent, mais Rebecca avait réussi à leur garder une petite table dans un coin, suffisamment éloignée du comptoir pour qu'ils puissent discuter tranquillement.
L'endroit plaisait beaucoup à Amandine : lumières tamisées, banquettes de cuir sombre, boiseries anciennes et musique discrète. Une atmosphère suffisamment élégante pour donner à la soirée un petit air particulier, sans pour autant la rendre guindée.
Rebecca se leva pour les accueillir et serra Amandine dans ses bras avec cette spontanéité qui lui était habituelle.
— Enfin ! J'ai cru que vous alliez me poser un lapin.
— C'est de la faute de Didier qui a mis trois heures à choisir sa chemise, répondit Amandine avec un sérieux parfaitement feint.
Didier leva les yeux au ciel.
— Je savais que je n’aurais pas dû venir.
Rebecca éclata de rire.
— Bonjour, Didier, je suis ravie de vous revoir, dit-elle en lui faisant la bise.
Ils s'installèrent autour de la petite table. Amandine prit place à côté de Didier sur la banquette, tandis que Rebecca s'asseyait en face d'eux, avec ce sourire malicieux qui la caractérisait. La conversation reprit presque immédiatement, comme si les quelques semaines écoulées depuis leur dernière rencontre n'avaient jamais existé.
Rebecca raconta une anecdote concernant une collègue de travail, Amandine riait déjà avant même qu'elle ait terminé son histoire, et Didier se contentait d'écouter avec un sourire amusé. Il connaissait encore assez peu Rebecca, mais il comprenait rapidement pourquoi Amandine était aussi attachée à elle. Il y avait chez les deux femmes une facilité évidente, une manière de terminer les phrases l'une de l'autre et de se comprendre avec un simple regard.
Rebecca, avait visiblement beaucoup à raconter ce soir-là. À peine installée, elle commença par évoquer sa semaine, avec cette façon très personnelle qu'elle avait de transformer les contrariétés du quotidien en histoires presque comiques.
— Je te jure, j'ai cru que j'allais devenir folle mercredi, raconta-t-elle. Ma collègue m'a appelé à dix-huit heures trente pour me demander si je pouvais relire son dossier avant le lendemain matin.
Amandine leva les yeux au ciel.
— Sérieusement ?
— Évidemment, confirma Rebecca avec un regard désespéré. Et pendant ce temps-là, ma fille m'attendait chez la nounou, j'avais encore les courses à faire et je n'avais aucune idée de ce que j'allais préparer pour le dîner.
— Et tu as fait quoi ?
— J'ai appelé la nounou, heureusement que je l’ai celle-là… Et j’ai commandé des pizzas.
Amandine éclata de rire.
— Toi ? Des pizzas ?
— Oui, moi.
Rebecca racontait tout cela avec légèreté, comme si ce n'était qu'une succession de petites mésaventures sans importance. Pourtant, Amandine connaissait suffisamment son amie pour percevoir ce qui se cachait derrière les plaisanteries.
Rebecca avait l'habitude de tout gérer.
Sa fille, sa maison, les rendez-vous, les imprévus, les petits problèmes qui surgissaient toujours au mauvais moment. À cela s'ajoutait son travail, un poste à responsabilités qu'elle aimait réellement mais qui ne lui laissait guère de répit. Elle devait décider, organiser, anticiper, répondre. Et même lorsqu'elle rentrait chez elle, son esprit continuait souvent à fonctionner.
— Et alors, ton dossier ? demanda Amandine.
— Terminé à vingt-deux heures trente-huit.
— Pfiouuuu...
Rebecca haussa les épaules.
— Il fallait bien le finir.
C'était toujours comme ça avec elle. Elle disait les choses en riant, comme si tout était parfaitement normal. Pourtant, Amandine savait qu'il lui arrivait de terminer certaines journées épuisée, avec cette étrange impression de n'avoir malgré tout pas fait assez.
Ce soir-là, cependant, quelque chose semblait différent. Rebecca avait confié sa fille à sa mère pour quelques heures et, pour une fois, personne ne lui demandait quoi que ce soit. Pas de repas à préparer, pas de lessive urgente, pas de problème professionnel à régler avant le lendemain.
Elle avait simplement son verre devant elle, ses deux amis en face d'elle et toute une soirée dont elle n'avait rien d'autre à attendre que le plaisir d'être là.
Et cela se voyait.
Elle riait davantage. Elle parlait sans regarder l'heure. Elle interrompait Amandine pour corriger un détail d'une vieille anecdote, avant de partir elle-même dans un fou rire.
Amandine la regardait avec une affection discrète. Elle aimait voir Rebecca comme ça. Pas la professionnelle toujours organisée, pas la maman qui devait penser à tout, pas l'épouse qui devait composer avec les absences de son mari.
Simplement Rebecca, son amie.
Amandine, elle, était heureuse. Elle avait été ravie quand Rebecca lui avait confirmé qu’elle serait disponible ce soir-là. Elle lui avait déjà présenté Didier, et elle aimait l'idée de pouvoir réunir, le temps de quelques heures, les deux personnes avec lesquelles elle se sentait le plus naturellement elle-même.
Pourtant, lorsqu'elle changea légèrement de position sur la banquette, son sourire se crispa pendant une fraction de seconde.
Didier le remarqua immédiatement.
Il ne dit rien, se contentant de tourner légèrement les yeux vers elle.
Amandine croisa son regard, juste une seconde. Elle lui lança un regard qui signifiait très clairement : « Ne commence surtout pas. »
Didier haussa imperceptiblement un sourcil, puis reprit tranquillement une gorgée de son verre.
Amandine détourna les yeux. Elle avait encore en mémoire et dans son corps les traces de la séance de l'après-midi. Elle avait été plus intense que les précédentes, et ses fesses sensibles lui rappelaient encore assez clairement les attentions de Didier. Chaque fois qu'elle cherchait une position confortable, elle retrouvait cette chaleur sourde qui lui tirait un petit sourire malgré elle.
Et Didier le savait. Évidemment qu'il le savait...
— Bon, vous deux…
La voix de Rebecca la ramena brusquement à la conversation.
— Oui ?
Rebecca la regardait avec un air soupçonneux.
— Ça fait cinq minutes que tu changes de position toutes les trente secondes.
Amandine sentit immédiatement ses joues chauffer.
— Moi ?
— Oui, toi.
— Je suis parfaitement bien.
Rebecca pencha légèrement la tête.
— Bien sûr...
Didier baissa les yeux vers son verre pour dissimuler son sourire. Amandine lui lança un regard assassin.
— Et toi, ça te fait rire ?
— Absolument pas.
— Tu mens très mal.
— Je n'ai rien dit.
Rebecca regarda alternativement l'un puis l'autre.
— Attendez…
Elle plissa les yeux.
— Il y a quelque chose que vous ne me dites pas.
Amandine prit aussitôt un air parfaitement innocent.
— Pas du tout.
— Amandine...
— Rebecca ?
— Je te connais depuis presque vingt ans.
— Je sais.
— Et tu fais cette tête uniquement quand tu me caches quelque chose.
Amandine éclata de rire malgré elle.
— Quelle tête ?
— Celle-là.
Rebecca l'imita avec une expression tellement caricaturale qu'Amandine se mit franchement à rire.
Didier observait la scène avec amusement. Il découvrait une autre facette de Rebecca : celle de la meilleure amie capable de détecter la moindre variation d'humeur chez Amandine.
— Tu vois ? intervint Didier. Elle est parfaitement innocente.
Rebecca tourna immédiatement les yeux vers lui.
— Vous êtes de son côté, vous ?
— Toujours.
Amandine posa affectueusement une main sur son bras.
— C'est normal. C'est mon homme.
Rebecca leva les yeux au ciel.
— Oh, pardon… Comment l’oublier ? Tu m’en parles quasiment tous les jours !
Rebecca regarda Didier quelques secondes, puis reporta son attention sur Amandine avec un petit sourire.
— En même temps, je comprends mieux pourquoi tu en parles autant.
— Ah bon ?
— Oui. Tu as quand même fini par te trouver un homme plus âgé que toi…
Amandine leva les yeux au ciel.
— Ça y est, on y revient… Tu m’as déjà fait la leçon je te rappelle.
— Quoi ? Je constate juste.
— Tu constates surtout que tu ne peux pas t'empêcher de me taquiner.
Rebecca sourit.
— Je me souviens encore de l'époque où tu disais que tu ne pourrais jamais sortir avec un homme de son âge.
Didier, qui avait suivi l'échange avec amusement, intervint :
— Je sens que cette histoire ne va pas vraiment tourner à mon avantage.
— Oh, rassurez-vous, répondit Rebecca. Je ne fais que rappeler à Amandine ses propres contradictions.
Amandine lui donna une petite tape sur la main.
— Je n'ai jamais dit ça comme ça.
— Si, si. Et tu avais même ajouté que tu ne comprendrais jamais ce qu'une fille de ton âge pouvait trouver à un homme avec autant d'années de plus.
Amandine se mit à rire.
— J'étais jeune.
Rebecca haussa un sourcil.
— Et maintenant ?
Amandine jeta un regard amoureux à Didier en posant sa main dans la sienne.
— Maintenant, je sais que l'âge n'est pas le plus important.
Rebecca observa le couple une seconde, puis sourit.
— Oui… ça, je crois que j'avais compris.
Elle reprit son verre.
— Bon. En tout cas, je vais laisser passer pour cette fois.
Amandine poussa un petit soupir de soulagement.
— Merci.
— Mais je t’ai à l’œil.
— Évidemment...
La conversation reprit sur d'autres sujets. Rebecca raconta ses dernières mésaventures, Amandine l'interrompit plusieurs fois pour lui rappeler certains détails qu'elle oubliait volontairement, et Didier découvrit avec amusement les histoires de leur jeunesse.
À plusieurs reprises, Amandine riait tellement qu'elle oubliait presque la sensibilité de ses fesses.
Puis elle bougea à nouveau, un peu trop brusquement. Elle se figea.
Didier posa simplement sa main sur son genou, sous la table. Le geste était presque banal, mais Amandine sentit immédiatement quelque chose changer en elle. Elle tourna légèrement les yeux vers lui. Il la regardait avec douceur. Pas de provocation cette fois, seulement ce petit regard qui disait : « Ça va ? »
Elle lui répondit par un sourire presque imperceptible.
« Oui. »
Rebecca remarqua leur échange de sourires. Elle fronça les sourcils, son regard passant de Didier à Amandine.
— Bon…
Amandine soupira.
— Quoi encore ?
— Vous êtes vraiment bizarres, tous les deux.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez l’air de communiquer sans parler.
Didier jeta un bref regard à Amandine.
— Disons qu'on finit par connaître les petits signes.
Amandine baissa les yeux avec un sourire qu'elle ne parvint pas tout à fait à dissimuler.
Rebecca les observa quelques secondes.
— Oui… justement. C'est ça qui m'intrigue.
Amandine éclata de rire.
— Tu es jalouse ?
— Absolument pas.
Rebecca prit une gorgée de son cocktail avant d'ajouter, avec un sourire :
— Mais je commence à être très curieuse.
Amandine baissa les yeux vers son verre. Elle savait que ce moment finirait probablement par arriver. Rebecca connaissait ses fantasmes depuis longtemps. Elle savait qu'Amandine avait toujours été intriguée par la soumission, qu'elle avait lu quantité de romans et imaginé des scénarios sans jamais vraiment savoir si elle oserait un jour franchir le pas.
Mais elle ignorait tout de ce qu'Amandine et Didier avaient commencé à construire ensemble.
Amandine regarda Didier. Cette fois, il ne souriait plus. Il lui laissait simplement le choix, il ne parlerait pas à sa place.
Elle inspira doucement.
— Disons que…
Elle hésita, cherchant ses mots. Rebecca attendit sans l'interrompre.
— Didier et moi, on expérimente certaines choses...
Rebecca resta silencieuse une seconde, puis, son visage s'éclaira.
— Attends…
Amandine rougit.
— Oui, confirma-t-elle avant même que son amie ne pose la question.
— Ces choses ? demanda-t-elle en insistant bien sur les mots.
Didier sourit discrètement.
— Je crois qu'elle a compris.
Rebecca se tourna vers lui.
— Vous avez vraiment commencé ?
Amandine sentit ses joues s’empourprer et acquiesça.
— Oui...
Rebecca eut un sourire immense.
— Mais tu ne m'avais rien dit !
— Je voulais être sûre de ce que j'en pensais avant de t'en parler.
Cette réponse fit immédiatement disparaître la taquinerie du visage de Rebecca.
— Et alors ?
Amandine regarda Didier, cherchant à se rassurer dans son regard, puis revint vers son amie.
— Alors… j'aime bien.
Elle sourit timidement.
— Beaucoup, même.
Rebecca resta silencieuse quelques secondes, puis son sourire devint complice.
— Voilà qui explique certaines choses.
Amandine fronça les sourcils.
— Quelles choses ?
Rebecca désigna vaguement la banquette.
— Rien.
Amandine devint écarlate alors que Didier affichait un sourire amusé.
— Toi, tu arrêtes, dit-elle en lui donnant une tape sur le bras.
— Je n'ai rien dit ma puce.
Rebecca les observa encore quelques secondes, fascinée par cette complicité nouvelle dont elle venait à peine d'entrevoir l'existence.
— Je suis contente pour toi, tu sais.
Amandine la regarda.
— Vraiment ?
— Bien sûr.
Rebecca posa doucement sa main sur la sienne.
— Tu as l'air heureuse.
Amandine sentit quelque chose se détendre en elle. C'était exactement ce qu'elle espérait. Pas un jugement, pas une curiosité malsaine, simplement sa meilleure amie qui la regardait comme elle l'avait toujours regardée.
Rebecca sourit.
— Mais je veux quand même savoir une chose.
Amandine soupira.
— Quoi ?
— Est-ce que monsieur est vraiment aussi sérieux qu'il en a l'air ?
Didier éclata de rire.
— Je vais finir par commencer à regretter cette soirée.
Amandine se rapprocha affectueusement de lui.
— Moi pas mon cœur, dit-elle en posant sa tête contre son épaule, sans chercher à dissimuler son sourire.
Rebecca les regarda tous les deux, puis attendit quelques secondes avant de se pencher légèrement vers Amandine.
— Bon… maintenant que je sais qu'il y a un dossier, j'espère au moins avoir droit au rapport complet.
Amandine ouvrit de grands yeux.
— Rebecca !
— Quoi ? Entre filles, quand même ! Tu ne vas pas me faire croire que tu vas me laisser avec trois pauvres phrases et un « j'aime bien » ?
Amandine se mit à rire, mi-amusée, mi-embarrassée.
— Je te connais. Si je commence à te raconter, tu vas vouloir tous les détails.
— Absolument.
Rebecca marqua une pause, puis ajouta avec un sourire malicieux :
— Mais pas ici. Et certainement pas devant ton homme.
Didier leva les mains avec un air faussement innocent.
— Je n'ai rien demandé.
— Et tu ne demanderas rien, répondit Rebecca.
Amandine secoua la tête en riant.
— Vous êtes impossibles.
Rebecca se pencha un peu plus vers elle.
— On en reparlera toutes les deux. Et tu me raconteras tout. Je veux savoir ce qui te plaît, ce qui t'a surprise… et surtout si monsieur est vraiment à la hauteur de la réputation que tu es en train de lui faire.
Elle éclata de rire en regardant Didier, visiblement fière de sa taquinerie. Amandine sentit ses joues devenir brûlantes.
— Tu es incorrigible.
— Je suis ta meilleure amie depuis presque vingt ans. J'ai bien quelques privilèges.
Amandine éclata de rire.
— D'accord. Mais seulement si tu promets de ne pas me juger.
— Marché conclu.
Rebecca se redressa avec un sourire satisfait avant de reprendre son verre.
Didier les observait, amusé, avec cette expression qui disait clairement qu'il savait qu'il venait de perdre toute possibilité de participer à cette future conversation.
Amandine, elle, souriait encore. Elle venait de franchir un petit pas en parlant à Rebecca de cette partie de sa vie. Mais elle ignorait encore que la curiosité de son amie ne s'arrêterait probablement pas à cette simple confidence.
Rebecca les regarda tous les deux. Elle savait désormais qu'un petit secret existait entre eux. Et, à voir l'expression d'Amandine, elle comprit aussi qu'elle n'en connaissait probablement encore qu'une toute petite partie.
Elle n'aurait pas su expliquer pourquoi, mais cette découverte éveillait en elle une curiosité inhabituelle. Quelque chose dans la confiance qui semblait unir Amandine et Didier la troublait doucement, sans qu'elle sache encore mettre un mot dessus.
Elle repoussa cette pensée, reprit une gorgée de son verre et changea de sujet.
À cet instant, elle était encore loin d'imaginer que cette conversation anodine serait, bien plus tard, le point de départ d'un secret qu'elle garderait soigneusement séparé du reste de sa vie.
Commentaires ()