Inspiré du réel
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
La peau du loup — Chapitre 3
Auteur
La peau du loup
Chapitre 3
Le silence qui retombe est plus assourdissant que la déflagration.
Il n’y a plus que le sifflement ténu de l'air dans nos poumons, le souffle saccadé d'Alban qui retombe sur ma clavicule et cette vibration sourde, lointaine, qui continue de faire trembler le plancher : les basses de la fête au rez-de-chaussée, étouffées par l'épaisseur du chêne et des cloisons. Le monde d'en bas continue de tourner, inconscient du gouffre qui vient de s'ouvrir à l'étage.
Je ne bouge pas. Je ne respire presque plus.
Allongée sur le dos au milieu du lit en noyer, les bras étendus sur les draps de lin froissés, je garde les yeux rivés sur les ombres du plafond à caissons. La réalité me traverse par vagues successives, glacées, vertigineuses. Alban. Le père de Capucine. Dans la chambre des maîtres, à vingt mètres de sa fille.
Sur ma peau, l'empreinte de la possession est physique, liquide, brûlante.
La première giclée, propulsée sous la violence de sa libération, refroidit lentement sur la pointe de mon menton et colle au coin de ma lèvre inférieure peinte de cerise noire. Des traînées blanches et denses barrent la pâleur de mes côtes, maculant l'espace entre mes seins meurtris avant de mourir en gouttes tièdes sur le bas de mon ventre. Et entre mes cuisses encore ouvertes, mon intimité bat à vide, gorgée de son passage.
Au-dessus de moi, l'homme reste figé un instant, puis se détache avec une lenteur calculée.
Il bascule sur le flanc et pose ses pieds nus sur le tapis sombre. Le matelas se détend dans un soupir feutré. Alban reste assis un long moment au bord du lit, les coudes sur les genoux, la tête basse, le regard plongé dans la pénombre ambrée. Ses épaules massives, luisantes de sueur, se soulèvent au rythme d'une respiration lourde qui peine à s'apaiser. Il ne dit rien. Pas un mot ne franchit ses lèvres. La virilité écrasante qui me clouait au matelas quelques secondes plus tôt semble s'être effondrée sous le poids d'un accablement silencieux.
Il tourne lentement la tête vers moi. Ses yeux gris acier s'arrêtent sur mon visage, sur cette trace blanche qui fige mon menton.
Une ombre de malaise pur durcit la ligne de sa mâchoire.
Sans un mot, il se lève et traverse la pièce d'un pas lourd. La porte de la salle de bains attenante s'entrouvre, laissant filtrer la lueur pâle d'un miroir éclairé. J'entends le chuintement discret d'un robinet, le bruit d'un tissu qu'on passe sous l'eau tiède, puis le froissement d'un linge essoré.
Quelques secondes plus tard, Alban revient vers le lit. Il tient entre ses larges doigts une serviette éponge blanche, fumante d'une tiédeur bienvenue.
Il s'assied sur le bord du matelas, tout près de ma hanche. Son visage est fermé, tendu par une gravité presque solennelle, dénuée de toute trace de concupiscence. Il a ce geste appliqué, méticuleux, d'un père qui nettoie sa fille après une chute, tentant maladroitement de remettre de l'ordre pour effacer le désastre.
— Ne bouge pas, murmure-t-il d'une voix basse, sourde.
Sa main s'avance. Avec une infinie précaution, il pose le tissu chaud contre la pointe de mon menton.
La tiédeur de l'eau dissout la semence qui commençait à sécher. Son pouce, enveloppé dans l'éponge, effleure la commissure de ma lèvre inférieure pour faire disparaître la dernière trace nacrée.
Ce geste de soin domestique m'anéantit. Il me renvoie d'un coup des années en arrière, à l'époque où cet homme imposant incarnait l'autorité rassurante des déjeuners de famille. Le mot qu'il a craché au moment de jouir me brûle encore les tempes, et une panique d'adolescente prise en faute me serre la gorge. J'ai un besoin éperdu, désespéré, de me justifier, de lui prouver que je ne suis pas ce qu'il a cru voir.
— Je... Je vous jure que je ne suis pas comme ça d'habitude, Alban... je balbutie d'une voix tremblante, brisée.
Le vouvoiement s'est réimposé de lui-même, instinctif, trahissant toute mon humiliation :
— Je ne drague pas les gens au hasard pour... pour finir dans une chambre. C'est... c'est Romain. Il m'a jetée il y a deux semaines devant tout le monde, j'avais tellement de rage, j'avais trop bu ce soir et je voulais juste...
Les mots s'étranglent dans ma gorge.
Pendant que je débite mes excuses pitoyables, la main d'Alban descend le long de mon cou et amène la serviette éponge sur la naissance de ma poitrine. Le tissu humide vient s'écraser doucement sur la rondeur laiteuse de mon sein gauche.
Et mon corps me trahit. Brutalement.
Au contact de la chaleur de l'eau et de la pression de sa paume d'homme, une décharge électrique traverse mon échine. Mes terminaisons nerveuses, encore saturées par la foudre de l'orgasme, sont à vif. À la seconde où ses doigts frôlent ma peau, mon téton se redresse d'un coup, gonflant et durcissant sous l'éponge avec une insolence intolérable. Un tressaillement involontaire soulève mes hanches sur les draps ; un souffle rauque m'échappe.
Ma phrase meurt sur mes lèvres.
Le silence retombe, lourd, accablant. Mon corps vient d'hurler exactement le contraire de ce que ma bouche plaidait.
Alban s'immobilise. Sa main retire lentement la serviette de ma poitrine. Ses yeux se sont durcis, balayant mes pauvres explications avec une sévérité cinglante. Sa mâchoire se crispe, et son regard plonge droit dans le mien :
— Tu aurais pu choisir n'importe qui d'autre en bas, Roxane. N'importe qui. Mais il a fallu que ce soit moi.
Le reproche claque comme un soufflet.
L'autorité de sa voix balaie d'un coup mes larmes et ma honte d'enfant punie. Une onde de chaleur acide, venimeuse, remplace l'embarras.
Je ne veux plus de sa pitié. Je ne veux plus de ses leçons de morale.
Ma main s'anime et mes doigts viennent se refermer sèchement sur son poignet :
— Laissez, je murmure d'un ton durci. Je m'en occupe.
Alban retire sa main sans protester, reculant de quelques centimètres pour me laisser l'espace.
D'un mouvement méthodique, j'achève moi-même d'effacer les traces de sa semence sur mon ventre et le haut de mes cuisses, frottant la peau jusqu'à la faire rougir pour faire disparaître toute preuve matérielle.
Puis, je bascule mes jambes hors du matelas.
La moquette fraîche sous mes pieds nus me redonne un ancrage solide. Mes cuisses tirent douloureusement sous l'effet de l'étirement, une morsure qui réveille ma lucidité.
Sur le tapis, le fourreau de satin rouge repose à côté de mon string carmin. Je me baisse sans précipitation. Je ramasse le sous-vêtement, glisse les pieds dedans et remonte la soie le long de mes jambes.
En me redressant, je tourne la tête. Alban s'est levé à son tour, mais il est figé près du lit. Il tient sa chemise anthracite entre ses mains, les doigts inertes. Ses yeux gris acier sont fixés sur moi, aimantés par la courbe de mes hanches nues, par la ligne de mon dos et par mes cuisses marquées. Il tente de regarder ailleurs, mais la faim brute le cloue sur place.
Cette faiblesse-là est une fissure béante dans son armure.
Je glisse dans ma robe. Le satin vermillon moule à nouveau mon corps, recouvrant ma poitrine encore sensible. Je noue les deux fins cordons derrière ma nuque d'un geste précis, sans trembler, avant de chausser mes escarpins noirs. Du haut de mes talons, je retrouve ma verticalité. Je remets mes mèches brunes en ordre d'un revers de main, puis je vérifie que le rouge cerise noire sur mes lèvres n'a pas trop bavé.
Alban a fini d'enfiler son pantalon de flanelle et de reboutonner sa chemise d'un geste sec. Il s'avance vers la commode en acajou, où le masque de loup en cuir gît à côté de la veilleuse. Il le laisse là.
Il traverse la pièce vers la lourde porte à double battant et pose la main sur la clé en fer patiné.
Mais au moment d'engager le tour, il hésite. Sa haute silhouette barre le bois sombre. Ses épaules se raidissent. Il se retourne enfin vers moi, le visage blême, les traits tirés :
— Roxane... commence-t-il d'une voix rauque, mal assurée.
Il déglutit péniblement, incapable de soutenir mon regard bien longtemps :
— Pour... pour ce que j'ai dit tout à l'heure. Ce mot. C'était inadmissible. J'ai... j'ai perdu pied, et l'emportement ne justifie rien. Je n'aurais jamais dû te parler ainsi. Pardonne-moi.
Il marque une pause, sa mâchoire se resserrant pour tenter de rétablir une distance respectable :
— Mais ce qui s'est passé ici... c'était une folie. Une seule fois, Roxane. Rien de plus. Ça ne se reproduira jamais.
Je reste immobile, le regard planté dans le sien.
Une fureur froide et délicieuse m'envahit l'estomac.
Ce mot était inadmissible. C'est tout ce qu'il trouve à redire.
Cet homme vient de posséder la meilleure amie de sa fille dans les draps de son propre lit. Il a fait gémir le sommier familial, il m'a fait jouir à m'en déchirer la gorge pendant que Capucine s'amuse à l'autre bout du couloir... et son unique cas de conscience, son seul scrupule de bourgeois bien élevé, c'est d'avoir manqué d'éducation au moment de décharger.
L'acte en lui-même ? Une simple parenthèse qu'il compte classer sans suite avec son « ce n'était qu'une seule fois » plein de superbe. Il ne regrette même pas d'avoir franchi l'interdit. Il s'en lave les mains, persuadé qu'il lui suffit de sermonner la gamine pour sauver les apparences.
Un frisson d'adrénaline pure me parcourt le sang.
Ce n'est plus une faute honteuse : c'est un jeu qui s'ouvre. Alban croit pouvoir fermer le ban d'une phrase parce qu'il a peur. Il pose une règle parce qu'il sait pertinemment qu'il est incapable de me résister.
Puisque ce n'est rien pour lui, puisque coucher avec moi n'est pas un problème moral, je vais me faire une joie de pulvériser ses certitudes. Il a dit que j'avais choisi le pire homme de cette maison ? Il a raison. Et je compte bien lui faire regretter d'avoir cru qu'il pouvait m'échapper.
Le vouvoiement est mort avec ma faiblesse.
Je m'avance d'un pas félin, mes escarpins claquant sur le parquet comme des sentences, la fente de ma robe rouge s'ouvrant à chaque enjambée.
Alban se plaque un peu plus contre la porte, pris de court par mon assurance retrouvée.
J'arrive à sa hauteur. Mon corps vient frôler le sien. L'odeur de son eau de Cologne boisée et de sa sueur sèche m'enveloppe à nouveau. Je lève les yeux vers lui, un demi-sourire narquois étirant mes lèvres sombres :
— Une seule fois... Je suis bien d'accord avec toi, Alban.
Ma voix est un souffle de soie, faussement docile, mais chargé d'une ironie si tranchante que ses pupilles se dilatent d'effroi.
Avant qu'il n'ait le temps de comprendre ce qui lui arrive, ma main monte s'enrouler fermement autour du col de sa chemise. Je le tire sèchement vers le bas en me dressant sur la pointe de mes pieds.
Et j'écrase ma bouche contre la sienne.
C'est un baiser d'une insolence brute, vorace, qui force ses lèvres à céder d'autorité. Mes dents mordent sa lèvre inférieure, ma langue prend possession de la sienne. La rugosité de sa barbe me pique le menton, le goût de sa bouche brûle la mienne.
La réponse est immédiate. Pendant deux battements de cœur, toute la volonté d'Alban vole en éclats : sa main libre quitte la clenche et vient s'abattre sauvagement au creux de mes reins, ses doigts broyant le satin rouge pour me coller contre son bassin raidi dans un grognement sourd. Son corps pulvérise à lui seul chaque mot qu'il vient de prononcer.
Je me détache la première, avec une lenteur calculée.
Mes lèvres quittent les siennes dans un bruit humide. Je le toise droit dans les yeux, savourant sa respiration saccadée et la panique électrique qui dévaste son regard. Mon sourire est une promesse empoisonnée : il est pris au piège.
Alban avale péniblement sa salive. Sa main glisse le long de ma hanche et retombe, vaincue.
D'un geste mécanique, sans dire un mot, il tourne deux fois la vieille clé dans la serrure. Le pêne claque sèchement dans la pièce.
Il entrouvre le battant d'une dizaine de centimètres, mais reste fermement ancré sur le seuil, le regard baissé vers la moquette du couloir. Il ne fera pas un pas de plus.
— Descends, souffle-t-il d'une voix rauque, épuisée. Moi, je reste ici. Ce n'est pas ma soirée, je n'ai rien à faire au milieu de vous.
Le maître des lieux bat en retraite, terré dans sa chambre pour tenter d'étouffer l'incendie.
Je ne lui réponds rien.
Je relève le menton, redresse les épaules et fends la fente de ma robe rouge pour franchir le seuil de la suite parentale. La lourde porte en noyer se referme derrière moi dans un déclic feutré.
Mes talons s'enfoncent dans la moquette épaisse du couloir silencieux. À mi-chemin, mon regard percute la porte blanche de Capucine.
Un frisson me traverse l'échine, mais ce n'est plus la terreur de la faute : c'est la morsure grisante du danger. Capucine est là, à quelques mètres, ignorante du séisme qui vient d'ébranler sa maison. Si elle savait. Si toute la fac savait ce que les draps de son père viennent d'avaler.
Une onde d'adrénaline me monte à la tête, puissante, enivrante. Ce secret est un détonateur dont je tiens désormais le cordon. Et au fond de mon ventre, la brûlure résiduelle d'Alban me rappelle qu'il aura beau tenter de résister, il est déjà condamné à céder à nouveau.
Je dépasse la chambre d'un pas assuré et atteins le haut du grand escalier de chêne.
En bas, la sono fait vibrer la balustrade de fer forgé. Les lumières rouges balaient la fumée. Romain parade toujours près du bar au milieu de ses verres en plastique, dérisoire, pathétique. Il n'existe déjà plus.
Je pose le pied sur la première marche. Le loup s'est terré dans sa tanière, mais ce soir, c'est moi qui mène la danse.
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