Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le goüt de la haine — Chapitre 3
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le goüt de la haine
Chapitre 3
Chapitre 3
Je me suis glissé sous mes couvertures comme on se glisse dans un linceul, le corps tremblant d'un froid que même l'épaisse couette en plumes ne parvient pas à apaiser. Mes lèvres me brûlent. Elles gardent l'empreinte de sa bouche, ce goût de tabac, de givre et de transgression qui refuse de s'effacer. Je fixe le plafond, les yeux grands ouverts dans l'obscurité de ma chambre, écoutant les battements désordonnés de mon cœur qui cognent contre mes côtes. Je suis une épave. Un Delorme qui vient de répondre au baiser d'un Moreau, un paria qui porte le secret de la spoliation de ses propres terres sous son matelas.
Le silence de la maison est pesant, entrecoupé seulement par les craquements familiers de la vieille charpente. Je repense à la force de ses bras, à cette manière dont il a semblé vouloir m'aspirer tout entier. Je me déteste. Je déteste cette faiblesse qui m'a fait ouvrir la bouche sous la sienne, cette seconde de trahison pure où j'ai oublié le village, mon père et les décennies de guerre.
Soudain, un bruit sourd me fait sursauter. Toc.
Un choc léger contre la vitre. Je retiens ma respiration, le sang figé dans mes veines. Un oiseau ? Le vent ? Toc. Toc.
Un choc léger contre la vitre. Je retiens ma respiration, le sang figé dans mes veines. Un oiseau ? Le vent ? Toc. Toc.
C'est plus net, cette fois. Un caillou. Je me redresse d'un bond, le souffle court. Je m'approche de la fenêtre avec la discrétion d'un voleur et je soulève un coin du rideau. En bas, dans la cour noyée par l'ombre du grand frêne, une silhouette se tient debout. La lune accroche les reflets roux de ses cheveux.
Loukas.
Loukas.
J'ouvre la fenêtre d'un centimètre, juste assez pour laisser passer un souffle d'air glacé et ma voix étranglée par la panique.
— Mais qu'est-ce que tu fous là ? Pars ! Je t'ai dit de partir ! je murmure, les dents serrées.
Il lève les yeux vers moi. Même dans le noir, je devine l'entêtement gravé sur son visage. Il ne répond pas. Au lieu de faire demi-tour, il attrape le montant en fer forgé de la pergola qui court le long du mur.
— Loukas, arrête ! Si mon père se réveille, il va te descendre ! Il a le fusil juste en dessous, dans l'entrée ! Arrête !
Il s'en fout. Il grimpe avec une agilité déconcertante pour sa stature, ses bottes trouvant appui sur les pierres saillantes de la façade. C'est de la folie pure. S'il tombe, ou si un voisin le voit, c'est le carnage assuré. Mais il continue, ignorant mes supplications, ses mains larges s'agrippant au rebord en bois de ma fenêtre.
Quand il arrive à ma hauteur, son visage est à quelques centimètres du mien. Ses yeux verts brillent d'une lueur sauvage, presque fiévreuse. Sans me demander la permission, il prend appui et se hisse à l'intérieur, me repoussant fermement dans la chambre pour pouvoir poser le pied sur le plancher.
Je recule, les mains levées pour le maintenir à distance, la rage bouillonnant dans mes veines.
— Tu es complètement taré, Moreau ! Je te parle doucement, mais j'ai envie de hurler ! Sors d'ici tout de suite ! je chuchote, ma voix vibrant de fureur et de terreur mêlées. Tu n'as pas le droit d'être là. C'est ma chambre. C'est ma vie que tu es en train de bousiller encore plus !
Il referme la fenêtre derrière lui dans un silence de prédateur. L'espace de ma chambre semble soudain minuscule, saturé par sa présence, par l'odeur de la nuit et de son effort qui émane de son manteau.
— Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça, Milan. Pas après ça, dit-il en s'avançant.
— Après quoi ? Il n'y a rien ! Il n'y aura jamais rien ! Je te hais, tu comprends ? Je te hais pour ce que tu as dit au garde-chasse, je te hais pour ce que tu me fais ressentir !
— Après quoi ? Il n'y a rien ! Il n'y aura jamais rien ! Je te hais, tu comprends ? Je te hais pour ce que tu as dit au garde-chasse, je te hais pour ce que tu me fais ressentir !
Je suis confus, perdu dans un tourbillon de sentiments contradictoires. Je veux le frapper, je veux le jeter par la fenêtre, et pourtant, mes yeux ne peuvent s'empêcher de détailler sa carrure, la courbe de sa mâchoire, la chaleur qui irradie de lui.
Soudain, il réduit l'espace. Avant que je puisse esquisser un geste de défense, ses mains puissantes s'enroulent autour de ma taille. Il me soulève presque, me propulsant contre le mur à côté de la fenêtre dans un impact sourd qui m'arrache un gémissement étouffé.
— Lâche-moi... je souffle, mais mes mains, au lieu de le repousser, s'écrasent contre son torse, sentant le rythme effréné de son cœur.
Il ne m'écoute pas. Sa bouche s'abat sur la mienne, mais cette fois, ce n'est pas une agression, c'est une revendication. Il m'embrasse avec une faim qui me dévaste, collant son corps massif contre le mien, me piégeant entre le mur froid et son ardeur de brasier. Je lutte, j'essaie de tourner la tête, mais il me maintient là, sa langue forçant le passage, ses doigts s'ancrant dans mes hanches.
Et le pire, c'est que je réponds. Mon corps, ce traître, s'embrase. Je sens une décharge électrique partir de mon ventre et se propager dans chaque nerf. Je veux ce baiser. Je le veux avec une intensité qui me terrifie. J'ai envie de lui déchirer ses vêtements, de retrouver la peau qui m'a sauvé dans la cabane, de faire taire cette haine par le plaisir.
Il écarte ses lèvres de quelques millimètres seulement, les laissant effleurer les miennes dans un souffle humide et brûlant.
— Je sais que tu en as envie, murmure-t-il, sa voix plus rauque que jamais. Je l'ai senti tout à l'heure, quand on était dans le noir. Je l'ai senti à la façon dont tu as ouvert la bouche. Ton corps ne ment pas, Milan. Il s'en fout du nom de famille.
Je le regarde, les yeux embués de larmes de frustration et de désir. Je vois le triomphe et la souffrance dans son regard.
— Ferme-la, Loukas, je réponds dans un souffle, ma main glissant malgré moi vers sa nuque pour le ramener vers moi. La ferme...
Je suis en colère, je suis humilié, mais je suis là, dans ses bras, au cœur de la maison de mon père, prêt à commettre le plus beau des sacrilèges.
Le souffle de Loukas est un incendie qui lèche ma peau, une chaleur volcanique qui détonne violemment avec l'air glacial qui s'est engouffré par la fenêtre restée entrouverte. Je suis là, plaqué contre le mur froid de ma propre chambre, celle où j'ai grandi bercé par les récits de la trahison des Moreau, et je laisse le fils de l'ennemi me consumer. La colère est toujours là, elle gronde au fond de ma gorge, une boule de haine acide et de peur pure, mais elle se mélange désormais à une faim animale que je ne peux plus nier. Je le déteste d'être ici, je le déteste d'avoir raison, je le déteste de me réduire à cet état de faiblesse, mais quand ses mains descendent de ma taille pour agripper mes cuisses et me soulever, mes jambes s'enroulent instinctivement autour de ses hanches massives, cherchant un ancrage dans le chaos de mes sens.
Il me porte jusqu'au lit dans un silence lourd, seulement troublé par le frottement de nos vêtements et mon souffle qui s'accélère jusqu'à devenir un sifflement dans ma gorge. Le matelas gémit sous notre poids combiné, un grincement de vieux ressorts qui me fait l'effet d'une décharge électrique parcourant ma colonne vertébrale. Je sens la panique monter, l'image de mon père juste derrière la cloison, dans la chambre voisine, me hante comme un spectre, mais Loukas est déjà sur moi, m'écrasant de toute sa carrure de chêne, me clouant aux draps avec une autorité qui m'arrache un frisson de soumission que je déteste.
Il s'acharne sur les boutons de ma chemise avec une impatience fébrile, ses doigts épais et calleux tremblant légèrement sous l'effet d'une adrénaline brute. Quand le tissu s'ouvre enfin dans un bruit de déchirure feutrée, il plaque ses paumes rugueuses sur mon torse nu, les faisant glisser avec une lenteur calculée sur mes pectoraux jusqu'à mes hanches, ses ongles griffant légèrement ma peau. Le contraste entre le froid de la nuit qu'il transporte encore sur lui et la chaleur volcanique de ma chair est insoutenable, presque douloureux. Il descend sa bouche vers mon cou, y déposant des baisers qui sont autant de morsures, avant de descendre vers mes tétons qu'il mordille avec une rudesse qui me fait cambrer le dos, mon bassin cherchant désespérément le contact du sien.
Un gémissement involontaire m'échappe, un son aigu qui vibre et semble résonner dans chaque recoin du silence mortel de la ferme.
— Chut... Milan, tais-toi... murmure-t-il, sa voix n'étant plus qu'un grognement sourd et impérieux contre mon oreille. C'est toi qui vis ici, c'est ta maison. Tu sais bien que ton vieux peut tout entendre à travers ces murs de merde. Si tu cries, si tu fais un seul bruit de trop, on est morts tous les deux. Il nous tuera sur place avant qu'on ait pu s'expliquer.
Il plaque sa main large, imprégnée de l'odeur du tabac, du fer et de la forêt, sur ma bouche, étouffant mon second gémissement contre sa paume dure. Ses yeux verts, sombres, presque noirs de désir sous ses sourcils froncés, plongent dans les miens avec une intensité qui me donne le vertige. Sa main ne se retire pas. Il continue de me dévêtir de l'autre, débouclant ma ceinture dans un cliquetis métallique qui me semble hurler comme une alarme dans la pièce, faisant glisser le denim le long de mes jambes avec une brutalité contenue.
Quand il se débarrasse de ses propres vêtements, je vois sa silhouette se dessiner dans la pénombre, une masse de muscles puissants, une peau pâle parsemée de taches de rousseur qui semblent disparaître dans l'obscurité. Il se glisse entre mes jambes, son sexe déjà dressé, brûlant et pulsant contre ma cuisse comme un muscle vivant indépendant. La sensation me fait perdre la raison. Je ne suis plus Milan Delorme ; je suis juste un corps en manque, une terre aride qui appelle l'orage avec une ferveur blasphématoire.
Loukas s'arrête un instant, son souffle court venant battre contre ma joue. Je le vois porter sa main libre à sa bouche. Le bruit de sa salive, qu'il recueille en abondance pour s'en enduire les doigts et le sexe, est d'une obscénité totale dans ce silence oppressant. Il se lubrifie avec une lenteur provocatrice, ses yeux fixés dans les miens, me mettant au défi de détourner le regard. Puis, il écarte mes fesses avec une force brute, ses doigts humides explorant mon entrée avec une précision qui me fait frissonner de la tête aux pieds, un mélange de honte et d'excitation me submergeant.
— Regarde-moi, Milan. Ne lâche pas mes yeux, ordonne-t-il tout bas.
Il s'enfonce en moi d'un coup sec, sans prévenir. La douleur est fulgurante, une déchirure de feu qui me fait monter les larmes aux yeux, mais sa main est toujours là, pressée fermement sur mes lèvres, transformant mon hurlement de douleur en un cri étouffé, rauque, qui meurt contre sa paume moite. Il attend que je me détende, ses hanches immobiles, ses muscles bandés comme des câbles d'acier sous sa peau tendue. Puis, il commence à bouger, d'abord par de petits coups de rein saccadés, puis avec une puissance dévastatrice qui me broie contre le matelas.
C'est une lutte, une danse de haine et de besoin viscéral. Chaque coup de boutoir me propulse un peu plus loin dans le sacrilège. Ses hanches claquent contre les miennes dans un bruit humide et rythmé qui me terrifie et m'excite au-delà de tout ce que j'ai connu. Je sens ses doigts s'ancrer dans ma chair, s'enfonçant dans mes hanches jusqu'à y laisser des bleus profonds. Je ferme les yeux, savourant l'invasion, la manière dont il me possède comme s'il voulait marquer son territoire pour l'éternité, effacer mon nom pour le remplacer par le sien. Sous sa main, je commence à gémir de plus en plus fort, mon corps vibrant de plaisir, mes reins se soulevant frénétiquement pour l'accueillir plus profondément, pour qu'il me déchire encore un peu plus.
— Je t'ai dit de te taire... souffle-t-il, sa propre respiration devenant saccadée, ses muscles tremblant sous l'effort physique intense. Ton père... il est juste là... à quelques mètres... imagine sa tête s'il ouvrait cette porte maintenant...
Soudain, il enlève brusquement sa main de ma bouche. Avant que je ne puisse aspirer une bouffée d'air ou lâcher le cri qui brûle ma gorge, il pose sa bouche sur la mienne avec une faim sauvage. Il insère sa langue avec force, explorant l'intérieur de ma bouche dans un baiser profond, humide et possessif. C'est un choc de saveurs, un mélange de nos souffles mêlés, de sel et de fureur. Je m'agrippe à ses épaules, mes ongles s'enfonçant dans son dos, tandis que nos langues s'entremêlent dans un combat désespéré. Ce baiser est une promesse et une malédiction, il m'empêche de crier tout en me faisant sombrer dans une extase insupportable.
Alors que le plaisir atteint un point de non-retour, qu'une chaleur liquide commence à m'envahir les reins, un bruit sec et net nous fige instantanément, le cœur bondissant dans ma gorge.
Crac.
Le vieux plancher du couloir a gémi sous un poids pesant et familier. Puis, le son lourd et lent de pas qui s'approchent inexorablement de ma chambre. Mon père.
Mon sang se glace instantanément dans mes veines. Loukas s'arrête net, son sexe encore enfoncé au plus profond de moi, son souffle court venant mourir dans mon cou. On reste pétrifiés, soudés l'un à l'autre dans une étreinte de condamnés à mort, le moindre mouvement risquant de trahir notre position. La poignée de ma porte commence à pivoter lentement, avec un grincement métallique qui me déchire les nerfs.
— Vite ! je murmure dans un souffle à peine audible, la terreur pure me tordant les entrailles.
D'un geste brusque et désespéré, je pousse Loukas du lit. Il manque de s'étaler de tout son long sur le plancher, mais il ramasse ses fringues à la hâte dans un mouvement d'une rapidité incroyable et glisse sous le cadre en bois de mon vieux sommier dans un froissement de poussière. Je me jette littéralement sous ma couette, remontant le drap rêche jusqu'au menton, le cœur frappant si fort contre mes côtes que j'ai l'impression que la carcasse du lit tout entière résonne de mes battements frénétiques.
La porte s'ouvre dans un soupir de gonds mal huilés. La silhouette massive de mon père se découpe dans l'entrebâillement, une ombre menaçante projetée sur le mur opposé. Il tient sa lampe de poche, le faisceau blanc et aveuglant balayant le sol, s'arrêtant à quelques millimètres seulement du bord du lit.
— Milan ? Tu dors ?
Je fais semblant de me réveiller en sursaut, la voix volontairement pâteuse et ensommeillée, frottant mes yeux avec une main que je garde stratégiquement sous la couverture pour masquer mes tremblements incontrôlables.
— Hein ? Quoi... Papa ? Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu es là ?
— J'ai entendu du bruit. Comme si quelque chose était tombé, ou comme si on s'agitait ici. Ça venait de ta chambre, j'en suis sûr.
— J'ai entendu du bruit. Comme si quelque chose était tombé, ou comme si on s'agitait ici. Ça venait de ta chambre, j'en suis sûr.
Je prends une grande inspiration forcée, luttant pied à pied pour que ma voix ne trahisse pas l'adrénaline qui me consume. Sous le lit, je sens la présence de Loukas, je l'imagine immobile, retenant son souffle au point d'en avoir mal aux poumons, les muscles contractés dans la poussière froide du sol.
— Du bruit ? Non... je n'ai rien entendu, Papa. Je devais dormir comme une masse, je suis épuisé. C'est sûrement le vent qui fait taper les volets, ou un loir dans les combles. Tu sais que cette baraque travaille dès qu'il gèle.
Mon père ne bouge pas d'un pouce. Son regard soupçonneux scanne chaque recoin de la pièce sombre. Il s'attarde de longues secondes sur ma fenêtre, cherchant un signe d'effraction. Je sens une goutte de sueur froide couler lentement entre mes omoplates.
— T'es sûr ? T'as l'air tout agité, t'es trempé de sueur.
— C'est... c'est la fièvre. Je te l'ai dit tout à l'heure, je ne me sens pas bien du tout depuis que je suis revenu de la ville. Laisse-moi dormir, j'en peux plus, je vais finir par craquer.
— C'est... c'est la fièvre. Je te l'ai dit tout à l'heure, je ne me sens pas bien du tout depuis que je suis revenu de la ville. Laisse-moi dormir, j'en peux plus, je vais finir par craquer.
Il soupire, un son chargé de méfiance et d'une fatigue ancienne. Il reste planté là encore une éternité, chaque seconde pesant comme un siècle de plomb sur mes épaules dénudées sous les draps.
— Bon. Si tu entends encore un truc suspect, tu te sers du fusil. On ne sait jamais avec ces charognes de Moreau qui rôdent dès que la nuit tombe pour nous nuire. Ils n'attendent que ça.
— Oui, Papa. Bonne nuit.
— Oui, Papa. Bonne nuit.
Il finit par refermer la porte. J'écoute ses pas s'éloigner, le silence revenir peu à peu, puis le bruit de son propre verrou qui tombe au bout du couloir. Je reste totalement immobile pendant de longues minutes, incapable de faire le moindre mouvement, fixant le bois de la porte comme si elle allait s'ouvrir à nouveau pour nous condamner.
Finalement, Loukas rampe hors de sa cachette dans un froissement de tissu et de souffle court. Il est livide, ses traits tirés par l'adrénaline, ses yeux brillants d'une lueur étrange, presque sauvage. Il s'assied lourdement sur le bord du matelas, cherchant son souffle, les mains posées à plat sur ses genoux nus. Je me redresse lentement, la couette ramenée sur mes épaules pour masquer ma nudité encore vibrante de lui.
— Il a failli nous tuer, je murmure, la voix brisée par l'émotion et le contrecoup.
Loukas ne répond pas immédiatement. Il attrape mon jean jeté au pied du lit et en sort les photocopies du cadastre que j'y avais dissimulées. Il les déplie sur le lit, entre nous deux, ses mains tremblantes encore un peu. Dans la faible lueur de la lune qui traverse les rideaux, nous fixons ensemble ces tracés noirs qui sont la preuve flagrante de notre folie collective.
— On est allés trop loin pour faire marche arrière, Milan, dit-il en posant sa main sur les papiers, puis sur la mienne. On a fait ça... ici... sous le toit de ton père. On est liés maintenant. Par ce plaisir, par ce secret et par ces documents. Si on ne fait rien, si on reste dans le silence, on va finir comme eux : vieux, aigris et dévorés par une haine qui n'a même pas de raison d'être. On va gâcher nos vies.
Il me regarde avec une intensité qui me transperce le cœur. Ce n'est plus seulement du désir de bête sauvage, c'est une alliance de sang, un pacte forgé dans l'ombre et le sacrilège.
— Montre-moi tout ce que tu sais. On va éplucher ces plans jusqu'au dernier détail. Demain, je fouillerai dans les tiroirs secrets de mon vieux. S'il existe une preuve qu'il nous ment sur l'origine du conflit depuis le début, je la trouverai, quel qu'en soit le prix. On va faire éclater tout ça.
On reste là, assis côte à côte dans le noir, l'ennemi et le traître, unis par la sueur, le plaisir et un mensonge vieux de cinquante ans. Je sais que cette nuit marque le début de la fin de nos deux familles, mais en sentant la chaleur rassurante de l'épaule de Loukas contre la mienne, je réalise avec effroi que je n'ai plus du tout envie d'être ailleurs.
La chambre était encore imprégnée de l'odeur de nos corps mêlés, une fragrance lourde, musquée, presque étouffante dans l'air confiné. Sous le lit, la poussière retombait lentement, mais dans mes veines, le sang battait encore au rythme de la panique et du plaisir. Loukas, d'un geste vif mais silencieux, commença à renfiler ses vêtements. Il boutonnait sa chemise, ses larges épaules projetant une ombre protectrice sur le matelas froissé. Je le regardais faire, le cœur encore au bord des lèvres, conscient que chaque seconde passée ici nous rapprochait d'une exécution sommaire.
— Je vais chercher, Milan, murmura-t-il, la voix plus basse que le vent. Dès demain, je fouille son bureau. Il doit y avoir des traces de 1978. Des originaux que ton père n'a pas.
Il se pencha pour ramasser sa veste, prêt à s'éclipser par la fenêtre comme un voleur. Mais alors qu'il s'apprêtait à enjamber le rebord, une impulsion sauvage me traversa. La peur de le voir disparaître, la peur que tout cela ne soit qu'un rêve fiévreux, fut plus forte que la prudence. J'allongeai le bras, saisis son poignet solide et le tirai violemment contre moi, sur le lit.
Loukas ne résista pas. Il se laissa choir contre moi, ses mains retrouvant instinctivement mes hanches. Je l'attrapai par la nuque, enfouissant mes doigts dans ses cheveux roux, et je l'attirai dans un baiser interminable. Ce n'était plus de la lutte, c'était une promesse. Nos langues se trouvèrent avec une urgence désespérée, comme si nous essayions d'aspirer le souffle de l'autre pour tenir jusqu'au lendemain. Loukas se dégagea une seconde, juste assez pour plonger son visage dans le creux de mon épaule. Il m'embrassa le cou avec une force brutale, une aspiration profonde qui me fit gémir malgré moi. Je sentis la succion, la chaleur de sa bouche qui marquait mon territoire, ou peut-être le sien.
Il finit par s'arracher à moi. Il griffonna rapidement une série de chiffres sur un bout de papier arraché à un vieux carnet de compte traînant sur ma commode.
— Mon numéro. Si ça chauffe, tu m'appelles.
Puis, dans un souffle, il disparut dans la nuit, me laissant seul avec le silence et la sensation brûlante sur ma peau.
Le lendemain matin, le réveil fut brutal. Le soleil d'hiver perçait les rideaux avec une cruauté métallique. Je descendis dans la cuisine, les jambes encore un peu lourdes, l'esprit embrumé par le manque de sommeil. La cafetière ronronnait sur le plan de travail. Je me servais une tasse, espérant que la caféine masquerait le tremblement de mes mains.
Je n'avais pas fini ma première gorgée que mon père entra. Il avait déjà ses bottes, l'odeur du foin et de l'étable collée à sa veste. Il ne me salua pas. Il s'installa en face de moi, ses yeux gris me fixant avec une acuité nouvelle.
— J'ai encore repensé à cette nuit, Milan. Ce bruit... j'aurais juré avoir entendu deux voix. Une dispute, ou...
Il s'interrompit. Son regard glissa de mes yeux à mon cou. Il fronça les sourcils, se pencha en avant, ses mains calleuses agrippant le bord de la table.
— C'est quoi ça, dans ton cou ?
Je me figeai, la tasse à mi-chemin de mes lèvres. Un froid polaire m'envahit les tripes. Avant que je ne puisse inventer une excuse sur une griffure de branche ou une allergie, la porte s'ouvrit sur Boris, mon frère aîné. Boris vivait dans la petite maison à l'entrée du domaine. Il entra avec son habituel sourire narquois, l'air de celui qui sait tout avant tout le monde.
Il jeta un œil par-dessus l'épaule de mon père et éclata d'un rire gras qui me fit l'effet d'un coup de poignard.
— Bah alors, le petit frère ? On s'est trouvé une gonzesse ? Regarde-moi ça, Papa, c'est un suçon de compétition ! Elle devait avoir faim, la petite !
Le rire de Boris rebondit contre les murs de la cuisine. Il s'approcha, me bouscula l'épaule amicalement, tout en continuant ses railleries.
— C'est qui ? Je la connais ? Une fille du village ? T'as dû faire ça discret, parce qu'on n'a rien vu passer. C'est pour ça que tu traînais en ville hier ?
Mon père ne riait pas. Son visage se fermait, devenant un masque de pierre.
— Elle était là, hier soir ? C'était ça, le remue-ménage dans ta chambre ? Tu as fait monter une fille ici, en cachette, pendant qu'on dormait ?
Le mépris dans sa voix était palpable. Pour lui, c'était une question d'honneur et de discipline. Boris, lui, continuait de s'esclaffer, ignorant la tension qui montait.
— Allez, Milan, crache le morceau ! Comment elle s'appelle ?
— Fiche-moi la paix, Boris ! je hurlai en me levant brusquement, renversant un peu de café sur la toile cirée. Ça ne vous regarde pas !
— Fiche-moi la paix, Boris ! je hurlai en me levant brusquement, renversant un peu de café sur la toile cirée. Ça ne vous regarde pas !
La colère me servait de bouclier, mais à l'intérieur, je m'effondrais. Si seulement ils savaient que la "fille" pesait quatre-vingt-dix kilos et s'appelait Moreau.
— Baisse d'un ton, Milan, trancha mon père. Puisque tu as tant d'énergie, tu vas te rendre utile. Va à la coopérative agricole ce matin. On a besoin de graines pour les poules et de sel pour les bêtes. Et tâche de ne pas te faire remarquer avec cette marque. C'est indécent.
La coopérative était un immense bâtiment de tôle grise, situé à la sortie du village, un lieu de passage obligé où les rumeurs se propageaient plus vite que la peste. Je garais la voiture, remontant le col de ma veste au maximum pour cacher la marque de Loukas, bien que je sente les yeux de chaque agriculteur peser sur moi.
En entrant, l'odeur de terre, d'engrais et de ferraille me prit à la gorge. Je me dirigeai vers le rayon des semences quand je les vis. Au bout de l'allée centrale, le père de Loukas, flanqué de l'oncle, un homme encore plus violent et imprévisible. Ils chargeaient des sacs sur un chariot.
Dès qu'ils m'aperçurent, le silence se fit, puis les insultes fusèrent.
— Regardez-moi ça, la progéniture Delorme qui sort de son trou, cracha l'oncle de Loukas. Alors, le petit voleur, on vient se ravitailler ? Tu devrais faire attention, la route est glissante pour les traîtres.
— Laisse tomber, Jacques, ajouta le père de Loukas d'une voix méprisante. On ne parle pas aux chiens. Ça ne ferait que les salir.
— Laisse tomber, Jacques, ajouta le père de Loukas d'une voix méprisante. On ne parle pas aux chiens. Ça ne ferait que les salir.
Ils éclatèrent d'un rire gras, un rire qui me rappela celui de Boris, mais chargé d'une haine ancestrale. Je ne répondis rien. Je sentais mes ongles s'enfoncer dans mes paumes. Je fis demi-tour et m'engouffrai dans un rayon de matériel d'irrigation, m'effaçant derrière des rouleaux de tuyaux noirs pour échapper à leurs regards. Je les entendais encore rire au loin, leurs voix résonnant dans le hangar.
Soudain, une ombre se coula derrière moi. Je sursautai, prêt à me défendre, quand je vis Loukas. Il était essoufflé, ses yeux balayant nerveusement les alentours pour s'assurer que son père et son oncle ne nous voyaient pas.
Sans un mot, il attrapa ma main, ses doigts serrant les miens avec une force qui me fit presque mal. C'était un contact électrique, un rappel brutal de la nuit passée au milieu de cette hostilité ambiante.
— J'ai trouvé des papiers, Milan, murmura-t-il, sa voix tremblante d'excitation et de peur. Des registres de 1978. Mon vieux les avait planqués dans le double fond de son secrétaire.
Il me regarda droit dans les yeux, son visage à quelques centimètres du mien. La tension entre nous était si forte qu'elle semblait faire vibrer l'air.
— 17 heures. À la cabane. Là où tout a commencé. Sois-y.
Il ne me laissa pas le temps de répondre. Il lâcha ma main et s'éloigna aussi vite qu'il était apparu, me laissant seul au milieu des tuyaux, le cœur battant à tout rompre, avec la certitude que ce soir, le monde tel que nous le connaissions allait définitivement voler en éclats.
Fin du chapitre 3.
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