Le taxi m'a déposée devant une façade étroite, coincée entre une banque et une boutique de luminaires, et j'ai cru qu'on s'était moquée de moi.
Pas d'enseigne lumineuse tape à l'œil. Pas de groom en livrée. Juste une porte cochère peinte en vert bouteille, une poignée de cuivre usée par des milliers de mains, et une plaque discrète, à hauteur d'œil : LE SALACE 7 rue des Orfèvres. En dessous, plus petit, un avertissement que j'avais lu trois fois sur leur site avant de réserver, et qui m'avait fait rire nerveusement à chaque fois :
« Ici, rien n'est obligatoire. Tout est offert. À vous de prendre. »
J'avais trente-deux ans, un divorce fraîchement prononcé, une valise trop lourde et une robe de soie noire que je n'avais jamais osé porter. J'avais aussi un ensemble guêpière et string en dentelle noire complété par des bas de même couleur. Mon amie Inès y avait passé un week-end en février. Quand je lui avais demandé ce qu'elle y fichait, elle avait haussé les épaules avec un sourire de chatte : « Camille, c'est un hôtel où les gens baisent. Voilà. C'est un hôtel où les gens baisent et où le personnel baise aussi. Tu réserves une semaine, tu prends ce que tu veux, tu laisses le reste. » Puis elle avait ajouté, plus doucement : « Tu as besoin de ça. Tu as besoin qu'on te regarde et d'oublier l'autre con. » J'avais réservé une chambre le lendemain.
La porte s'est ouverte avant que je ne touche la poignée. Un homme d'une cinquantaine d'années, costume anthracite sans cravate, chemise ouverte sur un torse gris, m'a dévisagée sans se presser avec ses yeux clairs, patients, qui descendaient et remontaient comme s'ils pesaient quelque chose.
— Madame Delcourt ?
— Oui.
— Bienvenue au Salace. Je suis Bertrand. Le directeur.
Il n'a pas pris ma valise. Il a reculé d'un pas, m'a laissée entrer, et la porte s'est refermée derrière moi dans un claquement ouaté. Le hall sentait le cuir, la cire et quelque chose de plus profond, de plus chaud, comme une peau qu'on vient de quitter. Le hall à lui seul sentait la luxure.
— Vous avez lu la charte ?
— Oui.
— Récitez-la.
J'ai senti mes joues chauffer. Il n'a pas bougé, il attendait, les mains croisées derrière le dos. Alors j'ai dit, d'une voix qui n'était pas tout à fait la mienne :
— Rien n'est obligatoire. Tout est offert. Un non suffit, un oui n'engage à rien. Les portes des chambres restent entrouvertes si on veut être vu, fermées si on ne veut pas. On ne frappe jamais deux fois. On ne se vexe jamais.
— Et ?
— Et... le personnel est du côté de l'offre, pas du service. On peut le solliciter comme on solliciterait un amant.
— Bien. Vous avez retenu.
Bertrand a souri pour la première fois. Un sourire qui ne cherchait pas à me rassurer. Il a sorti de sa poche une clé de laiton, longue et lourde, terminée par un pommeau sphérique.
— Chambre sept. Troisième étage. Il n'y a pas d'ascenseur, madame Delcourt, c'est un vieil immeuble et nous y tenons. Le bar est au fond à droite. Le spa au sous-sol, ouvert jusqu'à deux heures. La salle à manger au premier. Le dîner est à vingt heures, il est commun, vous y êtes attendue.
Il a posé la clé dans ma paume et refermé mes doigts dessus. Sa main était chaude et sèche.
— Une dernière chose. Si quelqu'un vous déplaît, dites-le à voix haute, sans gêne. Nous avons l'habitude. Et si quelqu'un vous plaît, dites-le aussi. C'est plus rapide.
Puis il est reparti vers son bureau, et je suis restée seule dans ce hall aux murs tapissés de velours rouge sombre, avec ma clé au creux de la main, le cœur battant à se rompre. Je n'ai pas monté ma valise tout de suite. J'avais besoin d'un verre, ou plutôt j'avais besoin de me prouver que je pouvais m'asseoir seule dans un endroit pareil sans me recroqueviller.
Le bar était une pièce basse, lambrissée, éclairée par des lampes à abat-jour de soie qui rendaient tout le monde beau. Six ou sept personnes y étaient réparties. Un homme âgé lisait un journal en fumant. Deux femmes riaient dans un canapé, très proches, la main de l'une posée à plat sur la cuisse de l'autre. Un couple à une table, elle en tailleur, lui en chemise blanche, tous deux immobiles, se regardant comme on regarde une assiette qu'on va manger.
Derrière le comptoir, un barman d'une trentaine d'années essuyait des verres. Grand, mince, les cheveux très noirs ramenés en arrière, des avant-bras veinés et un sourire en coin déjà installé avant que j'arrive.
— Vous êtes la sept, a-t-il dit.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que Bertrand m'a prévenu que la sept était arrivée et qu'elle était en noir. Il a un faible pour les femmes en noir, ça le rend dingue.
Il a posé son torchon.
— Thomas. Vous voulez quoi ?
— Un gin tonic.
— Un gin tonic, a-t-il répété avec une moue de dédain affectueux. Bon. On va faire mieux.
Il a travaillé sans me demander mon avis : un verre ballon, de la glace pilée, un gin qu'il a tiré d'une bouteille sans étiquette, deux traits d'un sirop ambré, une rondelle de citron brûlée au chalumeau et posée sur le bord. Il a poussé le verre vers moi.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Ce que vous allez boire pendant une semaine. C'est sucré, c'est fort, et ça vous déliera la nuque. La nuque, madame, c'est le premier endroit qui trahit les gens.
J'ai bu. C'était exactement ça : sucré, fort, et ma nuque s'est dénouée dans la seconde. Thomas m'a regardée faire, les coudes sur le comptoir, et il n'a pas détourné les yeux.
— Vous êtes venue pour quoi ?
— Pour... baiser, je suppose.
— Vous supposez bien. Vous baisez comment ?
J'ai failli m'étrangler.
— C'est la question qu'on vous pose, à l'arrivée ?
— C'est la seule question intéressante. Je peux vous demander votre métier, votre signe astrologique, le prénom de votre ex-mari, d'ailleurs, il s'appelle François, il vous a quittée pour une femme qui fait du trail, vous avez eu le cœur en charpie et vous êtes venue ici pour vous en servir de pansement. Mais ça, tout le monde peut le deviner. Ce que je veux savoir, c'est comment vous baisez.
— Et vous, vous baisez comment ?
Il a souri jusqu'aux yeux.
— Bien. Très bien. Et je suis très obéissant si on me le demande gentiment. Je suis aussi très con quand on ne me dit rien, donc il faut me dire.
Il s'est penché un peu plus.
— Vous êtes du genre à fermer les yeux ?
— Oui.
— Alors il faudra apprendre à les ouvrir. Ici, fermer les yeux, c'est gâcher.
Il a repoussé mes cheveux derrière mon oreille, du bout des doigts, et il est reparti essuyer ses verres comme si de rien n'était. Ma peau s'est souvenue de ce contact pendant une bonne heure. Le couple à la table s'est levé. La femme a passé devant moi, puis elle s'est arrêtée, s'est retournée à demi.
— La sept, c'est ça ?
— Oui.
— La chambre au-dessus de la nôtre. Vous avez un plancher qui craque.
Elle a souri, elle avait de belles dents, la quarantaine sereine et un regard d'une insolence tranquille.
— On vous entendra. Faites en sorte qu'on vous entende.
Ils sont montés. J'ai fini mon verre d'un coup.
La chambre était au fond du couloir du troisième, et elle était faite pour être vue. Un grand lit bas, défait, aux draps de satin gris. Trois miroirs, un en pied, deux autres en vis-à-vis sur les murs latéraux, si bien qu'on s'y voyait multipliée, allongée, dédoublée, prise. Une baignoire sabot au milieu de la pièce, sur une estrade de pierre, sans rien autour pour se cacher. Des rideaux de velours qu'on pouvait tirer ou pas. Et dans la porte, à hauteur d'œil, un judas. Ce n'était pas un judas classique. Il était large, du genre qu'on met dans les chambres d'hôtes luxueuses et qui, ici, servait visiblement à autre chose. Il servait à se rincer l'œil depuis le couloir. Mais un petit rideau permettait de l'occulter.
La clé tournait dans la serrure. Mais en poussant, j'ai compris que la porte ne claquait pas : le pêne était biseauté, il s'enclenchait au moindre souffle. On pouvait entrer. On pouvait entrer et la porte se refermait toute seule derrière. J'ai posé ma valise, et j'ai ri toute seule, dans le silence. Puis j'ai enlevé ma robe.
Je l'ai fait lentement, exprès, sans savoir qui me voyait. La soie a glissé, est tombée sur mes pieds. En guêpière et string, face au miroir en pied, je me suis trouvée différente de d'habitude : le ventre que François trouvait « mou », les hanches que ma mère trouvait « fortes », et cette bouche un peu gonflée que j'avais toujours eue et que j'avais passé dix ans à vouloir plus fine. J'ai défait le haut de ma guêpière. Mes seins ont tressailli dans l'air frais, les tétons se sont durcis avant même que je les touche.
Je me suis approchée du miroir. J'ai regardé cette femme-là, à cinquante centimètres, et je lui ai dit tout haut :
— Vas-y.
Ma main est descendue, est entrée dans mon string, et j'ai gémi de soulagement. J'étais trempée depuis le bar, depuis le taxi, depuis Inès au téléphone peut-être. Deux doigts, tout de suite, sans préambule, et l'autre main à plat sur le miroir pour tenir debout. C'est là qu'on a frappé. J'ai eu le temps de me dire « on ne frappe jamais deux fois » avant que la porte ne s'ouvre.
C'était le voiturier. Je ne l'avais pas encore vu. Il était grand, très jeune, vingt-trois, vingt-quatre ans peut-être, une tignasse blonde, un polo bleu nuit avec le nom de l'hôtel brodé. Il tenait une pile de serviettes contre sa hanche. Il m'a regardée. Ma main était encore dans mon string.
— Pardon, madame. Les serviettes.
— C'est bon, entrez.
Il est entré. Il a posé les serviettes sur la commode. Il n'est pas reparti tout de suite. Il est resté là, les bras ballants, à me regarder me doigter dans le miroir, et sa pomme d'Adam montait et descendait.
— Vous voulez que je reste ?
— Vous voulez rester ?
— Oui, madame.
— Alors restez. Et appelez-moi Camille, madame me vieillit.
Il s'est assis au bord du lit, les genoux écartés, les mains dessus. Il a tout regardé : mes doigts qui remuaient, le creux de mon bras, mes cuisses qui tremblaient. J'ai ralenti exprès. J'ai écarté les jambes un peu plus, j'ai tourné le bassin pour qu'il voie.
— Comment tu t'appelles ?
— Marco.
— Tu as quel âge, Marco ?
— Vingt-deux.
— Tu bandes ?
Il a baissé les yeux sur son pantalon, puis les a relevés.
— Depuis que je suis entré dans le couloir. Bertrand m'a dit « la sept a besoin de serviettes ». J'ai compris.
— Tu as compris quoi ?
— Que j'avais le droit de monter.
Ma main s'est arrêtée. Je me suis retournée, je suis allée à lui, et je me suis plantée entre ses genoux.
— Tu as le droit de faire tout ce que je te dis. Pas plus. Tu comprends ?
— Oui.
— Déshabille-toi.
Il s'est levé d'un bond. Le polo, la ceinture, le pantalon. Il était maladroit, il s'est pris les pieds dans une jambe, il a failli tomber, et cette maladresse m'a fait plus d'effet que n'importe quelle aisance. Quand il a baissé son caleçon, sa queue s'est dressée contre son ventre, lourde, tendue, le gland rouge et luisant.
— Touche-moi.
Il m'a touchée. Ses mains étaient grandes et un peu râpeuses. Il m'a prise par la taille, m'a attirée, a cherché ma bouche. Le baiser a été maladroit aussi, trop mouillé, trop avide, et c'était parfait. Sa main est remontée sous un de mes seins, l'a pétri, a serré. J'ai gémi dans sa bouche. Il m'a basculée sur le lit. Il est monté sur moi, s'est calé, a cherché. Il a glissé, il a poussé de travers, il s'est excusé, j'ai ri, j'ai attrapé sa queue et je l'ai guidée moi-même.
— Vas-y. Doucement au début.
Il est entré d'un coup jusqu'à la garde. Je me suis cambrée en criant. Il s'est figé, inquiet.
— Ça va ?
— Ça va, bouge. Bouge, Marco, bouge.
Il a bougé. Et là, tout de suite, il a oublié la douceur. Il m'a prise comme un jeune homme prend, sans économie, le front dans mon cou, les reins en piston, le lit qui cognait le mur. J'ai agrippé ses fesses, je les ai senties se contracter sous mes paumes, et j'ai entendu quelque part sous nos pieds, à l'étage du dessous, un rire étouffé. La femme du bar. Elle m'entendait. Elle avait dit qu'on m'entendrait et elle m'entendait, et cette idée m'a traversée comme une décharge. J'ai crié plus fort exprès.
— Plus fort, ai-je soufflé.
Marco a obéi. Il m'a attrapée par les cheveux et s'est enfoncé plus profond, et j'ai joui en trois poussées, sans prévenir, en me tordant sous lui avec un cri qui a dû s'entendre jusqu'au premier. Il a tenu dix secondes de plus, puis il s'est retiré et il a joui sur mon ventre en gémissant, la main serrée à la base, et j'ai regardé les jets blancs tomber sur ma peau en reprenant mon souffle. Il est resté à quatre pattes au-dessus de moi, haletant, les cheveux dans les yeux.
— Merci, madame.
— Camille.
— Merci, Camille.
Il s'est rhabillé en vitesse, il a ramassé les serviettes qu'il avait apportées, il en a déplié une et m'a essuyé le ventre, avec délicatesse, très doucement, comme on s'occupe d'un bébé, puis il est parti sans refermer la porte. Je me suis ensuite douchée et je me suis préparée pour le repas.
À vingt heures, j'étais au premier, dans une grande salle aux tables rondes rapprochées, avec ma robe noire et le ventre encore un peu tremblant. Il y avait douze personnes. Les convives portaient tous, au poignet, un ruban de couleur. Le mien était rouge. Bertrand a frappé son verre.
— Mesdames, messieurs. Le ruban rouge veut dire « nouveau ». Camille est arrivée ce matin. Ce soir, vous pouvez tout lui demander, elle peut tout refuser. Elle a le droit de se tromper. Aidez-la.
On a applaudi. J'aurais voulu disparaître sous la table. La femme du bar, une certaine Sonia, ai-je appris, était assise en face de moi avec son mari, Paul, et elle m'a fait un petit signe de tête encourageant, presque maternel, qui m'a serré la gorge.
Le dîner était excellent et personne ne s'en occupait. Sous les tables, des mains se cherchaient. Un homme a posé la sienne sur la nuque de sa voisine et l'a gardée là tout le repas, et elle mangeait sans rien dire, les yeux baissés, le dos très droit. Au dessert, Bertrand a posé une corbeille de rubans au centre de la table.
— Chacun tire un ruban. La couleur désigne ce qu'on offre ce soir. Rouge : on veut être nouveau. Bleu : on veut regarder. Vert : on veut être regardé. Noir : on veut jouer.
J'ai plongé la main. J'ai tiré un ruban noir. Un homme a ri, à l'autre bout.
— Oh, la sept a des dispositions.
J'ai regardé Bertrand, paniquée.
— « Jouer », ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire que vous choisissez quelqu'un, que vous lui donnez un ordre, et qu'il doit l'exécuter devant les autres. Un seul ordre. Puis c'est lui qui choisit.
— Et si je ne sais pas quoi demander ?
— Alors vous demandez à quelqu'un de vous souffler. C'est autorisé.
Sonia s'est penchée.
— Tu veux que je te souffle ?
— Oui. S'il te plaît.
Elle a souri, s'est levée, est venue derrière ma chaise, et sa bouche s'est posée tout près de mon oreille.
— Tu vois l'homme au ruban vert, à côté de Bertrand ? Il s'appelle Hervé. Il offre d'être regardé et il est très bien fait. Tu lui demandes de se déshabiller et de se caresser jusqu'à ce qu'il soit dur. Et tu le regardes dans les yeux, tout le temps. Sans jamais ciller.
— C'est tout ?
— C'est tout. Et c'est beaucoup.
Elle est retournée à sa place. J'ai respiré. Je me suis levée.
— Hervé.
Il a redressé la tête. Il devait avoir quarante-cinq ans, un visage sec et beau, un corps que le costume ne trahissait pas.
— Déshabille-toi. Et caresse-toi jusqu'à ce que tu sois dur. En me regardant.
Il a hoché la tête et il l'a fait. Debout, à trois mètres de moi. La veste, la chemise, la ceinture, le pantalon. Les autres se sont tus d'un coup. Il est resté en slip, et là il a hésité, une seconde, et j'ai compris qu'il attendait. Qu'il attendait que je confirme. J'ai hoché le menton. Le slip est descendu.
Il était bien fait, oui. Long, pâle, et il s'est caressé sans détour, sans grâce, en me fixant. Il a durci très vite, son sexe s'est dressé, et à chaque aller-retour son souffle accrochait. J'ai tenu son regard comme Sonia l'avait dit. Mes yeux piquaient. Lui aussi, ses yeux brillaient, et il a fini par gémir, et il n'a pas joui. Il s'est arrêté juste avant, la main serrée, le ventre plat qui tressaillait.
— Merci, a-t-il dit.
Il est resté nu pour la suite du repas. Personne ne lui a rien dit. Puis ça a été son tour. Il a tiré un ruban, il a choisi, et il a désigné une femme brune à l'autre bout de la table.
— Toi. Tu montes sur la table. Tu te mets à quatre pattes. Et tu attends.
Elle est montée. Sa robe a remonté sur ses cuisses. Hervé s'est approché, s'est mis derrière elle, et il a glissé sa main entre ses jambes par-dessus sa culotte, très lentement, en la regardant se cambrer. Les autres se sont remis à manger. Le bruit des couverts, sous les gémissements, était obscène.
La nuit, le troisième étage est vivant. Je l'ai découvert à une heure du matin, incapable de dormir, la joue contre l'oreiller. Des bruits montaient du couloir, du dessous, d'à côté : un sommier, une voix d'homme qui comptait, une femme qui riait puis qui ne riait plus. Les planchers craquaient sous des pas qui n'allaient nulle part. J'ai fini par me lever et par coller mon œil au judas.
La chambre d'en face, la six, avait sa porte entrouverte et sa lumière allumée. J'ai vu un dos, des omoplates, une nuque penchée. Un homme qui embrassait quelqu'un d'allongé qu'on ne voyait pas. Sa main descendait. Le bras allongé s'est relevé, a agrippé l'épaule de l'homme. Puis une jambe s'est levée, est venue se poser sur la hanche, et l'homme a poussé.
Ils baisaient à quatre mètres de moi. La porte était ouverte exprès. C'était une invitation, et en même temps un spectacle, et il n'y avait aucune différence entre les deux, et c'est ça qui m'a fait glisser la main entre mes cuisses. Derrière moi, dans mon dos, une autre porte a claqué. Je me suis retournée. Sonia était dans mon couloir, en peignoir, les cheveux défaits. Elle m'a vue au judas et elle a souri.
— Tu regardes la six ?
— Oui.
— Ils sont beaux, hein. Ils font ça tous les soirs. Ils savent qu'on les regarde et c'est pour ça qu'ils bandent si dur.
Elle est venue se coller derrière moi. Son corps était chaud de lit, elle sentait la crème et le sommeil. Elle a posé son menton sur mon épaule.
— Tu mouilles ?
— Oui.
— Montre.
J'ai reculé la main, je l'ai tendue derrière moi. Elle a pris mes doigts dans sa paume, elle les a portés à sa bouche et elle les a sucés un par un, tranquillement, en me regardant de côté.
— Goût de sel, a-t-elle dit. Tu es restée à regarder trop longtemps.
— Oui.
— Tu veux entrer chez eux ?
— On peut ?
— On peut toujours. Ils ne diront rien. Ils diront « entre ».
— Et si je dérange ?
— Camille.
Elle a ri doucement contre mon oreille.
— Tu peux entrer. Personne n'est dérangé ici. C'est un hôtel réservé aux majeurs, pas un dîner de famille.
Elle a poussé la porte de la six et elle est entrée la première, sans frapper. Ils se sont arrêtés. L'homme s'est retourné, il était grand, barbu, essoufflé. La femme sous lui s'est redressée sur les coudes, les cheveux collés au front.
— On vous a vus par le judas, a dit Sonia. Ma nouvelle amie et moi. On peut rester ?
— Bien sûr, a dit la femme. Fermez la porte.
La porte s'est refermée. Et le monde s'est réduit à cette chambre. Je ne saurais pas raconter ça proprement. Ça s'est passé par morceaux, par plaques de chaleur, sans ordre.
Sonia m'a embrassée devant eux. Sa bouche avait le goût de mes doigts et d'autre chose, de café, de nuit. Elle m'a plaquée contre le mur et elle m'a embrassée comme un homme embrasse, avec de la langue et des dents, et ma robe a glissé sur mes épaules.
L'homme s'appelait Yann. Il est venu par-derrière, il a dégagé mes cheveux, il a léché ma nuque. La femme s'appelait Léa et elle s'est approchée de Sonia, elle l'a prise par le peignoir, elle l'a fait pivoter et elle l'a ouverte, et Sonia a gémi, et le peignoir est tombé. On s'est tous retrouvés sur le grand lit, à quatre, en tas, à se chercher.
Léa m'a attrapée par la taille, m'a fait basculer sur le dos et s'est mise à m'embrasser le ventre, puis plus bas, et elle n'a pas lambiné : sa langue s'est posée à plat sur moi, large, et elle a léché du bas vers le haut, une fois, deux fois, avant de venir s'enrouler sur mon clitoris. J'ai hurlé. Ma main est partie dans ses cheveux et l'a serrée, et elle a ri sans s'arrêter, la bouche luisante, le nez dans mon pubis.
À côté, Yann avait plaqué Sonia sur le ventre, lui avait remonté les reins, et il la prenait. Elle criait dans l'oreiller, elle criait des choses sans suite, « oui, oui, là », et le lit sautait sous nous. Je me suis tournée vers elle. Nos mains se sont trouvées. Elle m'a serré les doigts à m'en faire mal. Ses yeux étaient révulsés, sa bouche ouverte, et elle m'a dit :
— Regarde-moi. Regarde-moi pendant que je jouis.
Je l'ai regardée. Elle a joui comme une lame qui casse, en se tordant, en serrant ma main, et l'homme derrière elle a poussé un gémissement rauque et s'est retiré juste à temps. Léa, entre mes jambes, accélérait. Deux doigts en plus de sa langue, courbés, et le creux de sa main qui frottait. Je me suis mise à trembler de partout.
— Attends, a dit Sonia. Attends-moi.
Elle s'est dégagée de Yann et elle est venue s'allonger sur moi, à l'envers, la bouche entre mes cuisses, et Léa s'est retirée pour la laisser faire. Sonia m'a léchée comme elle m'avait sucé les doigts, lentement, méthodiquement, en connaisseuse. Sa langue s'est arrêtée au bord, elle a tourné, elle a appuyé. Elle avait un goût de Yann sur les lèvres et ça aussi, ça m'a traversée.
— Je jouis, ai-je prévenu, la voix cassée.
Elle n'a pas bougé. Elle a appuyé plus fort et elle m'a maintenue, la bouche collée, pendant que je me vidais de toutes pensées cohérentes dans un cri qui n'en finissait pas, les jambes refermées sur ses oreilles. Yann s'est penché sur moi. Il m'a attrapée par le menton.
— Ouvre.
J'ai ouvert. Il est entré dans ma bouche, encore tiède de Sonia, et il a poussé doucement, au rythme de ce que je pouvais prendre. J'ai senti le goût, j'ai senti le poids, j'ai senti mes lèvres s'étirer autour de lui et le coin de ma bouche se mouiller.
Léa était remontée, elle s'était mise à califourchon sur le visage de Sonia, et Sonia la mangeait à son tour. Quatre corps, deux bouches occupées, deux sexes, et personne ne disait plus rien. Yann s'est retiré de ma bouche.
— Tu veux que je te baise ?
— Oui. Mais par-derrière. Et fort.
Il m'a retournée. Il a mis du lubrifiant dans sa main, s'est enduit après m'avoir lubrifiée, puis il a appuyé. Je me suis ouverte lentement, le front dans le drap, et quand il a été au fond j'ai senti le poids de son ventre contre mes fesses et ses doigts s'enfoncer dans mes hanches.
Il a attendu que je pousse mes reins. Puis il a cogné. C'était dur. C'était exactement ce que j'avais demandé. Chaque coup me poussait sur le matelas, et Sonia, à côté, s'était mise à quatre pattes pour me regarder, la joue posée sur le drap, et elle souriait, elle souriait d'un air extasié en me voyant prise.
— Tu es belle, a-t-elle dit. Tu es belle quand on te baise.
J'ai joui une troisième fois, presque douloureusement, et Yann a tenu bon jusqu'à ce que Léa glisse une main sous lui pour finir le travail, et il est parti dans un grondement, en s'écrasant sur mon dos, en tremblant de la tête aux pieds. On est restés comme ça, enchevêtrés, à reprendre l'air. Puis on s'est séparés.
Le jeudi, l'hôtel change de rythme. Bertrand m'avait prévenue au petit-déjeuner : « Le jeudi, c'est la nuit du bassin. Le spa est réservé, la porte du fond reste ouverte, tout le monde descend vers minuit. »
Le spa était une cave voûtée, chaude, humide, avec un bassin d'eau trouble et des marches de pierre. Une vingtaine de personnes s'y trouvaient, nues ou presque, dans l'eau jusqu'à la taille ou assises sur les bords.
Je suis descendue en peignoir. J'ai laissé le peignoir sur un banc, et j'ai senti vingt regards glisser sur moi sans se presser. Personne ne m'a sautée dessus. C'est ça qui m'a frappée, ici : la politesse du désir. On me regardait comme on regarde un plat qu'on a le temps de manger. Marco était là. Il m'a vue, il a rougi jusqu'aux oreilles et il s'est enfoncé dans l'eau jusqu'au menton.
— Tu as honte ?
— Non.
Sa voix était toute petite.
— C'est juste que vous êtes là.
— Et alors ?
— Alors rien. C'est juste que vous êtes là.
Je me suis assise sur le bord, les jambes dans l'eau, et lui à côté. Bertrand est passé devant nous, un verre à la main.
— Camille. Il paraît que vous avez fait des merveilles à la six.
— On m'a aidée.
— On vous a surtout entendue.
Il a levé son verre.
— Vous êtes des nôtres. À partir de ce soir, votre ruban est bleu.
Et il est parti. J'ai regardé Marco.
— Tu sais ce que ça veut dire, bleu ?
— Que vous pouvez regarder.
— Exactement. Alors ne bouge pas.
Je l'ai regardé. Il était assis dans l'eau, les genoux remontés, les mains posées dessus, et il bandait sous la surface et il ne savait pas où mettre les yeux. J'ai laissé la chose s'installer, une minute, deux. Il a commencé à respirer plus vite. À l'autre bout du bassin, des gens prenaient des poses, quelqu'un haletait, une femme riait, une main claquait sur une fesse. Puis Sonia est arrivée par-derrière et elle m'a noué les cheveux. Elle a tiré un peu fort.
— Regarde à ta gauche.
J'ai regardé. Une femme d'environ cinquante ans, très mince, se faisait prendre contre la margelle par deux hommes en même temps, un devant, un derrière, et elle encaissait les deux avec une application tranquille, la tête renversée, un bras passé autour du cou du premier.
— Tu sais faire ça ?
— Non.
— Tu veux apprendre ?
— Oui.
Elle m'a poussée dans l'eau. J'ai avancé jusqu'au milieu du bassin, et les gens se sont écartés sur mon passage comme une eau qu'on fend. Je ne vais pas mentir : le début a été confus. Des mains, partout, qui n'étaient pas brutales mais qui étaient nombreuses. Une bouche sur mon épaule, une autre dans mon dos, un torse contre mes seins. On m'a soulevée par les cuisses et je me suis retrouvée portée à deux, jambes écartées dans l'eau, et une femme est passée sous moi et m'a léchée d'un seul coup, en remontant, et j'ai crié dans la vapeur.
Bertrand s'est approché. Il s'est placé devant moi, il a glissé deux doigts en moi, puis il les a retirés et il les a posés plus haut, sur le petit trou, et il a attendu.
— Camille. Je vous prépare. Vous voulez ?
J'ai hoché la tête, incapable de parler. Il a massé, il a appuyé, il a fait entrer un doigt lentement. Ses autres doigts remuaient en même temps, à quelques centimètres, séparés par une paroi de peau, et la sensation double m'a fait geindre comme une bête.
— Voilà, a-t-il dit. Maintenant respirez.
Il s'est retiré. Il s'est placé. Il a appuyé son gland contre moi et il est entré d'un seul mouvement, long, inexorable, et mon corps s'est ouvert comme une porte. Il s'est arrêté au fond. Il m'a laissée m'habituer.
— Et maintenant ?
— Maintenant, a dit Sonia derrière moi, tu prends le second.
Elle m'a attrapée par les hanches et elle m'a guidée, elle m'a placée, et un autre homme s'est avancé de face. Il a bandé, il a cherché, et il est entré en même temps que Bertrand reculait dans un va-et-vient alterné, calculé, qui me remplissait sans discontinuer. J'ai cru perdre la tête.
Ils ont pris un rythme. L'un s'enfonçait quand l'autre se retirait. Les deux mains qui me portaient se sont resserrées. La femme sous moi s'était accrochée à ma taille et sa langue n'arrêtait pas. J'avais de l'eau jusqu'à la poitrine et le clapotis autour de nous est devenu énorme, répercuté par la voûte.
— Regardez-moi, a dit quelqu'un.
C'était Marco, sur le bord, les genoux serrés, la main sur sa queue.
— Regardez-moi, Camille.
Je l'ai regardé. Il se branlait en me fixant, la bouche entrouverte, et c'était comme si tout le reste, les vingt personnes autour, la vapeur, le bruit n'existait plus pour lui. Il n'y avait que moi, dans cet état, et lui.
— Tu vas jouir ? ai-je articulé.
— Oui.
— Alors jouis.
Il a joui presque aussitôt, en se cassant en deux, la main serrée, dans un gémissement aigu qui s'est perdu sous la voûte. Et ça, ça m'a finie. Je me suis raidie entre les deux hommes, j'ai senti la vague partir du fond de mon ventre et monter, monter, et j'ai joui si longtemps que j'ai fini par ne plus savoir qui était où, la bouche ouverte, les yeux fermés, en flottant dans l'eau chaude et dans les bras.
Ils se sont retirés ensemble. On m'a reposée sur la margelle. J'ai glissé, je me suis assise par terre, adossée à la pierre, et j'ai ri, et j'ai pleuré un peu, et personne n'a fait semblant de ne pas le voir.
Le dimanche, on part. Et l'hôtel a un protocole pour ça aussi. Bertrand m'attendait dans le hall, ma valise à ses pieds. Il m'a tendu la main, paume ouverte, et j'ai posé ma clé dedans.
— Vous repartez changée, a-t-il dit.
— Vous dites ça à tout le monde.
— Non. Aux autres, je dis « au revoir ». À vous, je dis que vous repartez changée, et c'est vrai.
Il a fait glisser la clé dans sa poche.
— Vous avez le droit de revenir quand vous voulez. Vous aurez un ruban bleu dès l'arrivée, plus jamais rouge. Un jour, peut-être, vous demanderez le noir de vous-même, et ce jour-là, vous n'aurez plus besoin de nous.
Sonia était là, en tailleur, avec Paul. Elle m'a prise dans ses bras et elle m'a serrée fort.
— Tu vas me manquer.
— Toi aussi.
— Ne laisse pas retomber la nuque.
Elle a ri. Elle m'a embrassée sur la joue et elle est partie vers la salle à manger, la main dans celle de son mari. Marco était à la porte. Il a voulu prendre ma valise, Bertrand l'a laissé faire. Sur le trottoir, il l'a posée et il est resté planté là.
— Vous revenez ?
— Je ne sais pas.
— Revenez.
— Peut-être.
Il a hoché la tête, déçu, résigné. Puis, comme le taxi s'arrêtait, il s'est penché et il m'a embrassée en vitesse, maladroitement, en public, avant de reculer en s'excusant. J'ai ri tout le long du trajet jusqu'à la gare.
Et le lendemain matin, dans mon appartement vide, devant la glace de la salle de bains, je me suis regardée et j'ai refait le geste : la main derrière l'oreille, les cheveux repoussés, la nuque dégagée. Elle était là. Elle était toujours là. J'ai réservé pour le mois suivant avant même d'avoir défait ma valise.
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