Pavillon Noir 46 ans
(Plateau de « Tout le monde en parle ». Ambiance tamisée, néons bleus et rouges, volutes de fumée de cigare. En fond sonore, une boucle de rock gothique ou le riff lourd de PJ Harvey. Face à Thierry Ardisson, en total look noir, lunettes sur le nez, une femme flamboyante : crinière rousse cuivrée, décolleté carmin généreux, créoles dorées. Ardisson tapote ses fiches cartonnées blanches sur la table en verre).
Thierry Ardisson :
Alors, vous êtes née le 31 octobre 1980 à Charleroi, la nuit de Samhain, au pied des terrils. Le jour, vous êtes Candice : prof modèle d’Histoire et de Philosophie au Lycée Technique, respectée, cartable en cuir plein de copies. Mais dès 22h30, vous fermez votre porte à clé, vous vous servez un verre de Monbazillac, vous mettez Chelsea Wolfe à fond dans les oreilles… et vous devenez Pavillon Noir. Vous écrivez des textes où les soutanes volent en morceaux sur des autels profanés et où les héroïnes jouissent sur des banquettes de Chrysler. Première question… Est-ce que vos élèves savent que leur prof a le diable au corps ?
Candice: (sourire en coin, voix de contralto un peu éraillée)
Mes élèves savent surtout que je ne tolère ni les paresseux ni les dikkeneks qui font les malins au fond de la classe. Ce que je fais dans mon sanctuaire après 22h30, c’est ma prise de guerre. C’est mon territoire d'émancipation.
Thierry Ardisson :
Une prise de guerre, rien que ça ! Parlons de vos écrits. Dans « Quinze minutes », vous mettez en scène une femme qui se masturbe au réveil, chrono en main, entre 6h12 et 6h27, pendant que ses trois gosses dorment dans les chambres à côté. C’est du vécu ? Le plaisir féminin, c'est devenu une charge mentale chronométrée ?
Candice : (Rire chaud la tête rejetée en arrière)
C'est pas une charge mentale, Thierry, c'est un hold-up ! Quand vous êtes une mère célibataire avec trois ados, votre corps ne vous appartient plus une seconde de la journée. Le monde domestique réclame tout. Ces quinze minutes volées dans le noir, c’est le seul moment où la chair s’appartient à nouveau avant d'aller beurrer les tartines et d'affronter le monde réel. C’est politique.
Thierry Ardisson :
Et dans « L'Onction Noire », vous faites s'agenouiller un prêtre, Silas, qui s'empale sur le vice et renie Dieu sur son propre autel. Vous avez des comptes à régler avec l’Église catholique ?
Candice :
J’ai un compte à régler avec deux mille ans de culpabilisation du corps des femmes et de traque aux sorcières. J’ai fait mes thèses là-dessus. Mettre un curé à genoux devant le désir d'une femme souveraine, c'est juste remettre la liturgie à sa vraie place : dans la chair, pas dans la honte.
Thierry Ardisson : On passe à l’interview Flash. Réponse courte, au tac au tac.
Thierry Ardisson : La Bretagne ou le Pays Noir ?
Candice : Le granit de Quiberon pour laver la suie des terrils. Les deux ou rien.
Thierry Ardisson : Votre définition de l'homme idéal ?
Candice : Celui qui n'habite pas sous mon toit, qui sait bander et qui ne me demande pas de ramasser ses chaussettes.
Thierry Ardisson : Vivre avec son amant ou Living Apart Together ?
Candice :Chacun chez soi, et on se retrouve pour consumer la nuit. Le quotidien tue le désir.
Thierry Ardisson : Votre juron préféré quand un truc vous énerve vraiment ?
Candice : Voleur d’djins ! Ça sort tout droit des corons.
Thierry Ardisson : Zola ou le Marquis de Sade ?
Candice : Sade pour disséquer l'interdit, mais Zola pour ne jamais oublier d’où je viens.
Thierry Ardisson :
Dernier extrait : votre texte sur la fête rockabilly à Wortegem. Une fille en robe à pois, sans culotte, qui prend un certain Jeff sur le cuir rouge d’une Chrysler décapotable… et qui en fait un bébé, la petite Alix. Est-ce que le sexe sans attache, brutal, à l’arrière des bagnoles, c'est le seul qui soit vraiment sincère ?
Candice :
Ce n'est pas le seul, mais c'est le plus brut. Pas de faux-semblants, pas de romantisme bourgeois à l'eau de rose. Deux peaux qui transpirent, l'odeur d'essence, la gomina et la jouissance sans permission. C’est animal, c’est vrai. Et ça donne des enfants libres.
Thierry Ardisson :
Dernière question, Candice... Demain matin, 8h15, vous êtes devant vos élèves au Lycée pour enseigner l'éthique et la citoyenneté. Vous allez réussir à les regarder dans les yeux sans penser à Silas ou à la Chrysler ?
Candice : (Elle sourit, tapote son médaillon d'or)
Parfaitement, Thierry. Parce qu'une femme complète n'a pas à choisir entre son cerveau et son clitoris. Et ça... c'est la première chose que j'essaie de leur apprendre.
Thierry Ardisson : (Rires sur le plateau, applaudissements nourris).
Candice, ou plutôt Pavillon Noir ! Ses textes brûlants sont à découvrir d'urgence pour ceux qui n'ont pas froid aux yeux. Merci d’avoir été avec nous !
(Jingle de fin, noir plateau).
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