Les Veilleurs
Chapitre 2 · Marina
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✦ Doogy Woogy Les Veilleurs XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hétéro Orientation principale dans ce chapitre

Les Veilleurs — Chapitre 2 · Marina

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Doogy Woogy
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Les Veilleurs

Chapitre 2 · Marina

La tempête annoncée n'avait pas encore atteint la côte, mais déjà le vent soufflait en bourrasques violentes. Les rues étaient presque vides. Il croisa un homme pressé de retourner chez lui ; il se protégeait sous une casquette américaine et se mit à courir lorsque celle-ci s'envola, emportée dans les airs alors qu'il débouchait sur la grande artère qui menait au littoral.
Le macadam, luisant de pluie, se parait de maintes couleurs : des enseignes variées aux feux tricolores, toutes les teintes s'étaient donné rendez-vous sur le sol pour y peindre des œuvres abstraites et éphémères.
Les goélands volaient comme des crabes, sur le côté. La pluie ne tombait encore que par averses et les gouttes restaient pour l'instant fines. Le vent transportait les effluves mélangés d'iode, de varech et de gasoil, typique du port. Il adorait ces odeurs et l'ambiance des embarquements, où chacun connaissait parfaitement sa partition dans cette minutieuse chorégraphie qui pouvait, au premier abord, sembler désordonnée.
Il apercevait les lumières d'un ferry à quai, comme assigné à résidence : les départs de la nuit entière avaient été annulés. Les voyageurs ayant réservé une cabine pour la traversée avaient la possibilité de monter à bord et d'y passer la nuit, puisqu'ils étaient contraints à l'attente d'une météo plus clémente. Le navire était aussi haut que les immeubles du front de mer, mais, même à quai, il devait sacrément remuer.
Son boulot consistait à faire d'interminables allers et retours entre l'antre du bateau et le quai. Il garait dans le ventre du monstre de métal les remorques des camions, les répartissait en veillant à équilibrer le poids tout en gagnant le plus de place possible. Un véritable Tétris grandeur nature. Mais cette nuit, il ne ferait certainement rien de tout ça. Il allait cependant au boulot pour se voir confirmer qu'il pourrait retourner chez lui assez rapidement. La seule incertitude concernait la durée de ce repos exceptionnel. Le rappellerait-on au cours de la nuit, une fois la tempête passée, ou pouvait-il d'ores et déjà considérer sa nuit de travail comme terminée ?
Pour l'instant, la seule consigne était d'attendre. Les spécialistes étudiaient le trajet de la tempête et élaboraient les scénarios les plus probables. On l'invita à aller jusqu'à la cafétéria avec les autres collègues. Qu'il en profite pour manger ou boire un café; on en saurait peut-être plus dans moins d'une heure. Il sortit, entendit la musique de ce ballet pourtant à l'arrêt : les grésillements des talkies-walkies, le grincement des rampes de métal, le bruit des moteurs des quelques véhicules qui roulaient sur les quais, se faufilant entre les hangars, et puis le vent, omniprésent, qui hurlait sa complainte. Et tout autour, il y avait cette eau noire, dont seuls quelques reflets électriques parvenaient à évoquer la masse ; cette masse obscure, quasi invisible, promettant d'engloutir tout ce qu'elle pourrait happer.
Au loin, on distinguait la digue de rochers qui éjaculaient un mélange d'eau salée et d'écume, comme si l'océan voulait éclabousser de sa semence le visage rond de la Lune ; mais l'astre nocturne ne faisait que quelques rares et timides apparitions et restait le plus souvent caché par les nuages, torsades de laine qu'un groupe de géants semblait étirer et carder par-dessus les têtes.
Les vagues qui parvenaient jusqu'au port arrivaient en mugissant et fonçaient contre les quais comme des taureaux têtus lâchés dans des ruelles trop étroites. Elles se fracassaient contre le béton dans un vacarme incessant, comme une énorme gifle que distribuait Dame Nature au monde urbain.
Il entra dans le bâtiment où tous les dockers pouvaient venir se restaurer, se reposer ou tout simplement se réchauffer. La salle sentait encore le tabac froid ; cela faisait pourtant des années que plus personne n'avait le droit d'y fumer, mais l'ambiance humide qui pénétrait à chaque ouverture de la porte collait, incrustait dans les murs cette odeur de fumée. Le vent s'infiltrait sous les fenêtres par le moindre interstice et jouait seulement deux ou trois notes d'un harmonica lugubre.
Elle était là, minuscule au fond de la pièce immense. Assise à la table la plus reculée, cachée derrière un pilier dans un recoin qu'elle semblait s'être elle-même aménagé. Son ciré jaune posé sur le dossier d'une chaise tentait de sécher. Des gouttes en ruisselaient encore.
   ─ Salut. Je peux m'installer ?
   ─ Mmmm.
   ─ Tu veux une tasse ?
Elle lui tendit la sienne, vide. Le temps de la saisir, il croisa son regard. Des yeux d'un bleu-vert magnifique. Mais des yeux fatigués. Des yeux secs d'avoir trop pleuré. Il lui sembla que, quand bien même elle se tiendrait dehors sous la pluie des heures durant, ses yeux resteraient secs comme des pierres.
Il revint avec le plein de café fumant ; elle le remercia d'un balbutiement. Elle leva sa main, paume en avant, pour lui signifier qu'elle ne voulait pas entendre sa sollicitude ; elle ne voulait pas de questions. De toute façon elle irait bien, et ils savaient tous les deux qu'aucun ne le croirait.
Il regardait ses cheveux roux. Comme toujours. La première fois qu'il l'avait vue, c'était ce qui lui avait immédiatement sauté aux yeux. Comment pouvait-on passer à côté, de toute façon ? Sa tignasse bouclée et incandescente se remarquait de loin. Quelques mèches pendaient devant son visage qui semblait avalé par sa crinière de feu. Quel écrin pour ses yeux !
Elle ne faisait aucun effort pour démarrer la conversation, ni même la continuer lorsqu'il tentait d'en lancer une. D'une main, elle jouait avec son foulard vert sombre qu'on lui avait toujours vu autour du cou. Certains plaisantins faisaient courir la rumeur qu'elle était née avec.
   ─ Excuse-moi, je ne fais pas un bon compagnon de tablée, murmura-t-elle.
Elle fit un geste pour se lever et quitter la table, quitter ce silence embarrassant. Elle aurait aimé engager une conversation, mais elle ne trouvait rien à lui dire, ni à quiconque. Pas même à elle.
   ─ Non, reste. Je sors prendre l'air.
Il se leva, enfila son ciré et embarqua sa tasse dans son expédition. Il lui fit un rapide geste de la main pour la saluer et traversa la pièce comme s'il traînait une dizaine de remorques derrière lui. Il ouvrit la porte et la referma avant que le vent ne la lui arrache des doigts. Il descendit les cinq marches en bois et se retrouva sur la pierre du quai. Il inspira un grand coup. L'iode, la gifle du vent et le fouet des gouttes de pluie, tout aurait dû le réveiller. Mais il bâilla puis souffla un grand coup. Il avala une grande gorgée de café. Le vent soufflait tant que même les flaques se couvraient de vagues.
La tempête avait redoublé. Comme lui en seconde, songea-t-il. Ses yeux coulaient : ce n'était pas la pluie. Le vent avait tourné et venait maintenant carrément du nord ; à chaque respiration, il voyait un nuage de vapeur s'échapper de ses narines. Il poussa une sorte de grognement se voulant être une imitation de cri de dragon. Il sourit et remarqua que même son nez coulait. Il allait faire un putain de froid cette nuit ; ce n'était pas lui qui le disait, mais le sifflement du vent et ses oreilles qui commençaient à piquer.
Un chef passa à quelques mètres devant lui, emmitouflé dans son manteau. Il ne put déterminer de quel service il était, mais il ne devait pas être très haut placé puisqu'on l'avait envoyé affronter le mauvais temps. L'homme lui fit un signe ; il comprit qu'il allait certainement annoncer à tout le monde que la nuit de travail était déjà finie. Il lui emboîta le pas.
Plusieurs des gars s'arrangeaient déjà pour ramener les collègues le plus éloignés et leur éviter de se tremper et de se les geler. Lui habitait vraiment près et rentrerait à pied. Marina aussi. Il la chercha pour lui proposer de l'accompagner. Il vint vérifier derrière le pilier où elle était encore installée quelques minutes auparavant. D'un pas rapide, il se dirigea vers les toilettes pour rayer cette éventualité de la liste des possibilités.
Il partit encore plus rapidement dans l'autre direction, demanda à ceux qui étaient le plus près de la porte s'ils avaient vu sortir Marina. Dans sa précipitation, il faillit descendre les marches détrempées sur le cul. Il courut vers la grille d'entrée du personnel : elle n'avait pas beaucoup d'avance ; il pourrait donc la rattraper facilement. Il contourna le dernier bâtiment avant la sortie : personne. Il alla jusqu'à la guérite où le gardien devait se cailler depuis un moment.
   ─ Non, désolé, je ne l'ai pas vue sortir.
   ─ Merde, merde et merde ! Si tu la vois, dis-lui de m'attendre.
Il revint vers le quai. Il croisa les premiers collègues qui s'en allaient, heureux de pouvoir rejoindre leurs pénates et se glisser dans leurs draps plus tôt que prévu. Certains plaisantèrent en le voyant repartir dans le sens opposé avec empressement. Il s'arrêta face à l'immense bâtiment d'où il venait de sortir. Il passa une main sur son crâne, comme pour essuyer l'eau qui inondait ses courts cheveux taillés en brosse. Ça ne l'aida pas à réfléchir. Il leva son visage vers le ciel, reçut la pluie comme l'eau éjectée du pommeau de la douche, en version froide.
   ─ Mince, elle a dû prendre le raccourci par les quais. Elle est folle…
Encore une fois, il s'élança. Il était bien échauffé ; il déroula sa foulée, et pour la maintenir régulière il se chanta un tube des Cranberries. Au bout de la jetée, le phare hésitait entre le côté obscur et celui de la lumière ; il projetait un rayon qui venait lécher les quais, puis il continuait son sentier lumineux vers la partie plaisance du port, caressant les voiliers rangés bien sagement. Du coin de l'œil, il aperçut une silhouette sur le ponton qui se découpait sur le trait du fanal. La chevelure qui dansait dans le vent l'identifia immédiatement. Il se demanda ce qu'elle pouvait bien foutre sur cette plateforme glissante : ce n'était pas vraiment le meilleur moment pour se promener parmi les bateaux. Il ne lui fallut que quelques secondes pour réaliser qu'elle n'était pas là pour flâner.
   ─ Non, Marina ! Ne fais pas ça ! hurla-t-il
Mais dans tout ce vacarme, il n'y avait guère que le vent pour l'entendre, et il avait déjà emporté le son de sa voix. Par où devait-il passer pour la rejoindre ? Il ferma les yeux parce que, dans l'obscurité, c'était comme cela qu'il visualisait le mieux le trajet à effectuer. Il venait juste de passer devant un des accès, mais le suivant arrivait plus directement à l'endroit où elle se tenait. En tout cas, c'était ainsi dans ses souvenirs.
Le bruit des drisses et des cordes qui tapaient contre les mâts rythmait maintenant sa course. Il se dit qu'il ferait peut-être mieux de ralentir : les planches mouillées risquaient de lui jouer un mauvais tour. Mais ce fut quand le bout de son pied heurta une planche inégale qu'il se sentit perdre l'équilibre. Il fit quelques moulinets avec les bras, comme si le vent si fort pouvait le redresser dans sa course inexorable vers le sol. En vain. Avec la vitesse, il fit quelques mètres supplémentaires en version otarie, et en fin de course sa tête heurta un taquet d'amarrage. Lorsqu'il se releva, il se demanda combien de temps il était resté au sol. Trop longtemps ? Il ne voyait plus la silhouette après laquelle il courait. Son cœur se mit à battre comme une grosse caisse. C'était vraiment trop con s'il échouait si près du but, sans avoir même eu l'occasion de la raisonner. Il chercha du regard dans tous les sens. Il avait encore l'espoir qu'elle ait changé d'avis, ou même qu'il se soit trompé sur ses intentions. Il ne voyait plus personne. Avait-elle sauté ?
   ─ MARINAAAAAA !
Aucune réponse. Mais le vent venait face à lui et entraînait derrière lui ses appels. Il continua vers l'endroit où il l'avait vue la pour la dernière fois. Il ne pouvait s'empêcher de regarder la surface agitée de l'eau. Non, il ne devait pas être pessimiste. Il ne pouvait se permettre d'être pessimiste. Mais son regard ne pouvait quitter la surface de l'eau. Était-ce un foulard qu'il distinguait dans l'écume ?
Le rayon de lumière du phare barra à nouveau son champ de vision. Il la distinguait à peine, collée contre un des piliers-guides du ponton. Elle était trop proche du bord à son goût et regardait en contrebas.
   ─ Marina, je t'en prie, non !
Il n'y avait pas assez de lumière pour deviner si l'expression de son visage évoquait le soulagement d'avoir été retenue au dernier moment ou la colère d'être arrêtée avant d'accomplir son acte.
   ─ Laisse-moi. Ne viens pas me compliquer la tâche…
   ─ Je ne viens pas te la compliquer ; je veux tout simplement t'empêcher de faire une connerie !
   ─ J'en ai fait plein, des conneries. Ce sera la dernière.
À chaque phrase, il essayait de gagner invisiblement quelques centimètres sur la distance qui les séparait. Comme un lion qui se faufile en rampant derrière les touffes d'herbes pour s'approcher au plus près de sa proie. Sauf qu'il n'y avait ici pas de proie, ni de buissons derrière lesquels se cacher. Ou alors étaient-ce les phrases qui en faisaient office ?
   ─ Et si tu t'en tenais à la dernière que tu as faite ? Si on tirait un trait…
   ─ C'est justement ce que je m'apprêtais à faire : tirer un trait. J'ai foiré de tous les côtés. A qui manquerais-je ? Ça ne fera même pas deux lignes dans le journal local.
   ─ À ton avis, pourquoi suis-je ici ?
   ─ Parce que tu es un peu plus finaud que les autres. Et alors ? Veux-tu que l'on te décerne une médaille pour ça, Herman ?
   ─ Si c'est toi la médaille, pourquoi pas…
   ─ Tsss.
Il ne parvint pas à définir si elle venait d'esquisser un sourire désabusé ou si la réponse lui avait déplu. Il avait encore gagné quelques centimètres ; elle se tenait à moins de deux mètres. Cependant, il entendait la faire venir à lui plutôt que se ruer sur elle pour la maîtriser. Il devait trouver les arguments pour la faire renoncer. A long terme, cela s'avèrerait plus efficace.
   ─ À quoi bon ? J'ai tout perdu. Mon ex a obtenu la garde des enfants, et il est parti vivre à l'autre bout du pays. Combien de jours pourrais-je les voir dans une année ? Je ne les verrai même pas grandir.
Elle éclata en sanglots, se traita encore une fois de ratée.
   ─ Pourquoi ne me laisses-tu pas en finir ?
   ─ Parce que tu ne peux pas les abandonner ainsi. Même loin de toi, tes enfants auront toujours besoin de toi, de toi vivante. Ne pense pas à ce que tu as foiré ; imagine ce que tu peux réussir, quand bien même ce ne serait pas tout de suite.
   ─ Je n'y arriverai jamais !
   ─ Seule, peut-être pas ; mais si tu veux bien de mon aide, je te l'apporterai volontiers. Car vois-tu, il n'y aurait pas que tes enfants qui supporteraient mal de te voir disparaître.
Il y eut presque un moment de silence, comme si même le vent se taisait pour entendre ce qui se disait et réfléchir à la suite. Devait-il reprendre de plus belle et emporter ces paroles comme il en avait déjà tant emportées ? Bien sûr, la tempête ne s'était point arrêtée, mais elle s'était mise au diapason de celle qui faisait rage en Marina. Et comme en mathématiques, moins par moins donnait un résultat positif.
   ─ Pardon ? Que viens-tu de dire ?
   ─ Que… je… tiens énormément à toi.
Elle se remémora tous les gestes attentionnés qu'il avait eus, toutes ses tentatives pour établir un contact. Tout lui revenait et tout était clair. Maintenant. Elle commença à claquer des dents, et lui à ressentir la douleur sur son front. Il passa sa main et trouva une belle bosse. Elle le vit regarder ses doigts.
   ─ Merde !
   ─ Qu'est ce qu'il y a ?
   ─ Ça saigne.
   ─ Attends, laisse-moi regarder… Mince, tu t'es bien ouvert. Comment t'es-tu fait ça?
Il lui narra sa course pour la rejoindre lorsqu'il l'avait aperçue sur le ponton, comment il avait atterri contre la pièce de métal. Comment il avait senti son angoisse progresser depuis qu'elle avait quitté la cafétéria.
   ─ Tu vois, je foire tout.
Il entendit comme une pointe d'ironie, un bourgeon d'humour qui ne demandait qu'à éclore, qui n'avait besoin que d'un peu de chaleur.
   ─ Pourquoi n'as-tu jamais rien dit ?
   ─ Un soupçon de timidité, peut-être… Parce que tu as dix ans de plus que moi et que j'imaginais que tu m'enverrais certainement paître.
   ─ Et pourquoi as-tu changé d'idée aujourd'hui ?
   ─ Je me dis qu'il valait mieux que ce soit moi qui me jette à l'eau plutôt que toi. Au moins, en cas de réussite, ce serait moins dangereux pour nous.
Ils retournèrent à la cafétéria, où elle nettoya la plaie. Elle constata les dégâts et songeait que des points de suture ne feraient pas de mal, mais il avait mieux en tête que de passer plusieurs heures aux urgences.
Ils s'en furent prenant appui l'un sur l'autre pour mieux résister au vent, pour mieux résister tout court. Une gouttière percée laissait couler une cascade tombée du toit ; ils se regardèrent avec un air de défi puis éclatèrent de rire. Ils se précipitèrent sous la cataracte et Marine l'embrassa sous ce Niagara symbolique. Ils s'enfuirent avant d'être totalement trempés. Ils quittèrent l'artère principale, remontèrent une rue sans charme particulier et arrivèrent enfin dans un vieux quartier que les avions alliés avaient oublié lors des bombardements de la seconde guerre mondiale. Plus surprenant encore, il avait résisté aux vagues de reconstructions modernes.
Il habitait sous les toits, au numéro quinze de la rue Melville. Un vieil appartement qu'il avait acheté une bouchée de pain alors que ce n'était que des combles. Il en avait fait quelque chose de très moderne, et Marina tomba tout de suite sous le charme de cet antre tout de bois. Les poutres qu'il avait laissées apparentes délimitaient des recoins chaleureux qui, malgré la surface conséquente, donnaient un aspect intimiste au logement.
   ─ Wouah ! Après la gouttière et le temps passé sur le quai, tu pourrais nous ferais couler un bain bien chaud, proposa-t-elle alors que, effectuant le tour du propriétaire, elle découvrit la baignoire d'angle encastrée dans une estrade haute de quatre marches.
De jour, la lumière provenant des immenses velux devait inonder la salle de bain sans crainte d'un vis-à-vis trop intrusif. Les murs étaient recouverts de miroirs, ce qui amplifiait l'impression de lumière, qu'elle soit naturelle ou qu'elle vienne des lampes savamment disposées. Il ouvrit les robinets, régla la température de l'eau, versa une bonne dose de bain moussant, et le temps que la baignoire se remplisse il finit la visite guidée.
   ─ Je propose d'écouter un peu de musique. Je te laisse le soin de choisir ce qui te plairait.
   ─ Fichtre ! Je ne connais pas un seul des groupes pour le moment, constata-t-elle en fouillant la discothèque impressionnante.
   ─ Continue de chercher, tu trouveras bien quelque chose ; de toute manière, la baignoire est loin d'être pleine.
   ─ Ah ! Enfin un groupe que je connais. Ça te dit, un album des Cranberries ?
   ─ ….
   ─ Ça n'a pas l'air de t'enchanter ?
   ─ Ça me rappelle une vieille histoire.
   ─ D'amour qui se finit mal ?
   ─ Mmm.
   ─ Moi aussi. On pourrait justement changer ces souvenirs, s'en faire des nouveaux… comme si nous changions notre papier-peint intérieur.
Il mit un disque des Irlandais dans le chargeur, en ajouta d'autres qu'il se garda d'annoncer. Il se plaqua contre elle. À moins qu'il ne la plaqua contre lui.
   ─ Avant de continuer, jure-moi que, contre toi, sera la seule façon de me plaquer.
Il se glissa enfin dans l'eau. Elle se déshabilla, et dans un reste de pudeur cacha ses seins d'une main tandis que l'autre masquait son pubis. Elle entra dans la baignoire, s'étira de tout son long et soupira d'aise. Ils se faisaient face et il lui avoua avoir du mal à croire qu'elle était ici, avec lui dans cette baignoire. Elle commençait à rougir ; elle se dépêcha d'enfouir son visage dans la mousse.
   ─ J'ai honte. Enfin, juste un peu, mais j'ai terriblement envie d'aller plus loin. Il y a si longtemps que je ne me suis pas sentie aussi bien, aussi étrangement bien…
Elle se laissa glisser au fond de la baignoire, rit en émergeant et constatant dans les miroirs qu'un énorme iceberg de mousse couvrait sa chevelure de feu. Elle lui glissa son pied gauche entre les jambes. Elle remonta le long de la cuisse, puis posa le pied sur son sexe. Il appuya ses coudes sur l'estrade et pencha sa tête en arrière, laissant échapper un long soupir. Le frottement du pied féminin y était, bien sûr, grandement pour quelque chose, mais il était aussi soulagé après ce début de nuit éprouvant.
Elle posa son autre pied sur le bord de la baignoire ; il comprit immédiatement le message. Il ne se fit pas prier pour répondre à cette invitation et lui rendit la pareille : son gros orteil coulissa entre les lèvres, s'amusa à les écarter doucement. Elle ferma les yeux et se laissa aller au doux contact. Elle sentit la phalange caresser son périnée et l'ongle chatouiller sa petite rondelle. Elle en aurait presque oublié de s'occuper de lui.
Elle passa le bout de son pied sous ses bourses qu'elle soupesa négligemment comme on relève le bas d'un rideau pour voir ce qui se cache derrière. Elle appuya ses orteils à la base du scrotum et massa délicatement. Après avoir ainsi joué elle changea ; posant encore une fois la plante du pied sur les bourses, elle massa. Elle sentit le membre durcir encore un peu plus ; elle n'allait pas le lâcher de suite.
Il avait maintenant pointé son gros orteil sur son clitoris ; il imprimait un mouvement rotatif autour de cette petite clochette puis alternait avec une pression plus directe. Elle aussi bascula la tête en arrière. Il délaissa un instant le clitoris, plaquant son talon sur la vulve offerte et l'excita d'une variété de mouvements qu'elle n'attendait pas. Elle se surprit à tendre son pubis vers ce contact enivrant et écraser son sexe contre ce pied à la fonction dévoyée.
Et dire qu'une heure auparavant elle était prête à se jeter dans une toute autre eau… Une fraction de seconde, elle eut honte. Honte de quoi ? D'avoir voulu en finir ? D'avoir renoncé, finalement ? Non, tout ça n'avait plus d'importance. Elle était là, et bien vivante. Il avait surgi de l'obscurité et avait veillé à ne pas laisser cette obscurité l'engloutir. Il s'en était fallu de peu. Quel bonheur d'éprouver à présent ce qu'il lui faisait ressentir ; c'en était presque miraculeux ! Des années qu'elle n'avait plus expérimenté de telles sensations. Elle allait se laisser emporter par cette vague, puis elle lui sortirait le grand jeu.
Sa respiration se fit plus bruyante et plus rapide. Elle plaqua son dos contre le bord de la baignoire. C'était là, ça arrivait comme une lame de fond. Ses doigts se crispèrent comme si elle cherchait à les enfoncer dans un sable imaginaire. Son excitation était à son comble. Tout se passait hors de leur vue : la mousse recouvrait toute la surface, et chaque geste restait invisible sous cette chaude banquise de savon. Une onde de chaleur parcourut son corps. Puis une autre. Elles se succédèrent comme une houle estivale, et ses gémissements ricochèrent sur la crête de ces vagues successives.
Quand la dernière onde s'échoua dans un râle, elle se laissa couler le long de la paroi de la baignoire et s'enfonça sous l'eau. Il ne la voyait pas sous la mousse mais, à ses mouvements, il devina qu'elle s'approchait de lui. Puis il sentit les lèvres de Marina gober son sexe comme un poisson avalerait un hameçon indolore. La fellation aquatique lui ouvrait de nouveaux horizons.
Elle jouait à merveille de sa langue ; il se demanda comment elle pouvait rester sous l'eau aussi longtemps. Bien que née en début du mois de mars, donc du signe du poisson, elle n'avait pas la capacité de respirer sous l'eau pour autant.
Elle refit surface et reprit bruyamment sa respiration. Elle l'embrassa rapidement, comme s'il était urgent qu'on lui fasse un bouche-à-bouche, puis replongea tel un sous-marin fondant sur sa cible. Quand elle le sentit prêt à lui lancer au visage une torpille fatale, elle cessa de pomper et refit lentement surface. Elle se mit à genoux et passa ses bras autour de son cou. Les yeux dans les yeux, Herman constata que ceux de Marina avaient retrouvé un éclat qu'il n'y avait plus vu depuis longtemps. Il décela cependant une petite ombre.
   ─ Quelque chose ne va pas ?
   ─ Tu avais encore raison ; les Cranberries, ce n'était peut-être pas une bonne idée. Les vocalises de sirène de Dolores me lassent vite parce qu'elles me rappellent trop de choses. Qu'as-tu mis d'autre dans ton chargeur ?
   ─ Ismaël Lô, Abacab de Genesis, et Moby.
   ─ Il ne manque plus qu'un chanteur prénommé Dick ! ajouta-t-elle en éclatant de rire.
   ─ Ça, je n'ai pas…
   ─ À moins que Dick ne soit le surnom de ce harpon que je sens frémir dans ma main… Va pour Abacab, mon Capitaine, puisque cette nuit sera la genèse de notre histoire. Et je t'assure que dès ton retour ici, je te laisserai me harponner autant que tu voudras.
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Utilisateur supprimé
8 mars 2024 à 05:19
Marina pieds dans l'eau, c'est d'une logique imparable ;-)

C'est également remarquablement écrit, décrit, ressenti... Merci (pour ce moment) ^^
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luke101fr
6 août 2021 à 14:48
Délicieux...
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Doogy Woogy
2 janvier 2019 à 15:56
Merci Thea pour tes commentaires. Je n'avais pas pris le temps jusqu'ici d'y répondre. Je profite d'un moment de calme pour réparer cet oubli.

J'aimerais continuer la série, mais il me faut tout d'abord trouver un décor à planter, comme le faisait remarquer Nkari. Il me faut aussi déterminer une ambiance. Hélas, pour l'instant je ne parviens pas à trouver cela. Mais je ne désespère pas: il faut juste attendre que cela vienne naturellement.
Modifié 2 janvier 2019 à 15:58
Soyez respectueux
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Utilisateur supprimé
22 octobre 2018 à 11:15
Quel poète! Je lis le dernier mot et j'en veux encore, totalement accro... Merci!
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Nkari
28 juillet 2018 à 14:09
j'ai vécu cette tempête

De quelle tempête parles tu? La tempête évoquée ici est totalement fictive...

Il parlait peut-être de la tempête intérieur que vivait Marina.
Me vient en tête cette chanson de Noir Désir "Aux sombres héros de l'amer qui ont su traverser les océans du vide..."
Soyez respectueux
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Nkari
28 juillet 2018 à 14:05
Tout comme le premier chapitre, c'est une belle histoire. J'aime bien ta façon aussi de planter le décor avec tes descriptions, ça ajoute beaucoup à l'ambiance. C'est une chose que perso j'ai beaucoup de mal à faire.
Soyez respectueux
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Photo de profil de Doogy Woogy
Doogy Woogy
6 juin 2018 à 12:38
j'ai vécu cette tempête

De quelle tempête parles tu? La tempête évoquée ici est totalement fictive...
Soyez respectueux
Répondre
Photo de profil de Doogy Woogy
Doogy Woogy
18 février 2018 à 22:06
J'ai deux autres idées, peut-être une troisième... Après on verra, de toute manière je pense qu'il n'y aura pas une kyrielle de chapitres.
Soyez respectueux
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Pistache Gore
17 février 2018 à 00:52
Très belle écriture, comme le 1er chapitre. J'espère qu'il y aura encore beaucoup de ces textes.
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Doogy Woogy
15 février 2018 à 20:32
Hogar, c'est toujours un plaisir de placer une référence dans un texte, certaines sont plus ou moins masquées; et cela fait plaisir quand elles sont partagées.
Soyez respectueux
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