I wish I had an angel
Chapitre 1
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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I wish I had an angel — Chapitre 1

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Monsieur Sylvestre
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Dès la première phrase, la chanson entre dans le texte comme l'eau dans une coque mal calfatée, et on se laisse porter. Les répliques de Naïa, sèches et drôles, font mouche à chaque fois, et la voix de Malo, qui note tout dans son cahier de gardien, donne au récit un ton singulier. On reste accroché à chaque page.

I wish I had an angel

Chapitre 1

La première fois que j’ai entendu cette chanson, c’était par une fenêtre entrouverte, au-dessus du port, et elle est entrée en moi comme l’eau entre dans une coque mal calfatée.
Je m’appelle Malo. J’ai vingt-sept ans, et depuis quatre ans je garde le phare d’Ar Groaz, sur la pointe nord de Kerdreux, un village de granit où les rues sentent le varech et le gasoil froid. Mon travail consiste à faire tourner une lumière, à noter des heures dans un cahier, à ne pas devenir fou. Le phare est automatisé depuis 1998, mais la commune s’obstine à payer quelqu’un pour l’habiter, parce qu’un phare vide, ici, ça porte malheur. Alors j’habite. Je monte cent trente-sept marches deux fois par nuit, je regarde la mer, je redescends, je bois du café, je recommence.
Le jour, je dors mal. Le soir, je marche. C’est comme ça que je suis passé sous sa fenêtre. C’était la fin septembre, une de ces nuits tièdes où la Bretagne vous ment, où l’air a le goût du sucre et où l’on croit que l’été ne finira jamais. La fenêtre du deuxième étage de la maison bleue, celle qui loue des chambres aux saisonniers, était ouverte. Et une voix est tombée dans la rue.
Une voix de contralto, grave, un peu fêlée sur les bords, avec un vibrato qui ne cherchait pas à plaire. « I wish I had an angel… for one moment of love… »
Je me suis arrêté au milieu de la chaussée comme un con. Il n’y avait personne pour me voir. La voix a continué, et elle ne chantait pas pour la fenêtre, elle chantait pour la mer, ou pour elle-même, avec cette négligence des gens qui croient qu’on ne les écoute pas. « I wish I had your angel tonight… »
Il y a des voix qui vous expliquent une vie en trois mesures. Celle-là disait : je ne resterai pas. Celle-là disait : approche quand même.
Je suis resté sous la fenêtre jusqu’à la fin du morceau, la nuque renversée, la bouche ouverte. Puis la lumière s’est éteinte et j’ai regagné le phare en me disant que j’avais rêvé, que la fatigue, que le sel, que tout ça. Le lendemain soir, elle était au comptoir du Ressac.
Le Ressac est le seul bar de Kerdreux qui reste ouvert après dix heures. C’est une ancienne conserverie, basse de plafond, tapissée de photos de bateaux, et l’odeur de poiscaille s’est tellement imprégnée dans les murs qu’on la sent encore sous la bière. Le patron, Youn, y fait chanter des filles l’été, deux cents balles et le couvert, pour retenir les estivants. On était fin septembre ; les estivants étaient partis ; la fille chantait quand même.
Elle s’appelait Naïa. Je l’ai su ce soir-là parce que Youn l’a appelée comme ça, deux fois, en hurlant depuis la cuisine, et parce qu’elle a répondu « ouais, ouais » d’une voix de fille qui a l’habitude qu’on l’appelle.
Elle était assise sur le tabouret du bout, celui qui touche le radiateur. Grande, très droite, les cheveux noirs coupés court sur la nuque et longs sur le devant, ce noir bleuté des ailes de corbeau. Un tee-shirt d’homme trop grand, un jean, des rangers. Rien qui cherche à séduire. Et pourtant, dès qu’elle bougeait le poignet pour porter son verre à sa bouche, tout le bar se mettait à pencher de son côté.
Elle m’a regardé avant que je la regarde. Ça, il faut que je le note, parce que c’est important : c’est elle qui a commencé.
— T’es le gardien du phare, m’a-t-elle dit. Sans préambule. Sans sourire.
— Comment tu sais ça ?
— Tout le monde sait ça. On dit que tu ne descends jamais. Que t’as une barbe de trois semaines et que tu parles aux mouettes.
— C’est vrai pour la barbe.
Elle a ri, une seule note, basse, et elle a poussé du pied le tabouret voisin.
— Assieds-toi, gardien. Tu me fais de la peine debout.
J’ai bu trois bières à côté d’elle sans rien dire d’intelligent. Elle non plus, d’ailleurs. On se taisait comme des gens qui savent déjà que le silence ne sera pas un problème. Elle fumait en regardant la salle, les marins, les vieux, les deux Allemands du camping qui la dévoraient des yeux. De temps en temps elle me posait une question brève, chirurgicale : depuis quand j’habitais ici, si j’avais déjà vu quelqu’un se noyer, si le phare faisait du bruit la nuit. Elle écoutait les réponses en entier, sans m’interrompre, ce que personne ne fait jamais.
À minuit, Youn a coupé la musique et hurlé son nom. Elle est montée sur l’estrade, a pris le micro comme on prend un outil, et elle a chanté la même chanson. Sauf qu’à trois mètres, sans la distance de la rue, c’était autre chose. C’était une main posée à plat sur mon sternum. Elle ne me quittait pas des yeux. Elle chantait I wish I had an angel en me regardant comme on regarde une porte fermée, et chaque fois qu’elle disait tonight, elle abaissait le menton d’un centimètre, et j’avais l’impression qu’elle me comptait.
Quand elle est descendue, elle est venue se rasseoir à côté de moi, essoufflée, la peau des clavicules perlée.
— Tu connaissais ? elle a demandé.
— Non.
— C’est Nightwish. Once. Deux mille quatre.
— C’est vieux.
— C’est éternel, a-t-elle dit. Et elle a ajouté, en écrasant sa cigarette : c’est l’histoire d’un mec qui veut un ange pour une nuit. Une seule. Il sait qu’il n’aura jamais plus. Alors il brûle tout.
— Et il l’obtient ?
Elle m’a regardé longtemps. Ses yeux étaient d’un vert de bouteille, presque jaunes au centre, et ils ne cillaient pas assez.
— Devine.
Elle est venue au phare le surlendemain, sous une pluie tiède, sans prévenir. J’étais en haut, en train de nettoyer la lentille, quand j’ai entendu la porte du bas claquer. On ne ferme pas à clé, ici ; personne ne monte cent trente-sept marches pour voler un type qui vit de conserves. J’ai crié « ho ! » et une voix a répondu « c’est Naïa », comme si ça suffisait, comme si ce prénom était un laissez-passer. Ça l’était.
Elle est arrivée en haut trempée, les cheveux collés au front, le tee-shirt transparent, et elle n’a pas dit bonjour. Elle a regardé la lanterne, la mer noire, les éclats blancs qui balayaient l’eau toutes les quatre secondes, et elle a dit :
— C’est beau, chez toi.
— C’est un phare.
— C’est chez toi, a-t-elle répété.
Puis elle s’est assise par terre, adossée au socle de la lentille, et elle a sorti un paquet de cigarettes de la poche de sa veste. Elle tremblait un peu. Pas de froid.
— J’ai froid, elle a dit. C’est con, hein. Je suis venue jusqu’ici et j’ai froid.
Je lui ai donné mon pull. Elle l’a enfilé sans le mettre, juste passé par-dessus la tête, les bras dans les manches trop longues, et elle a enfoui son nez dedans.
— Il sent le phare, a-t-elle murmuré.
— L’huile, la pierre, la sueur. C’est tout ce que je sais faire.
— C’est exactement ce que je voulais.
Elle a levé la tête. La pluie avait coulé dans son cou, et il y avait une goutte arrêtée dans le creux de sa gorge, à l’endroit où l’on voit battre une artère quand on est en vie. J’ai eu envie de la boire. Pas de l’embrasser : de la boire. Elle a dû le lire sur ma figure, parce qu’elle a étiré le cou, offert la gorge, et dit, très bas :
— Vas-y.
Je me suis mis à genoux devant elle, sur le ciment froid, et j’ai posé la bouche sur cette goutte. Elle a eu un souffle coupé, un vrai, un de ceux qui ne se fabriquent pas. Le sel, le tabac, la peau chaude en dessous. J’ai remonté la langue le long de son cou, sous son menton, et elle a renversé la tête en arrière contre le socle, les yeux fermés, les mains crispées sur mes épaules.
— Attends, elle a dit. Attends, attends, attends.
Elle m’a repoussé de quelques centimètres, le front contre le mien, essoufflée.
— Faut que je te dise un truc avant. Après, ce sera trop tard.
— Dis.
— Je ne reste jamais. C’est pas un caprice. C’est comme ça. Un type, deux nuits, trois maximum, et je m’en vais. À la fin, je pars toujours. Et je ne reviens pas.
— D’accord.
— Ça ne te suffit pas, comme réponse ?
— Si.
Elle m’a regardé comme on regarde un imbécile, ou un homme qui vient de gagner quelque chose sans le savoir.
— Alors d’accord, elle a dit.
Et elle m’a embrassé. Elle embrassait comme elle chantait : sans se presser, avec des graves. Sa bouche s’est ouverte sur la mienne avec une lenteur calculée, et sa langue est venue me chercher là où j’étais le plus faible, et j’ai senti le goût du café et du sucre et quelque chose de plus profond, de plus tiède, qui n’appartenait qu’à elle. Ses mains sont montées dans mes cheveux et elle a tiré, franchement, en gémissant contre mes lèvres.
J’ai glissé les doigts sous le tee-shirt mouillé, sur ses flancs. Elle avait la peau brûlante et le ventre dur, et quand mes pouces ont atteint la naissance de ses seins, elle a plaqué sa paume sur ma nuque pour m’empêcher de reculer. Les bretelles de son soutien-gorge étaient fines, trempées, et j’ai fait glisser les bonnets vers le bas sans défaire l’agrafe, ce qui est le geste le plus impoli du monde et qui lui a arraché un rire étranglé.
Ses seins étaient lourds, blancs, avec des aréoles larges, plus foncées que le reste de sa peau, et le froid de la pluie les avait déjà durcis. Je les ai pris dans mes mains, puis dans ma bouche, et elle a laissé tomber sa tête contre la pierre en soupirant longuement, comme si elle attendait ça depuis des années.
— Plus fort, elle a dit. Tu peux.
J’ai mordu. Elle a poussé un cri court, animal, qui s’est perdu dans le fracas du ressac en bas. Ses hanches ont roulé contre mon ventre et j’ai senti, à travers son jean, la chaleur précise de son sexe, et mon érection est devenue douloureuse, coincée dans mon pantalon de travail. Elle a défait ma ceinture. Ses doigts étaient sûrs, elle n’a pas cherché, elle a ouvert, elle a plongé la main, et quand elle m’a serré, j’ai dû mordre son épaule pour ne pas jouir là, tout de suite, comme un gamin.
— Oh, elle a fait, ravie. Oh, le gardien.
— Ta gueule.
— Non. Tu bandes comme un phare, elle a dit, et elle a ri de sa propre blague, et j’ai ri aussi, et puis on a cessé de rire.
Elle s’est dégagée, s’est mise à quatre pattes, a tiré son jean et sa culotte jusqu’aux chevilles. Les marches du phare étaient froides ; elle s’est penchée en avant, les avant-bras croisés sur la première marche, le front dessus, les reins creusés, et elle m’a regardé par-dessus son épaule avec un sourire de défi.
— Montre-moi ce que tu sais faire avec ta grande lumière.
Je me suis accroupi derrière elle. Le spectacle m’a coupé le souffle : la courbe blanche des fesses, la ligne sombre au milieu, l’ouverture déjà humide, offerte. J’ai passé deux doigts sur toute la longueur, sans appuyer, et elle a frémi de la nuque aux talons.
— Tu es trempée.
— Ça fait une heure que je marche sous la pluie en pensant à ça, elle a dit. Tu m’as crue mouillée à cause de la pluie ?
J’ai retiré mes doigts, les ai portés à ma bouche, et j’ai sucé le goût. Il était acide, salé, chaud, incomparable. Elle m’a regardé faire, la bouche entrouverte. Puis je suis entré d’un seul coup, jusqu’à la garde. Elle a poussé un gémissement rauque, presque un sanglot, et ses doigts ont griffé le ciment. J’ai attendu, le front contre son dos, en la sentant se refermer sur moi par vagues, et j’ai dû compter les éclats du phare pour ne pas lâcher.
— Bouge, elle a soufflé. Bouge, bouge, ne t’arrête pas, ne t’arrête…
Je l’ai prise comme la mer prend la côte : par longues poussées pleines, en me retirant presque entièrement pour mieux revenir, en la clouant contre la marche à chaque fois. Le phare faisait sa ronde au-dessus de nous, sa lumière nous balayait toutes les quatre secondes, et dans ces éclats blancs je la voyais la nuque baissée, les omoplates qui roulaient, la bouche ouverte sur un cri qu’elle retenait encore. Entre deux éclats, il n’y avait plus que le noir, le bruit du sang, le claquement humide de nos corps. Elle a glissé une main sous elle. Je l’ai entendue se toucher, rapide, précise, et sa respiration s’est cassée en saccades.
— Je vais…, elle a commencé.
— Vas-y.
— Non. Avec toi. En même temps. Attends-moi.
J’ai tenu. Je ne sais pas comment. J’ai ralenti, j’ai pris appui sur ses hanches, j’ai regardé la mer par-dessus son dos et j’ai attendu qu’elle bascule. Ça n’a pas tardé. Son corps s’est arqué d’un coup, ses cuisses se sont serrées, et elle a crié mon nom deux fois, comme une chose qu’on ne peut pas retenir en se convulsant contre moi.
Alors je l’ai lâchée. Tout est parti d’un seul coup, un vertige qui m’a plié en deux sur elle, et j’ai joui si profond qu’elle a gémi de nouveau, plus doucement, en continuant à rouler des hanches pour m’arracher les dernières gouttes. On est restés là, en tas, à respirer. La pluie battait la vitre de la lanterne. La lentille tournait. Le monde continuait de faire son travail de monde. Au bout d’un moment, elle a dit, la joue contre la marche :
— Tu sais que la chanson, c’est un homme qui demande un ange pour une nuit ?
— Tu me l’as déjà dit.
— Il ne demande pas une femme. Il demande un ange. Parce qu’un ange, ça ne reste pas. Ça n’a pas de chez-soi. Ça descend, ça brûle, ça remonte. Il sait qu’il va souffrir et il demande quand même.
Elle s’est retournée, s’est assise, a ramené ses genoux contre sa poitrine.
— Je ne suis pas un ange, Malo. Mais je descends, et je brûle, et je remonte.
— Et tu repars.
— Et je repars, elle a confirmé. Doucement, comme on annonce une maladie.
J’ai regardé ses cheveux trempés, sa bouche gonflée, le pull que je lui avais donné et qui sentait maintenant la pluie et le sexe.
— Alors on a intérêt à ce que ce soit une belle nuit, j’ai dit.
Elle a souri pour la première fois de la soirée, un vrai sourire, large, un peu triste.
— Oh, gardien. Tu vas me plaire.
Le lendemain, elle a chanté au Ressac, et j’ai découvert ce que c’était que d’être jaloux. Elle avait mis une robe noire, dos nu jusqu’au creux des reins, et le bar était plein comme en août parce que la nouvelle avait circulé, parce que les hommes de Kerdreux sont des hommes et qu’une fille qui chante le ventre ouvert, ça les fait sortir de chez eux. Elle les avait tous au bout du micro. Elle les regardait, elle leur souriait, elle leur offrait son décolleté quand elle se penchait vers la salle, et à chaque fois qu’elle disait come to me, ils se rapprochaient d’un pas.
Moi, j’étais au fond, contre le mur, et je serrais mon verre. Elle m’a cherché des yeux pendant tout le morceau. Elle m’a trouvé. Et alors elle a fait exprès : elle a chanté le dernier refrain en me regardant, uniquement moi, avec une main posée à plat sur son ventre, juste au-dessus du pubis, comme pour dire regarde où tu es allé hier soir. Le bar entier s’est retourné vers moi. J’ai senti mes oreilles chauffer.
Elle est descendue, et un type vêtu d’une chemise blanche qui arbore le sourire de ceux qui n’ont jamais essuyé un râteau l’a interceptée avant la fin des applaudissements. Il lui a parlé à l’oreille. Elle a ri. Il a commandé deux verres. J’ai vu sa main se poser sur le bas de son dos, à l’endroit exact où la robe s’arrêtait. J’ai fini ma bière d’un trait et je suis sorti fumer dehors. Elle m’a rejoint cinq minutes plus tard.
— Tu boudes ?
— Je ne boude pas.
— Tu boudes, elle a dit, en s’appuyant au mur à côté de moi. Tu as l’air d’un phare en panne.
— Il te touchait.
— Il me touchait.
— Il s’appelle comment ?
— Aucune idée. Il a une belle montre. Les hommes avec de belles montres ont toujours des mains molles, tu savais ?
Je n’ai rien répondu. Elle s’est approchée, a pris la cigarette entre mes doigts, a tiré une taffe, et me l’a rendue.
— Écoute. Je vais te dire un truc que je ne dis jamais. Ce soir, je ne rentre pas chez moi. Ce soir, tu me prends dans la loge, sur la table, et tu me prends comme si tu voulais me casser. Et ensuite tu me ramènes au phare et tu recommences. Et demain matin, si je suis encore là, c’est que j’aurai décidé quelque chose.
— Quoi ?
— Que tu es peut-être un ange, toi aussi.
La loge du Ressac était un cagibi derrière la scène, avec une ampoule nue, un miroir fendu, des affiches punaisées et une odeur de fond de teint. Elle a fermé la porte du pied, s’est adossée à la table, et a fait glisser les bretelles de sa robe.
— Viens.
Je l’ai plaquée contre le miroir fendu. Elle a ri, puis elle a cessé de rire quand j’ai remonté la robe jusqu’à sa taille et découvert qu’elle ne portait rien dessous. Rien. Pour chanter devant soixante hommes.
— Salope, j’ai dit.
— Merci, elle a répondu.
Je l’ai soulevée par les cuisses. Elle s’est accrochée à mon cou, les jambes autour de mes reins, et je l’ai portée jusqu’à la table, où je l’ai posée brutalement. Le miroir fendu dans son dos lui renvoyait son propre reflet en deux morceaux décalés. Je me suis mis à genoux. Là, tout de suite, sans préparation, sans cérémonie. J’ai écarté ses cuisses et j’ai posé ma bouche sur elle.
Elle a hurlé si fort qu’on a dû l’entendre dans la salle, et sa main est venue s’écraser sur ma nuque. Elle était gonflée, brûlante, et elle avait le goût du sel et du métal. J’ai léché à plat, longuement, du bas vers le haut, en appuyant à la fin sur le petit nerf durci, et ses hanches se sont soulevées de la table.
— Là, oui, là, ne bouge pas d’là…
J’ai obéi. J’ai travaillé ce point avec la pointe de la langue, régulier, têtu, en glissant deux doigts en elle pour la remplir, et en cherchant à l’intérieur ce renflement rugueux qui la faisait jurer. Elle a juré beaucoup. Elle a juré en breton, ce qui m’a fait rire contre son sexe, ce qui l’a fait gémir plus fort. Ses cuisses se sont mises à trembler. Elle a attrapé une poignée de mes cheveux et elle a tiré si fort que mes yeux se sont embués.
— Je vais jouir, elle a prévenu, la voix cassée. Je vais jouir sur ta gueule, tu veux ?
J’ai acquiescé du mieux que j’ai pu et j’ai accéléré. Elle est venue en trois vagues, en se tordant, en écrasant sa main sur sa propre bouche pour ne pas hurler, et le miroir fendu a cogné contre le mur à chaque spasme. Quand elle a eu fini, elle m’a tiré par les cheveux, m’a relevé, m’a embrassé en goûtant son propre sexe sur mes lèvres, et m’a retourné d’un coup de hanche. Puis elle m’a poussé sur la chaise.
— À mon tour de te regarder.
Elle s’est accroupie. Elle a défait mon pantalon, m’a sorti, et elle a soufflé dessus une seconde, le regard levé vers moi, avant de m’engloutir jusqu’à la garde. Elle ne s’est pas ménagée : elle a pris, recrachée, repris, la main serrée à la base, la langue à plat sur le dessous, les yeux plantés dans les miens pour ne pas perdre une seconde de ma figure. C’était obscène et c’était beau.
— Arrête, j’ai dit au bout d’un moment. Arrête ou je viens.
Elle s’est relevée, s’est essuyé la bouche du revers du poignet, et s’est empalée sur moi d’une seule poussée, debout, les genoux sur la chaise, les mains à mes épaules.
— Comme ça, elle a dit. Comme tu voulais.
Elle a donné le rythme. Un rythme dur, court, qui claquait, qui faisait grincer la vieille chaise. Je l’ai attrapée par les fesses, j’ai écarté, j’ai aidé, et elle s’est penchée pour me mordre la bouche.
— Tu es jaloux, elle a murmuré entre deux coups de reins. Dis-le.
— Je suis jaloux.
— De quoi ?
— De la montre.
Elle a ri, puis son rire s’est étranglé. Elle est venue une deuxième fois, sans prévenir, en s’agrippant à mes épaules, et la contraction m’a emporté avec elle. J’ai joui en la mordant au cou, en la maintenant enfoncée jusqu’à la racine, et elle a continué à rouler des hanches jusqu’à ce que je gémisse de trop-plein. On est restés emboîtés, front contre front, le souffle mêlé, la peau collante.
— Tu as décidé quelque chose ? j’ai demandé.
— Pas encore, elle a dit. Mais ça vient.
On a marché jusqu’au phare dans la nuit noire, en se tenant par la main. La mer était grosse, l’air sentait l’orage, et elle marchait vite, comme si elle avait hâte d’arriver à quelque chose. Au pied du phare, elle s’est arrêtée, a levé la tête vers la tour blanche, et elle a dit :
— Raconte-moi la chanson.
— Tu la connais mieux que moi.
— Raconte-moi quand même. Ce que tu as compris.
J’ai cherché. Les mots ne venaient pas. Alors j’ai dit la vérité :
— C’est l’histoire d’un homme qui sait qu’il va être détruit. Et qui préfère ça à la vie tranquille. Il demande un ange pour une nuit. Il demande à brûler.
— Et il demande pardon, aussi, a-t-elle dit. Tu te souviens ? Prepare to hate me, fall when I may. Prépare-toi à me haïr. Il sait qu’elle va le faire souffrir, et il lui demande pardon d’avance pour la haine qu’il aura.
— Pourquoi on hait les gens qui partent ?
Elle m’a regardé. Ses yeux étaient brillants, mais ce n’était peut-être que le vent.
— Parce qu’ils nous obligent à choisir entre les aimer comme ils sont et les aimer comme on voudrait. Et personne ne choisit bien.
On est montés. On a bu du café brûlant, assis par terre dans la salle des machines, et elle m’a parlé de sa vie pour la première fois. Une mère qui l’avait eue à dix-neuf ans et qui l’avait élevée comme on élève une plante qu’on n’a pas choisie. Des villes. Des boulots. Des hommes, aussi mais elle ne s’en cachait pas, elle les énumérait avec une tendresse ironique, comme on parle de vieux disques. Un qui l’avait frappée. Un qui l’avait aimée trop, jusqu’à l’étouffer, jusqu’à vouloir la visser à un endroit. Un qui était mort.
— Et toi ? elle a demandé.
— Moi, j’ai le phare.
— C’est pas une réponse.
— C’est la seule que j’ai.
Elle a posé sa tasse, s’est levée, et elle a commencé à se déshabiller. Lentement. Méthodiquement. La robe noire d’abord, qui est tombée en flaque autour de ses pieds. Puis le soutien-gorge, qu’elle a défait sans détourner les yeux. Puis, en dernier, rien. Elle était déjà nue dessous, elle l’avait été toute la soirée. Elle est restée debout au milieu de la salle des machines, sous l’ampoule jaune, les bras le long du corps.
— Regarde-moi, elle a dit. Regarde tout.
Je l’ai regardée. Les cheveux courts, le cou long, la clavicule saillante, les seins hauts et lourds, la taille étroite, le nombril, la toison noire et drue qui descendait en pointe, les cuisses pleines, les genoux un peu cagneux, les pieds nus et sales de la marche sur la grève. Des cicatrices aussi, une sur le genou, une sous le sein gauche, une fine sur le poignet.
— Tu me trouves belle ?
— Je te trouve vraie.
Ça lui a plu. Elle s’est approchée, m’a déshabillé à son tour, sans hâte, en m’embrassant à chaque pièce retirée, et quand j’ai été nu, elle m’a poussé vers l’escalier.
— Monte. Devant moi.
On a gravi les cent trente-sept marches comme ça, elle derrière moi, la main à plat sur mes reins, puis glissée entre mes cuisses pour me tenir pendant que je montais, ce qui est une torture exquise. À chaque palier elle s’arrêtait, me collait contre le mur froid, m’embrassait la nuque, la colonne, le creux des reins.
En haut, il y avait la lanterne, le fracas du vent sur le verre, la mer en contrebas, énorme et noire, striée d’écume par la lumière qui tournait. Elle m’a plaqué contre la rambarde de la galerie extérieure. Le vent nous giflait. Elle a crié pour couvrir le bruit :
— Ici ! Ici, maintenant !
Je l’ai prise debout contre la rambarde, les pieds dans le vide au-dessus de vingt mètres de granit, et elle s’est accrochée aux barreaux, la tête renversée, hurlant dans le vent des choses que le vent emportait. Le sel collait à nos peaux. Chaque fois que la lumière passait, elle nous éclairait en blanc, deux corps nus suspendus au-dessus de l’abîme, et puis le noir revenait et il ne restait que le toucher.
— Plus fort ! elle criait. Plus fort, Malo, plus fort, casse-moi !
Je l’ai retournée, penchée sur la rambarde, et je l’ai reprise par-derrière, une main dans ses cheveux, l’autre à sa hanche. Elle s’est cambrée, a tendu les fesses, et j’ai vu sa main descendre entre ses cuisses pour se finir pendant que je la pilonnais.
— Tu sens ? elle a hurlé. Tu sens comme je suis ?
Je sentais. Je sentais tout. La chaleur, l’humidité, la façon dont elle se contractait autour de moi à chaque passage de la lumière. J’avais les cuisses tremblantes, les dents serrées, et le vent me brûlait les yeux.
— Dis-le, elle a crié. Dis-le !
— Quoi ?
— Que tu me hais !
— Je te hais !
Elle a ri, un rire sauvage, et elle est venue en se raidissant contre la rambarde, le corps secoué de spasmes, en hurlant si fort que le cri s’est perdu dans la tempête. Je l’ai suivie presque aussitôt, vidé, les jambes coupées, et je me suis effondré contre son dos. On est rentrés. On s’est écroulés sur le lit de camp du phare, trempés de sel et de sueur, et on a dormi en cuillère, sa main dans la mienne, sans un mot.
Le matin, quand je me suis réveillé, elle était assise au bord du lit, habillée, son sac à ses pieds. Le ciel était gris. La mer était plate. L’orage avait tout lavé.
— Voilà, elle a dit.
Je me suis assis. J’avais la bouche pâteuse et le cœur déjà en train de couler.
— Tu pars.
— Tu savais.
— Je sais.
Elle a hoché la tête. Elle avait les yeux rouges, mais elle ne pleurait pas, et c’était pire.
— Tu sais ce qui me fait le plus peur ? elle a dit. C’est que tu ne m’as rien demandé. Pas une fois. Pas « reste ». Rien.
— Parce que tu m’avais dit que tu ne restais pas.
— Et alors ? Les gens te disent des choses et toi tu les crois, comme un con ? Elle a serré les poings sur ses genoux. Tu aurais dû demander. Tu aurais dû te battre un peu. Tu m’aurais demandé de rester, j’aurais peut-être dit oui, et là, maintenant, tu ne serais pas en train de me regarder comme un chien qu’on abandonne.
— Reste.
Elle a cligné des yeux.
— Quoi ?
— Reste, j’ai dit. Voilà. Je demande.
Elle a ouvert la bouche. Elle l’a refermée. Puis elle a ri, et cette fois le rire était mouillé.
— Salaud. Salaud, tu le fais exprès.
— Je le fais maintenant.
— C’est trop tard, elle a dit. Mon sac est fait.
— Défais-le.
Elle m’a regardé longtemps. Puis elle s’est levée, elle a ouvert le sac, et elle en a sorti une chose après l’autre en les posant sur le lit, une à une, comme on dépose des armes. Un livre. Un pull. Une trousse. Un briquet. Un jean de rechange. Chaque objet était une petite reddition. Quand le sac a été vide, elle s’est assise dessus et elle a croisé les bras.
— Voilà. Content ?
— Non, j’ai dit. Viens là.
Elle est venue. Je l’ai attirée dans le lit, tout habillée, et je l’ai tenue contre moi, le nez dans ses cheveux.
— Je ne sais pas faire ça, elle a murmuré. Je ne sais pas rester. Je vais te détester, tu vas me détester, ça va être un désastre.
— Probablement.
— Tu es censé me rassurer.
— Je te rassure : ce sera un beau désastre.
Elle a ri contre mon torse. Puis elle s’est tue, et sa main a trouvé la mienne sous le drap, et elle l’a serrée.
— Une condition, elle a dit au bout d’un moment.
— Dis.
— Tu apprends la chanson. Toute. Et tu la chantes avec moi, au Ressac, samedi. Même si c’est faux. Surtout si c’est faux.
— Je chante comme une porte.
— Je sais. C’est pour ça que je demande.
Alors, plus tard, quand le jour s’est vraiment levé et qu’elle a fini par s’endormir contre moi, la bouche entrouverte, une main encore crispée sur mon avant-bras, j’ai regardé le plafond du phare et j’ai pensé à cette chanson. Un homme demande un ange pour une nuit. Une seule. Il sait qu’il n’aura jamais plus. Il demande à brûler.
Naïa n’est pas un ange. Elle est née quelque part entre la mer et la route, elle a des cicatrices au genou, au sein, au poignet, et elle a laissé des villes et des hommes derrière elle comme on laisse des coquilles sur une plage. Elle va me faire souffrir. Elle me l’a dit, elle me l’a même annoncé avec la voix qu’il fallait, et moi, comme un imbécile, comme tous les hommes de la chanson, j’ai dit oui.
Mais il y a une chose que la chanson ne dit pas, et que j’ai comprise cette nuit-là, sur la galerie, avec le vent qui nous arrachait la peau : on ne demande pas un ange pour une nuit quand on veut une nuit. On demande un ange parce qu’on veut, une seule fois dans sa vie, avoir le vertige. Parce qu’un phare qui ne voit jamais la tempête n’est qu’une tour.
Elle dort. La marée descend. Dans quatre heures je monterai les cent trente-sept marches pour éteindre la lanterne, et elle sera encore là, ou pas, et dans les deux cas j’aurai eu mon vertige. Samedi, je chanterai faux. Et je le chanterai très fort. « I wish I had an angel… » Tu parles. Moi, j’en ai une. Et elle sent le sel, le tabac et le café brûlant. Elle va repartir. Un jour. C’est écrit dans ses os. Mais ce jour-là, la lumière tournera encore, et ce sera pour elle.
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