Amour caché
Assis à même le ponton, les pieds effleurant l'eau, Franck observait le vent léger qui ridait la surface du lac. Il pouvait rester ainsi des heures sous le chaud soleil de juillet, simplement protégé par son chapeau, semblable à un pêcheur à la ligne qui aurait oublié sa canne et tout son attirail. Il n'avait besoin que d'une seule chose : Alexandra. Tant qu'elle était près de lui, il était heureux. Elle était son énergie, à la fois son but et son point de départ. Elle était assise à sa droite, les jambes croisées en tailleur car si comme lui, elle les avait déployées, ses pieds se seraient retrouvés sous le niveau de l'eau. Pensive, elle regardait parfois les nombreux sommets qui lui faisaient face et se déployaient devant elle, de l'autre côté du lac, puis le stylo qu'elle avait en main courait sur les pages de son cahier, ajoutait quelques mots, quelques lignes, en rayait aussi occasionnellement.
— Tu avances ? demanda Franck.
— Pas aussi vite que je le voudrais, répondit Alexandra.
— Tu seras dans les temps, je n'ai aucun doute là-dessus. Tu as toujours tout terminé en temps voulu, parfois même avec de l'avance. Tu es un très bon écrivain.
— Ecrivaine... C'est écrivaine que tu dois dire.
— Oui... Tu as raison, j'oublie encore trop souvent. Je pourrai te lire ce soir ? Je brûle d'impatience de savoir comment tes personnages vont évoluer, quels tourments terribles tu vas encore leur infliger. Comment vont-ils s'en tirer cette fois ?
— Je n'ai pas encore décidé s'ils allaient s'en sortir, ni comment.
— Tu vas trouver. Tu trouves toujours les bonnes solutions pour que tes romans se terminent bien. Comme le reste d'ailleurs.
— Peut-être que celui-ci ne se terminera pas aussi bien que les autres...
— Je te fais confiance, quand il sera fini, il se vendra encore plus que les précédents.
La blonde Alexandra, sourit du compliment. Son premier roman qu'elle avait écrit pour s'occuper alors qu'à la suite d'un concours de circonstances, elle s'était retrouvée bloquée dans sa chambre une bonne partie de l'année 1975, avait été apprécié. Son éditeur l'avait alors convaincue de poursuivre dans cette voie. Elle avait donc rédigée une suite qui s'était très bien vendue, tout comme le troisième tome. Mais là, elle travaillait sur une tout autre histoire, avec des personnages différents et qui devait paraître l'année suivante, courant 1978. Elle pesta contre une bourrasque et ajusta les plis de sa longue robe que la brise avait déplacée et en recouvrit ses pieds. Franck s'amusa de cette manie qu'elle avait de cacher ses jambes et posa doucement sa tête aux cheveux de jais contre l'épaule d'Alexandra. Elle était bien plus grande que lui, charpentée plus large aussi. C'était plus elle qui pouvait porter son petit homme comme elle l'appelait. Plusieurs pages et quelques heures plus tard, ils se rendirent à la salle dans laquelle les repas étaient servis. Ils ne se lâchèrent pas la main de tout le trajet, dinèrent sur la table qui leur était réservée en permanence dans un coin, à l'écart de la poignée d'autres convives qui occupaient cet hôtel chic. Son emplacement, sur une île du lac coincé entre les montagnes, lui conférait un charme particulier et surtout un calme, une tranquillité inestimable pour eux. En sortant, ils firent une longue promenade. Dans les allées des jardins, ils s'arrêtèrent fréquemment pour observer le paysage, mais aussi et surtout, pour s'embrasser puis regagnèrent la chambre qu'ils occupaient. C'était la plus spacieuse de cet établissement, mais aussi la plus haute. Elle en occupait entièrement le dernier étage avec ses dépendances : salle de bain dernier cri, bureau, salon de réception. C'était presque un appartement, il ne manquait que la cuisine.
Alexandra entra, déposa son cahier qui ne la quittait jamais sur le bureau, recouvrit ses écrits de son large chapeau de paille et se retourna. Franck avait déjà accroché son Fédora crème à la patère de l'entrée et se précipitait presque dans les bras de son amour. Ils s'embrassèrent à nouveau, tout en retirant précipitamment chacun les vêtements de l'autre. Lorsqu'ils furent totalement nus, Alexandra souleva sans effort apparent son conjoint et le déposa sur le grand lit à baldaquin. Il roula sur le côté, se redressa et tira le rideau. Elle grimpa sur la couche, et à quatre pattes, avec une grâce féline, son regard langoureux planté dans celui de Franck, se dirigea vers le côté opposé. Elle saisit le pan du rideau entre ses dents et le ferma lentement. La troisième et dernière draperie occulta rapidement leur alcôve. Encore plus isolés ainsi du monde extérieur, ils purent enfin libérer leurs sentiments, leurs envies, leurs pulsions qui provoquèrent de fréquents soupirs de satisfaction, entrecoupés de baisers et de mots doux.
Glaciale contestation
En ce début de samedi après-midi, l'immense place centrale située entre la préfecture et la mairie commençait à se noircir de monde. La foule grossissait à mesure que les manifestants regagnaient leur point de ralliement. Les pancartes et banderoles affichaient clairement le même message général, exprimé dans différents slogans. Devant l'entrée du bâtiment officiel, un imposant cordon de CRS était déjà positionné pour en protéger l'entrée. La foule s'organisait progressivement. Entre les différents groupes, une silhouette agile se déplaçait rapidement, échangeait quelques mots et repartait vers un autre. Elle était comme les autres, chaudement vêtue, et seuls ses yeux et une infime partie de son visage était exposée au froid vif de ce début décembre 1969. A son signal, les manifestants qui étaient jusque-là restés très calmes, se massèrent face à la préfecture, provoquant de fait, une tension dans les rangs des forces de l'ordre. Ils stoppèrent à une vingtaine de mètres d'eux, déployèrent leurs banderoles, levèrent leurs pancartes, puis martelèrent en cœur leur point de vue.
— Alors Monsieur le préfet ? Que fait-on ? demanda le responsable du service de sécurité, qui observait la scène bien au chaud derrière les fenêtres du troisième étage de la préfecture. Je donne l'ordre de disperser ?
— Doucement capitaine Dumont. J'ai reçu l'assurance de l'organisation que cela resterait pacifique.
— Oui, bien sûr ! Ils disent toujours ça !
— Je la crois tout à fait capable de tenir ses troupes et j'espère que vous saurez en faire de même avec les vôtres. Je ne veux pas de provocation de votre part.
— Pas de soucis monsieur, mes hommes sont des professionnels, et avec ce froid, je pense que la contestation ne durera pas.
— On voit que vous n'êtes pas d'ici. Moins huit degrés et un vent sec n'ont jamais effrayé les habitants de cette vallée. Je m'inquiète bien plus pour vos hommes qui risquent de geler sur place.
— Tant mieux ! S'ils gèlent sur place, ils ne bougeront pas et seront encore plus difficiles à déloger !
— Comment pouvez-vous parler d'eux ainsi ? Ce sont vos hommes tout de même.
— Ils ne sont pas là pour être chouchoutés. S'il y a affrontement, je veux des durs, pas des chiffes molles.
— Je vous répète que je ne veux que cela reste pacifique. Vous m'avez bien compris capitaine ?
— Oui monsieur. Reçu fort et clair.
— Parfait. Tenez-moi informé de toute évolution de la situation, et gardez bien mes instructions en tête. Si cela devait dégénérer, c'est moi seul qui donnerai l'ordre de dispersion. Je vais voir si tout se passe bien à côté.
Le préfet regagna la grande salle de la préfecture, la réunion qui avait été interrompue reprit alors. Elle s'éternisait, mais Alexis ne lâchait pas l'affaire. Encore quelques tractations, un peu de lest lâché pour amadouer celui-ci, amortir un peu plus les conséquences et le contrat serait signé. Un gros contrat, juteux pour son employeur, mais également pour lui. Outre la grosse prime officielle prévue s'il obtenait les résultats rapidement, il disposait d'une somme conséquente en liquide pour arrondir les angles officieusement. A la livraison, tout ce qui ne serait pas dépensé de ce trésor non déclaré, serait pour lui. Il lui en avait fallu du temps, des discussions, des études, pour convaincre tous ces élus et la préfecture d'accepter ce projet de construction de barrage hydro-électrique. Le site était parfait : non seulement l'ouvrage produirait beaucoup d'électricité, mais il contribuerait également à canaliser le cours d'eau qui se transformait souvent en torrent au printemps à la fonte des neiges ou lors des orages d'été ce qui causait régulièrement des dégâts et parfois aussi des drames. Bien sûr, quelques maisons allaient devoir être évacuées, car avec ses soixante dix-huit mètres de haut une fois rempli, ce serait un des plus hauts du pays, mais aussi un de ceux qui produiraient la plus grande puissance électrique, et tout cela ne pourrait se concrétiser sans évacuer quelques occupants de la zone qui serait occupée par le lac artificiel.
Malgré toutes ces belles promesses avancées, la catastrophe du barrage du Malpasset, qui s'était pourtant déroulée dix ans plus tôt dans les Alpes, était encore dans tous les esprits et il avait dû faire face à une forte résistance des habitants de l'aval comme de l'amont. Les nouveaux systèmes de surveillance, de contrôle et d'alertes ainsi que le déversoir de sécurité surdimensionné avaient eut du mal à convaincre la population. Heureusement, il avait su expliquer leur utilité aux élus et décideurs. Ce projet était différent, bien pensé et bien mieux sécurisé. Sur son insistance, le plan de dédommagement des personnes qui allaient perdre des terrains ou leur maison, avait été gonflé et systématiquement mis en avant avec des emplois réservés pour les fermiers et leur famille délogés, ainsi que des tarifs avantageux pour leur consommation électrique. Tout cela serait financé par le consortium qui allait exploiter l'ouvrage et qui était représenté par son entreprise. Durant toute la phase d'études préliminaires, il avait beaucoup discuté avec les responsables locaux, échangé avec les équipes d'ingénieurs sur les résultats de leurs études géologiques, les systèmes de sécurité prévus, mais aussi âprement négocié avec le groupement d'investisseurs, des modalités de dédommagement décentes pour tous ceux qui allaient, d'une façon ou d'un autre, être impactés par ce projet.
Lorsqu'enfin, malgré la présence des opposants sur la place, tous tombèrent d'accord, il se garda bien de laisser éclater sa joie, car pour que les décideurs ne soient pas trop importunés, il avait indiqué par voie de presse, que cette réunion se tiendrait à quatorze heures trente, alors qu'elle avait débutée à dix heures du matin, et les manifestants s'étaient regroupés bien trop tard pour avoir un impact sur l'issue des discussions...
Radicale décision
— Vous désirez attendre encore un peu mademoiselle ?
Fanny leva sur le serveur des yeux remplis de larmes contenues.
— Non, répondit-elle en reniflant, il parait évidement que je serai seule finalement.
— Très bien, voici la carte.
— Et apportez-moi un autre Martini, s'il vous plaît.
— Ce sera votre cinquième.
— Il y a une limite ?
— Non bien sûr mademoiselle, je disais juste cela comme ça.
La jeune femme sécha ses yeux le temps que son verre arrive. Le serveur lui jeta un regard compatissant qu'elle ne remarqua même pas. Louis ne viendrait plus, pas à vingt-deux heures, et si par un quelconque miracle, il daignait venir quand même, il aurait tout intérêt à posséder une excellente raison pour lui faire oublier les deux heures de cette interminable attente. Tous les clients attablés dans ce restaurant avaient dû comprendre qu'elle s'était faite belle pour rien, enfin, d'une certaine manière si, mais pour un lapin de plus, et qu'elle recevait en public ce samedi soir. Et celui-ci avait un goût plus amer que les autres, un goût de fiel, car elle appréciait Louis plus que tous les autres qu'elle avait dragués, car généralement, les hommes ne s'intéressaient pas à elle. Alors, c'était systématiquement Fanny qui faisait le premier pas, tout comme les suivants. Mais ce rendez-vous raté, un de plus, la mettait dans une rage intérieure folle. Pourquoi les autres filles étaient-elles entourées de garçons et pas elle ? Pourquoi, alors qu'elle venait de fêter ses vingt-deux ans, aucun ne semblait la remarquer ? Oh, elle avait bien quelques idées sur les réponses possibles : sa corpulence un peu forte, accentuée par sa taille moyenne, ses cheveux d'un roux si intense et naturellement ondulés, qui la rendait si visible, même de loin. Probable aussi que son visage pas franchement féminin n'attirait pas suffisamment les regards sur elle. Enfin, pour ne rien arranger, elle avait attendu en vain que sa poitrine se développe. Tous ces éléments avaient conduit à ce qu'elle soit vite surnommée « poil de carotte » dès son entrée au lycée. Son caractère, déjà bien affirmé dès son plus jeune âge, s'en était trouvé renforcé. La guerre, avec ses privations, ses dangers, n'avait rien arrangé, mais depuis la victoire, elle s'était prise à rêver qu'elle, comme les autres, trouverait son prince. La déception fut brutale. A la fin du conflit, les hommes, bien moins nombreux que les femmes pouvaient se permettre de choisir leur compagne. Et les seuls qui s'emblèrent s'intéresser à elle, ne le firent que pour patienter, pour attendre mieux. Elle qui se sentait déjà terriblement seule, le fut bien plus encore, lorsque sa mère succomba à la maladie, en mars 1948, il y avait deux ans de cela. Depuis, elle se considérait comme une rescapée, son grand frère ayant été tué en décembre 1944, alors qu'avec la résistance, il tentait de faire passer vers l'Espagne un groupe de pilotes dont les avions avaient été abattus pour les faire rapatrier en Angleterre. Son père, lui, était dans la marine et son bateau avait été coulé au début des hostilités.
— Vous avez terminée mademoiselle ?
Fanny sursauta. Elle s'était perdue dans ses pensées, observait sans la voir son assiette qu'elle avait à peine touchée et n'avait pas remarqué le serveur qui patientait à côté d'elle.
— Heu... oui.
— Prendrez-vous un dessert ?
— Non merci.
— Un café, ou un thé peut-être ?
— Non plus, merci. Je vais vous régler.
— Je vais chercher l'addition mademoiselle.
L'établissement se vidait progressivement, les couples sortaient, main dans la main ou épaule contre épaule, et tous affichaient un air réjoui et transpiraient leur joie de s'aimer. La vision de tout ce bonheur étalé devant elle la fit craquer et des perles d'amertume roulèrent sur ses joues.
— Voilà mademoiselle. Oh ! Quelque chose ne va pas ?
— Ne vous faites pas aveugle. Vous avez parfaitement compris la situation.
— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous offenser.
— Non, c'est moi, vous n'y êtes pour rien et de plus, vous êtes le seul ce soir qui ne m'ai pas regardé comme une curiosité locale : la seule femme du coin qui se fait plaquer en public dans un silence assourdissant.
— Laissez-moi essuyer vos larmes.
La serviette du convive absent servit à éponger les traces sur ses joues et Fanny regarda différemment ce jeune homme qu'elle avait à peine pris le temps d'observer de toute la soirée.
— Qui qu'il soit, il ne vous mérite pas, j'espère que vous lui ferez payer cher son absence ce soir.
— Pour cela, il faudrait qu'il se montre. Mais s'il ose venir, il paiera pour lui et pour tous les autres. Je vous le garantis.
— Je ne voudrais pas être à sa place.
— Henri !
— Excusez-moi. Ma femme est terriblement jalouse, s'excusa-t-il tandis qu'il rassemblait les couverts pour se donner une contenance.
— Merci Henri. Vous êtes gentil.
Fanny régla l'addition et laissa un pourboire. Durant cette soirée, elle avait pris une décision radicale pour son avenir : sacrifier sa vie actuelle, quitter Toulouse, partir loin d'ici, et ne plus attendre l'amour. Elle ne préviendrait personne de son départ. Les jours suivants, elle consulta les annonces, rendit visite à son notaire pour lui demander de préparer, dès qu'elle aurait trouvé un autre lieu de vie, la vente de la maison de famille, qui par la force des choses, était devenue la sienne. Elle y consacra la plupart de son temps libre et au début du mois de mai 1950, elle trouva enfin une maison correspondant à sa recherche et que son budget permettait largement d'acquérir. Elle s'y installa dès que les formalités administratives furent réglées, et devint officiellement résidente de la commune de Bialaize quelques jours avant les festivités de la fête nationale. Elle se rendit au bal organisé par le bourg voisin de Crouzilles. Bien qu'au cours de la soirée qui suivit le feu d'artifice, elle fit connaissance avec quelques personnes, elle resta courtoise mais en aucun cas aguicheuse. Elle discuta longuement avec Antoine Cerruti, l'ancien propriétaire de la maison qu'elle venait d'acquérir et qui s'excusa de ne pouvoir l'inviter à danser, car ses jambes n'étaient pas encore en état après son accident. Elle entreprit rapidement des travaux qui durèrent plusieurs mois. Elle supervisa les plus importants qu'elle confia à des entreprises locales, et réalisa elle-même tous ceux qu'elle put, dans le but de réduire la facture mais aussi de s'occuper. Ses efforts rendirent la maison enfin habitable. Il était temps, la tente installée sur le terrain ne la protégeait plus suffisamment contre les températures nocturnes qui descendaient plus vite et bien plus bas qu'elle ne l'avait imaginé. Ses voisins les plus proches, avec qui elle avait sympathisé, lui avaient proposé de l'héberger, mais elle avait refusé, préférant son indépendance au confort.
Durant l'hiver, elle aménagea les dépendances : remit en état la grange et la bergerie qui devait accueillir des moutons et des chèvres au printemps suivant. Elle apprit ce nouveau métier rapidement, grâce à l'aide que lui apportèrent ses voisins qui ne tarirent ni de conseils ni d'éloges envers cette jeune femme si dynamique, qu'ils la comparèrent fréquemment avec une tornade. Son travail, lui permit de tirer des revenus de son activité, mais ce n'était pas encore suffisant pour vivre, c'est alors qu'Antoine, lors d'une de ses visites de courtoisie qu'il faisait régulièrement lui souffla l'idée de reprendre ses tournées des marchés qu'il avait dû abandonner durant la guerre, pour y vendre les fromages de chèvre qu'elle pourrait confectionner elle-même. Cette idée la séduisit immédiatement, il lui expliqua donc comment s'y prendre, et l'année suivante, après la remise en état de la fromagerie, elle prit régulièrement la direction des marchés, accompagnée d'Antoine dont les jambes allaient bien mieux, même s'il savait que jamais il ne retrouverait ni sa mobilité ni sa souplesse d'antan. Il semblait heureux de reprendre sa vie d'avant guerre, de revoir certains anciens clients, mais aussi d'être en compagnie de cette jeune femme souriante. Pas une fois il n'eut le moindre geste ni même une parole déplacée. Non, au fil du temps, il la considérait de plus en plus comme l'enfant qu'il n'avait jamais eu, son seul amour de jeunesse, une fille d'ici, s'était mariée avec un autre pendant qu'il se battait dans les tranchées durant la guerre de quatorze, ce qu'il n'apprit qu'après l'armistice en revenant chez lui.
Progressivement, Fanny agrandit son domaine et son activité, elle ajouta la vente de légumes de son jardin, puis de quelques arbres fruitiers. Ce fut encore Antoine, qui lorsqu'elle lui fit goûter ses premières confitures, lui suggéra de les ajouter à son catalogue. Elle décida alors de planter d'autres arbres pour ne pas avoir que quelques verrines à vendre. Son activé était lancée, Fanny était heureuse de sa vie, de cette réussite, inespérée quelques années plus tôt, car désormais non seulement elle vivait de son travail, mais elle se sentait bien dans sa peau, dans sa maison, dans cette vallée entre ses montagnes si belles quelle que soit la saison.
Avenir incertain
Durant les années qui suivirent, quelques hommes tentèrent parfois une approche avec une idée derrière la tête, mais si elle ne repoussa brusquement personne, aucun d'eux n'eut le cran ou la folie d'insister. Pour Fanny, il n'était plus question de se laisser berner par les hommes.
Elle fit par la suite des aménagements supplémentaires pour convertir l'ancienne étable en gîtes. Cela lui permit d'accueillir de plus en plus souvent des vacanciers qui souhaitaient oublier leur quotidien morose durant leurs quinze jours de congés payés. Le dépaysement offert par son environnement, l'hébergement proposé, et les repas qu'elle pouvait préparer pour ceux qui le souhaitaient, étaient fortement appréciés. A son grand étonnement, elle fut même contactée en 1961 par un studio de cinéma qui allait tourner dans le secteur et souhaitait loger chez elle une partie de son équipe. Deux ans plus tard, grâce à l'amitié qu'elle noua avec les maquilleuses qui furent logées chez elle par la production, elle pût observer, de loin, la grande vedette américaine, Grégory Peck, à l'œuvre pour le film « Et vint le jour de la vengeance ». Après trois semaines de remue-ménage intense, tout ce beau monde repartit et elle reprit le cours de sa vie ordinaire jusqu'à ce jour de février 1965. Ce matin-là, tout le village ne parlait plus que de cette terrifiante nouvelle étalée dans tous les journaux, et qu'elle avait aussi entendue, rabâchée par pratiquement tous les commerçants et clients du marché. Alors qu'habituellement, on se hélait amicalement entre les stands, la consternation, le désarroi se lisait sur tous les visages, lorsque ce n'était pas de la colère.
La rumeur ne fut confirmée par la préfecture qu'au début du mois d'août 1965. Quelques jours plus tard, dans la grande salle d'honneur de la mairie de Crouzilles, tous les élus du canton étaient réunis face à une assemblée agitée. Dès les premiers échanges, la forte tension entre les favorables et les opposants s'était exprimée et cette réunion houleuse menaçait de basculer en bagarre générale à tout moment.
— Mesdames, messieurs ! Ecoutez-moi ! vociférait le maire.
— Vendu ! criaient les uns.
— Mais laissez-le donc parler ! tempéraient les autres.
Le chahut se calma lorsque la porte s'ouvrit pour laisser entrer Fanny. Un murmure parcourut la foule tandis qu'elle avançait calmement observant de tous côtés.
— Reste-t-il une place pour moi ? demanda-t-elle simplement. Je tiens à écouter les explications de nos représentants officiels.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, plusieurs chaises vides firent leur apparition alors qu'une grande partie des personnes présentes étaient debout, par manque de sièges. Fanny remercia et s'installa sur l'une d'elles sans rien ajouter. Le maire de Crouzilles profita de ce répit dans les attaques qui le ciblait pour exposer les faits, et donna ses arguments : ceux en faveur du projet, mais également ses doutes, ses craintes et toutes les questions auxquelles il n'avait pas encore de réponse à fournir. D'autres édiles, totalement opposés, firent son procès et celui de l'ouvrage qui allait défigurer leur région.
— Ce qu'il faut à la région, à notre village, reprit le premier magistrat de Crouzilles, c'est l'expansion économique qui nous permettra de financer les équipements dont nous avons besoin.
— Pour dépenser encore plus en entretien de ces mêmes équipements ensuite, ironisa son voisin qui occupait la même fonction dans le village de Bialaize.
— Avant, il faut remettre en état les routes, proposa son homologue.
— Ne dites pas n'importe quoi !
— Mais je sais bien de quoi je parle ! Ce qui ne semble pas être votre cas.
Fanny se leva, et le silence se fit dans la salle sans qu'elle n'ait à le réclamer. Elle le laissa volontairement planer quelques secondes avant de s'exprimer.
— Messieurs, j'espère que vous n'êtes pas en train de penser aux prochaines élections, mais plutôt à l'avenir qui nous attend. Alors laissez de côté vos partis politiques et vieilles rancunes, et pour une fois, veuillez défendre vos administrés au lieu de chercher à conquérir de nouveaux électeurs.
— Hum, oui, admis le maire de Crouzilles, je crois que mademoiselle Ganay à entièrement raison. Qu'en pensez-vous chers collègues ?
— Mais c'est exactement ce que je fais, seulement, vous ne laissez pas s'exprimer les opinions différentes de vôtres, répliqua son voisin représentant le village de Valorgue.
Les débats se prolongèrent assez tard, mais sans Fanny qui quitta la salle quelques minutes après son intervention, visiblement mécontente de la façon dont se déroulaient les échanges.
La résistance s'organise
Quelques jours plus tard, à Valorgue, en quittant le marché du mercredi, elle entra dans la boulangerie devant laquelle se tenait une discussion animée entre une poignée de badauds.
— Bonjour, madame Isabelle, lança Fanny en déposant sur le comptoir un panier recouvert d'un linge.
— Bonjour mademoiselle Fanny. Qu'est qu'il vous fallait aujourd'hui ? répondit la boulangère en vidant le panier des deux fromages et des trois pots de confiture qu'elle lui avait commandé.
— Je prendrai une miche comme d'habitude, et deux pains pas trop cuits s'il vous plaît. C'est pour mes vacanciers.
— Voilà. Une belle miche pour vous et la cuisson du pain pour eux ça ira comme ça ?
— C'est parfait, merci.
— Dites-moi, il se dit partout que vous avez fait sensation lors de la réunion à Crouzilles. C'est vrai ?
— Vous savez ce que je pense des racontars.
— Mais là, c'est différent. J'ai entendu la même version à chaque fois, à quelques détails près bien sûr. Pour moi, il n'est plus question de rumeurs...
— J'ai dit ce que j'avais à dire, rien de plus.
— Attendez. Félicien ! Viens ! Fanny est là ! cria Isabelle en direction de l'arrière-boutique. Mon mari tenait à vous voir si vous passiez.
— Vous savez que je viens toujours chercher mon pain ici quand j'ai terminé mon marché, et puis vous m'aviez passé une commande.
— Oui, je sais Fanny, mais depuis qu'il est question de ce barrage, plein de gens ne font plus ce que l'on attend d'eux. C'est comme s'ils perdaient la raison.
— Oui c'est vrai, renchérit Fanny, et certains plus que d'autres.
— Ah ! Bonjour Fanny ! s'écria Félicien. Je voulais vous parler si vous avez quelques minutes.
— A quel sujet ?
— Pour le barrage parbleu ! Il ne faut pas les laisser faire !
— Et que proposez-vous ?
— Vous avez vu tous les articles dans les journaux ? Tous en faveur du barrage, et rien sur nous tous qui sommes concernés. Il faut faire entendre notre voix. Nous aussi nous devons le faire. Nous avons le droit de nous exprimer aussi. Tous ces andouilles de la ville, qu'est-ce qu'ils connaissent de nos vies ? Hein ? C'est peut-être eux qui se lèvent à trois heures du matin pour surveiller le pétrin ? C'est encore eux qui soignent vos chèvres ? Et qui nous fait de si bons fromages et ces confitures qui se marient si bien avec mon pain ? Hein ? Toujours pas eux ! Et quand ils auront cassé tout ça qui s'occupera de nous ? Personne !
— Très bien, mais qu'est-ce que je viens faire là-dedans ?
— Vous savez Fanny, expliqua Félicien en fixant le bout de ses chaussures, moi je n'ai pas été longtemps à l'école, je ne suis pas instruit comme vous. Je sais juste faire du pain. Si je dois envoyer une lettre, je la fais toujours relire par madame Christina, l'ancienne institutrice. C'est elle qui a essayé de faire entrer les règles de la conjugaison et de l'orthographe dans ma petite tête. Et à chaque fois, il y a tant de fautes, de ratures, que je dois recommencer plusieurs fois. On dirait qu'elle a échoué. Vous, ce n'est pas pareil, et puis vous savez aussi parler ! J'étais à la réunion à Crouzilles quand vous avez remis les élus à leur place. Vos quelques mots ont été bien plus efficaces que si ça avait été moi qui leur avait botté le cul. Et vous pouvez me croire, ce n'est pas l'envie qui manquait !
— C'est d'accord, je vous aiderai à rédiger un communiqué.
— Et puis ce n'est pas tout... Quand vous êtes entrée dans la salle, quand vous avez parlé, tout le monde se taisait. Vous, on vous respecte de partout, et presque, on vous craint...
— Vous exagérez Félicien.
— Mais parbleu non ! Tiens, on va faire un essai. Vous voyez ce groupe devant ma devanture ? Ça fait trois fois ce matin que leur demande d'aller discuter plus loin, ils n'ont pas bougé. Si vous leur demandez, je suis certain qu'ils vont écouter.
Pas un instant Fanny ne s'était doutée qu'elle pouvait être crainte, elle était connue, ça oui, elle ne s'était pas faite d'ennemis trop revendicatifs, et cette réflexion du boulanger déclencha une réaction en chaîne dans son esprit. Les ouvriers, les dragueurs, les clients, la réunion publique... pas une seule anicroche avec quiconque depuis son arrivée dans cette région.
— Bon ! On va voir, décida-t-elle. J'y vais.
Elle s'approcha du groupe dans lequel la discussion était toujours aussi animée qu'à son arrivée. Félicien ne s'était pas trompé, sa seule arrivée interrompit le flot de paroles.
— Bonjour messieurs.
— Mademoiselle, répondirent-ils presque en cœur et en soulevant leur chapeau.
— Je me permets de vous indiquer que vous pourrez poursuivre cette intéressante conversation, sur les bancs, à l'ombre des platanes de la place qui est juste au coin, vous voyez ? Juste là, précisa-t-elle en tendant le bras. Vous y serez bien mieux que sous ce soleil de plomb, et en plus, vous pourrez vous asseoir.
— Bonne idée ! s'exclama le premier.
— Pour sûr qu'on y sera bien mieux ! confirma le second.
— Dites ? demanda le suivant, vous ne voudriez pas venir causer avec nous ? Vous, au moins, on vous écoute. Moi je n'ai même pas pu poser une seule question lors de leur réunion de frapadingos.
— Je ne sais pas, peut-être. Allez ! Filez vite avant que le soleil ne tourne.
Lorsqu'elle revint dans la boulangerie, Félicien affichait un sourire magistral.
— Alors ?
— Vous aviez raison Félicien.
— Venez avec moi à côté. Et prenez un croissant au passage. Même plusieurs !
Fanny prit la viennoiserie offerte par Isabelle, et se rendit dans l'arrière-boutique. Le boulanger lui expliqua l'idée qu'il avait eue avec plusieurs autres habitants. Une fois tous les arguments exposés, Fanny demanda à réfléchir avant de se prononcer. En sortant elle échangea quelques mots avec le groupe qu'elle avait déplacé sous les arbres. Curieusement, elle reçut la même proposition. Durant les jours qui suivirent, elle retourna le problème dans sa tête sans arriver à prendre une décision.
Le dimanche suivant, elle ressentit quelque chose de différent, à peine installée au marché de Cabalière, le plus éloigné de ceux qu'elle fréquentait. L'attitude de ses clients autant que celle des badauds n'était plus la même : elle était bien plus observée que sa marchandise, comme si on venait la voir elle, et non pas ses produits. Les nouvelles, vraies ou fausses, allaient vite ici. Moins d'une heure plus tard, Pello, le responsable du marché vint la voir et discuta avec elle, ce qu'il ne faisait que rarement. Mais cette fois, le ton n'était plus le même, elle était, pour la première fois, traitée d'égal à égal. Lui aussi, évoqua la réunion dans laquelle sa courte intervention et son départ en pleine joute verbale entre les élus avaient été remarqués. Comme le boulanger et le groupe de villageois, il lui suggéra de prendre la tête de la contestation contre ce projet qui allait défigurer la région et surtout selon lui, mettre sa ville en danger, car si le barrage venait à se rompre, la vague submergeait tout sur son passage et rien ni personne n'en réchapperait.
Fanny promit d'essayer et l'assura de son soutien car si le barrage tenait, c'est sa maison à elle qui serait engloutie par la montée des eaux. Elle honora sa promesse, rencontra beaucoup de personnes hostiles à la construction, les maires des principales communes concernées, puis rédigea un long résumé du sentiment général. Les quotidiens diffusés sur tout le secteur flairèrent la bonne affaire d'un duel sur cinq colonnes à la une et publièrent le long pamphlet. Bien sûr, les promoteurs réagirent avec plusieurs articles en leur faveur. La bataille à distance par papiers interposés dura jusqu'au printemps 1967. A chaque fois, les arguments se faisaient plus affutés, agressifs, puissants, rassurants ou inquiétants selon le camp. Si le noyau des opposants se durcissait, le camp des favorables semblait grossir, plus grave même, il convertissait des adversaires comme André qui élevait des lapins et des poulets auquel elle rendit visite.
— Mais regarde Fanny, s'exclama André, dans le journal, ils le disent qu'ils proposeront des emplois pour ceux dont les fermes seront touchées.
— Et tu les crois !
— Et pourquoi pas ?
— Et ils vont te proposer quel poste ? Balayeur ? Je suis certaine qu'ils ont déjà leurs équipes et nous ne représentons pas grand-chose pour eux, alors ne rêve pas trop André, le réveil pourrait être douloureux.
— Je ne rêve pas. J'ai déjà un poste.
— Comment ça ? Rien n'est encore construit.
— Je vais aller travailler pour la compagnie du Midi.
— Tu veux dire la SNCF ?
— Oui. Mais moi, j'utilise toujours l'ancien nom car je le trouve bien plus joli.
— Qu'est-ce qu'ils t'ont proposé ?
— Ce n'est pas encore défini. Mais j'ai plusieurs possibilités : Agent de manœuvre, d'entretien, et plus tard, peut-être que je pourrais passer contrôleur. Et puis l'électricité produite par le barrage servira aussi à faire rouler des trains. On verra de moins en moins ces locos à vapeur poussives qui crachent des torrents de fumée noire.
Fanny mesura alors la puissance de ceux qu'elle combattait. Elle devait trouver une meilleure idée que les communiqués dans la presse si elle voulait avoir une chance d'empêcher cette construction.
Ancienne résurgence
Ce matin de février 1969, Fanny s'occupait de ses chèvres. Aujourd'hui, elle ne devait pas perdre de temps : en plus de son emploi du temps habituellement très dense, elle avait un rendez-vous important qu'elle avait préparé depuis plusieurs mois. Depuis qu'elle était devenue l'opposante la plus acharnée à ce projet démentiel qui allait bouleverser une grande partie de cette vallée des Pyrénées où elle vivait et travaillait depuis des années. Ses terres sur lesquelles ses chèvres et moutons paissaient, son verger de pommiers qui lui avait demandé presque dix ans de labeur, ses plantations de groseilliers, de cassis, de framboisiers, de myrtilles, jusqu'à sa maison : tout allait disparaître, englouti sous les eaux. Une fois le barrage en fonction, il y aurait là, un lac de plus de quatre cent vingt hectares. Un sacrifice inutile, et même une hérésie selon elle et ses soutiens. Pourtant, elle n'était pas une contestataire dans l'âme, prête à tout pour ses idées, ou du genre à se mettre en avant. C'était tout l'inverse qui l'avait poussée à venir s'installer ici, à l'aube de ses vingt-trois ans. On pourrait même dire qu'elle était venue se cacher entre ces montagnes majestueuses après ses déboires sentimentaux qui l'avait poussée à acquérir cette ferme, quasiment à l'abandon depuis deux ans, depuis que son précédent occupant avait été contraint de partir vivre dans la famille de sa sœur après un accident de bûcheronnage qui lui avait brisé les deux jambes. Elle avait tout défriché, nettoyé, arrangé, installé des poules, des lapins puis s'était lancée dans l'élevage des chèvres et des moutons avec les conseils de l'ancien propriétaire, trop heureux de savoir que sa ferme revivrait. Il avait été surpris de constater les changements opérés à la fois sur les bâtiments, bien plus propres et accueillants, mais aussi sur Fanny elle-même. Les travaux qu'elle avait mené, seule lorsque cela lui avait été possible, avaient modifié sa silhouette, désormais plus mince, plus athlétique, plus musclée aussi. Le chaud soleil d'été et les tâches, parfois rudes, l'avait décidée à raccourcir drastiquement la longueur de ses cheveux qu'elle portait à présent très courts. Sa vie en extérieur avait modifié son visage qui avait perdu de sa pâleur et adoucit le contraste avec ses taches de rousseur. Sa nouvelle vie ne s'était pas contentée de cette transformation physique, car elle paraissait plus épanouie, plus décidée, plus sûre d'elle.
Elle termina au plus vite et se rendit chez Léo Brassac, son voisin le plus proche chez qui elle avait rendez-vous et parcouru à pied, les huit cent mètres qui séparaient leurs habitations. La couche de neige, épaisse mais durcie par le froid, ne la gêna pas le moins du monde, elle s'était habituée depuis longtemps à se déplacer ainsi et n'allait pas sortir sa voiture pour si peu. Les flocons qui tombaient depuis la nuit avaient déjà ajouté près de cinq centimètres supplémentaires et cette couche fraîche crissait agréablement sous ses chaussures crantées. Dans la cour, l'énorme Range Rover du négociateur était déjà là, partiellement recouvert d'une pellicule blanche. L'épouse de Léo, accueilli sa voisine, comme toujours, très chaleureusement.
— Bonjour ma belle ! Entre vite !
— Bonjour Félicia, il y a longtemps qu'il est arrivé?
— Presque une heure. Mais il était en avance. Ces gens de la ville, ils croient que l'on n'a rien à faire dans une ferme en hiver.
Fanny gloussa de la remarque, retira son manteau, se déchaussa et conserva son bonnet sur la tête dont elle retira la neige d'un geste avant d'en faire de même sur son pantalon.
— On devrait l'embaucher pour lui montrer !
— Il ne tiendrait sûrement pas très longtemps avec mon Léo. Il n'est plus tout jeune, mais il ne laisse pas le travail attendre.
— Oui, j'ai vu ça quand vous êtes venu m'aider à mon arrivée ici.
— Il faut bien s'entraider entre voisins, surtout par chez nous. Voir une jeune femme s'installer ici, ce n'était pas arrivé depuis si longtemps.
— Allez, on va bien voir ce qu'il propose, mais je ne me fais pas d'illusions.
— Nous, ce n'est pas grave, à notre âge, on peut bien prendre notre retraite, mais toi...
Fanny ne répondit pas, elle ne savait que trop ce que ce barrage pourrait lui coûter, alors elle emboîta le pas de sa voisine jusqu'à la pièce principale. Le négociateur était assis et lui tournait le dos.
— Ah ! Voilà Fanny, s'exclama Léo en se levant pour embrasser la dernière venue.
— Ravi de faire votre connaissance mademoiselle Ganay. Je suis Alexis Verjeas, je représente le...
— Oui, coupa sèchement Fanny, je sais qui vous êtes et qui vous représentez !
— Hum, parfait. Dans ce cas, nous allons gagner du temps.
— Je ne suis pas venue, pour vous laisser nous dépouiller de nos terres.
— Oui, je comprends.
— Non, vous ne comprenez rien du tout, vous n'avez aucune idée du mal que cette ineptie de barrage va faire ici.
— Croyez-moi, je ne suis pas votre adversaire.
— Ah bon ? Vous voulez nous voler nos maisons, nos terres, notre travail, mais vous n'êtes pas un adversaire ? Vous êtes qui alors ?
— Comme je l'expliquais à monsieur Brassac, juste avant votre arrivée mademoiselle, je suis ici pour estimer votre dédommagement au juste prix, il n'est pas dans mes intentions de vous voler.
— C'est pourtant ce que vous faites !
— Si vous voulez bien m'écouter, mademoiselle, je pourrais vous exposer mes intentions et nous pourrions sûrement trouver un arrangement qui vous convienne.
— Alors pour ça, c'est on ne peut plus simple : annulez votre projet et cela conviendra à tous.
— Détrompez-vous, ce projet ne déplait pas à tout le monde, en plus de l'électricité produite et des emplois créés, il permettra de canaliser le Baracais qui sort régulièrement de son lit et cause plus bas, en aval, des dégâts dont vous avez très certainement entendu parler.
— Donc pour protéger ceux du bas, vous allez noyer ceux du haut. Bravo !
— C'est la raison de ma présence ici aujourd'hui : voir avec vous comment nous pouvons vous dédommager pour cette...
— On dirait que le barrage est déjà construit, à vous entendre !
— Ecoutez, si vous m'interrompez à chaque fois, on ne va pas y arriver.
— On voit bien que ce n'est pas vous qui allez devoir apprendre à nager, quand nous serons sous l'eau !
— Ecoute-le Fanny, suggéra Léo, après, il nous écoutera peut-être. Il a quand même fait l'effort de venir jusqu'ici.
— L'effort ? Ah non ! Lui n'a rien fait, c'est son Range qui a fait l'effort de monter ici.
— Je vous accorde que si j'avais dû faire le trajet à pied depuis mon hôtel, je serais probablement mort bien avant d'arriver ici. Même avec cette voiture cela n'a pas été facile. Ceci-dit, pouvons-nous discuter ensemble, ou dois-je repartir tout de suite ?
— Si vous promettez que cette discussion n'est pas à sens unique, je veux bien.
— Vous avez ma parole.
— Tss...
Alexis, ne releva pas le sarcasme à peine voilé de Fanny, et exposa son plan d'indemnisation pour elle et ses voisins. Il insista sur le fait que les investisseurs étaient désolés de devoir les déloger et qu'ils ne pouvaient faire autrement pour fournir de l'électricité, qu'ils étaient disposés à tout faire pour faciliter leur reconversion, ici dans un autre métier ou ailleurs. Il termina son exposé par les conséquences possibles s'il fallait en arriver à l'expropriation.
— Voilà, je vous ai expliqué notre projet, ces bénéfices pour votre vallée, les désagréments causés, et les options qui s'offrent à vous. Je suis à votre écoute si vous avez des questions.
— Mais, c'est ignoble ! s'indigna Fanny. Que voulez-vous que l'on fasse avec le pourboire que vous proposez pour ce que vous appelez des désagréments ? A vous entendre cela n'a que peu d'importance.
— Ce sont les prix du marché, mademoiselle.
— Les prix ont été divisés par dix depuis que vous avez annoncé votre intention de construire votre satané barrage ! Vous provoquez la baisse pour mieux nous escroquer !
— Il n'est pas question de vous escroquer.
— Alors dans ce cas, basez-vous au moins sur les prix d'avant !
— Malheureusement, nous ne les connaissons pas.
— Dites plutôt que vous ne voulez pas les connaître !
— Dans ce cas, que proposez-vous ?
— Si vous voulez que l'on discute, commencez par vous baser sur les prix avant votre annonce. Pour ça, voyez les notaires de la région.
— Ce n'est pas si facile.
— C'est l'argument le plus minable que j'aie entendu de ma vie ! J'ai contacté tous les notaires de la région, je n'ai eu aucun mal à obtenir ces informations. J'ai même recoupé avec les agences immobilières. Si j'ai pu le faire, je ne vois pas de raisons pour que cela vous soit impossible.
Pour la première fois de sa carrière, Alexis était impressionné par une femme, cela lui coupait ses effets habituels, tous ces trucs dont il usait et abusait généralement, il n'arrivait pas à les utiliser contre elle. Non seulement, il savait qu'elle avait raison sur toute la ligne, mais de plus, il la trouvait jolie et attirante, bien qu'elle ne fasse aucun effort visible pour se mettre en valeur. Il décida, sur un coup de tête de changer de tactique.
— Très bien mademoiselle. Expliquez-moi en quoi ces terrains sont sous-estimés par mes services.
Fanny exposa son point de vue, celui de tous les futurs impactés par ce projet, et puisqu'il lui demandait son avis, elle n'allait pas se gêner pour le lui donner. Elle passa en revue, de mémoire, tous les arguments qu'elle avait récoltés. Alexis l'écouta très attentivement tout en prenant des notes et ne l'interrompit que pour lui demander de ralentir car il n'écrivait pas aussi vite qu'elle ne parlait. Lorsqu'elle eut épuisé sa liste, Alexis observa attentivement cette femme, qui ne s'en laissait pas conter. Il eut envie de mieux la connaître, d'en savoir plus sur elle qui semblait si sûre de ses raisons. Son caractère l'attirait presque plus que son physique largement dissimulé sous ses vêtements chauds.
— Vous allez être ravie mademoiselle Ganay, j'ai entendu vos arguments. Je ne dirais pas que tous m'ont touché, mais je suis disposé à revoir ma proposition. Pour la faire au plus juste et qu'elle ne m'attire pas une nouvelle volée de bois vert de votre part, pouvez-vous me fournir les informations que vous avez récoltés auprès des notaires ?
— Je ne les ai pas avec moi.
— Où puis-je les consulter ? Ou mieux encore, pouvez-vous me confier cette mine d'informations ?
— Non, je ne vous donnerai pas mon exemplaire, mais puisque vous êtes prêt à faire un geste, je veux bien vous laisser consulter ces données.
— Je ne cherchais pas à vous en déposséder...
— Mais non, bien sûr, répliqua Fanny, qui flairait une entourloupe.
— Cela me serait sûrement très utile de pouvoir, au moins les recopier.
— Pour quel usage ? Hein ?
— Vous ne semblez pas convaincue de ma bonne foi. Comment puis-je vous en assurer ?
— Par vos actes. Je ne vous jugerai que sur vos actes. Les belles paroles, ça ne vaut pas grand-chose. Tandis que les actions... C'est elles qui reflètent réellement votre personnalité.
Alexis médita quelques secondes ces propos, son regard interloqué planté dans celui de Fanny, froid et déterminé. Décidément cette femme n'était pas comme les autres, et elle lui plaisait.
— J'imagine que vous ne m'appréciez pas, et je le comprends. Ce barrage, ce n'est pas moi qui ai décidé de le construire, mais mon travail consiste à réduire les conséquences pour les personnes impactées, comme vous, dans les limites du raisonnable bien sûr, mon employeur, même s'il est compréhensif, n'est pas non plus un philanthrope.
— Ah bon ? s'étonna Fanny, et vous ne tentez pas de convaincre les opposants non plus, ni même de tout faire pour qu'il se construise ?
— Je vois que vous avez pris vos renseignements sur moi. Cela fait effectivement aussi partie de mon travail.
— Ne croyez pas que les montagnards soient des ignares.
— Je ne l'ai jamais dit, d'autant que vous n'êtes pas d'ici.
— Je suis ici chez moi bien plus qu'ailleurs.
— Je vais être franc avec vous : je sais que vous êtes arrivée ici il y a presque vingt ans. Je sais ce que vous avez fait pour votre ferme. Mais ce que je n'ai pas réussi à savoir, c'est d'où vous veniez.
Fanny sourit et se félicita doublement. D'abord, de ne pas avoir révélé aux villageois, sa vie précedente, ensuite d'avoir repris le nom de jeune fille de sa mère lorsque, lors de la vente de sa maison, elle apprit par le notaire, que son père n'était pas son père biologique, mais adoptif. Sa transformation physique opérée depuis son arrivée ici lui avait permis de conserver son anonymat vis-à-vis d'Alexis. Il ne l'avait pas reconnue, tandis que de son côté, elle avait immédiatement identifié son ancien camarade de lycée. Elle avait tant espéré à cette époque, qu'il pose les yeux sur elle, qu'il lui adresse ne serait-ce qu'un simple bonjour, un petit mot gentil. Mais non, il ne s'affichait qu'avec des femmes élancées, pomponnées, bien habillées. Elle était loin de tout ça... très loin, si loin, qu'il ne l'avait sans doute jamais remarquée.
— Oh, je ne viens pas de très loin, ironisa-t-elle. J'habite la ferme juste à côté.
— Il m'a été rapporté que vous l'aviez entièrement restaurée et même que vous en aviez aménagé une partie pour recevoir des touristes.
— C'est exact. Et vous allez noyer tout ce travail.
— Pas moi mademoiselle, pas moi.
— D'accord, c'est votre employeur qui veut tout inonder, mais vous le soutenez, vous êtes donc dans son camp, quoi que vous puissiez dire.
— Serait-ce trop vous demander que de me rendre compte par moi-même ? Toute cette énergie que vous avez investie dans ces aménagements, tous ces efforts ne doivent pas être ignorés.
— Je ne sais pas si cela servira, mais pourquoi pas.
— Aujourd'hui, c'est possible ?
— Vous êtes pressé à ce point ?
— Non, mais je suis presque sur place. A moins que vous ayez des locataires ?
— En hiver, il n'y a personne.
— Alors, si on y allait tout de suite avant que les réservations n'empêchent cette visite ?
— Si vous y tenez...
— Parfait ! Je vous emmène en voiture.
— J'irai plus vite à pied.
Fanny fut dehors, bien avant Alexis, qui regroupa ses notes dans sa serviette de cuir. Lorsqu'il sortit et constata la couche de neige qui recouvrait son véhicule, il haussa les épaules et s'engouffra à l'intérieur. Il manœuvra fébrilement pour rejoindre la route et prendre l'embranchement du chemin qui conduisait « Au domaine d'Antoine » comme Fanny avait nommée sa ferme. Elle ouvrait le portail lorsque le Range Rover négocia le dernier virage. Conduite brutale ? Mauvaise estimation de la trajectoire ? Vitesse trop élevée dans ce chemin recouvert de neige ? Le lourd véhicule glissa et se planta dans le fossé qui jouxtait le chemin. Sous l'œil amusé de Fanny, son conducteur, certain qu'un quatre roues motrices était en mesure de le sortir de toutes les situations, tenta vainement de reculer, mais le châssis posait sur le sol et les roues arrière patinaient sur la neige, Alexis ne put pas faire grand-chose. Il sortit pourtant et entreprit d'en faire le tour pour évaluer la situation. Lorsqu'il approcha du capot de son bolide, Fanny n'eut pas le temps de le prévenir. Il poussa un grand cri et s'enfonça profondément dans la neige. Dissimulé sous le manteau blanc, le fossé était empli d'une eau glacée dans laquelle son adversaire plongea presque entièrement. Le choc thermique lui coupa la respiration et il peina à s'extirper de sa fâcheuse posture. Trempés, son pantalon de velours et son lourd manteau limitaient fortement ses mouvements. Heureusement pour lui, Fanny se précipita à son secours et d'une main ferme l'aida à sortir de ce mauvais pas.
— Mademoiselle, j'étais dans un joli pétrin, je vous remercie pour votre aide.
— Suivez-moi sans traîner ! Vous me remercierez plus tard, vous n'êtes pas encore sorti d'affaires !
D'un pas vif, Fanny le conduisit chez elle, jeta une bûche sur les braises dans la cheminée pour raviver le feu. Elle s'empara d'une serviette de toilette et d'une chaude couverture dans l'armoire de sa chambre et lança le paquet au baigneur involontaire aux pieds duquel, se formait déjà une flaque d'eau dans la petite véranda qui faisait office de sas d'entrée dans sa maison.
— Hé bien alors ? le secoua-t-elle, vous attendez d'être gelé pour retirer tout ça ?
— Je ne vais quand même pas me dévêtir ici ? répondit-il tout en grelottant de froid.
— Si vous voulez vivre, je vous suggère même de ne pas tarder. Un bain à cette température, c'est vivifiant, mais très dangereux à cette époque. Ne vous formalisez pas, je ne regarderai pas, si c'est cela qui vous gène. Mais si vous préférez, retournez dehors, je ne vous donne pas six heures pour trépasser avec votre char d'assaut en rade. A vous de choisir, vous avez deux minutes, le temps de chercher une serpillière.
Lorsque Fanny revint avec le nécessaire de nettoyage, Alexis était enveloppé dans la couverture. Elle transféra ses frusques trempées dans un panier en osier de fabrication artisanale.
— Votre sous-vêtement aussi !
Visiblement très gêné, il hésita quelques secondes avant d'obtempérer, et le caleçon mauve rejoignit le reste des vêtements dans le panier sans la moindre remarque.
— Essuyez-vous correctement. Allez ! Ouste ! Au chaud devant la cheminée !
Une fois Alexis installé devant l'âtre et la véranda nettoyée, Fanny apporta à son hôte imprévu une tasse fumante.
— Buvez, cela vous réchauffera de l'intérieur, et sortez vos pieds de la couverture. Réchauffez-les devant le feu, sinon dans trois jours vous serez si malade, que vous serez incapable de travailler à toutes ces propositions d'indemnisations que vous devez revoir avec les chiffres corrects que je vais vous fournir.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un remède de ma composition : lait de mes chèvres, miel de mes ruches et une bonne dose d'Izzara pour réchauffer.
— Ça sent très bon...
— Oui, mais ce n'est pas fait pour renifler ! Allez ! Cul sec !
Alexis obéit et toussa dès la première gorgée.
— C'est fort, mais c'est bon !
— Il faut absolument vous réchauffer, sinon vous allez attraper la mort.
— Cela pourrait peut-être arranger vos affaires ?
— Que croyez-vous donc ? Que nous sommes toujours en guerre ? Que l'on règle tous les problèmes par la force des baïonnettes ?
— Non, bien sûr... Mais quel est ce piège dans lequel je suis tombé comme un imbécile ?
— Il n'y a pas de piège, juste un gave.
— Un ... quoi ?
— Un gave, un ruisseau, une petite rivière, un grand fossé, enfin c'est le nom commun ici. Celui-ci s'appelle le Brha et une congère l'a recouvert.
— Il est profond ?
— En ce moment, il ne doit pas y avoir plus de cinquante ou soixante centimètres d'eau. Enfin ça dépend des endroits, il y a parfois des trous plus profonds. Mais au printemps, beaucoup plus...
— Il faudra que je vienne le voir en été lorsqu'il sera à sec.
— N'y comptez pas, il me sert pour abreuver mes bêtes, arroser mon jardin, et je m'y baigne aussi lorsqu'il fait chaud. Par contre, je n'avais pas pensé que vous puissiez vous en servir pour inonder ma véranda avant même que le barrage ne soit construit...
— Comment va-t-on faire ?
— Pour ?
— Mes vêtements...
— Ils sont déjà pendus en train de sécher...
— Et ma voiture ?
— Il n'y a guère de voleurs dans le coin, et de la façon dont vous l'avez garé, personne ne pourra la déplacer facilement.
— Vous vous moquez de moi, mais je l'ai bien mérité. Vous aviez suggéré de faire le trajet à pied, et j'aurais dû vous écouter.
— Bon, je vous laisse vous réchauffer, je vais préparer le repas.
— Merci, vous avez été mon saint Bernard, aujourd'hui.
— Avec un tonneau de rhum autour du cou ?
— Votre boisson est bien plus revigorante.
— Encore un peu ?
— Volontiers.
Fanny fit bien plus que s'occuper du repas, elle prépara un de ses gîtes afin de loger le naufragé qui ne pourrait pas repartir tant que ses vêtements ne seraient pas secs et que son Range ne soit dépanné. Elle lui prêta bien quelques vêtements, mais leur différence de corpulence ne facilita pas les choses. Le lendemain, elle récupéra quelques fripes de son voisin, ce qui lui permit de se déplacer un minimum. Il resta trois jours à compulser les notes de Fanny et à revoir ses propositions avant de repartir bien que son Range ait été remis sur la route grâce au tracteur de Léo quelques heures seulement après s'être planté dans le fossé.
Cadeau empoisonné
La guimbarde gravissait péniblement la côte conduisant au col. Elle avait beau n'être chargée que de quelques cageots vides et d'un cabas contenant de maigres provisions, elle donnait l'impression d'être prête à se disloquer. Mais cette carriole du n'était pas un véhicule classique, cette deux-chevaux camionnette aux couleurs autrefois vives, mais à présent largement passées par le soleil et les intempéries, était connue dans toute la région. Cependant, depuis plusieurs années, ce n'était plus celui que tout le monde appelait père Antoine qui conduisait cette antiquité, mais mademoiselle Fanny. Elle avait repris la suite de son ancien propriétaire qui n'était pas plus ecclésiastique qu'il n'était père de famille. Ceux qui avaient eu l'imprudence d'oser appeler sa remplaçante ma sœur, ou encore la mère après quelques semaines de tournées sans son prédécesseur se firent vertement remettre à leur place en public. Elle pouvait bien se permettre de perdre un ou deux clients, son offre étant largement inférieure à la demande, elle quittait toujours les marchés avant leur fin officielle, dès que toute sa marchandise était vendue. La qualité de ses produits n'était plus à démontrer depuis belle lurette, aussi elle ne négociait pas ses tarifs et ne gardait pas sa langue dans sa poche.
Il était onze heures vingt ce dimanche de juin 1970 lorsqu'elle vira sur le chemin de cailloux qui ne desservait que sa ferme. Devant le portail, stationnait un véhicule identique au sien, apparemment flambant neuf, d'un rouge cerise vif. Elle stoppa sa vieille voiture juste derrière la neuve, descendit et l'observa attentivement. Un coup d'œil à l'intérieur lui permit de constater qu'elle était vide, mais que les clés étaient restées sur le contact. Elle ouvrit facilement le portail, composé de simples lattes de bois fixées verticalement sur deux traverses horizontales. Rien de commun avec un modèle de haute sécurité dont elle n'avait d'ailleurs aucun besoin. En son absence, ses cinq gardiens veillaient parfaitement sur son domaine et quiconque s'y serait aventuré sans y avoir été invité aurait été promptement reçu sous leurs aboiements et grognements. Il ne devait y avoir aucun danger, car elle fut accueillie comme toujours, par un joyeux concert de jappements.
— Venez mes amours !
Castor et Pollux, les deux Border Collie, furent les premiers à arriver, suivis de près par Apollon, le Malinois. Zeus, le gros berger des Pyrénées à face rase arriva en dernier, sans se presser. Fanny se baissa pour distribuer des caresses à ses gardiens qui se trémoussaient contre elle pour lui montrer leur affection. Hermès, le Bouvier Bernois, resta tranquillement couché à l'ombre du tilleul et se contenta de remuer la queue à son approche.
— Alors ? Vous avez bien gardé la maison mes chéris ? Et qui est l'andouille qui est venu se garer devant l'entrée ? Hein ? J'espère que vous l'avez bien effrayé au moins.
— Heu... c'est moi... L'andouille garé devant, c'est moi.
Fanny releva la tête. Elle réprima difficilement un fou rire. Alexis était perché dans l'arbre et semblait ne pas être à son aise.
— Très bien. Et que faites-vous là-haut ?
— Pour être tout à fait honnête, je vous cherchais.
— Quelle idée saugrenue ! Pensez-vous donc que l'on vive dans les arbres dans notre contrée ? Nous pensez-vous arriérés à ce point ?
— Non pas du tout, je voulais juste vous voir pour échanger quelques mots avec vous.
— Puisque vous m'avez trouvée, je vous écoute.
— Je vous avais promis de venir voir le gave lorsqu'il était au plus bas. Vous m'aviez parlé de fin juin, nous sommes le vingt cinq.
— Alors il y a une erreur de navigation car il longe la route qui vous a conduit jusqu'ici et vous ne le trouverez pas en haut de cet arbre.
— Je venais aussi poursuivre notre précédente discussion qui n'a pas abouti.
— Vous dites qu'elle n'a pas abouti, car l'issue n'était pas celle que vous souhaitiez. Pour moi il n'y avait plus rien à ajouter, votre argent ne remplacera pas nos vies et tout ce que nous aimons ici.
— Je pense que l'on pourrait en discuter encore si je pouvais descendre.
— Qu'est-ce qui vous en empêche ?
— Votre molosse ! Il n'a pas bougé depuis que j'ai réussi à me mettre en sécurité ici.
— Il ne fallait pas entrer sans invitation. Vous vous croyez tout permis parce que vous êtes de la ville et que vous êtes déjà venu deux fois ?
— Quand je suis entré, il n'y avait absolument personne. Ni lui ni ses copains, et à ma précédente visite, ils n'étaient pas là non plus.
— Ils gardent parfois mes troupeaux.
Fanny sourit en imaginant ses gardiens à l'œuvre. Hermès avait développé une technique particulièrement efficace : sa place préférée était souvent sous un buisson qui le protégeait de la chaleur du soleil, mais qui lui offrait une vue dégagée sur une grande partie de l'entrée. Depuis son poste d'observation, il laissait entrer les visiteurs, ses comparses bloquaient rapidement leur progression et il leur refusait ensuite l'accès à la sortie. Sa silhouette massive et ses crocs impressionnaient suffisamment pour qu'il reste au stade de la dissuasion. Au besoin, un grondement sourd ou un bref aboiement lui permettaient d'asseoir son autorité sur l'intrus. Généralement l'escorte patientait en compagnie de leur hôte jusqu'à l'arrivée de leur maîtresse. Avec Castor et Pollux dont la race leur conférait une prédisposition naturelle à la garde rapprochée, associée à une grande expérience dans la surveillance des troupeaux et à la présence des trois autres, personne n'aurait pu quitter le domaine sans que Fanny ne soit présente.
— Hermès ? C'est mon gros nounours qui vous effraie ainsi ?
— Il n'a pas l'air commode.
—Vous faites erreur, c'est une crème. J'ai une totale confiance en son jugement.
— En son jugement ?
— Oui, vous me semblez entier et en bon état, s'amusa-t-elle, alors je pense qu'il souhaite que je vous écoute.
Cette remarque ne rassura pas Alexis, bien au contraire. Il se prépara tout de même pour quitter son perchoir mais Hermès l'arrêta net lorsqu'il se plaça debout juste en dessous de lui et l'observa d'une attention sans faille. Alertés par ce mouvement, Zeus et Apollon, le rejoignirent, encourageant de la voix Alexis à rester à sa place.
— Ah ! Vous voyez bien !
— Silence les enfants ! commanda-t-elle. Oui, je vois très bien et je vous entends parfaitement aussi. Je vous écoute.
— Je ne vais pas discuter avec vous depuis cet arbre !
— Comme vous voulez.
Fanny tourna les talons et regagna sa demeure, laissant Alexis pantois devant cette réaction qu'il n'avait pas anticipé et sous la surveillance constante de la meute qui resta sous son perchoir. Elle revint plus tard, s'installer non loin de lui, une assiette fumante en main. Zeus, le plus gourmand, s'approcha, renifla l'odeur qui s'en dégageait, s'assit à côté de sa maîtresse et posa une patte sur sa cuisse.
— Ça sent très bon, jugea une voix aérienne.
— Doucement Zeus ! Tu sais que je n'aime pas que tu réclames ! répondit Fanny en regardant son chien alors que cette réponse était aussi destinée à Alexis.
Le berger des Pyrénées prit un air abattu pour tenter de l'attendrir, mais elle ne céda pas, bien qu'il soit son préféré car elle l'avait recueilli au refuge de la SPA locale. Il avait été retiré d'un foyer dans lequel il était maltraité, et si les autres avaient appris dès leur enfance que l'on ne quémandait pas à table, il était le seul pour lequel elle n'avait pas réussi à lui faire perdre ses mauvaises habitudes de jeunesse.
— Excusez-moi, mais j'aimerais bien descendre.
— Plus tard, peut-être... répondit-elle distraitement en dégustant le contenu de son assiette. Quand vous m'aurez expliqué les raisons réelles de votre présence ici. Je vous préviens que si je ne suis pas convaincue, vous devrez attendre que l'eau monte pour partir à la nage.
— Je venais pour discuter avec vous.
— Ah ? Et qu'avez-vous fait de votre gros Range Rover tape-à-l'œil qui ne tient pas la route ?
— J'ai pensé qu'il serait plus approprié de changer de gamme.
— En copiant sur ma deudeuche ?
— Il parait qu'avec, vous passez partout sans aucun problème.
— N'exagérons pas, ce n'est ni la même utilisation, ni le même budget, ni la même conduite.
— Justement, j'ai remarqué que votre modèle s'essoufflait.
— Et vous avez probablement pensé que ce serait parfait pour me montrer votre puissance que d'en obtenir une en un rien de temps. Et pour couronner le tout, vous n'avez pas résisté au plaisir de m'humilier en la stationnant devant chez moi pour m'empêcher de rentrer avec la mienne.
— Non, vous n'y êtes pas du tout, sauf pour le délai. J'avoue que pour l'avoir si vite, j'ai fait jouer mes relations.
— Alors dans quel but ?
— Ecoutez, je veux bien vous expliquer, mais j'ai besoin de me soulager, si vous ne me laissez pas descendre, je vais me faire dessus.
Fanny se leva, appela ses chiens à la suivre et les regroupa à quelques mètres de l'arbre duquel Alexis descendit rapidement.
— L'été, c'est la petite cabane là, lui répondit-elle en tendant le bras.
Bien qu'il sache depuis son séjour forcé de l'hiver précédent, que la maison possédait tout le confort nécessaire, il ne chercha pas à discuter, parcouru la trentaine de mètres en courant et entra précipitamment dans le lieu indiqué. Fanny sourit de sa plaisanterie. Ces anciennes latrines d'une autre époque n'étaient plus utilisées depuis belle lurette.
Concordance tardive
Alexis revint plus calmement, mais se tint à bonne distance des gardiens de la maîtresse de maison.
— Merci, pouvons-nous parler un peu ?
— Venez, on va s'installer à l'ombre et je vais chercher à boire.
Elle indiqua à son hôte la direction à prendre pour rejoindre la terrasse d'été avant de se retirer dans sa maison. Elle ne tarda pas à ressortir, un plateau sur les bras et prit place à côté d'Alexis, face à la montagne dont les sommets encore largement recouverts de neige. A cette heure, le soleil dardait ses plus beaux rayons pour en accentuer la blancheur et l'éclat. Alexis les observa longuement avant de reporter son attention sur le plateau qui contenait en outre de la boisson promise, une assiette dont le contenu intéressa Zeus au plus haut point. Alexis la remercia de lui avoir gardé de quoi se restaurer. Pendant qu'il mangeait, elle lui décrivit le tableau magistral qu'il contemplait. Ensuite, elle fit de même pour l'autre face, et entre les deux, ce qui était destiné à disparaître sous les eaux. Comme lors de leur première entrevue chez Léo, il écouta attentivement et demanda parfois des précisions.
— Vous faites une formidable guide...
— Flatteur !
— Ecoutez Fanny, en février dernier, lorsque j'ai pris ce bain involontaire, j'aurais pu y rester. Mon médecin m'a confirmé que vous m'avez sauvé la vie ce jour-là.
— Nous ne poursuivons pas les mêmes buts, mais ce n'est pas une raison pour vous laisser vous noyer ou mourir de froid.
— Il n'empêche que je vous dois la vie, alors je me suis demandé ce que je pouvais faire pour vous remercier de ce geste. Il prouve que vous êtes une bonne personne, et croyez-le ou pas, je vous apprécie. Nous avons beau être face à face dans ce projet, vous êtes une opposante digne, droite, honnête... et charmante. Je vous estime Fanny, et dans d'autres circonstances...
— Je vous remercie, et j'apprécie aussi l'effort financier que vous avez consentit, même si je le trouve encore insuffisant, répondit-elle en ignorant sa dernière phrase.
— Justement, pour tous les gens que vous défendez, pour vous, j'ai demandé une rallonge à mes patrons, j'ai reçu leur réponse ce matin. Ils ont accepté.
— Merci, je vous ai peut-être mal jugé.
— Vous allez avoir l'occasion de réviser ce jugement. Venez, il est temps que je reprenne les commandes de mon bolide. Il n'est pas aussi confortable que le Range, mais je dois avouer qu'il à son charme.
Alexis laissa Fanny rentrer sa deux-chevaux dans son garage et il rangea la sienne dans la cour.
— Voilà, lui dit-il en lui tendant les clés, vous êtes à présent la propriétaire de ce magnifique carrosse. Il remplacera le vôtre qui à bien mérité un peu de repos.
— Mais... balbutia-t-elle incrédule.
— Elle est à vous. Voici la carte grise, et tous les papiers officiels. Je précise que c'est le nouveau modèle avec un moteur plus puissant que l'ancien.
Jamais elle n'avait reçu un cadeau de si grande valeur, et se demanda si elle pouvait l'accepter. Il lui était offert par l'ennemi, et elle se devait de le refuser, pourtant elle hésitait. Alexis l'avait tant faite rêver au lycée, et même s'il ne l'avait certainement pas remarquée à cette époque, elle ne l'avait jamais totalement oublié. A présent, il lui offrait une voiture, et pas n'importe laquelle. Le choix du modèle même, prouvait qu'il était réfléchi. Pourtant, avait du mal à croire à ce revirement de situation.
— Vous pourrez la garder, même si le barrage ne se construit pas. Cela n'a aucun rapport avec lui, mais avec moi.
— Alexis, je ne sais pas quoi dire...
— Rien, ne dites rien. Mais faites-moi visiter votre si magnifique région que vos commentaires rendent encore plus belle.
Fanny rougit à ce compliment. Comme Alexis avait cette fois prévu de bonnes chaussures, il l'accompagna pour une tournée de vérification des parcs de ses moutons. Ils firent le trajet à pied durant lequel Fanny se transforma en véritable professeure de géographie, et même d'histoire lorsqu'ils eurent dans leur champ de vision, sur le versant opposé, le donjon de Soranne, qui était un poste avancé de la place forte de Poudrois.
— Pourrions-nous aller là-bas ? J'ai toujours adoré les châteaux forts.
— C'est juste une tour de garde, pas un château.
— Peu m'importe si c'est vous qui assurez les commentaires.
— D'accord, mais pas aujourd'hui.
— Quand ?
— Mardi ?
— Parfait pour moi. Quelle heure ?
— Disons, départ chez moi à dix heures.
— Vous savez Fanny, j'ai une furieuse envie de louer un de vos gîtes pour la semaine. En avez-vous un de libre ?
— Oui, mais c'est la saison touristique, ce ne sera pas le même tarif qu'en février, c'est plus cher en été.
— Parfait ! Je m'y installe dès notre retour.
Alexis resta presque trois semaines dans le gîte qu'il préférait à son hôtel. Il partait le plus souvent possible en ballade avec Fanny. Cependant, leur proximité commençait à faire jaser dans les alentours. De plus en plus de personnes doutaient qu'elle soit toujours opposée au projet, et les commérages allaient bon train. Lors des festivités de la fête nationale, leur arrivée dans la même voiture renforça les ragots. Lors du trajet retour, Alexis s'en excusa auprès de Fanny et lui précisa qu'il partirait le lendemain mais qu'il réglerait la semaine complète. Fanny refusa, car selon elle, cela ne changerait rien aux rumeurs. Et si quelqu'un d'autre souhaitait la place de chef de l'opposition au barrage, elle lui céderait bien volontiers ce poste qu'elle n'avait pas brigué.
Deux jours plus tard, la presse publia plusieurs articles relatant leur proximité, et inventant parfois, une relation plus intime entre eux. Certaines personnes tournèrent le dos à Fanny et ne lui adressèrent presque plus la parole. Lorsque les journaux dévoilèrent l'affaire de la voiture offerte, d'autres lui reprochèrent de s'être laissée manipulée par le négociateur, qui avait dû préparer son coup pour l'affaiblir.
Au début du mois suivant, toutes les personnes concernées par la construction du barrage, reçurent un courrier avec une nouvelle proposition d'indemnisation, et pour certains, associée à une proposition de reclassement pour ne pas perdre toute source de revenus. Tous se retrouvèrent alors pour en discuter et décider de la suite à donner. Fanny ouvrit la séance.
— Avant de parler de ces nouvelles propositions, je sais que la plupart d'entre vous pensent que je n'ai pas hébergé chez moi monsieur Verjeas que pour louer un de mes gîtes, mais pour m'en occuper personnellement. Certains n'ont même pas eu la décence ou le courage de m'en parler. Je vous rappelle que c'est vous tous, qui m'avez demandé de prendre la tête de ce mouvement contre ce projet. Si quelqu'un ici, pense que je n'ai plus ma place parmi vous, qu'il le dise, je lui laisserai faire ce travail avec plaisir. Cela fait cinq ans que nous nous battons contre, que je passe tout mon temps libre et même plus, à défendre notre territoire, et aujourd'hui, pour la première fois, j'ai envie de partir d'ici. Mais ce n'est ni ce projet, ni son représentant, qui en sont à l'origine. C'est vous ! Votre attitude vis-à-vis de moi, cette facilité à croire ce qu'inventent les journaux plutôt que de me poser la question directement, ou de venir constater par vous-même. Tout cela me décourage. Alors, ce soir, je vais vous laisser délibérer sans moi. Ainsi, vous ne pourrez pas me soupçonner de rapporter vos propos à l'ennemi comme certains ici le pensent. Vous pouvez choisir un autre leader si vous en avez envie. Vous savez où me trouver pour me donner votre réponse. Bonsoir.
Fanny regagna ses foyers sans que quiconque ne songe à lui dire un mot. Dans la salle des fêtes que la mairie avait ouverte pour les opposants, le dialogue reprit difficilement, personne n'était à même de diriger la séance et chacun y allait de son commentaire dans l'anarchie la plus totale. Quelques jours plus tard, Félicien, le boulanger, rendit visite à Fanny. Il apportait les excuses d'une grande partie des opposants qui avaient compris, un peu tard, que les nouvelles propositions d'indemnisations revues à la hausse étaient le fruit du travail de leur forte tête rousse, comme ils l'avaient surnommée amicalement. Hormis quelques irréductibles qui refusaient toujours ce barrage, une grande majorité avaient décidé d'accepter les propositions.
La fin du mois d'août 1970 approchait. Au domaine de Fanny, Alexis fit une visite de courtoisie qui s'éternisa car il souhaitait admirer le soleil couchant éclairer les montagnes de ces couleurs si particulières qu'elles rendaient le paysage somptueux. La nuit tombée, il lui avoua qu'il s'inquiétait pour l'avenir de Fanny. De tous les dossiers d'indemnisation des personnes qui allaient perdre leur source de revenus, elle était la seule qui n'avait pas de projet de reconversion.
— Fanny, comment allez-vous gagner votre vie lorsque ce barrage sera construit et votre domaine inondé ?
— Je me débrouillerai si cela devait arriver. Ce n'est pas encore certain.
— Presque tout le monde à accepté mes propositions. Je souhaite vous aider. Si vous attendez que la construction commence, il sera trop tard. C'est maintenant qu'il faut agir.
— Je n'ai pas le temps et puis je suis lasse de cette guerre de communiqués, de ces réunions à n'en plus finir avec ces gens qui attendent que je fasse le travail à leur place.
— Je sais, vous avez fait pour eux, bien plus qu'ils ne l'imaginent, et rien pour vous. Qu'avez-vous obtenu en guise de remerciements ? Ils vous ont soupçonnée d'être mon alliée, juste parce que vous avez eu la bonté de me loger chez vous après m'avoir sauvé la vie.
— Et aussi parce que vous m'avez offert une camionnette neuve pour faire mes marchés...
— Je vais faire paraître un article dans tous les journaux pour expliquer les raisons qui vous ont conduit à obtenir cette modeste compensation pour m'avoir sauvé la vie. J'ajoute que ce n'est pas cher payé, vous auriez pu obtenir beaucoup plus. Vous êtes meilleure négociatrice pour les autres que pour vous. D'autre part, j'ai identifié la personne de la préfecture qui à balancée l'information à la presse. C'est un petit jaloux qui vous à courtisé et que vous avez repoussé, il l'a fait par vengeance. Je vous donne raison, car entre nous, le pauvre n'a pas inventé l'eau chaude. J'ai informé monsieur le Préfet de ses agissements, il a quelques soucis à se faire pour sa carrière pour avoir divulgué des informations confidentielles. Enfin bref, acceptez-vous mon aide pour votre avenir ? Dites oui par pitié, je m'en voudrais terriblement de vous laisser passer à côté d'une occasion pareille.
Fanny accepta au moins d'écouter sa proposition et l'entrevue de courtoisie se transforma en un rendez-vous d'affaires. Il lui exposa longuement son idée, lui fournit tous les détails de son plan pour lui assurer des revenus réguliers, précisa le mode de financement, ainsi que les prévisions de chiffre d'affaires et de bénéfices. Lorsqu'il eut terminé, Fanny éclata en sanglots. Malgré tous les efforts qu'il déploya, Alexis dut attendre presque quinze minutes pour qu'elle se calme et soit réceptive à ses paroles. Il sécha délicatement les larmes versées, patienta encore un bon moment et profita de la douce chaleur du corps de cette femme, réfugiée contre lui, entre ses bras.
Révélations
Elle avait du mal à croire tout ce qu'elle venait d'entendre. Mais pour elle, le plus difficile était ce qu'elle en avait deviné : elle avait perdu son combat et le barrage allait se construire, ce n'était qu'une question de temps avant que sa ferme ne disparaisse. La manifestation qu'elle avait organisée devant la préfecture en décembre dernier n'avait servit à rien. Elle se sentait subitement épuisée, démoralisée. Sa joue posée sur l'épaule d'Alexis, elle se laissa aller, écouta sa respiration calme et savoura la protection dérisoire de ses bras qui l'entouraient si délicatement. La si légère caresse du pouce de la main qu'il avait posée sur son épaule la tranquillisa. Ils restèrent longtemps ainsi, sans bouger, juste l'un contre l'autre. La patience sans limite d'Alexis rassura Fanny dont le destin allait être chamboulé une fois de plus. Elle releva la tête et le regarda droit dans les yeux. La pression du pouce qui tournait sur son épaule s'accentua, elle sentit aussi la respiration d'Alexis se modifier. Elle se rapprocha lentement de lui. Il en fit autant jusqu'à ce que leurs bouches se frôlent, s'ouvrent, se découvrent. Ils goûtèrent chacun les lèvres de l'autre avec délicatesse, une sorte de retenue mutuelle, comme si cela leur était interdit. Un gargouillis provenant de l'estomac d'Alexis, les ramena soudain à la réalité.
— Oh ! Je suis impardonnable ! Il est près de minuit et tu n'as rien mangé, tu dois avoir une faim de loup !
— Ne te donne pas cette peine. J'étais juste venu admirer la superbe lumière du couchant en ta compagnie. Je ne pensais pas rester aussi tard. Mais je t'ai aussi apporté de bien mauvaises nouvelles. Je vais te laisser.
— Non, tu es venu aussi pour m'aider Alexis. J'en ai pour cinq minutes...
— Je ne voudrais pas déranger.
— Je vais te faire goûter Bayonne, tu m'en diras des nouvelles.
Requinquée, Fanny déposa sur la table des couverts, une cruche d'eau, une bouteille de vin rouge, un pot de cornichons, une miche de pain entamée, une planche de bois, un long couteau et un énorme jambon. Elle en coupa plusieurs tranches et invita Alexis à se restaurer.
— Alors, comment trouves-tu Bayonne ? Tu te rappelles comme tu avais ris quand je te l'avais présenté ?
— Bien sûr ! Je n'avais pas compris pourquoi tu avais donné un nom de ville à un cochon. Il est succulent !
— Tout est fait maison, hormis le fumage qui à été fait chez Léo Brassac, mon voisin, car je n'ai pas de tuyé chez moi.
— Qu'est-ce donc ?
— Les grandes cheminées pour fumer les saucisses et le jambon entre autres.
— Il est peut-être encore temps d'ajouter cette option dans le projet que je t'ai présenté ?
— Il faut y réfléchir, c'est trop frais.
— Je reviendrai en discuter avec toi dans quelques jours.
Ils complétèrent leur en-cas par un fromage, des poires et un café. Fanny débarrassa et fit la vaisselle. Alexis nettoya la table et en déposant l'éponge sur le bord de l'évier, enlaça son ancienne adversaire qui ne résista pas. Il déposa quelques baisers dans son cou et soupira.
— Fanny, je voulais te dire combien je suis désolé que tu sois contrainte de quitter cet endroit. J'ai compris pourquoi tu y étais si attachée. Un peu tard c'est vrai, mais je suis tout disposé à faire le maximum pour que tu puisses recommencer ailleurs.
— Je sais que tu n'es pas à l'origine de ce projet, que ton travail consistait à le faire accepter par la population. Je te remercie pour eux, pour avoir reconsidéré leurs indemnités.
— Je n'ai fait que suivre tes conseils. Tu m'as communiqué les prix des terrains avant que le projet soit annoncé. J'ai bataillé avec mes patrons pour qu'ils acceptent, et encore une fois, grâce à toi, qui m'as fait découvrir la beauté de ce paysage, de cette région, j'ai trouvé les arguments pour convaincre cette fois-ci les promoteurs à lâcher un peu plus d'argent. Tu as ainsi facilité la réalisation de ce barrage, tout comme l'indemnisation de ceux qui seront impactés. Il ne me reste plus qu'un dossier à terminer : le tient. Pour cela, j'ai obtenu une grosse rallonge. Je vais te laisser réfléchir à la proposition que je t'ai faite, et je reviendrai quand tu auras pris ta décision.
L'intéressée ne répondit pas et resta immobile. Alexis relâcha son étreinte non sans l'embrasser encore dans le cou et sur l'épaule. Puis il fit demi-tour et se dirigea vers la sortie.
— Alexis ! Attends !
Alexis se retourna, elle avança vers lui en s'essuyant les mains dans son tablier. Elle lui saisit les joues et l'attira à elle pour un baiser bien moins timide que le premier. Il répondit favorablement l'enlaçant fortement cette fois. Ce moment magique, pour l'un comme pour l'autre, se prolongea comme si, trop longtemps privés de ce contact désiré de part et d'autre, ils cherchaient à rattraper tout ce temps perdu en affrontements indirects, tout cette période durant laquelle ils s'étaient croisés, puis s'évitaient afin de ne pas aviver cette attirance mutuelle qui couvait, qu'ils ressentaient l'un pour l'autre tout en étant opposés sur le sujet du barrage. Ils avaient tous deux découvert le charme de cet endroit, comme celui de leur adversaire, chacun leur tour, différemment. Tous ces sentiments refoulés, déferlaient sur eux tel un raz de marée à présent que les barrières érigées par leurs fonctions respectives avaient cédées.
— Merci Fanny, articula difficilement Alexis. Ce soir, je suis libéré d'un poids énorme, je sais que je vais pouvoir t'aider.
— Depuis le lycée, je rêvais de t'embrasser...
— Quoi ?
— Le lycée Blériot, ça ne te dit rien ?
— Si, bien sûr, mais je ne vois pas le rap... Oh ! Bonté divine ! Michalon ! Tu es Fanny Michalon !
— Oui... C'est moi.
— Ça par exemple ! Mais quelle transformation !
— Qui aurait pu l'imaginer hein ?
— Pas moi. Mais quel andouille je suis de ne pas t'avoir reconnu. Je mérite un autre bain froid rien que pour ça. Mais comme je suis content de te revoir.
— Me revoir ? Tu ne m'as jamais regardée.
— Oui c'est vrai qu'à l'époque, je ne t'ai jamais abordée, mais bon sang, ce que j'en crevais d'envie...
— Pourquoi ne l'as-tu pas fait alors ?
— La bande, les copains... J'ai eu le malheur, un jour, de dire que j'appréciais tes longs cheveux. J'ai bien failli être éjecté du groupe.
— Un ramassis de crétins oui...
— Nous étions jeunes ... et très cons. Je m'en suis rendu compte plus tard.
— Je ne te contredirai pas.
— Des lapins de trois semaines... Mais je ne rêvais que de toi, de pouvoir passer mes doigts dans ta chevelure ondulée... Rien que d'y repenser j'en ai encore des frissons. A cause de nous, de nos blagues idiotes sur les rousses, tout le monde t'évitait. Nous t'avons probablement fait beaucoup de tort. J'espère que tu me pardonneras un jour.
— Toi et tes potes, vous m'avez isolée, oui, cependant, j'ai noté que tu n'as jamais émis une quelconque moquerie envers moi en ma présence.
— Je suivais bêtement ces idiots. Tu vois, je ne suis pas plus malin que tes moutons.
— Laissons le passé derrière nous. Tu veux bien rester ici ? Tu me reparleras de ton idée demain matin si tu n'as rien de prévu.
— Oh oui ! Je vais passer la nuit sur ton dossier, et demain, à ton réveil, il sera en béton !
Reconversion
Dans le courant du mois suivant, Fanny reçut un courrier d'un notaire de Montpaillard. Il lui donnait rendez-vous dans son étude, le mercredi quatorze octobre 1970, pour la signature de l'acte de vente. Alexis avait tenu sa promesse de ce soir d'août. Il avait effectivement passé la nuit sur son dossier et s'était endormi sur celui de la chaise de cuisine. Le lendemain, perclus de courbatures, il lui avait expliqué tout ce qu'il mijotait en secret depuis plusieurs mois. Seul le mode de financement avait gêné Fanny, mais il avait insisté, menacé de tout annuler si elle refusait sa proposition qui ne serait connue que d'eux. Après quelques jours de réflexion, elle avait cédé et validé son projet de reconversion.
En sortant de l'étude, Alexis l'invita à prendre place dans son Range Rover pour aller visiter le domaine dont elle était à présent la propriétaire. Après une bonne heure de route, il se gara au pied même de la tour de Soranne.
— Sois la bienvenue chez toi !
— Tu devrais dire, chez nous, tu es aussi propriétaire.
— Seulement pour trente pourcent des parts, que tu devras me racheter comme convenu.
— Tu sais ce que je pense de cet accord.
— Oui, mais aucune inquiétude, tout est prévu. Même mon décès si je venais à tomber une nouvelle fois dans le Brha ou dans les tiens et que cette fois, personne ne vienne me secourir.
Alexis rit de bon cœur de sa blague autant que d'avoir Fanny contre lui. Ils visitèrent une bonne partie de la tour de garde et des alentours, discutèrent des travaux d'aménagement qu'il voulait démarrer au plus tôt, avant l'annonce officielle de la construction du barrage, qui devait avoir lieu trois semaines plus tard. Une fois de plus, Alexis fit jouer ses relations pour démarrer les travaux qu'il avait prévu de longue date, dès que Fanny lui avait montré cette tour. Sa position, sur une petite éminence rocheuse était déjà un avantage au temps de son utilisation à des fins militaires. Cet emplacement lui valait à présent un nouvel intérêt : celui d'être plus haut que le niveau du futur lac qui allait naître de la construction du barrage et de se retrouver sur une île. Cet atout, avait déclenché chez Alexis l'idée du reclassement pour Fanny. Cette tour reconvertie, non pas en gîtes, mais en hôtel allait assurer son avenir. Il avait rapidement acheté les quelques terrains alentour à l'aide d'un prête-nom. Sa vie valait bien plus qu'une voiture, et pour Fanny, il voulait faire plus que pour tous les autres. Il lui avait donc versé les indemnités, calculées très largement, en avance, lui avait remis une somme importante en liquide, et il lui avait prêté le reste pour compléter devant le notaire. Officiellement, elle devrait le rembourser plus tard lorsque son établissement serait rentable, mais en réalité, il validerait le remboursement quelque soit les circonstances, sans recevoir un sou d'elle. Cet arrangement, avait été le plus difficile à lui faire accepter.
A Soranne, les différentes entreprises investirent les lieux très rapidement, et quelques mois plus tard les premiers coups de pelle du barrage débutèrent. Au printemps, il ne restait que les aménagements extérieurs de la tour à réaliser. Fanny s'était chargée d'aménager les jardins et Alexis suivait les travaux à l'intérieur. L'un comme l'autre, ils appréciaient se retrouver, passer du temps ensemble, dans l'agitation du chantier en cours, mais bien plus encore dans le calme de la ferme de Fanny. Ils se rendirent même plusieurs fois ensemble dans les marchés, ravivant les rumeurs de liaison sulfureuse entre eux qui circulaient depuis l'affaire du bain glacé d'Alexis.
Inauguration
Tous les officiels invités étaient présents, la cérémonie d'inauguration allait pouvoir débuter. Alexis réclama le silence et Fanny prit la parole.
— Merci à tous d'être venus. Il y a sept ans, nous apprenions que notre vallée et certaines de nos habitations allaient se retrouver sous les eaux. Cette mauvaise nouvelle pour tous ceux qui, comme moi, allaient voir leurs vies bouleversées, nous a permis de nous mobiliser et d'agir. Nous nous sommes battus pour empêcher la construction de ce barrage mais comme vous le savez, sa construction est en cours. Je ne sais pas si c'est un bien ou un mal pour notre vallée, mais je devais faire un choix. Je ne pouvais pas rester dans ma ferme à attendre que l'eau la submerge. Avec l'aide d'Alexis Vergeas, qui m'a soufflé l'idée, j'ai donc décidé de déménager ici et de convertir cette ancienne tour de garnison en lieu de repos, de vacances, de loisirs, pour rester entre ces montagnes que j'apprécie. Après presque six mois de travaux, je serai prête à recevoir mes premiers clients la semaine prochaine. Cependant, les rumeurs persistantes, et parfois insultantes, d'une relation entre monsieur Verjeas et moi m'ont convaincue de partir. Je reste propriétaire de ce nouveau domaine, mais je serai remplacée ici rapidement et je partirai vivre ailleurs dès que le lac sera au plus haut. J'espère que vous accueillerez les personnes qui viendront pour vivre ici, comme vous l'avez fait pour moi il y a vingt ans de cela et pas comme c'est le cas actuellement. Mes remplaçants s'occuperont de faire fonctionner cet établissement que j'avais imaginé pour faire venir les touristes chez nous.
Un léger murmure parcourut l'assistance composée d'élus, d'une partie des habitants qui avaient été invités par voie de presse, des anciens voisins de Fanny, de ses amis du comité d'opposition au barrage, et aussi d'une délégation de ces représentants. Elle céda ensuite la parole à plusieurs personnalités qui s'exprimèrent sobrement avant d'inviter l'assemblée à prendre un verre et de déguster les mets disposés sur la table. Les invités se dispersèrent dans les jardins partiellement aménagés après la visite des deux premières chambres ouvertes pour l'occasion.
Lorsque tous les convives furent repartis, Alexis et Fanny s'enlacèrent tendrement.
— Tu n'as pas changé d'avis ma belle ?
— Non. Je reste ici jusqu'à ce que mon ancien domaine ne soit plus accessible, quoi que nous fassions, cela ne fera qu'entretenir les ragots. Je formerai le futur gérant et je partirai.
— Si tu le souhaites, je resterai avec toi jusqu'au dernier moment.
— Je ne sais pas si je pourrai voir le domaine noyé, ce sera trop difficile à supporter, je partirai juste avant. D'ici là, tu pourras venir quand tu voudras.
— Cela me convient, surtout que j'ai toujours envie de te voir... très souvent.
— Tu n'es pas venu suffisamment pendant les travaux ?
— Nous avons passé quelques nuits ensemble, mais j'aurais préféré plus.
— Beaucoup plus ?
— Sans hésitation aucune. Il te suffit d'un mot, un seul, et je plaque tout pour toi Fanny, tu le sais, je te l'ai dit et répété.
Maître chanteur
L'hiver 1974 approchait à grands pas, la pluie tombait, drue, froide, une vraie pluie de novembre. Elle annonçait la neige qui la remplacerait d'un jour à l'autre. Comme tous les jours, Fanny s'occupait de ses bêtes, tôt le matin, puis se rendait dans son second lieu de vie qui portait le nom provisoire de « A la tour Sorrane », pour gérer son hôtel, tenir la réception, même si en cette saison, il y avait peu de clients. Son premier remplaçant, arrivé au printemps 1972 avait jeté l'éponge moins d'un mois plus tard et était repartit. Les trois suivants l'avaient imité presque aussi vite. Alexis avait rejoint ses occupations professionnelles, il revenait parfois pour le week-end, ou plus, dès qu'il en avait la possibilité. Le barrage était terminé et opérationnel depuis octobre 1973. La mise en eau progressive, destinée à contrôler les réactions de la voûte face à la pression de l'eau s'était bien passée. Le lac avait déjà recouvert plusieurs habitations, et au printemps suivant, l'hôtel de Fanny pourrait alors changer d'appellation et prendre son appellation définitive : l'île Sorrane.
Ce soir-là, lorsque Fanny rentra, un Range Rover qu'elle connaissait bien était garé chez elle. Alexis l'attendait, il avait préparé le repas. Elle se précipita dans ses bras.
— Tu m'as manquée tu sais. Ce n'est pas bien de ne pas donner de nouvelles ! Presque deux mois ! Tu n'as pas de cœur !
— Toi aussi, tu m'as manqué. J'avais un problème à régler.
— Encore une vallée à inonder ?
— Non. Un de mes collègues qui est en difficulté sur un autre projet, à sollicité mon aide que j'ai refusée car je n'apprécie pas ses méthodes. Il m'a menacé de révéler mes nombreux passages chez toi à la direction.
— Il peut te faire des ennuis ?
— Quelques-uns, mais je saurai répondre, il ne fera que perdre son temps et le mien. Mais il se pourrait à nouveau que les habitants d'ici se retournent contre toi. C'est un vicieux qui ne recule devant rien pour arriver à ses fins...
Un grondement les interrompit. Zeus avait détecté quelque chose et Apollon était également aux aguets. Fanny posa un doigt sur les lèvres de son visiteur. Elle se dirigea en silence vers la porte, suivie par ses deux gardiens. Elle les laissa sortir et quelques secondes plus tard un concert d'aboiements confirmèrent la présence d'un intrus.
— Zeus, Apollon ! Rapporte ! cria-t-elle. Qui que vous soyez, montrez-vous avant qu'il ne soit trop tard !
— Au secours ! hurla une voix dans la nuit.
Il s'en suivit une brève course poursuite qui se termina dans un vacarme assourdissant lorsque l'indésirable heurta une pile d'objets hétéroclites que Fanny, qui commençait à vider ses bâtiments, avait entreposé en attendant de les jeter. Alexis sortit sous la pluie battante avec juste une lampe torche à la main.
— Robert Brauchey ! s'exclama-t-il lorsqu'il identifia son collègue dans une fâcheuse posture sous un amas de planches, de tôles, de rouleaux de fil de fer et de grillages.
— Alexis, aide-moi !
— Que fais-tu ici ? Et comment m'as-tu suivi ?
— Je me suis caché dans le coffre de ta voiture.
— Pourquoi ?
— Je voulais voir ta petite protégée. Me rendre compte à quel point elle était canon.
— Tu n'as pas à la connaître !
— Oh que si ! Elle à réussi à te retourner. Pour faire ce que tu as fait pour elle et les habitants de cette région, elle doit valoir le détour.
— Tu n'as pas un dossier à traiter ? Tu ferais mieux de t'en occuper.
— On s'occupe d'abord de ta copine, ensuite tu viens m'aider à traiter avec ces blaireaux et je te fiche la paix.
— J'espère que tu es bon marcheur, car tu vas repartir immédiatement et à pieds !
— Comme tu veux, mais à mon retour, je balance tes magouilles ici à la presse et surtout à la direction.
— Vas-y, il n'y a rien d'illégal ici, et la direction était très heureuse que je sois en avance sur les délais. Je peux me défendre, alors fais ce que tu veux.
Fanny s'avança.
— Alors, c'est vous qui voulez vous occuper de moi ? Sortez de là ! Zeus ! Apollon ! Au pied !
— Il doit y avoir un malentendu madame, je vais vous expliquer.
— Inutile, j'ai très bien entendu, il n'y a rien de plus à préciser. Vous avez exactement une minute pour quitter les lieux, passé ce délai, vous vous débrouillerez avec mes amis qui vous ont repéré et qui ont une énorme envie de se dégourdir les pattes. Et cette fois-ci, je ne les retiendrai pas.
Les propos de Fanny, et surtout le ton qu'elle utilisa, douchèrent les espoirs du malheureux, déjà bien refroidi par les éléments. Il se releva, trempé, recouvert de boue, son blouson déchiré par le barbelé qui s'était abattu sur lui. Il prit ses jambes à son cou mais stoppa sa course après quelques mètres.
— On se retrouvera ! Vous ne perdez rien pour attendre, je vais tout balancer, j'inventerai s'il le faut, mais vous deux, je vous détruirai !
— Votre temps est écoulé, annonça Fanny. Zeus, Apollon !
Le pauvre n'attendit pas la suite, il détala plus vite qu'un lapin. Sans attendre la permission, Zeus se lança à sa poursuite et de la voix, l'encouragea à quitter les lieux. Le fugitif bondit par-dessus le portail et disparut dans la nuit. Son poursuivant, ravi de pouvoir jouer un peu l'imita. Une poignée de secondes plus tard, Robert poussa un cri et les aboiements joyeux cessèrent, aussitôt remplacés par une sorte de plainte interrogative. Fanny qui connaissait très bien ses chiens, reconnut instantanément la différence : il réclamait de l'aide.
— Oh non ! s'exclama-t-elle, j'espère que cet idiot n'est pas tombé dans le Brha !
Avec Alexis, ils se précipitèrent aussi vite que possible auprès de Zeus, qui longeait le ruisseau gonflé par les pluies abondantes de ces derniers jours en poussant des jappements d'encouragement. Plusieurs fois, ils aperçurent le collègue d'Alexis qui tentait de s'accrocher aux rochers. Malgré leurs encouragements et l'éclairage de la lampe torche, le courant fort et l'eau glacée le repoussait systématiquement. Ils le perdirent de vue un peu plus loin, lorsque le gave bifurquait et ne longeait plus le chemin. Sans Zeus et son aptitude à repérer Robert dans l'obscurité, ils l'auraient dépassé sans le voir. Le pauvre était pris dans une marmite créée par le courant qui à cet endroit formait une sorte de tourbillon qui l'empêchait de s'en extraire. Alexis descendit au plus près du piège mortel et lui tendit la main. A plusieurs reprises, il le frôla sans parvenir à l'attraper. Dans une tentative désespérée, Robert agrippa la cheville d'Alexis dont la stabilité n'était pas assurée. Déséquilibré, il chuta et perdit la torche en se rattrapant à une racine. En partie immergé, à tâtons, il essaya encore de sauver Robert le temps que Fanny aille chercher une autre lampe et une corde. Lorsqu'elle revint, Alexis avait sorti Robert de l'eau et il tentait de le ranimer... Cependant, malgré leurs efforts conjugués, ils ne purent le ramener à la vie.
— Je suis désolé, murmura Alexis grelotant de froid.
— Nous ne pouvons plus rien faire pour lui. Viens te réchauffer, tu es épuisé et frigorifié.
— Quel ironie, quand même.
— Que veux-tu dire ?
— On le surnommait le requin à cause de ses méthodes, et ce soir, il s'est noyé...
Tandis qu'ils se réchauffaient devant le feu, lovés l'un contre l'autre, ils discutèrent de la conduite à tenir. Fanny voulait descendre au bourg prévenir les gendarmes, mais Alexis craignait que l'enquête ne conduise qu'à créer d'autres problèmes pour elle lorsqu'ils feraient le rapprochement entre eux et Robert.
— Fanny, lors de l'inauguration de ta tour, je t'ai dit qu'il te suffirait d'un mot, et que je plaquerais tout pour toi. Tu ne m'as jamais répondu. Aujourd'hui, j'ai besoin de cette réponse pour déterminer de quelle manière je vais régler ce problème.
— Il n'y a rien d'autre à faire que de prévenir les autorités.
— Je ne suis pas de ton avis.
— Robert est mort Alexis, et c'est un accident.
— Les gendarmes se demanderont plein de choses : comment il est arrivé, ce qu'il te voulait. Pourquoi s'était-il caché dans le coffre de ma voiture ? Pourquoi ses vêtements sont déchirés ? Et surtout comment s'est-il noyé de nuit ? Il n'y a pas de témoins, et si tu leur dis la vérité, nous serons considérés comme responsables car nous avons lâché Zeus après lui. Ensuite, ils chercheront ce qui nous lie, ils découvriront comment je t'ai aidée financièrement. Il est évident qu'ils se poseront des tas de questions, et si nous ne sommes pas séparés par la justice, c'est la vindicte populaire qui le fera.
— Que proposes-tu alors ?
— On ne dit rien du tout, car il n'est pas ici, il n'est jamais venu. Je prends sa place, je disparais dans le lac, puis dans quelques mois, je serai déclaré mort lorsque l'on retrouvera son cadavre.
— NON !
— Voilà la réponse que j'attendais...
Alexis serra Fanny contre lui, l'embrassa longuement et lui exposa son idée.
Ultime sacrifice
L'adjudant rangea son bloc et son stylo avant de se lever pour prendre congé.
— Je vous remercie de votre collaboration mademoiselle Ganay. Tout cela me semble évident. Nous ne vous importunerons plus avec cette histoire que le parquet classera certainement.
— Monsieur Verjeas à fait beaucoup pour les habitants de cette vallée. Ce qui est arrivé est déplorable, et je me sens en partie responsable.
— Mais non voyons, ne vous mettez pas cette idée en tête. C'est lui seul qui à pris cette décision, et la façon même qu'il a choisi, est en lien direct avec son travail. La lettre d'explications qu'il a laissé dans sa chambre d'hôtel est très claire et son écriture à été reconnue comme la sienne par les experts en graphologie.
— Il n'empêche que c'est moi qui lui ai fait aimer cette région.
— Et vous avez aussi permis que les dédommagements soient équitables. Sans vous...
— Il serait toujours vivant...
— Je repasserai vous voir demain pour vous faire signer votre déposition. Cela vous évitera de devoir descendre jusqu'à la brigade.
— Vous êtes gentil, j'ai tant à faire en ce moment entre ma ferme et l'hôtel.
— Avec sa lettre, il y avait aussi un testament. Il vous léguait son véhicule, mais tant que nous n'avons pas retrouvé son corps, le notaire ne peut pas établir de succession.
— Je sais, votre collègue me l'avait déjà expliqué la semaine dernière.
— Les gens du barrage avaient déjà prévu de vider complètement le lac dans deux ans pour faire des vérifications, nous pourrons bien attendre, sauf si le procureur ordonne la vidange plus tôt, mais je n'y crois pas, tous les éléments accréditent le suicide : sa voiture, la barque qui dérivait, ses propos que le patron et les clients du bar de l'hôtel dans lequel il avait ses habitudes, quand il ne venait pas chez vous, que tous pensaient incohérents et attribués un peu vite à son état d'ébriété.
— Merci adjudant, je vous attendrai ici demain, mais pas trop tôt, je serai à l'hôtel jusqu'à dix heures environ, avec le détour que je dois faire depuis que la route de Poudrois est inondée, je ne serai pas ici avant onze heures.
— C'est noté. A demain.
L'hiver passa, et au printemps, la fonte des neiges rapide gonfla les cours d'eau qui alimentaient le barrage. Fanny avait évacué sa ferme, l'eau avait déjà recouvert une partie de ses terres et elle ne quittait plus guère son hôtel. Un matin, au barrage, ce fut l'effervescence. Des chasseurs avaient repéré un corps flottant sur le lac. Les spéculations allaient bon train sur l'identité du cadavre. Ses papiers d'identité indiquèrent ce que toute la vallée supposait déjà : Alexis Verjeas était remonté, car même le lac ne voulait pas de lui. Fanny fut convoquée à la gendarmerie pour identifier quelques objets prélevés sur le mort car l'état de décomposition ne permettait plus une identification visuelle : sa chevalière et une gourmette qu'elle reconnut formellement. Le médecin légiste confirma rapidement son identité ainsi que le décès par noyade et le mois suivant l'affaire Verjeas fut définitivement classée. Deux mois plus tard, Franck remplaça Fanny à son hôtel. Souffrante, Alexandra sa femme, ne se montra que très peu durant plus d'un an.
Renaissance
Les rideaux du grand lit à baldaquin s'entrouvrirent. Une haute silhouette en émergea et referma soigneusement le tout. Alexis voulait que Fanny se repose encore. Il rangea leurs vêtements qui traînaient encore au sol, le complet gris, et la chemise blanche de Franck, la robe longue d'Alexandra, ses dentelles, ses chaussures fermées à talons plats ainsi que leurs sous vêtements, le plastron que Franck portait pour masquer sa poitrine, le soutien-gorge rembourré permettant à Alexandra d'en avoir une crédible. Enfin, le chapeau qui recouvrait ses écrits de la veille rejoignit le Fédora au mur. Il se débarrassa des restes du maquillage qu'il avait tout juste pris le temps de retirer la veille et qui lui tirait la peau. Fanny arriva alors qu'il avait presque terminé.
— Tu es très beau mon chéri. J'aime ton idée, j'aime te voir en femme lorsque nous sommes en public. Tu as vite appris à te maquiller
— Heureusement que tes copines du cinéma t'avaient expliqué quelques trucs lorsque tu les as hébergées.
— J'ai vraiment l'impression d'être avec une autre personne quand je te vois en Alexandra.
— Mais si j'avais su ce que cela impliquerai, je crois que j'y aurais renoncé.
— Tu aurais renoncé à ... moi ?
— Non, bien sûr... A me travestir, me maquiller, me cacher. Vivement l'automne que l'hôtel soit fermé et soit pour nous seuls que nous ne soyons plus obligé de nous déguiser, moi en Alexandra, et toi en Frank.
— Mais si nous avions suivit mon idée de prévenir les autorités ou faire disparaître le corps de Robert, nous aurions été découverts tôt ou tard, tandis que là...
— Alexis Verjeas n'est plus, et grâce à son sacrifice, Alexandra peux aimer Fanny sans restriction, rester près d'elle pour toujours.
— Près de lui, et tu dois m'appeler Franck maintenant...
— Oui mon Franck. Tu as si bien réussi avec cet hôtel, tu en es la propriétaire, le gérant si apprécié des clients comme des employés. Tu es mon héroïne. Je t'aime.
— Mais tout ça c'est grâce à toi. Allez ! Au boulot, tu dois recopier tes notes d'hier. Ah j'oubliais : ton éditeur à envoyé un courrier, ta nouvelle machine à écrire sera livrée la semaine prochaine.
— Enfin !
Alexis s'installa devant son bureau, et travailla à son quatrième roman. Celui-ci raconterait l'histoire d'amour d'un homme pour une femme qu'il devrait convaincre de quitter sa maison avant qu'elle soit noyée par la construction d'un barrage et de reconstruire sa vie ailleurs. Leurs plans seraient bouleversés par le décès accidentel d'un gêneur qui menaçait de révéler tout ce qu'il avait fait pour assurer l'avenir de cette femme atypique, mais ô combien attirante. Pour elle, son héros sacrifierait sa vie, elle en ferait de même. Ils vivraient ensemble, aux yeux de tous, sous une autre identité. Une histoire, qui serait, comme les précédentes, complètement inventée...
Commentaires ()
Que dire à de tels louanges ? Les mots me manquent..
J'espère que ces larmes ne sont pas trop importantes, mais d'un autre côté, c'est la preuve que j'ai réussi à embarquer un lecteur de plus dans cette histoire, de réussir l'immersion complète. Et pour un texte dont le sujet est une submersion par les eaux, je suis comblé.
Merci beaucoup pour avoir pris le temps de me laisser ce retour, @Davidoo69 et aussi pour encourager les autres lecteurs à suivre ton exemple.
Mais non, ne sois pas désolé 😅. C'était juste pour faire un post un peu "pétasse qui ce plaint toujours" 😋.
Bien sûr que j'ai adoré ton histoire ! Et encore heureux que je sais apprécier une histoire sans sexe (j'en écris bien assez comme ça 😉).
Bon sinon... Toi, tu sais prendre ton temps... Mon Dieu... Si ça avait été moi, ça fait bien longtemps que je les aurais faits se sauter dessus 😋 !
Ah bah tiens, en parlant de se sauter dessus... Il est où le sexe 😳 ? Non parce que là... C'est quoi cette arnaque 🤨 ? Tu les as planquées où, les scènes de cul bien torrides ? Ne me dis pas que tu as posté la version tout public par erreur, quand même ?! Un bisou, et hop, c'est fini. On est sur XStory, merde 😑 !
Bon, comme tu l'as compris (ou pas), j'ai beaucoup aimé ton histoire (eh oui) 😌. Alors oui, il n'y a pas la dose de sexe que j'attendais, mais tu as su livrer une histoire bien construite, touchante et cohérente, et ça ce n'est pas rien 😌 !
Alors, je te dis bravo ! Franchement, tu as fait un super boulot.
(bon... un peu plus de sexe n'aurait pas été de refus, hein 😋. Rhooo... Je rigole 😉)
Pour ce qui est du "pavé", je l'ai écrit en 3 semaines après avoir eu le sujet : Un amour naissant. Le reste du temps restant à été consacré aux relectures et corrections, puis élagage, car j'avais de beaucoup dépassé la limite de mots définie entre participants à ce concours.
Le sexe n'a même pas été coupé au montage, j'ai tout mis dans mon autre histoire, et je n'avais plus rien en stock à ce moment là...
Je suis très content que tu aies apprécié cette histoire, et en même temps déçu que tu n'aies pas obtenu l'intégralité de ce que tu attendais. Peut-être que tu auras envie de lire un ou deux chapitres de mes autres histoires, une dans laquelle il y a du sexe torride et débridé ?
Et merci encore pour ce commentaire et tes appréciations qui me font particulièrement plaisir.
Au plaisir de lire un prochain commentaire de ta part.
Mandrakke
je suis en train de lire " Une chute de vélo" et suis accro.
J'ai lu "Trois inquiétants mousquetaires" et j'attends avec impatience la suite.
Au plaisir de te lire
Pour les trois mousquetaires, je travaille les suites que je conserve pour l'instant afin de les fournir a un rythme plus rapide une fois que j'aurai une bonne avance. Cette histoire sera bien plus complexe et donc, compliquée a écrire que les autres.
Je vous demanderai donc de patienter pour lire les suites.
En attendant, j'espère que les chapitres déjà parus de la chute de vélo seront à votre goût.
N'hésitez pas à me laisser un commentaire sur chacun d'eux.
Mandrakke
Merci Merci
Ca faisait un moment que je n'avais pas eu de retour sur ce texte. Merci a vous de l'avoir lu, de l'avoir apprécié et surtout d'avoir pris le temps de me laisser ce message très agréable.
Si les histoires longues vous attirent je ne peux que vous inviter a suivre mon histoire principale : Une chute de vélo.
Bonnes lectures à vous.
Je veux bien admettre que c'est assez long, et que cela puisse rebuter.
J'ai du choisir entre un texte plus court et poser les choses, prendre mon temps pour raconter ce que j'avais en tête. Je m'en excuse auprès des lecteurs qui ont abandonné la lecture.
Vous avez persévéré, je vous en félicite et vous remercie de prendre le temps de me donner votre avis.
Je vais relire la fin pour essayer de voir ces coquilles qui m'ont échapé et les corriger sur ma version.
Pour ce qui est de la conclusion, je reconnais qu'elle n'est pas du même niveau que le reste, lorsque je l'ai écrite, j'avais déjà très largement dépassé le nombre de mots que nous avions envisagé, même s'il n'y avait pas de limite officielle. J'ai donc écrit directement plus condensé pour ne pas avoir a trancher dans le vif plus tard comme j'ai du le faire pour certaines parties.
J'ai longuement hésité entre "Divers" et "Erotique" mais je ne cherchais pas à aguicher le lecteur, pas pour ce type de texte...
Et finalement, j'ai tout lu d'une traite.
Quelques coquilles de frappe vers la fin et une conclusion un peu tirée par les cheveux, mais sinon c'est du beau boulot.
Bravo pour cette histoire portée par une belle écriture et merci à DAF qui m'a encouragé à découvrir ce récit qu'il a classé en tête du concours.
Petit bémol: la rubrique "Erotique" choisie pour la publication est sans doute vendeuse mais à mon avis pas vraiment idoine.
J'aurais surement pu faire mieux, mais le temps nous était compté. J'ai écrit cette histoire en cinq semaines suivi de trois autres utilisées pour les relectures et les corrections, ajustements et retrait de parties car j'étais bien au-dela de la taille évoquée entre participants du concours.
J'espère que les chaoitres de mon autre histoire vous plairont même si, pour les premiers, je les trouve bien moins réussis que cette histoire, mais il fallait bien débuter un jour...
Merci beaucoup pour ce retour, j'espére vos retours sur mes autres textes.
Au début de l'histoire, je me demandais qui était cette écrivaine et je me suis dit par la suite que l'histoire racontée était peut-être celle des personnages du roman de celle-ci pour finalement comprendre à la fin que c'était l'histoire de cette écrivaine Alexandra/Alexis. Cette histoire me semblait au début une histoire non atypique du site mais qui allait forcément déboucher sur une situation abracadabrante autour du sexe. Je n'ai jamais autant aimé m'être trompé. J'ai tellement aimé cette histoire que je l'ai ajouté à mes favoris car elle est bien construite au niveau de sa trame, ce que j'apprécie grandement. C'est exactement ce que je recherchais pour ce concours, un type d'histoire qui sort de l'ordinaire, qui présente un début, des péripéties et une conclusion très bien développée sans rien précipiter.
Franchement, chapeau Mandrakke. Vous méritez amplement votre place de participant. Vous prouvez qu'une histoire n'a nullement besoin de scènes de sexe décrites en détail pour être plaisante, sensuelle et romantique. C'est un chef-d'œuvre qui me rappelle un peu le style d'écriture de Margaret Mitchell, une auteure que j'aime beaucoup. Je ne puis faire autrement que vous offrir mes félicitations. Il en faudrait plus des histoires dans ce style sur le site, bien construites, bien amenées, qui offrent un petit quelque chose, une petite touche d'étincelle.
Merci pour ce retour qui me laisse sans voix et avec un clavier sans touches.
Que pourrais-je répondre à cela ?
J'avoue que, dès l'écriture des premières lignes, j'ai organisé cette histoire de façon à perturber mes lecteurs. Ceux qui avaient l'habitude de me lire, mais aussi les nouveaux qui viendraient, peut être. Je voulais écrire quelque chose de réaliste, qui fasse « vrai », qui intrigue et qui au départ, ne laisse pas paraitre ce qu’elle est en réalité.
J'avoue également sans aucune honte, et je dirais même avec un peu de fierté, qu’au moment même où j’ai écrit les premiers mots, il était prévu que le sexe serai quasiment absent de cette histoire. Un amour naissant, était-il écrit dans l’énoncé. Alors je m’y suis plié, la naissance sans la réalisation, et avec grand bonheur je me dois de le reconnaitre.
Lors de la publication, j’étais tout de même un tantinet impatient de savoir comment cette histoire serait reçue avec si peu de ce que ce site promet à ses visiteurs. Et quelque soit ma place au classement de ce concours, je suis ravi d’y avoir participé et encore plus de lire votre retour, de lire tous ces retours si positifs sur ce texte qui m’a demandé plusieurs heures de recherches et de documentation en parallèle de sa rédaction.
Je vous l’ai déjà dit dans la discussion sur le sujet, et je me répète : je vous remercie d’avoir organisé ce concours, d’avoir donné ce sujet, sans cela, ce texte n’aurai jamais vu le jour…
Content que tu ais apprécié.