Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le plaisir des damnés — Chapitre 1 · Prélude
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteurs
Le plaisir des damnés
Chapitre 1 · Prélude
Loudun, 1627.
Je suis damné.
C'était les trois maudits mots que je me répétais sans cesse. Nuit et jour parfois, à m'en rendre malade. Une phrase qui empoisonnait mon quotidien, alimentait ma peur, et martelait mon crâne avec l'obstination d'un glas. Mais ce serait mentir, à moi-même et à tout ce que je tiens pour sacré, si j'affirmais que les flammes de l'Enfer étaient la seule cause de mes insomnies. Non, la peur du châtiment n'était pas ma seule tortionnaire. C'était aussi, je m'en rends compte désormais, le plaisir du vice qui enflammait mes sens et mes pensées.
C'était les trois maudits mots que je me répétais sans cesse. Nuit et jour parfois, à m'en rendre malade. Une phrase qui empoisonnait mon quotidien, alimentait ma peur, et martelait mon crâne avec l'obstination d'un glas. Mais ce serait mentir, à moi-même et à tout ce que je tiens pour sacré, si j'affirmais que les flammes de l'Enfer étaient la seule cause de mes insomnies. Non, la peur du châtiment n'était pas ma seule tortionnaire. C'était aussi, je m'en rends compte désormais, le plaisir du vice qui enflammait mes sens et mes pensées.
Comment en étais-je arrivé là ? Par là, je veux dire, dans cet état de dépravation, où le sommeil s'effaçait au profit de la sensation charnelle des draps rêches frottant sur ma peau lisse et brûlante. Dans cet émoi où je me retournais en tous sens dans ce lit étroit, émoustillé par les souvenirs lubriques qui avaient marqué mon esprit aussi fort que mon corps. Dans la pénombre de ma cellule, un courant d'air se faufilait sous la porte. Il suivait avec une délicatesse perverse les courbes androgynes de ma nudité, et caressait avec indiscrétion les auréoles écarlates qui marbraient les reliefs de mon corps dont ma tortionnaire avait clamé la propriété.
Elle. Rejeter la faute entièrement sur elle aurait été une imposture de ma part. Volontaire je l'étais, et le mal avait pris racine dans mon âme bien plus tôt que je ne voulais le reconnaître. Là, nu dans ce lit, mes cheveux noirs collés à mon front, ma peau pâle perlée de sueur, haletant, je me remémorais ma délicieuse disgrâce.
Je m'appelle Morgan.
Bien que ce récit prenne la forme d'une confession, il n'en est pas une. Je ne cherche pas le pardon. Non, que je m'estime innocent, mais mes lèvres avaient été scellées par le cachet de plaisir dont elle m'a frappé.
Bien que ce récit prenne la forme d'une confession, il n'en est pas une. Je ne cherche pas le pardon. Non, que je m'estime innocent, mais mes lèvres avaient été scellées par le cachet de plaisir dont elle m'a frappé.
Cela avait commencé durant mon adolescence. J'étais le fils cadet d'une fratrie de quatre frères, tous nés au sein d'une famille bourgeoise de Loudun. Nous avions bénéficié d'une enfance heureuse, et sans privations. Notre père possédant son propre cabinet notarial, nous n'avions jamais manqué de rien, quand notre mère veillait à nous faire bénéficier d'une éducation correcte et cultivée. En dépit de sa sévérité – il en fallait pour encadrer quatre garçons – elle dispensait son amour et son temps sans compter. À mes yeux, ma mère était un modèle d'autorité, bienveillante certes, mais aussi rude dans ses punitions que juste dans son jugement. Quant à mon père, il était l'une de ces idoles paternelles dont tout enfant rêve : drôle et fiable à la fois, il ne manquait jamais une occasion de nous offrir une épaule solide sur laquelle s'appuyer, rire ou pleurer.
Mes frères, eux, étaient différents de moi. Durant toute notre enfance, et à l'aube de l'âge adulte, ils avaient toujours été mon strict opposé : volontaires, costauds et ambitieux. Et disons-le franchement, virils. Oh bien entendu, j'aurais été ravi d'exceller aux disciplines qui seyaient d'ordinaire aux jeunes hommes : l'équitation, le sport, les techniques militaires, etc. Mais au lieu de m'habiller d'un corps d'homme solide et bien carré, la puberté avait remplacé les rondeurs de l'enfance par une silhouette élancée, délicate, faite de courbes et de lignes graciles. Ainsi faite, ma constitution ne se prêtait ni aux concours de force ni aux travaux manuels, et ce n'était pas faute d'avoir essayé. J'étais, et de loin, le moins fort, le moins endurant, le moins rapide.
De fait, le reste de mon anatomie était du même tonneau. Ma peau était laiteuse, de ce blanc pur qui rougit facilement au moindre choc, et relativement imberbe, mis à part quelques îlots de poils noirs sous mes bras et entre mes cuisses. Je n'étais pas maigre non plus. Des muscles peu dessinés couraient sous ma peau dont la douceur de pêche se disputait à une souplesse naturelle qui, dans le fond, était plutôt féminine. Enfin, ce mot était lâché ! Disons-le, j'aurais pu rajouter un E à mon prénom. Mes cheveux étaient lisses, d'un noir de jais, et cascadaient sur mes épaules menues jusqu'à chatouiller mon torse. Quand je me penchais au-dessus de l'eau, j'y trouvais des yeux d'un bleu de ciel d'été sous des cils noirs à la courbure fine et délicate.
Le tableau était équivoque, et je n'étais pas le seul à l'avoir constaté. Mes frères me raillaient souvent, mais toujours en douce, quand mes parents cachaient mal leur tristesse embarrassée. Moi, j'étais mortifié. J'avais la certitude d'être l'affreux canard de la portée, celui qui ne deviendrait jamais un homme à part entière, en dépit de tous ses efforts. Car, dès mes seize ans, je coupais mes cheveux courts, je choisissais des vêtements amples, et j'allais même jusqu'à séjourner à la ferme d'un oncle dans l'espoir de forger des muscles. En vain. La masculinité était un idéal auquel ma famille me destinait – la bonne société aussi – mais qui s'obstinait à m'éviter, sauf dans les regards concupiscents que m'adressaient parfois certains hommes lors des foires.
À dix-neuf ans, je m'étais fait une raison. Paul, l'aîné, était déjà marié et père de deux enfants. Bastien s'était lui aussi marié récemment. Pierre, lui, s'était fiancé. Tous avaient construit les fondations d'une vie maritale, quand, pour moi, la simple idée de bâtir un foyer, ou même de combler une femme, me remplissait d'effroi. Comment le pourrais-je avec un physique aussi efféminé ? Ne serais-je pas ridicule aux côtés d'une femme ? En réalité, je n'avais qu'une idée très relative des attentes féminines en matière de mariage, mais ce dont je pouvais être certain, c'est que mon physique androgyne n'était pas celui dont elles rêvaient. Un constat très douloureux, mais qui allait me conduire à prendre une décision radicale, bouleversant à jamais ma vie.
Un matin, j'annonçais à mes parents ma volonté de me consacrer à Dieu. Exit les vêtements amples destinés à dissimuler ma silhouette filiforme, bonjour la soutane solennelle du prêtre. Dire que mon père comme ma mère furent soulagés est un euphémisme. Ils ne savaient que faire de ce fils à l'allure déviante, voire même inconvenante, et redoutaient plus que tout que je commette – avouons-le – le crime de l'homosexualité. Je comprenais leurs craintes et, dans ma misère morale, je leur donnais raison. Mieux valait consacrer ma vie à Dieu, me répétais-je, plutôt que de sombrer dans des travers inavouables dans lesquels ce physique risquait de me faire tomber. J'étais prêt à me consacrer à une existence vertueuse, loin des défauts de la chair.
Ainsi, à dix-neuf ans, je devins jeune séminariste. Mes névroses et mes complexes ayant érodé ma confiance en moi, je désirais ardemment troquer la honte de ma personne contre une vie probe et une nouvelle piété.
J'étais bien loin de me douter que ma dévotion n'appartiendrait finalement pas à l'Église, mais à la tentation incarnée dans le corps d'une femme.
J'étais bien loin de me douter que ma dévotion n'appartiendrait finalement pas à l'Église, mais à la tentation incarnée dans le corps d'une femme.
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