Saint Pierre d’Oléron, juillet 2006
— Allez dans la paix du Christ ! claironna le prêtre, les bras en avant pour bénir l’assemblée.
— Nous rendons grâce à Dieu ! répondirent en chœur et en chantant les fidèles.
— Et que Dieu vous bénisse tous. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! termina-t-il en faisant le signe de croix.
— AMEN ! répondit l’assemblée.
Je sortais de l’église de Notre-Dame-des-Flots à La Cotinière, sapé comme un bon petit catho avec mon bermuda beige et mon polo rose saumon. Je suivais comme un toutou mes parents vers la sortie de l’église afin de saluer le prêtre et de repartir vers notre location pour le repas dominical. Là, sur le parvis de l’église, je pouvais entendre le fracas des vagues contre la digue, et le vent qui colportait l’odeur des embruns de l’Atlantique. C’était une légère pause dans mon esprit avant qu’il ne s’embrume à nouveau en voyant les grenouilles de bénitier sortir. Je dévisageais toutes ces vieilles bigotes intolérantes qui tentaient de se donner des airs sympathiques en me saluant. Je faisais partie de leur monde tout en ayant un pied à l’extérieur.
— Tiens-toi droit, Sébastien ! m’ordonna ma mère comme si j’étais encore un gosse.
J’avais tellement envie de l’envoyer se faire voir. Après tout, j’avais dix-huit ans depuis presque un an, mon bac S en poche mention « Bien » et futur étudiant en Math Sup / Math Spé. Quand allait-elle donc arrêter de me traiter comme un gamin ? J’étais dans une période de ma vie où je me sentais de plus en plus éloigné intellectuellement de mes parents. Ça avait commencé suite aux attentats du 11 septembre. Figé par la peur devant ma télé, mes parents hurlaient sur l’islam et les barbus.
— Tu vas voir chérie, on est les prochains ! On accepte tout dans ce pays !
— C’est comme ça depuis Mitterrand de toute façon ! Il a détruit la France avec sa politique de communiste en acceptant tous les immigrés !
Je ne relevais pas, je n’avais d’ailleurs pas la maturité politique pour le faire. Mais devant l’insistance maternelle, je roulais des yeux d’exaspération. Mes parents n’étaient pas foncièrement intolérants, mais notre vie recluse au cœur des forêts de Sologne n’aidait pas à l’ouverture d’esprit, et ils faisaient montre d’un racisme ordinaire des plus tenaces.
— T’as pas intérêt de nous ramener une Algérienne, Sébastien, lançait mon père régulièrement. Prends exemple sur Nico. Il a bon goût pour les filles ton frère.
Ainsi m’indiquait-il que le mélange culturel n’était pas le bienvenu chez nous en Sologne.
— Aucun risque, répondis-je sous son regard satisfait, alors qu’il était bien loin de se douter de la raison.
J’avais grandi toute ma vie en pays solognot, à Aubigny-sur-Nère plus exactement. Mes voyages m’avaient amené dans des endroits rocambolesques comme Argent-sur-Sauldre ou La Chapelle-d’Angillon. Quand on allait à la ville, on se rendait à Gien, une vraie aventure cynégétique avec de vrais risques de percuter un sanglier ou un chevreuil en conduisant.
J’adorais vivre dans la ville des Stuarts, pour ses petites ruelles dans lesquelles on se perdait avec les copains, et pour la beauté de ses maisons à colombages. Mais ce n’était pas le festival franco-écossais annuel qui allait assouvir ma soif de dépaysement. Alors évidemment, une fois par an, durant les grandes vacances d’été, nous nous rendions durant deux semaines sur l’île d’Oléron, toujours dans la même location, près du port crevettier de La Cotinière. Deux semaines à supporter mon frère cadet, Nicolas.
Monsieur Parfait était déjà en études dans une prépa Agro à Nancy. Et cela faisait des années qu’on savait qu’il avait de « bonnes mœurs » au vu du nombre de filles qu’il avait ramenées à la maison sous le regard fier du paternel. Aujourd’hui encore, en sortant de l’église avec ses cheveux bien coiffés, sa petite mèche et son regard de premier de la classe, il m’éclipsait totalement. Tant mieux, je n’avais pas envie que mes parents s’intéressent trop à moi. Je n’étais pas prêt pour qu’ils sachent, car je n’en étais pas sûr moi-même.
J’adorais mon frère, même si c’était une tête de con. Nous étions très complices, mais nous étions tellement différents. Sur la plage de Vert-Bois, nous jouions aux raquettes quand nous n’étions pas en train de nous baigner. On se faisait rôtir la peau sur notre serviette de plage, profitant de l’occasion pour mater tout ce qui passait sous nos regards.
— T’as vu celle-là comme elle est bonne, Séb ?
— Pas mal, oui, répondis-je, faussement intéressé.
Nicolas essayait de me pousser dans mes retranchements, de me sonder. Je devais être prudent et jouer à son jeu. Si mes parents me foutaient relativement la paix, je voyais bien le doute qui habitait mon frère quand il m’observait sur la plage. J’ai alors tenté une parade.
— Et le bikini de celle-ci, dis-je. T’as vu ce cul ?
— M’en parle pas, j’en bande.
Moi aussi je bandais, mais pas pour le cul de cette fille. Mes yeux étaient irrémédiablement attirés par chaque garçon qui passait. C’était un festival de torses glabres et masculins aux muscles finement dessinés. Des ventres plats aux abdos à croquer dont les poils pubiens reliaient des nombrils appétissants. Et ces pectoraux dont les gouttes d’eau de mer faisaient luire la peau sous le soleil. J’étais définitivement attiré par la douce virilité de mes congénères.
Tout cela avait commencé bien avant Oléron, bien avant Yann. Ça remontait à l’internat Sainte-Marie. Mes parents m’avaient inscrit dans cet internat privé, l’ensemble scolaire Sainte-Marie à Bourges, comme ce fut le cas pour Nicolas avant moi. Hors de question d’être en échec pour mes parents. Mon père m’avait poussé dans la voie scientifique que je détestais, sous prétexte que cela ouvrait toutes les portes pour les études. Mais étant un cancre en physique et en sciences de la vie et de la terre, il déchanta bien vite en recevant les bulletins trimestriels.
Il n’y avait guère qu’en mathématiques que j’excellais. Pour autant, j’avais une moyenne honorable pour quelqu’un qui n’en branlait pas une. Ce lycée était réputé pour être dur et garantir l’obtention du bac aux élèves. Mais la discipline avait beau être renforcée et les pions aux aguets, comme tous les ados nous faisions des conneries. Et depuis le début on faisait la course entre garçons pour savoir qui coucherait le premier avec une fille. Sortir avec l’une d’elles était déjà une sacrée option. Mais pour moi, le malaise se faisait de plus en plus grand, et mon attirance naturelle, de plus en plus compliquée à cacher aux amis. Je tenais bon, jusqu’à ce qu’en terminale, à seulement deux mois du bac, tout bascula pour un simple bouquin.
— Hé les mecs, regardez ce que je ramène, dit Louis en sortant un magazine.
— C’est un livre de cul ! s’exclama Jonathan. Comment t’as fait pour l’avoir ?
— C’est ma mère qui a accepté de me le prendre au bureau de tabac.
Alors tous les gars de la bande furent en extase devant la magnifique ouverture d’esprit de la mère de Louis. Moi je me marrais devant mon pote, ce jeune coq qui balançait mytho sur mytho et qui expliquait bien volontiers qu’il avait déjà couché avec une fille. Comme si sa mère allait accepter de lui acheter “un boulard” pour parfaire son éducation sexuelle, c’était risible.
Alors nous avions feuilleté le bouquin. Nous avions tous fêté nos dix-huit ans depuis déjà plusieurs mois. Quatre jeunes mecs complètement gouvernés par leurs hormones, bandant à mort au moins autant pour les photos explicites que pour être en train de braver l’interdiction de l’institution berruyère.
— Vous avez vu les mecs ? Cette fille se prend deux bites en même temps, dit Christophe, excité.
— Elle a l’air d’aimer ça, répondit Louis.
— Et ces nichons, souffla Jonathan.
Ils étaient en extase devant cette fille qui simulait son plaisir lors de multiples pénétrations. Mais moi je matais les mecs virils, particulièrement bien membrés, qui la baisaient. J’étais subjugué et admiratif de la taille de leurs sexes. Louis tourna la page sur les photos de jouissance où la fille s’était fait arroser la poitrine de foutre par les deux hommes. Un léger malaise s’installa entre les gars.
— Bon, on va arrêter là, dit Louis. Deux mecs, même s’il y a une nana, c’est trop bizarre. On n’est pas des pédés, non ?
Jonathan et Christophe se mirent à rire. J’essayai de faire de même, mais mon sourire fut amer. Louis me dévisagea sans rien dire. Le soir, dans le dortoir, je me caressai, repensant à ces virilités si proéminentes. Je ne l’avais pas vu, mais non loin de là, dans son lit, Louis m’avait surpris en train de me soulager.
Je m’entendais plutôt bien avec lui, c’était un bon pote. Pour tout dire, c’était avec lui que j’étais le plus proche. C’est comme ça qu’on se retrouva, rien que tous les deux, pour feuilleter à nouveau son magazine, dans l’intimité d’un recoin de l’internat peu fréquenté, entre deux murs.
— Ah comme elle se fait démonter celle-là, dit-il.
— C’est clair.
— T’as vu la taille de la queue du mec ?
— Jamais vu une bite aussi grosse. Tu crois que c’est une vraie ?
— Évidemment, comment veux-tu que ce soit truqué ? Je la baiserais bien, moi, elle verrait que j’en ai une tout aussi grosse.
— Vantard, dis-je en lui tapant sur l’épaule pour le charrier.
— Si, je t’assure, tu verrais cet engin mec. Ok, pas autant que ce type, mais quand même.
— Prouve-le, dis-je en rigolant.
Et à ma grande stupéfaction, il baissa son pantalon et l’élastique de son boxer pour libérer un sexe de belle taille. Je me mis à rougir. Il était très beau.
— Vas-y Séb, montre la tienne pour voir.
Sans réfléchir, mû par je ne sais quel élan, je baissai doucement mon jean pour lui montrer ma verge bien bandée. Ses yeux pétillèrent.
— Ah oui, t’es bien monté aussi. Fais voir si on les met à côté l’une de l’autre pour comparer.
Il s’approcha alors et mit son sexe au contact du mien. Je bandais à en avoir mal, jamais je n’avais été aussi dur. Louis avait bien capté durant nos séances avec le magazine, mon malaise dès que je voyais une fille écarter les cuisses, et mon silence éloquent devant les trios impliquant deux hommes.
— Tu crois que tu pourrais…
— Oui, répondit Louis en saisissant les deux sexes dans sa main.
Alors il se mit à nous masturber.
— Oh Louis… on ne devrait pas…
— Je sais, répondit-il haletant et gémissant. Mais c’est ce que tu aimes, non ?
Nous avons joui tous les deux dans sa main. Par la suite, Louis m’évita soigneusement jusqu’à la fin de l’année scolaire. Honteux, nous ne devions plus jamais reparler de cet épisode. J’avais perdu un pote pour une simple branlette. Mais il était pragmatique, si cette aventure venait à se savoir au sein de notre établissement catholique privé, alors la honte ne s’abattrait pas que sur nous, mais sur nos deux familles.
Lors de la messe hebdomadaire de l’école, je fis alors bonne figure, chantant et récitant mes psaumes, mais je ne pouvais m’empêcher de le regarder. Je le trouvais juste beau et attirant. J’allais communier et l’hostie entra dans ma bouche alors que ces images sacrilèges envahissaient mon esprit. À côté, les pions, gardiens du temple des bonnes mœurs berruyères, n’auraient pu contrecarrer mes pensées impies.
Ce fut ma première expérience avec un autre garçon, mon seul péché, jusqu’à ce matin de juillet où, sur la plage de Vert-Bois, sa silhouette me sortit de mes pensées. Il m’avait interpellé, voyant pertinemment que je matais ses muscles. Il s’appelait Yann et était séduisant à en crever avec son tatouage maori sur l’épaule. C’était mon amourette d’été et je passais de plus en plus de temps à me baigner dans les vagues avec lui. Nous jouions avec un ballon Nerf en forme de projectile qui sifflait quand on le faisait tournoyer dans les airs, et que nous lancions quand une grosse vague était en passe de se briser sur l’autre. Nicolas nous regardait, dubitatif, probablement conscient que cette amitié naissante cachait quelque chose de plus instinctif, et ce, même s’il ne pensait qu’à séduire de jolies filles en bikini.
Ce fut Yann le premier. Il prit ma virginité un soir sous sa toile de tente, après une soirée bien arrosée à son camping. J’avais un peu trop caressé son buste, ce qui lui donna de l’élan pour me prendre. Ce ne fut pas extraordinaire, j’étais stressé et nous étions tous les deux novices. Je le voyais entre mes cuisses faire des va-et-vient alors que la croix qu’il portait en pendentif se balançait au rythme de ses coups de reins. Ce fut court, mais je fus heureux de franchir cette étape avec lui. Et quand je sentis sa chaleur se répandre en moi, j’avais le visage serein et soulagé, le sentiment du devoir accompli. Cette histoire me confirma que j’étais bel et bien gay, mais encore et toujours catholique. Je vivais dans le péché, mais j’aimais ça. J’imaginais déjà la tête de mes parents s’ils venaient à l’apprendre.
Leur fils, une petite tapette, et qui en plus s’acoquinait avec un prolo sous une tente “entrée de gamme” de chez Décathlon ? Ils ne le supporteraient sans doute pas, et comment le pourraient-ils, eux qui n’y comprenaient rien. L’idée de tout leur balancer était séduisante, bien que trop risquée, même pour une tête brûlée dans mon genre. Leurs esprits étaient saturés des stéréotypes catho et sociétaux de l’époque.
— Ah moi, deux pédés c’est pas possible, dit mon père durant le repas de fruits de mer.
— Paraît que c’est à la mode, qu’il faut tout essayer maintenant, rétorqua ma mère en rigolant.
— Et puis comment font-ils ?
— Ben y’en a forcément un qui fait la femme, mon chéri.
J’avais envie de leur sauter dessus. Nico, lui, était gêné et restait à bonne distance de toute polémique. « Faire la femme ! » Non, désolé, j’étais un mec et j’aimais les mecs, pas les ersatz féminins, sinon j’irais avec une fille. Je ne voulais ni d’un compagnon efféminé, ni d’un travesti, je voulais juste être avec un garçon normal, gentil, beau et doux… mais très viril quand même.
Malgré mon ressentiment envers mes parents, j’avais du mal à leur en vouloir. Je regardais sur la table basse le livre sur la vie du pape Jean-Paul II que ma mère était en train de lire. Ce radical que tout le monde prenait pour un progressiste et qui n’avait pas hésité à dire que l’homosexualité était « contraire à la loi naturelle ». Je vous emmerde copieusement, Jean-Paul, je suis catholique et j’aime les garçons, c’est comme ça ! Je ne l’ai pas choisi, mais si ça vous défrise, alors j’en suis heureux. J’espère que là où vous êtes, vous direz moins de conneries, et vivement septembre pour être enfin seul et libre dans mon appartement d’étudiant.
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