Connaissez-vous les trous noirs ? S'il est impossible d'en observer un directement, on sait parfaitement décrire son influence sur son environnement, ce qui permet de les détecter par diverses méthodes indirectes. Celles et ceux qui les étudient parlent d'une masse colossale réduite à un point infime, une singularité gravitationnelle, un cœur invisible qui déforme tout autour de lui. L'espace se courbe, le temps ralentit, et ce qui passe trop près – étoiles, poussières, lumière – se trouve attiré, dévié, transformé par une force qu'on ne peut ni voir ni saisir, seulement ressentir. Ils dérangent les scientifiques et fascinent le grand public.
C'est tout moi, ça. J'attaque mes confessions par une trajectoire courbe. Fort heureusement, on le sait depuis plusieurs décennies maintenant, dans l'espace, la courbe n'est qu'une ligne droite sur le relief de l'espace et du temps. Bref. Si la physique des corps célestes vous intéresse autant que moi, cette introduction vous parlera peut-être.
Mon récit commence à l'Université Libre de Bruxelles. Je m'appelle Orphée. À cette époque, je suis encore identifié comme un mec. J'ai la vingtaine, et après avoir hésité entre plusieurs matières - littérature, langue germanique, philosophie - j'ai fini par arriver en physique, où je me sens bien. Lors de mes studieuses errances, j'ai rencontré un groupe d'amis et d'amies, que Eurydice, mon amoureuse (oui, j'ai changé les prénoms pour qu'ils soient en raccord avec le mien, je trouvais ça plus joli), et moi avons progressivement rassemblé autour de nous, et qui se voit régulièrement dans notre appartement, un petit studio au cinquième en plein cœur d'Ixelles. Des gens très différents, mais qui savent échanger, débattre, et qui s'apprécient pour ces échanges d'intellos dont nous sortons toujours plus curieux.
Un soir, Eurydice m'annonce toute joviale qu'Ana sa correspondante mexicaine ne va pas tarder. Cela fait trois ans qu'elles échangent des lettres, suite à un Erasmus d'Ana en Belgique. Quelques jours plus tard, nous nous rendons donc à l'aéroport pour accueillir une petite tornade mexicaine aux cheveux noirs comme l'ébène, un regard vif qui pétille d'intelligence, et une silhouette légèrement ronde moulée dans un jeans. Nous l'installons sur notre canapé-lit, puis débouchons une bouteille de vin rouge pour bavarder.
Les premiers jours, Ana redécouvre Bruxelles. Ce n'est pas la première fois qu'elle visite la ville, et elle semble bien décidée à revoir toutes les personnes qu'elle avait rencontrées durant son Erasmus. Nous faisons plusieurs fois le tour des bars, lui montrons les nouveaux lieux que nous fréquentions, puis lui présentons notre joyeuse bande. C'était à l'époque du premier mandat d'Obama. La conversation s'oriente donc naturellement sur la politique américaine : nous voulons toutes et tous entendre comment le continent américain vit ce qui, à nos yeux d'Européens, ressemble à un tournant majeur. Nous buvons ses paroles, et comparons rapidement les systèmes sociaux et politiques de nos pays.
— Moi, ce qui m'impressionne toujours, c'est cette liberté que vous avez en Europe, nous dit Ana.
— Quelle liberté? sourit Eurydice.
— Vous êtes en avance sur plein de questions sociales. Sur les relations, le mariage, l'amour...
— C'est marrant que tu le voies comme ça, renchéris-je, parce que Stonewall, c'était aux USA.
— New York, c'est pas les USA. Chez nous, à Phillie, ou pire, quand je vais chez mes oncles et tantes au Mexique, on voit souvent l'amour et le sexe comme des trucs cadrés, presque sacrés. Ici, on dirait que vous vous en foutez.
Nous éclatons tous de rire. Une pointe de rouge lui monte aux joues.
— C'est le vin, ça me fait toujours dire des bêtises.
Nous changeons de sujet, la soirée se poursuit, et vers 23h, les derniers membres de la bande partent chercher les bus de nuit pour rentrer chez eux. Nous sommes seuls, Ana, Eurydice et moi. Eurydice a encore un fond de vin dans son verre, qu'elle fait tourner dans le ballon, pensive. Je reprends un bout de conversation.
— Tu sais, le truc que tu as dit tout à l'heure, sur la liberté...
Ana relève la tête de son verre de vin.
— Oui, pardonne-moi, c'était un peu déplacé devant tes potes.
Eurydice lui sourit et la rassure.
— Je crois pas que ce ne soit qu'une réputation.
Ana nous fixe. Je vois déjà de quoi Eurydice s'apprête à lui parler. Cela fait maintenant cinq ans que nous sommes en couples, et trois ans que nous fréquentons ponctuellement des clubs libertins. Cela nous a d'ailleurs donné une petite réputation dans notre groupe d'amis, à qui nous partageons régulièrement nos anecdotes croustillantes. Je me laisse m'enfoncer dans mon fauteuil. Je remarque la légère crispation de la main d'Ana sur le pied de son verre lorsque Eurydice poursuit :
— Je ne peux pas parler pour TOUS les Européens, évidemment. Mais c'est vrai que, depuis que je suis à Bruxelles, j'ai découvert des possibilités.
— Comme quoi ?
Ana questionne un peu trop vite pour cacher son intérêt grandissant. J'ose une proposition :
— Le plus simple, c'est peut-être qu'on te montre, non ? Il y a un sauna libertin à quelques rues d'ici.
— La première fois, c'est toujours plus confortable de pas y aller seule, ajoute Eurydice. Moi, le truc qui m'a le plus stressée, c'est de croiser quelqu'un que je connais.
— Et ça t'est arrivé ? demande Ana.
— Jamais. Et vu que t'es loin de chez toi, c'est pas ici que cela t'arrivera.
— Anonymat garanti, ris-je. Tu peux compter sur notre discrétion : nous sommes des tombes.
Bon, OK. Sur ce point, je mens peut-être un peu. Mais cela semble convaincre Ana qui acquiesce. Tout d'un coup, l'appartement semble habité par une ruche. Les filles se préparent, se maquillent. Eurydice conseille Ana en sous-vêtement. Moi, je me rase de frais, refais mes boucles. Tout le monde se prépare en quelques minutes, puis nous démarrons à pied.
Nous y arrivons sous une pluie fine. Le lieu sentait le bois chauffé et l'humidité. Après un vestiaire à casier ("Comme à la piscine", rit Ana), nous descendons sous la maison bel-étage et entrons dans le sauna saturé de vapeur, enveloppés de serviettes blanches qui collaient à nos peaux moites. Ana rit un peu nerveusement. Elle s'émerveille d'un peu de tout et n'importe quoi, je crois pour que son regard puisse se poser partout sauf sur les coins plus sombres où, déjà, des silhouettes s'effleurent en soupirant. Mais elle finit par se détendre peu à peu, la chaleur relâchant ses tensions. Eurydice, à côté de moi, laisse ses doigts frôler ma cuisse sous la serviette, un jeu silencieux qui fait monter une chaleur bien plus vive que celle du sauna. Je sens son souffle contre mon épaule, et je sais qu'elle observe Ana autant que moi – ses joues rosies par la vapeur, ses lèvres entrouvertes, ses regards qui s'attardent. On parle peu.
Après un moment, nous sortons du bain de vapeur, prenons une douche rapide chacun notre tour, et remontons nous poser au bar, un espace ouvert avec des tabourets en cuir et des lumières tamisées qui donnaient à tout une teinte grise. Nous prenons un cocktail et commençons à discuter tous les trois. Un type s'approche. Grand, la trentaine, un sourire assuré et une voix grave. Il repère Ana à son accent, et lui parle en espagnol. Elle est ravie. Nous ne comprenons pas grand-chose de leur conversation, alors Eurydice et moi allons profiter du jacuzzi au bout du bar. Il ne faut pas très longtemps pour qu'Ana s'approche de nous pour nous annoncer "Je reviens", un éclat d'audace dans les yeux. Nous la voyons suivre le type vers l'étage où se trouvent les chambres.
— Elle a l'air d'avoir trouvé ses marques, dis-je.
— Je ne suis pas surprise. La première fois qu'elle est venue en Erasmus, elle est repartie avec un piercing au téton, me confie Eurydice. Elle cache bien son petit côté rebelle, mais elle ne peut pas le nier.
Eurydice me regarde, un sourire en coin.
— On va pas rester là à attendre, si ?
J'acquiesce, et nous nous dirigeons à notre tour vers les étages. Nous trouvons une salle ouverte au troisième, avec un grand lit central, des banquettes sombres bordant tous les murs sous de grands miroirs martelés qui renvoient des reflets déformés, et une télévision qui diffuse un porno cheap. Le tout baigne dans une lumière rougeâtre qui cache autant qu'elle ne révèle. Je m'installe sur une banquette. Eurydice se glisse contre moi. Ses mains défont ma serviette avec une lenteur calculée qui fait monter mon excitation. Ses doigts trouvent ma peau, traçant des lignes brûlantes sur mon torse, puis plus bas, jusqu'à m'envelopper d'une caresse ferme, mais douce qui me fait frissonner. Mon souffle s'alourdit d'un coup. Il ne luit faut pas longtemps pour se hisser sur moi, cuisses écartées, et venir presser son corps nu contre le mien.
D'un mouvement souple, elle guide mon sexe en elle, sa chaleur m'accueille. Je ferme les yeux un instant et soupire. Elle se positionne confortablement, et commence à onduler du bassin. Ses mains sur mes épaules et ma nuque lui permettent de gérer son équilibre. Le rythme d'abord est lent, hypnotique. Je me perds dans la sensation de son désir. Progressivement, elle accélère. Ses seins frôlent mon torse à chaque ondulation. Elle m'arrache des soupirs délicieux.
Autour de nous, des regards – curieux, excités – se posent sur elle, sur nous, et ça l'électrise. J'adore ça, qu'elle soit vue, sentir ces yeux qui nous dévorent. La tension de ces autres désirs qui n'attendent qu'un signe de notre part, qui ne vient pas. Je pose mes mains sur ses reins, accompagne ses mouvements, leur donne un peu plus d'ampleur. Nos souffles deviennent des murmures rauques.
Elle atteint son plaisir en silence, sans grands cris ou coup d'éclat. Un frisson la traverse, je sens ses lèvres entrouvertes contre mon épaule, ses dents qui se crispent sur mon muscle. Je regarde les inconnus pendant qu'elle récupère sur moi. Quelques pouces levés et sourires. Ils comprennent rapidement qu'il n'y a plus rien à voir, et filent sans demander leur reste.
Quand Eurydice a récupéré son souffle, nous décidons de redescendre au bar attendre Ana. Au premier étage pourtant, notre attention est retenue par un spectacle inattendu. Ana et son inconnu ont quitté leur chambre privée, et elle est maintenant dans une petite pièce dont tout l'espace au sol est occupé par un matelas. Ana est à quatre pattes, prise en levrette par son amant. Ses hanches claquent contre les siennes, un rythme régulier, et elle gémit doucement, les yeux mi-clos. Ses gémissements sont sourds parce que sa bouche est occupée. En effet, les cloisons de la salle sont percées de trous qui donnent sur un couloir adjacent, dans lequel trois mecs font la file, alignés contre la cloison. Ana est en train d'en sucer un, sans voir son visage. Les mecs commentent en murmurant les talents de notre amie.
Eurydice me donne un coup de coude, un sourire espiègle aux lèvres, ses yeux brillants d'une excitation qu'elle ne cache pas.
— T'attends quoi ? Va te mettre dans la file.
Je hausse un sourcil.
— J'ai envie de la mater pendant qu'elle te suce.
L'idée me traverse comme une décharge. Je me glisse rapidement parmi les mecs qui attendent leur tour. Quand le moment arrive, je présente mon sexe à travers le trou. Immédiatement, je sens sa bouche qui m'enveloppe avec une douceur inattendue. Ses lèvres se referment autour de moi, glissant lentement d'abord, explorant ma forme avec curiosité, puis plus vite, sa langue traçant des cercles précis sur mon extrémité, chaque mouvement amplifiant la chaleur qui monte en moi. Je regarde Eurydice à quelques mètres, appuyée contre un mur, ses yeux brillants rivés sur nous. Elle savoure cette surprise qu'elle vient d'orchestrer. Ana suce comme une reine. Elle n'hésite pas. Sa salive tiède coule sur moi. J'entends ses petits gémissements étouffés par l'effort et les coups de boutoir de son inconnu. De temps en temps, elle s'arrête, me branle doucement avec sa main, ou donne de petits coups de langue sur mon frein. Puis elle me reprend, glisse tout mon membre dans sa bouche brûlante.
Je tiens un moment, savourant la scène, le contraste entre sa douceur et l'ardeur de l'homme qui la prend par-derrière, puis je laisse venir le plaisir. Je donne quelques petits coups secs sur la cloison, pour la prévenir. Je ne sais pas si elle connaît ce code, mais je ne me retiens pas un instant de plus. Je jouis dans sa bouche. Elle a un léger sursaut, mais ne s'arrête pas. Je me retire, et nous filons en scred vers le bar avec mon amoureuse.
Lorsqu'Ana redescend, elle a les yeux brillants et les cheveux défaits. Nous lui proposons de rentrer. L'air frais de Bruxelles contraste avec la chaleur qui nous collait encore à la peau. Une fois à l'appartement, nous nous installons et recueillons ses impressions.
— Je... je sais pas ce qui m'a pris. Cet inconnu au bar, il m'a emmenée dans une chambre. On a baisé, c'était bien. Puis il m'a demandé si je voulais essayer autre chose, et il m'a emmenée dans une pièce avec des trous dans les murs. Quand j'ai vu qu'une bite sortait par le trou, j'ai compris ce qu'ils attendaient de moi, et j'ai suivi le courant...
Elle a un instant de doute.
— Mon Dieu, j'ai sucé comme une...
Eurydice l'interrompt.
— Nous on l'a fait en public. Orphée adore ça.
— Sentir leurs yeux sur nous, ça m'excite, c'est comme une drogue, je confirme.
Elle me sourit, avant d'ajouter :
— Dis-lui.
— Me dire quoi ? demande Ana, suspicieuse.
— J'ai découvert, moi aussi, un couloir dont la cloison était trouée...
— Mais noooooon ! crie Ana.
Nous éclatons de rire. Ses joues s'empourprent davantage, ses yeux s'écarquillent, comme si le sol venait de se dérober sous elle.
— Je... je savais pas... Mon Dieu, je savais pas que c'était toi.
Eurydice rit, pose une main sur la mienne, son regard pétille de malice.
— Moi, je matais. J'ai tout vu. Tu étais sexy !
Elle se tourne vers moi.
— Alors, mon amour, dis-moi, elle suce bien, ma copine ?
Ana enfonce le nez dans son verre pendant que je décris mon moment de paradis. Lorsque j'ai terminé, elle conclut :
— Vous êtes fous, tous les deux...
— Tu regrettes ? lui demande Eurydice, une pointe de défi dans la voix.
Il ne faut pas longtemps à Ana pour répondre avec un grand sourire aux lèvres :
— Pas le moins du monde.
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