Fiction
Lesbiennes
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Transformation Gothique de la Colocataire — Chapitre 1 · Ce que le corps accepte quand l'esprit se tait
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Transformation Gothique de la Colocataire
Chapitre 1 · Ce que le corps accepte quand l'esprit se tait
Léa Moreau avait vingt-quatre ans et une façon d'exister dans le monde qui était propre, ordonnée, sans excès d'aucune sorte.
Elle courait cinq matins par semaine le long de la Maine, elle mangeait équilibré, elle dormait ses heures. Ses vêtements étaient simples et clairs, des tons neutres, des coupes raisonnables, rien qui débordait. Elle avait deux petites boucles d'oreilles en or héritées de sa mère et un visage qu'elle entretenait sans y penser beaucoup, un visage honnête et agréable sans artifice particulier. Elle travaillait dans une boutique de prêt-à-porter rue Lenepveu cinq jours par semaine et elle rentrait le soir dans sa grande maison de la rue Saint-Laud qu'elle occupait seule depuis le départ de sa précédente colocataire et elle lisait ou regardait quelque chose et elle allait dormir.
Sa vie fonctionnait.
Elle le pensait sincèrement. Sa vie fonctionnait et elle était satisfaite de la façon dont elle fonctionnait et si parfois il y avait quelque chose de légèrement mécanique dans cette satisfaction, quelque chose d'un peu trop géré, elle ne s'y arrêtait pas suffisamment longtemps pour en faire un problème.
Quand les charges devinrent trop lourdes pour son salaire seul, elle posta une annonce. Les critères étaient simples dans sa tête : quelqu'un de propre, de discret, de fiable. Elle n'avait pas besoin d'une amie. Elle n'avait pas besoin de grand-chose d'autre qu'une présence suffisamment silencieuse pour justifier de diviser les factures.
Elle retint Aurora Valentin. Vingt-quatre ans, master de musicologie à l'université d'Angers, voix agréable au téléphone, références solides. Parfaite sur le papier.
Ce que le papier ne disait pas arriva un samedi matin de septembre avec une valise et une plante en pot.
Léa ouvrit la porte et s'arrêta.
Aurora Valentin était gothique d'une façon qui n'avait rien de timide, rien d'amateur, rien qui ressemblait à une phase ou à une esthétique empruntée. Elle portait un corset de cuir noir lacé serré sur un chemisier en dentelle transparente qui ne cachait strictement rien de ce qu'il était censé habiller. Et ce qu'il habillait était une poitrine volumineuse et manifestement refaite, un bonnet E au minimum, deux rondeurs hautes et fermes que la dentelle encadrait sans les contenir, que le corset remontait et présentait dans une position qui ne pouvait pas être accidentelle. Une jupe courte en satin noir sur des bas résille. Des Doc Martens montantes à semelles épaisses qui la haussaient de dix centimètres.
Son visage était celui de quelqu'un qui avait décidé de le transformer en œuvre. Des lèvres augmentées, pleinement, généreusement, une bouche pulpeuse et gonflée peinte en noir bordeaux qui prenait trop de place dans le visage d'une façon qui attirait le regard et ne le lâchait pas. Des anneaux aux deux sourcils. Un septum. Des créoles multiples le long des oreilles. Ses cheveux noirs rasés sur la nuque dégageaient un cou couvert de tatouages, des motifs qui descendaient et disparaissaient sous le tissu.
Elle sourit.
— Léa ? Je suis Aurora. Ravie de te rencontrer enfin.
Léa dit oui, ravie également, et s'écarta pour la laisser entrer.
Dans le couloir, portant sa valise, Aurora passa suffisamment près pour que Léa sente son odeur. Quelque chose d'ambré et de sombre, une odeur qui avait de la profondeur, qui s'accrochait.
Léa alla dans la cuisine faire du café et essaya de ne pas penser à cette odeur.
Elle n'y réussit pas complètement.
La visite de la maison fut brève et cordiale.
Léa montra la cuisine, la salle de bain, la chambre. Aurora posa ses affaires, dit que c'était parfait, accepta le café. Elles échangèrent les informations pratiques, les horaires de la machine à laver, les poubelles, le code wifi. Aurora était agréable et directe et ne prenait pas trop de place dans la conversation, ce qui était encourageant.
Léa remonta dans sa chambre après et appela Chloé.
Chloé était son amie depuis le lycée, installée à Nantes maintenant, avec qui elle parlait deux ou trois fois par semaine. Elle décrocha à la deuxième sonnerie.
— Alors ? Elle est comment ?
Léa s'assit sur son lit.
— Elle est arrivée.
— Et ?
— Et... elle est particulière.
— Particulière comment ?
— Elle est gothique. Vraiment gothique. Corset, trucs noirs partout, piercings dans le visage, tatouages dans le cou.
— Et ?
— Et... elle est particulière.
— Particulière comment ?
— Elle est gothique. Vraiment gothique. Corset, trucs noirs partout, piercings dans le visage, tatouages dans le cou.
Chloé rit.
— Sérieusement ? Tu vas vivre avec une gothique ?
— Apparemment.
— C'est quoi son âge, seize ans ?
— Vingt-quatre. Comme nous.
— Mon Dieu. Donc tu vas partager ta belle maison avec une ado attardée qui s'habille en corbeau. Super choix, Léa.
— Elle avait de bonnes références.
— Ouais, ben les gens peuvent avoir de bonnes références et être complètement tarés quand même. Elle a des piercings où ?
— Les sourcils, le nez. Sûrement d'autres que j'ai pas vus.
— Dégueulasse. Honnêtement Léa ça me dégoûte ces gens-là. S'abîmer le visage comme ça. C'est de la mutilation, c'est pas de l'esthétique. Et les tatouages dans le cou, c'est le truc le plus vulgaire qui existe.
— Elle a aussi...
— Apparemment.
— C'est quoi son âge, seize ans ?
— Vingt-quatre. Comme nous.
— Mon Dieu. Donc tu vas partager ta belle maison avec une ado attardée qui s'habille en corbeau. Super choix, Léa.
— Elle avait de bonnes références.
— Ouais, ben les gens peuvent avoir de bonnes références et être complètement tarés quand même. Elle a des piercings où ?
— Les sourcils, le nez. Sûrement d'autres que j'ai pas vus.
— Dégueulasse. Honnêtement Léa ça me dégoûte ces gens-là. S'abîmer le visage comme ça. C'est de la mutilation, c'est pas de l'esthétique. Et les tatouages dans le cou, c'est le truc le plus vulgaire qui existe.
— Elle a aussi...
Léa hésita.
— Quoi ?
— Elle a visiblement fait refaire sa poitrine. C'est très visible avec ce qu'elle portait.
— Elle a visiblement fait refaire sa poitrine. C'est très visible avec ce qu'elle portait.
Le silence de Chloé dura deux secondes puis elle éclata de rire, un rire vraiment peu aimable.
— Non. Non, arrête. Une gothique avec des implants énormes ? Mais c'est pathétique. C'est quoi le délire de ces filles, elles se font charcuter pour ressembler à quoi exactement ? À une poupée d'horreur ? Elle est grosse en plus de tout ça ?
— Non, elle est...
— Parce que les gothiques sont souvent soit squelettiques soit énormes, j'ai remarqué. Il y a jamais de milieu. En tout cas honnêtement si j'étais toi je resterais à distance. Ces gens ont des problèmes psychologiques sérieux. Personne de saint d'esprit se fait ça à lui-même. Elle ne te fait pas peur ?
— Non, elle est normale dans la conversation.
— Pour l'instant. Attends qu'elle commence à faire ses rituels satanistes dans le salon.
— Non, elle est...
— Parce que les gothiques sont souvent soit squelettiques soit énormes, j'ai remarqué. Il y a jamais de milieu. En tout cas honnêtement si j'étais toi je resterais à distance. Ces gens ont des problèmes psychologiques sérieux. Personne de saint d'esprit se fait ça à lui-même. Elle ne te fait pas peur ?
— Non, elle est normale dans la conversation.
— Pour l'instant. Attends qu'elle commence à faire ses rituels satanistes dans le salon.
Léa rit malgré elle.
— Arrête.
— Je te dis. Ces gens-là sont pas comme nous, Léa. Ils ont quelque chose qui cloche. Et franchement... une fille qui se promène avec ce physique-là, cette poitrine de silicone et ces lèvres de canard gonflées... c'est pas une colocataire, c'est une caricature. Je te plains vraiment.
— C'est pas si grave.
— Ça le sera dans six mois quand tu n'en pourras plus de voir cette chose se balader dans ton couloir. En tout cas moi à ta place, j'aurais pas ouvert la porte. Tu mérites mieux que ça.
— Je te dis. Ces gens-là sont pas comme nous, Léa. Ils ont quelque chose qui cloche. Et franchement... une fille qui se promène avec ce physique-là, cette poitrine de silicone et ces lèvres de canard gonflées... c'est pas une colocataire, c'est une caricature. Je te plains vraiment.
— C'est pas si grave.
— Ça le sera dans six mois quand tu n'en pourras plus de voir cette chose se balader dans ton couloir. En tout cas moi à ta place, j'aurais pas ouvert la porte. Tu mérites mieux que ça.
Elles continuèrent à parler d'autre chose et Léa raccrocha vingt minutes plus tard et resta sur son lit à regarder le plafond.
Elle n'avait pas dit à Chloé que les mots de Chloé lui avaient fait un effet légèrement nauséeux à partir d'un certain point. Pas désaccord exactement. Quelque chose de plus flou, un inconfort dans la façon dont Chloé avait parlé, une brutalité dans les qualificatifs.
Elle n'avait pas non plus défendu Aurora.
Elle pensa à ça un moment puis rangea l'inconfort dans la catégorie des choses sans importance et descendit préparer le dîner.
Ce que Léa ne sut pas, c'était qu'Aurora était dans sa chambre pendant cet appel téléphonique, que les murs de la maison de la rue Saint-Laud étaient anciens et les cloisons minces, et que la voix de Chloé dans le téléphone de Léa portait assez pour que certaines phrases traversent.
Aurora était assise sur son lit en train de défaire sa valise quand les premières phrases arrivèrent.
Elle s'arrêta.
Elle entendit gothique attardée. Elle entendit corbeau. Elle entendit, ça me dégoûte ces gens-là. Elle entendit mutilation. Elle entendit poupée d'horreur. Elle entendit quelque chose qui cloche. Elle entendit cette chose se balader dans ton couloir.
Et elle entendit Léa qui riait à certaines de ces phrases.
Aurora resta assise sans bouger pendant les vingt minutes que dura l'appel. Elle n'essayait pas d'entendre tout, elle ne tendait pas l'oreille, les phrases arrivaient juste, intermittentes, suffisamment claires pour former un tableau complet.
Quand le silence revint dans la maison, Aurora posa ses affaires et resta les mains sur les genoux.
Ce qu'elle ressentait n'était pas de la colère. La colère était une émotion bruyante et elle ne fonctionnait pas dans la brutalité. Ce qu'elle ressentait était quelque chose de plus froid et de plus précis, quelque chose qui ressemblait à de la résolution.
Elle avait vécu cette conversation des dizaines de fois dans sa vie. Dans des versions différentes, avec des vocabulaires différents, mais le fond était toujours le même. Les gens qui regardaient ce qu'elle était et voyaient de la pathologie, de la vulgarité, quelque chose à plaindre ou à fuir. Elle avait depuis longtemps cessé d'en souffrir de façon directe. Elle avait depuis longtemps arrêté de vouloir les convaincre.
Ce qu'elle faisait maintenant quand ça arrivait était différent.
Aurora Valentin avait un double diplôme musique et psychoacoustique. Sa spécialité était l'effet des fréquences sonores sur les états de conscience, sur la perméabilité cognitive, sur les mécanismes de résistance que le cerveau utilisait pour se protéger des influences extérieures. Elle avait passé trois ans à cartographier ces mécanismes, à comprendre comment les démonter progressivement, méthodiquement, sans que la personne concernée réalise quoi que ce soit.
Elle avait utilisé ces connaissances deux fois avant Léa.
Elle prit son téléphone et ouvrit l'application qui contrôlait ses haut-parleurs portables.
Elle pensa à la voix de Chloé dans le téléphone de Léa. Elle pensa au rire de Léa.
Elle pensa à la façon dont Léa serait dans six mois.
Puis elle sortit les quatre haut-parleurs de la taille d'un poing de sa valise et commença à réfléchir à leur placement.
Ce soir-là, après le dîner que Léa prépara et qu'elles mangèrent ensemble dans une conversation agréable et sans friction, après que Léa fut montée se coucher et que la lumière sous sa porte eut disparu, Aurora installa les haut-parleurs.
Avec soin. Derrière le cadre du grand miroir de l'entrée, sous la première marche de l'escalier, à l'intérieur de la plante en pot qu'elle avait apportée et posée dans le salon, derrière le réfrigérateur. Ils se connectaient en Bluetooth à son téléphone et émettaient à des sons à des niveaux inférieurs au seuil de perception consciente.
Sa composition durait vingt-deux minutes et se jouait en boucle.
La fondation était une fréquence à 7.83 hertz, celle qui correspondait à l'état thêta, l'espace entre la veille et le sommeil où le cerveau enregistrait tout sans filtrer. Par-dessus, des architectures harmoniques construites avec une précision d'horlogère, chaque progression orientée vers un amollissement des résistances, un élargissement progressif de ce que l'esprit acceptait comme possible, comme désirable, comme naturel.
Ce premier soir, les suggestions dans les fréquences étaient simples.
Ouverture. Curiosité. Sécurité par la présence d'Aurora.
Aurora appuya sur lecture.
Le son se répandit dans la maison comme quelque chose d'invisible, traversant les murs, montant dans l'escalier, entrant sous la porte de Léa.
Aurora resta debout dans le salon silencieux.
Elle pensa à cette chose se balader dans ton couloir.
Elle sourit avec ses lèvres augmentées dans le noir de la maison.
— On va voir, dit-elle doucement, pour personne.
Puis elle alla se coucher et s'endormit avec la satisfaction tranquille de quelqu'un qui a semé quelque chose et sait exactement ce qui va pousser.
La première semaine se passa sans événement notable.
Léa maintenait ses routines. Elle se levait tôt, courait, prenait son café, allait travailler. Elle croisait Aurora le matin dans la cuisine, le soir parfois dans le couloir. Les échanges étaient brefs et cordiaux. Aurora était calme et ne prenait pas trop d'espace, ce qui était tout ce que Léa avait demandé.
Elle rappela Chloé le mercredi.
— Alors ?
— Ça se passe bien. Elle est discrète.
— Étonnant. J'aurais cru qu'elle allait mettre du death metal à fond à trois heures du matin.
— Non. Elle est très calme en fait.
— Elle te fait toujours autant d'effet à voir ?
— Ça se passe bien. Elle est discrète.
— Étonnant. J'aurais cru qu'elle allait mettre du death metal à fond à trois heures du matin.
— Non. Elle est très calme en fait.
— Elle te fait toujours autant d'effet à voir ?
Léa réfléchit honnêtement.
— Elle est particulière. Mais non. On s'évite poliment.
Ce qu'elle ne dit pas à Chloé, parce qu'elle n'en avait pas encore les mots, c'était que le regard qu'elle avait sur Aurora avait légèrement changé depuis le premier jour sans qu'elle sache pourquoi. Les premiers jours, quand elle croisait Aurora dans la cuisine, il y avait eu un léger recul intérieur, une façon de ne pas trop regarder, d'éviter les détails. Maintenant, ce recul était moins automatique. Elle regardait un peu plus longtemps avant de détourner les yeux.
Ce n'était pas grand-chose. Mais c'était là.
Le vendredi soir sous la douche, l'eau chaude sur ses épaules, une image traversa sa pensée sans invitation : les lèvres d'Aurora. Ce gonflement exagéré, cette bouche qui prenait trop de place, et une question sensorielle rapide et involontaire sur ce que ces lèvres-là pourraient se sentir contre quelque chose.
Léa coupa l'eau froide.
— Arrête, dit-elle à voix haute dans la salle de bain vide.
Elle s'habilla et sortit et rangea ça dans la catégorie des pensées sans signification.
Mais le lendemain matin dans la cuisine, quand Aurora dit bonjour avec sa tasse et ses lèvres bordeaux, Léa prit une fraction de seconde de trop avant de répondre.
Le mercredi de la deuxième semaine, Léa se réveilla différemment.
Pas de façon dramatique. Juste un réveil qui n'était pas son réveil habituel, net et direct. Ce matin-là, il y avait quelque chose de flou dans les bords, une chaleur persistante dans le corps qui précédait la conscience, un résidu d'état qu'elle ne pouvait pas identifier parce qu'elle n'avait aucun souvenir de rêve.
Elle resta allongée plus longtemps que d'habitude.
Dans ce demi-éveil, quelque chose qui n'était pas tout à fait une image et pas tout à fait une pensée : des lèvres noires. Des anneaux métalliques. Une odeur ambrée. Et quelque chose d'autre, plus flou, plus corporel, la sensation d'être regardée d'une façon qui faisait quelque chose à la peau.
Elle se leva brusquement.
Aurora était dans la cuisine, debout devant la fenêtre avec sa tasse, et elle portait ce matin-là un corset bordeaux très serré et un short en vinyle et ses Doc Martens et rien d'autre, et elle se retourna quand Léa entra.
— Bonjour.
Léa répondit bonjour et alla directement à la machine à café.
Elles burent en silence.
— Tu dors bien ? demanda Aurora.
— Très bien.
— Moi aussi, dit Aurora avec ce sourire qui contenait quelque chose qu'elle ne partageait pas.
— Très bien.
— Moi aussi, dit Aurora avec ce sourire qui contenait quelque chose qu'elle ne partageait pas.
Léa prit son café et monta s'habiller.
Sous la douche, elle pensa à Aurora dans son corset bordeaux, à la façon dont le tissu comprimait sa taille et faisait remonter cette poitrine dans une position qui était entièrement calculée. Elle pensa aux tatouages sur le cou, aux lèvres, et ses doigts descendirent le long de son ventre avant qu'elle réalise ce qu'ils faisaient.
Elle les arrêta.
Elle finit sa douche rapidement et s'habilla et sortit travailler.
Mais la question était restée, quelque part dans son corps, une question physique qui avait commencé à exister indépendamment de ce que sa tête en pensait.
Ce soir-là, Léa appela Chloé et Chloé lui parla de son travail et de ses sorties et demanda comment se passait la cohabitation et Léa dit bien, discrète, aucun problème. Elle n'essayait pas de défendre Aurora contre quoi que ce soit. Elle n'essayait pas non plus de rejoindre Chloé dans ses qualificatifs. Elle remarqua qu'elle n'essayait pas et ne sut pas quoi faire de cette remarque.
Ce soir-là, Léa était dans sa chambre et elle entendit Aurora dans le couloir et sans décider quoi que ce soit elle se leva et entrouvrit sa porte.
Aurora était de dos, qui allait vers sa chambre. Le corset lacé dans le dos, les lacets qui remontaient jusqu'à la nuque rasée, les tatouages qui s'enroulaient sur les épaules. Elle se déplaçait avec une façon d'habiter son corps que Léa n'avait pas encore de mots pour décrire, mais qu'elle regardait maintenant sans se donner la peine de détourner les yeux.
Aurora entra dans sa chambre sans se retourner.
Léa resta dans l'embrasure de sa propre porte pendant cinq secondes de trop.
Puis elle referma et s'assit sur son lit et regarda ses propres mains et essaya d'être honnête avec elle-même sur ce qui venait de se passer.
Ce qui venait de se passer était qu'elle avait regardé sa colocataire avec un désir qu'elle ne pouvait plus décemment appeler de la curiosité esthétique.
Elle alla courir. Quarante minutes de plus que d'habitude dans le froid de septembre le long de la Maine. Elle rentra épuisée et se coucha directement.
La maison respirait autour d'elle. Ce son très bas, cette présence sonore à la limite du perceptible qu'elle n'avait jamais vraiment identifié comme de la musique, comme quoi que ce soit de distinct, juste une ambiance, juste la texture sonore de la maison.
Elle s'endormit dedans sans résistance.
Le changement de la troisième semaine était dans les nuits.
Léa dormait bien, elle continuait à dormir bien, mais ce qui se passait dans les strates juste en dessous du sommeil conscient avait commencé à ressembler à quelque chose qu'elle n'avait pas connu aussi régulièrement depuis ses années de lycée. Des images. Des situations. Un désir qui se construisait dans le noir avec des détails qu'elle n'avait pas choisis.
Le mardi soir, les images étaient les mains d'Aurora. Ses doigts avec leurs anneaux posés sur les hanches de Léa, et Léa ne bougeait pas parce qu'elle ne pouvait pas bouger, parce qu'Aurora l'avait immobilisée avec juste ce regard particulier, précis et amusé, le regard de quelqu'un qui sait exactement ce qu'elle va faire à l'autre personne et qui prend son temps.
Et ce n'était pas tout.
Dans le fantasme, Léa se voyait différente. Ce n'était pas elle dans son haut beige et ses jeans clairs. C'était une version d'elle-même qu'elle n'avait jamais imaginée avant et qui pourtant dans le flou du demi-sommeil semblait plus vraie que la version ordinaire. Des vêtements noirs, serrés, qui montraient. Un corset. La peau visible. Et dans le visage de cette version imaginaire, quelque chose de métallique. Un anneau dans le nez. Des anneaux aux sourcils. Ces ornements qui dans la bouche de Chloé avaient été dégueulasse et mutilation et qui dans le fantasme de la troisième semaine produisaient une chaleur entre les jambes de Léa qu'elle ne s'expliquait pas.
Elle se voyait comme Aurora.
Elle se voyait comme ce que Chloé avait appelé cette chose.
Et dans le fantasme, Aurora la regardait ainsi transformée avec cette attention précise et satisfaite, et disait quelque chose que Léa n'arrivait pas encore à entendre complètement, quelque chose qui finissait par un mot qu'elle percevait sans le percevoir, un mot que son cerveau conscient n'avait pas encore autorisé.
Le jeudi, elle ne résista pas.
Elle laissa l'image se former complètement pour la première fois, dans le noir de sa chambre, sa main qui descendait sur elle-même, et dans le fantasme, elle se voyait les bras tatoués, les piercings dans le visage, un corset lacé serré sur une poitrine que les vêtements d'Aurora auraient encadrée sans la cacher, et Aurora était debout devant le lit de cette Léa transformée et elle disait quelque chose de simple et direct, une instruction courte.
— Tu vas rester tranquille et me laisser faire.
Et Léa obéissait parce que ne pas obéir n'était pas une option que son corps lui présentait dans cet état-là.
Et puis les lèvres d'Aurora contre sa gorge. L'anneau du septum froid contre sa peau. L'odeur ambrée partout. Et les mains tatouées qui ouvraient ses vêtements avec une lenteur délibérée pendant qu'Aurora regardait la Léa transformée rougir, cette Léa en corset et bas résille et piercings brillants dans la lumière faible, et Aurora disait enfin ce mot que Léa n'avait pas encore autorisé, et dans le fantasme il tomba avec une clarté absolue et une chaleur qui descendit d'un coup dans tout le bas du corps de Léa.
— Ma salope.
Léa retint sa respiration et alla jusqu'au bout cette fois.
Après, allongée dans le noir, elle resta immobile pendant un long moment.
La honte arriva, ponctuelle et prévisible. Mais sous la honte, il y avait quelque chose d'autre, plus ancré, quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Comme si son corps avait finalement eu accès à quelque chose qu'il cherchait depuis longtemps sans le trouver dans les endroits habituels.
Elle écouta la maison respirer.
Ce son très bas. Elle se demanda ce que c'était. La douceur arriva avant qu'elle puisse chercher une réponse et elle s'endormit.
Le lendemain matin dans la cuisine, Aurora était là avec sa tasse. Elle regardait Léa avec ce sourire particulier. Léa prit son café et essaya de tenir sa tasse normalement.
— Tu as bien dormi ?
— Oui, dit Léa.
— Tu as rêvé ?
— Oui, dit Léa.
— Tu as rêvé ?
Léa leva les yeux.
Aurora souriait avec ses lèvres augmentées, et son regard était précis et amusé et savait quelque chose.
— Non, dit Léa.
Elle monta dans sa chambre et s'habilla et descendit travailler et dans la rue entre sa maison et la boutique elle pensa pendant dix minutes à ce mot dans le fantasme, ma salope, et à ce qu'il avait fait dans son corps, et à l'image d'elle-même transformée, tatouée, percée, habillée comme Aurora, regardée par Aurora, et entre ses jambes en marchant dans la rue froide d'octobre une réponse physique claire et directe à ces pensées qu'elle décida délibérément de ne pas supprimer.
La quatrième semaine, quelque chose changea dans la façon dont Léa se regardait dans les miroirs.
Ce n'était pas une pensée consciente. C'était dans le corps d'abord, dans les habitudes. Elle s'arrêtait plus longtemps devant le grand miroir de l'entrée chaque matin. Elle s'y regardait d'une façon nouvelle, pas pour vérifier si tout était en ordre, mais pour examiner quelque chose de différent, pour chercher ce que le miroir ne lui montrait pas encore.
Elle pensait à ses propres traits avec une question qu'elle ne se serait pas posée deux mois plus tôt.
Et si.
Et si les boucles d'oreilles héritées de sa mère étaient remplacées par des créoles plus épaisses, plus nombreuses. Et si le visage propre et neutre dans le miroir portait quelque chose de métallique dans le septum, entre les sourcils. Et si la peau claire de ses avant-bras portait quelque chose de dessiné, de permanent, de décidé une fois pour toutes. Et si les vêtements neutres et raisonnables n'étaient pas ceux qu'elle choisissait, mais ceux qu'elle portait faute d'avoir osé autre chose.
Ces pensées n'étaient pas abstraites.
Elles étaient accompagnées d'une chaleur précise et basse, pas encore entre les jambes, mais dans le ventre, dans la cage thoracique, une chaleur qui ressemblait à quelque chose qui approche.
Le vendredi soir, seule dans la salle de bain, elle essaya quelque chose.
Elle ouvrit la boîte à maquillage qu'elle utilisait rarement et sortit un eye-liner noir. Elle l'appliqua soigneusement, épais, exagéré, bien au-delà de ce qu'elle aurait mis pour aller travailler. Trait épais sur les paupières supérieures, prolongé, appuyé. Elle sortit un rouge à lèvres bordeaux sombre qu'elle avait acheté une fois et n'avait jamais porté. Elle l'appliqua.
Elle regarda ce que le miroir lui montrait.
Ce n'était pas Aurora. C'était une version préliminaire, hésitante, de quelque chose. Mais il y avait dans ce reflet quelque chose qui n'était pas là avant, quelque chose qui ressemblait à ce qu'elle voyait dans le fantasme du mardi soir, cette Léa transformée que les mains d'Aurora habillaient et que le regard d'Aurora reconnaissait.
Elle resta devant le miroir plus longtemps qu'elle ne l'aurait dû.
Puis elle se démaquilla et alla dormir.
Mais cette nuit-là, le fantasme fut plus précis que jamais. Aurora debout dans sa chambre, la regardant dans cet eye-liner épais et ce rouge sombre, et Aurora qui disait voilà, comme si quelque chose était enfin visible que Léa avait caché, et la main d'Aurora qui prenait son visage et le retournait vers la lumière pour mieux le voir, et Aurora qui disait quelque chose de bas et précis.
— Tu commences à ressembler à ce que tu es vraiment. Ma petite pute.
Léa eut les jambes qui tremblèrent dans le lit.
Elle alla jusqu'au bout deux fois cette nuit-là.
Le lendemain matin, elle acheta un eye-liner de meilleure qualité et un fond de teint plus clair et deux rouges à lèvres, un bordeaux et un noir. Elle rentra et les rangea dans la salle de bain et le lendemain matin elle les utilisa pour aller travailler.
Pas exagéré. Juste présent. Juste quelque chose de différent dans le visage qui se lisait dans les yeux des clients dans la boutique, une attention nouvelle, quelque chose qui se posait différemment sur elle.
Elle trouvait ça agréable.
Plus qu'agréable.
Le soir, Aurora la regarda descendre l'escalier et dit quelque chose de simple.
— Ça te va bien.
Et la chaleur descendante, immédiate, entre les jambes.
— Merci, dit Léa, et elle maintint le contact visuel un peu plus longtemps que d'habitude avant d'aller dans la cuisine.
Les semaines qui suivirent furent une progression lente et constante dans laquelle chaque chose était rendue possible par la précédente.
Aurora ne forçait rien. Elle n'avait pas besoin de forcer. Ce qu'elle avait semé dans les fréquences de la maison depuis les premières nuits travaillait dans les couches profondes du cerveau de Léa pendant qu'elle dormait, élargissant progressivement les fenêtres de ce qu'elle s'autorisait, amollissant les résistances habituelles, réorientant ce qu'elle trouvait désirable vers ce qu'Aurora voulait qu'elle trouve désirable.
Et dans la vie quotidienne, Aurora glissait des mots.
Pas dans des moments de grande proximité. Dans des moments ordinaires. Dans la cuisine en buvant son café, dans le couloir en passant. Des mots simples, des phrases courtes, glissés dans la conversation comme des cailloux dans une rivière. Elle les avait choisis avec soin. Elle avait construit, dans les fréquences de la musique invisible, une association entre certains mots et un état de réceptivité maximale. Quand ces mots arrivaient dans la bouche d'Aurora, en conversation réelle, le corps de Léa ouvrait les mêmes fenêtres que dans le sommeil, sans que Léa en ait conscience.
Aurora disait naturellement dans des phrases ordinaires, dites avec une intonation légèrement différente, et les résistances de Léa se relâchaient.
Aurora disait tu sais ce que tu veux, dit d'une façon directe qui n'était pas une question, et Léa se retrouvait à répondre oui à des choses qu'elle aurait hésitées deux semaines plus tôt.
Aurora disait exactement, dit avec une variation précise sur la troisième syllabe, et Léa ressentait une chaleur dans la cage thoracique qui ressemblait à de la validation, à de la reconnaissance, à quelque chose qui lui donnait envie de continuer dans la direction où elle se trouvait.
Ces mots arrivaient plusieurs fois par jour. Ils n'avaient pas l'air de ce qu'ils étaient. Ils avaient l'air de conversation normale entre deux personnes qui commençaient à se connaître.
Le cinquième samedi, Aurora frappa à sa porte.
— On sort ? J'ai envie de te montrer quelques boutiques que j'aime.
Et Léa dit oui.
Le quartier où Aurora l'emmena était un réseau de rues étroites du centre d'Angers que Léa connaissait sans vraiment y être jamais entrée, des boutiques de vêtements alternatifs, des salons de tatouage, des studios de piercing, une librairie spécialisée en art corporel, des vitrines qui montraient des choses que Léa aurait autrefois contournées sans s'arrêter.
Elle ne contourna rien.
Aurora la guidait sans avoir l'air de la guider, s'arrêtant devant des vitrines, commentant des vêtements avec l'aisance de quelqu'un qui habitait cet espace depuis toujours, posant des questions à Léa sur ce qu'elle aimait, ce qui l'attirait, ce qu'elle ne s'était jamais autorisé d'essayer.
Et dans la conversation, les mots arrivaient.
Naturellement. Tu sais ce que tu veux, dit avec cette intonation, et Léa sentait les fenêtres s'ouvrir.
La première boutique était une friperie gothique, vêtements noirs et structures, corsets exposés dans les vitrines, bas résille sur des présentoirs, des choses qui brillaient sous la lumière.
Léa entra et regarda et ne dit pas les mots qu'elle aurait dits six semaines plus tôt.
Aurora prenait des pièces et les lui tendait, pas comme des suggestions, mais comme des évidences. Un corset lacé dans le dos. Un chemisier en dentelle. Une jupe courte en satin noir. Léa les prenait et les regardait et dans son état de réceptivité partielle induit par les mots de la conversation, elle ne trouvait pas les résistances habituelles.
Elle finit par toucher une robe noire avec un décolleté profond.
— Essaie-la, dit Aurora.
Léa entra dans la cabine.
La robe était serrée aux hanches et plongeante sur la poitrine et dans le miroir de la cabine ce qui la regardait n'était pas quelqu'un qu'elle reconnaissait entièrement, mais quelqu'un qu'elle trouvait beaucoup plus intéressant que la fille en haut beige qu'elle était en arrivant. Le tissu noir contre sa peau pâle. Le décolleté qui rendait sa poitrine visible d'une façon qu'elle n'avait jamais autorisée.
Aurora était dans l'embrasure du rideau.
Elle la regarda de haut en bas avec une franchise totale. Un regard qui prenait, qui inventoriait, qui ne demandait pas la permission, qui s'attardait sur le décolleté et sur les hanches dans le tissu serré avec une appréciation complète et sans détour.
— Tu sais ce que tu veux, dit Aurora.
La fenêtre s'ouvrit.
— Tu es exactement ce que je pensais, dit Aurora, et exactement arriva avec sa variation et Léa avait les genoux légèrement mous.
Elle acheta la robe.
Elle acheta le corset. Elle acheta de la lingerie noire pour la première fois de sa vie. Une jupe en satin qui s'arrêtait mi-cuisse. Des bas résille. Elle acheta ces choses avec une progression dans son aisance qui s'accélérait à chaque boutique, chaque achat rendu possible par le précédent.
Dans la boutique de piercings, Aurora s'arrêta.
— On entre ?
Léa regarda la vitrine. Les anneaux, les tiges, le métal exposé sous la lumière.
— Juste regarder, dit Aurora.
Elles entrèrent et Léa regarda les vitrines et quelque chose dans son ventre répondait à ce qu'elle voyait, une chaleur qui n'était pas seulement de la curiosité. Elle pensa au fantasme du mardi soir, à la Léa transformée que regardait Aurora. Elle pensa aux mots dans le fantasme, ma salope, ma petite pute, dits avec cette chaleur précise.
Elle pensa que cette version d'elle-même dans le fantasme avait des anneaux dans le visage.
Aurora parla à la personne derrière le comptoir comme si Léa avait déjà décidé, et dans le flou doux de l'après-midi Léa n'opposa pas la résistance qu'elle aurait dû avoir.
Elle ressortit avec deux rendez-vous dans son téléphone.
Le septum. Les sourcils.
Dans le bus du retour, les sacs entre ses pieds, Léa pensa à son visage avec ces ornements et à ce que ça ferait à son reflet dans le miroir, et quelque chose entre ses jambes répondit à cette pensée d'une façon qui était claire et directe et qu'elle ne chercha pas à nier.
Elle pensa à Chloé qui avait dit dégueulasse avec cette voix catégorique et joyeuse.
Elle pensa à ce que Chloé dirait si elle la voyait dans six mois.
Quelque chose dans cette pensée produisit une chaleur inattendue et précise dans sa poitrine, pas de la honte, quelque chose qui ressemblait davantage à de la détermination.
Le soir de ce samedi, dans sa chambre, Léa s'allongea avec ses achats posés sur la chaise et elle laissa le fantasme arriver sans rien retenir.
La Léa du fantasme avait maintenant les anneaux dans le visage. Le septum brillait sous la lumière. Les anneaux aux sourcils encadraient ses yeux qui regardaient Aurora avec une attente totale et obéissante. Et la robe noire achetée dans l'après-midi, le corset lacé qui serrait sa taille, et Aurora debout devant elle qui la regardait avec cette attention de quelqu'un qui a fait quelque chose et voit le résultat.
Aurora dit quelque chose d'abord dans le fantasme, quelque chose que Léa avait commencé à entendre distinctement dans ces images nocturnes, quelque chose de court et de définitif.
— Tu es ma petite pute maintenant.
Léa dans le fantasme ne protestait pas. Léa dans le fantasme sentait ces mots descendre en elle comme quelque chose de vrai, quelque chose de reconnu, et elle disait oui et Aurora prenait son visage entre ses mains avec les anneaux froids contre ses joues et l'embrassait et ces lèvres augmentées étaient exactement ce qu'elles étaient depuis des semaines dans ses pensées, lourdes et précises et certaines.
Dans son lit réel, Léa glissa sa main entre ses jambes.
Elle ne s'arrêta pas.
Elle alla jusqu'au bout en pensant au mot pute dans la bouche d'Aurora, en pensant aux anneaux dans son propre visage imaginaire, en pensant au corset et aux tatouages et à cette transformation qui existait d'abord dans ses fantasmes et qui demain aurait des rendez-vous dans son téléphone pour commencer à exister dans son corps.
Elle alla jusqu'au bout deux fois, la deuxième fois en murmurant quelque chose dans le noir de sa chambre, un mot qu'elle n'aurait pas dit à voix haute deux mois plus tôt et qui maintenant sortait facilement, presque naturellement.
Allongée après dans l'obscurité chaude, elle ne chercha pas la honte.
Elle attendit qu'elle arrive, comme elle était arrivée les autres fois.
Elle n'arriva pas.
Ce qui était là à la place était quelque chose de calme et de profond et de physiquement satisfait, quelque chose qui ressemblait à de l'honnêteté.
Le jour du premier piercing arriva un samedi de la sixième semaine.
Léa s'assit dans le fauteuil du studio et Aurora s'installa sur le tabouret à côté d'elle et prit sa main.
La chaleur de cette main, les anneaux froids sur ses doigts contre la peau de Léa. Elles n'avaient pas encore eu de contact physique autre qu'accidentel depuis le début et ce contact simple produisait quelque chose dans la poitrine de Léa, une chaleur qui descendait jusqu'au ventre, jusqu'entre les jambes, et Léa croisa les chevilles sous la chaise.
L'aiguille toucha le tissu du septum.
La douleur arriva comme quelque chose qu'elle avait imaginé, mais qui était différent dans la réalité, plus présent, plus incarné, une douleur précise et localisée qui occupait entièrement l'attention. Et dans cette douleur quelque chose qu'elle n'attendait pas, une sensation frontière, entre la douleur et quelque chose d'autre, quelque chose qui ressemblait dans sa texture à ce qu'elle ressentait dans le noir de sa chambre en pensant à Aurora.
Son corps ne distinguait pas clairement les deux choses.
Aurora lui parlait doucement. Des mots ordinaires d'abord, qui allaient bien, tu respires, reste là. Et puis les mots particuliers, portés dans des phrases courtes, et dans la vulnérabilité physique du moment les fenêtres qu'ils ouvraient étaient plus larges, plus profondes, et ce qu'Aurora glissait dedans s'installait dans des couches plus basses que d'habitude.
Elle dit que Léa était belle. Que cette beauté était plus vraie maintenant. Que ce qui apparaissait sur son visage depuis quelques semaines était ce qui avait toujours été là.
Et puis, dans un moment où la personne du studio travaillait à une table voisine et où Aurora s'était rapprochée très près, ses lèvres augmentées à l'oreille de Léa, dans la vulnérabilité totale de la douleur et de la main tenue, Aurora glissa quelque chose dans l'oreille de Léa d'une voix si basse qu'elle n'était pas tout à fait de la parole.
— Tu es ma salope.
Pas comme une insulte. Comme un fait doux et stable, une énonciation de quelque chose qui existait déjà.
Léa ferma les yeux.
Dans la douleur et la chaleur de la main d'Aurora dans la sienne et ces mots qui tombaient dans les espaces préparés depuis des semaines, elle n'avait aucune résistance. Elle les reçut comme quelque chose de vrai, quelque chose qui correspondait à quelque chose en elle, et entre ses jambes il y avait une réponse physique à ces mots que la douleur de l'aiguille avait rendue impossible à ignorer.
Elle garda les yeux fermés et ne dit rien et serra les doigts d'Aurora dans sa main.
Dans le miroir du studio, l'anneau dans son nez changea son visage d'une façon irréversible.
Léa regarda cette irréversibilité.
Ce qu'elle ressentit était de la satisfaction. Profonde, physique, et teintée d'un désir si précis et si localisé qu'elle croisa les jambes sur le fauteuil.
Elle pensa à Chloé qui avait dit dégueulasse.
Elle pensa que Chloé ne comprenait rien.
Les anneaux aux sourcils vinrent la semaine suivante.
Et entre ces deux rendez-vous, quelque chose s'était restructuré dans la façon dont Léa pensait à son propre corps. Non plus comme un ensemble de fonctions à maintenir propres et efficaces. Comme un territoire. Comme une surface sur laquelle des choses pouvaient s'inscrire, une surface qui appartenait à quelque chose de plus vrai qu'elle n'avait autorisé.
Dans son fantasme de la semaine, Aurora la regardait dans le miroir avec les deux anneaux aux sourcils et le septum et disait quelque chose d'abord en effleurant les ornements dans son visage.
— Ma petite esclave. Tu commences à avoir l'air de ce que tu es.
Et la Léa du fantasme tremblait légèrement et disait oui et Aurora descendait ses lèvres sur sa gorge et ses mains ouvraient le corset avec une lenteur qui rendait l'attente physiquement douloureuse.
La Léa réelle dans son lit glissa sa main entre ses jambes et n'attendit pas longtemps.
Elle avait arrêté de s'en vouloir pour ça.
Elle avait arrêté de se poser la question de savoir si elle avait toujours été ça ou si ça avait été construit. Ce qui avait de l'importance était ce qu'elle ressentait dans son corps quand Aurora entrait dans une pièce, et ce qu'elle ressentait était clair.
Elle n'appela plus Chloé aussi souvent.
Chloé remarqua et demanda si ça allait et Léa dit oui, du travail, des trucs. Chloé dit c'est la gothique qui te prend tout ton temps et Léa dit son prénom c'est Aurora. Silence de Chloé. Et puis quelque chose d'inquiet sous le ton léger habituel. Léa dit je vais très bien, mieux qu'avant même. Elles raccrochèrent et Léa ne rappela pas.
Léa commença à s'habiller différemment pour aller travailler.
Pas dans un geste dramatique. Progressivement, un vêtement remplacé par un autre. Le corset qu'Aurora avait choisi pour elle intégré dans une tenue ordinaire. Les bas résille sous une jupe qui raccourcissait de semaine en semaine. Le maquillage plus appuyé chaque matin, l'eye-liner plus épais, les lèvres plus sombres.
Ses collègues remarquèrent. Certaines dirent quelque chose, doucement, et dans leurs yeux il y avait une question. Dans les yeux des clients dans la boutique il y avait quelque chose de nouveau que Léa reconnaissait et qui ne la dérangeait plus.
Ça la dérangeait de moins en moins d'être regardée.
Ça la dérangeait tellement moins d'être regardée qu'elle commença à vouloir l'être. À choisir ses vêtements en pensant à l'attention qu'ils produiraient. À la façon dont le corset faisait sa taille et à la façon dont ça se lisait dans les yeux des gens dans la rue entre sa maison et la boutique.
Elle portait des décolletés maintenant. Pas excessifs, mais présents, visibles, des décolletés qui existaient comme une déclaration que ses hauts beiges d'avant n'avaient jamais faite.
Aurora l'observait évoluer avec la satisfaction tranquille de quelqu'un dont les calculs s'avèrent exacts.
Elles n'avaient pas encore eu de rapport physique direct. Aurora construisait quelque chose et le construisait lentement, laissait le désir de Léa s'accumuler dans le noir de ses nuits, s'épaissir, devenir quelque chose dont Léa avait besoin plutôt que quelque chose qu'elle désirait simplement. Elle entendait parfois des sons dans la chambre de Léa au-dessus de la sienne, tard le soir, et elle souriait dans le noir.
Léa se touchait souvent maintenant. Presque chaque soir. Avec des fantasmes qui n'avaient plus rien de flou ou d'hésitant, des fantasmes précis et récurrents dans lesquels Aurora lui disait ce qu'elle était, dans lesquels Léa obéissait, dans lesquels il y avait une clarté sur les rôles qui produisait quelque chose de très profond dans son corps.
Aurora qui disait tu fais ce que je te dis. Aurora qui disait ma petite pute. Aurora qui disait montre-moi, dits avec cette voix particulière, et dans le fantasme Léa montrait, et l'idée d'être montrée, d'être regardée, d'être vue ainsi par Aurora produisait quelque chose dans son corps qui n'avait plus rien à voir avec la Léa de septembre qui tirait les rideaux.
Un soir de la huitième semaine, dans son lit, dans le fantasme le plus complet qu'elle se soit autorisé, Aurora la regardait entièrement nue avec les piercings qui brillaient et les tatouages qui couvraient ses bras et Aurora lui demandait de se toucher devant elle, un ordre simple et direct, et la Léa du fantasme obéissait immédiatement et sans hésitation et le regard d'Aurora sur elle pendant qu'elle obéissait était la chose la plus érotique qu'elle avait jamais imaginée.
La Léa réelle dans son lit mit beaucoup de temps à s'arrêter.
Ce fut Aurora qui proposa le studio de tatouage, un vendredi soir en posant son café.
— J'ai une amie tatoueuse à Saint-Nazaire. Elle a de la place samedi. J'ai des idées si tu veux en parler.
Léa dit qu'elle n'avait pas de dessin.
Aurora dit qu'elle s'en était doutée.
Elles parlèrent pendant deux heures, les premières longues heures vraiment passées ensemble, et Aurora parla de ses propres tatouages, d'où ils venaient, ce qu'ils représentaient, et Léa l'écoutait et regardait les bras d'Aurora sans se cacher de les regarder et quelque chose dans ce regard avait entièrement changé de nature depuis le premier soir. Ce qu'elle voyait n'était plus de l'altération. C'était de la revendication. Une façon de porter son corps comme quelque chose qu'on possède entièrement.
Aurora dit naturellement dans la conversation, et tu sais ce que tu veux, et vers la fin, Léa dans son état de réceptivité maximale, Aurora dit quelque chose qu'elle n'avait pas dit ainsi en dehors des moments de proximité.
— Tu sais ce que tu veux, Léa.
Directement. Pas glissé dans une phrase. Posé là, entre elles, avec ce regard précis.
— Oui, dit Léa.
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Qu'est-ce que tu veux ?
Léa regarda les bras d'Aurora. Elle pensa au miroir de la boutique. Elle pensa aux anneaux dans son visage qu'elle touchait maintenant sans y penser, juste pour sentir le métal. Elle pensa aux fantasmes dans le noir de sa chambre, à la voix d'Aurora qui lui disait ce qu'elle était, à ce qu'elle faisait dans son lit en pensant à ces mots.
Elle pensa à Chloé qui avait dit cette chose se balader dans ton couloir.
Elle pensa que Chloé ne l'avait jamais vraiment vue.
— Je veux continuer, dit Léa.
Aurora sourit avec ses lèvres augmentées et ce sourire fit quelque chose à Léa qui se manifesta physiquement, une chaleur descendante, un resserrement entre les jambes.
— Je sais, dit Aurora.
Le studio de Soline à Saint-Nazaire était chaud et plein de dessins encadrés.
Soline avait le corps entièrement couvert de motifs géométriques noirs et dorés. Elle regarda les esquisses qu'Aurora avait préparées pour Léa avec le sérieux de quelqu'un qui comprenait de quoi il s'agissait.
Léa s'assit dans le fauteuil.
Aurora s'installa sur le tabouret et prit sa main, les anneaux froids contre la peau de Léa, et ce contact fit ce qu'il avait fait dans le studio du piercing, cette chaleur qui descendait, ce resserrement précis entre les jambes.
La première aiguille toucha l'avant-bras.
La douleur était précise et continue et dans cette douleur encore cette sensation frontière, entre la douleur et le désir, et Léa comprit dans ces premières secondes que ces deux choses se ressemblaient dans leur texture plus qu'elle n'aurait cru, qu'elles activaient quelque chose de similaire dans le corps, une présence totale dans les sens, une impossibilité d'être ailleurs que là.
Aurora lui parlait.
Des mots ordinaires d'abord. Et puis les mots particuliers, plus proches, plus bas, et dans la vulnérabilité physique absolue de six heures dans un fauteuil les fenêtres qu'ils ouvraient n'avaient plus de bords.
Elle dit que Léa était belle. Elle dit que ce corps méritait d'être vu. Elle dit que la Léa d'avant se cachait et que la Léa d'après n'aurait plus de raison de le faire. Elle dit que les vêtements de Léa continueraient à changer, que son corps méritait d'être montré, que se sentir regardée et désirée serait quelque chose qu'elle chercherait désormais.
Et puis, à mi-séance, les lèvres d'Aurora contre l'oreille de Léa.
— Tu es à moi.
Et dans la même respiration, plus bas encore.
— Ma petite esclave. Ma pute. Tu le sais depuis le début.
Léa sentit ses doigts serrer la main d'Aurora.
Elle sentit ce que ces mots faisaient dans son corps au milieu de la douleur de l'aiguille, la façon dont ils descendaient dans les espaces préparés depuis des semaines et s'y installaient avec une précision qui n'avait plus rien d'une surprise, qui ressemblait à quelque chose qu'elle attendait, qu'elle avait cherché dans ses nuits depuis des semaines.
— Oui, murmura-t-elle, trop bas pour Soline.
Aurora sourit contre son oreille.
Soline travaillait en silence, ses aiguilles traçant des fleurs noires sur les avant-bras et les épaules de Léa, et dans le creux des omoplates quelque chose de particulier, le prénom d'Aurora en lettres gothiques, et Léa le savait depuis le début de la séance et avait dit oui sans hésiter, oui d'une façon qui n'avait pas hésité une seconde.
À la fin des six heures, Léa se regarda dans le miroir du studio.
Elle chercha quelque chose à contredire dans ce reflet.
Les anneaux dans le visage. Le prénom d'Aurora entre ses omoplates. Les fleurs sur ses bras. Et entre ses jambes, cette chaleur précise et continue qui avait commencé sous la première aiguille et n'avait pas cessé depuis, six heures de désir accumulé mêlé à six heures de douleur et de présence totale dans le corps.
Elle ne trouva rien à contredire.
Elle pensa à la fille de septembre avec ses boucles d'oreilles héritées de sa mère et ses hauts beiges et sa vie propre et ordonnée.
Elle pensa que cette fille-là ne lui manquait pas.
Margot revint de Lyon le premier samedi de décembre et frappa à dix heures du matin et Léa ouvrit la porte.
Margot ne dit rien pendant trois secondes.
Les cheveux noirs courts rasés sur la nuque. L'anneau de septum. Les anneaux aux sourcils. Des créoles multiples. Un corset noir lacé serré sur un chemisier en dentelle transparente. Une jupe courte en satin. Des bas résille. Des Doc Martens. Les bras nus jusqu'aux coudes et les tatouages, les fleurs noires sur les avant-bras et les épaules.
Léa la laissa regarder.
— Rentre, dit-elle finalement.
Margot entra. L'odeur ambrée de la maison lui arriva immédiatement. La musique en fond, basse et présente. Aurora dans le salon qui se leva quand Margot entra.
Elles burent du café toutes les trois et Aurora fit la conversation avec l'aisance de quelqu'un qui sait exactement comment la situation va se terminer. Quand Aurora sortit, Margot prit la main de Léa.
— Est-ce que tu vas bien ?
— Oui.
— Est-ce que c'est vraiment toi qui as voulu tout ça ?
— Oui.
— Est-ce que c'est vraiment toi qui as voulu tout ça ?
Léa resta silencieuse un long moment.
C'était la vraie question. Elle y avait pensé elle-même, dans certaines nuits, dans les moments de lucidité qui existaient encore. Elle avait remarqué le son dans la maison. Elle avait commencé à comprendre les mots d'Aurora, ce qu'ils faisaient, quand ils arrivaient. Elle avait les éléments, ou une partie des éléments.
Et elle avait choisi de ne pas les utiliser pour arrêter quoi que ce soit.
Elle pensa à Chloé. À cette chose se balader dans ton couloir dit avec ce rire catégorique et sans effort. Elle pensa à qui elle était pendant ces conversations, à la façon dont elle riait avec Chloé, à tout ce qu'elle ne questionnait pas.
Elle pensa à qui elle était maintenant dans le miroir de la salle de bain le matin.
Elle pensa aux nuits. Elle pensa aux mots dans ses fantasmes, ma salope, ma pute, ma petite esclave, et à ce que ces mots faisaient dans son corps, à ce que l'obéissance produisait en elle, cette satisfaction profonde et physique qui n'avait aucun équivalent dans sa vie d'avant.
— Je ne sais pas si j'aurais voulu ça toute seule, dit-elle honnêtement. Mais je sais que je le veux maintenant. Je sais ce que je ressens quand elle entre dans une pièce. Je sais ce qui se passe dans ma tête le soir. Je sais qui je veux être.
— Et qui tu veux être ressemble à ça ? dit Margot en faisant un geste vague.
— Et qui tu veux être ressemble à ça ? dit Margot en faisant un geste vague.
Léa regarda ses propres bras tatoués. Elle toucha l'anneau de son septum. Elle pensa au prénom d'Aurora entre ses omoplates.
— Oui, dit-elle. Ça ressemble exactement à ça.
Margot la regarda longuement.
— Tu es heureuse ?
Léa pensa à tout. À la façon dont Aurora la regardait. À la façon dont elle obéissait aux instructions simples qu'Aurora donnait parfois, d'un geste ou d'un mot, et à ce que cette obéissance produisait en elle. À ses nuits. À la différence entre la satisfaction gérée et propre de la fille de septembre et ce qu'elle ressentait maintenant dans son corps du matin au soir.
— Oui, dit-elle. Beaucoup plus qu'avant.
Ce soir-là, quand Margot fut partie, Léa monta dans la chambre d'Aurora.
Elle ferma la porte derrière elle et s'y appuya et Aurora se retourna dans sa chaise.
Elles se regardèrent.
— La musique, dit Léa. J'entends les fréquences maintenant. Et je reconnais les mots.
Aurora ne nia pas. Elle attendit.
— Tu aurais pu me demander d'arrêter, dit Aurora.
— Je sais.
— Tu ne l'as pas fait.
— Non.
— Je sais.
— Tu ne l'as pas fait.
— Non.
Le silence entre elles était plein et chaud.
Léa traversa la pièce et s'arrêta devant Aurora. Très près. Aurora leva les yeux vers elle depuis la chaise et il y avait dans ces yeux cette attention précise et amusée que Léa connaissait depuis deux mois et qui faisait ce qu'elle avait toujours fait, cette chaleur descendante, ce resserrement précis.
— Tu m'as dit que j'étais ta salope, dit Léa. Deux fois à voix haute. Dans le studio du piercing. Dans le studio de Soline. Et dans mes rêves depuis la troisième semaine.
Aurora ne nia pas.
— Je veux savoir si tu le pensais vraiment.
Aurora se leva lentement. Elle était plus grande avec ses Doc Martens et elle s'approcha et son odeur arriva comme elle était toujours arrivée, ambrée et sombre, et ses lèvres augmentées formaient quelque chose de précis et de certain.
— Tu as mon prénom dans le dos, dit Aurora doucement. Tu sais déjà la réponse.
Léa sentit ses mains trembler légèrement.
— Montre-moi, dit-elle.
Aurora tendit la main et prit le visage de Léa entre ses paumes, les anneaux froids contre ses joues chaudes, et l'embrassa, et ces lèvres gonflées contre les siennes étaient exactement ce que les semaines de fantasmes avaient construit dans le noir de sa chambre, exactement ça et plus encore, plus réelles, plus lourdes, plus certaines, et dans ce baiser il y avait tout ce qui s'avait construit depuis septembre, toutes les nuits et tous les matins dans la cuisine et tous les regards dans le couloir et toutes les aiguilles et toutes les instructions données à voix basse dans des studios chauds, tout ça compressé dans ce premier contact de lèvres qui n'avait rien de timide et rien d'hésitant.
Quand Aurora rompit le baiser, ses lèvres encore contre celles de Léa, elle dit doucement :
— Tu vas faire ce que je te dis.
Ce n'était pas une question.
— Oui, dit Léa.
Aurora recula d'un demi-pas et regarda Léa avec cette attention de quelqu'un qui examine son travail et le trouve exact.
— Déshabille-toi.
Léa sentit le mot descendre dans son corps comme quelque chose d'attendu. Pas de surprise. Juste cette chaleur précise et cette réponse physique immédiate, entre les jambes d'abord, puis dans les mains qui commencèrent à défaire les lacets du corset.
Aurora ne l'aidait pas. Elle regardait.
Et c'était exactement ça, ce regard posé sur elle pendant qu'elle se déshabillait, cette attention totale et tranquille d'Aurora, qui produisait quelque chose que Léa n'aurait pas su nommer en septembre et qu'elle nommait maintenant sans difficulté. Elle voulait être regardée ainsi. Elle avait voulu être regardée ainsi pendant des semaines dans ses fantasmes et maintenant ça arrivait vraiment, dans la chambre réelle d'Aurora, dans la lumière chaude et sombre, et ses mains tremblaient légèrement en défaisant les derniers lacets, mais pas d'appréhension.
D'anticipation.
Le corset tomba.
Puis le chemisier.
Puis la jupe et les bas résille en satin.
Léa resta debout devant Aurora dans le silence de la chambre et Aurora la regardait sans se presser, ce regard qui inventoriait, qui prenait le temps de voir ce qu'il regardait, et dans ce regard Léa sentit quelque chose se stabiliser dans son corps, quelque chose qui ressemblait à de l'arrivée.
— Retourne-toi, dit Aurora.
Léa obéit.
Aurora s'approcha et ses doigts effleurèrent le prénom entre les omoplates, les lettres gothiques tracées par Soline six heures durant, et ce toucher très léger produisit quelque chose de disproportionné dans le corps de Léa, un frisson qui descendit jusqu'aux jambes.
— Mon prénom sur ta peau, dit Aurora doucement, pour elle-même autant que pour Léa. Permanent.
— Oui, dit Léa.
— Tu sais ce que ça veut dire.
— Oui.
— Oui, dit Léa.
— Tu sais ce que ça veut dire.
— Oui.
Aurora laissa sa main descendre lentement le long de la colonne de Léa, des omoplates jusqu'au bas du dos, et s'arrêta là, sa paume à plat sur la peau, et Léa dut faire un effort pour ne pas se cambrer dans cette main comme quelque chose qui cherche le contact.
— Retourne-toi, dit Aurora.
Léa se retourna.
Aurora était très près. Ses lèvres augmentées à quelques centimètres. Son odeur partout. Et dans ses yeux cette attention précise qui avait commencé à défaire quelque chose en Léa dès le premier soir dans la cuisine et qui maintenant avait fini son travail.
— Dis-moi ce que tu es, dit Aurora.
Léa n'hésita pas.
Les mots qu'elle avait dits dans le noir de sa chambre en ne murmurant pour personne, les mots qui existaient depuis des semaines dans ses fantasmes dans la voix d'Aurora, elle les dit maintenant à voix haute dans la chambre réelle, à Aurora réelle, et ils sortirent facilement, naturellement, avec une vérité physique qui se manifestait entre ses jambes et dans ses mains et dans sa gorge.
— Je suis ta salope, dit-elle. Ta pute. Ton esclave.
Aurora sourit.
— Bonne fille.
Et ces deux mots firent quelque chose à Léa qu'elle n'avait pas prévue, quelque chose de plus profond que le désir, quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction dans les couches les plus basses de ce qu'elle était, une reconnaissance, un acquiescement total de son corps entier.
Aurora prit son visage entre ses mains et l'embrassa une deuxième fois, plus longuement, et ses lèvres augmentées avaient ce poids particulier que Léa avait imaginé des dizaines de fois et qui était maintenant réel contre sa bouche, et Aurora prit sa lèvre inférieure doucement entre les siennes et la garda là une seconde avant de la relâcher.
— Sur le lit, dit Aurora.
Léa alla sur le lit.
Aurora prit son temps.
C'était la façon dont elle faisait les choses, avec une lenteur délibérée qui n'était pas de la cruauté, mais quelque chose de plus précis, une volonté que l'autre soit entièrement présente dans chaque seconde, qu'il ne soit pas possible d'être ailleurs que là, dans ce corps, dans cette sensation.
Elle commença par les bras.
Ses doigts avec leurs anneaux descendaient sur les tatouages de Léa, sur les fleurs noires tracées par Soline, et là où ses doigts passaient la peau de Léa se souvenait de six heures d'aiguilles, de la douleur et de ce qu'elle avait ouvert. Aurora traçait les motifs comme si elle les lisait, et cette attention portée à son corps, à ces marques qui existaient parce qu'Aurora les avait voulues, produisait quelque chose dans la gorge de Léa qui n'était pas loin des larmes, pas de tristesse, quelque chose d'autre, quelque chose d'ouvert.
— Tes bras sont beaux, dit Aurora.
— Ils sont à toi, dit Léa.
— Ils sont à toi, dit Léa.
Ce n'était pas une chose qu'elle avait prévu de dire. Ça sortit directement, sans médiation, comme quelque chose de vrai qui n'avait plus de raison de rester à l'intérieur.
Aurora s'arrêta une seconde.
— Oui, dit-elle. Ils le sont.
Et elle descendit ses lèvres sur l'intérieur du coude de Léa et continua vers l'avant-bras, sa bouche sur les fleurs tatouées, et Léa ferma les yeux et laissa sa main droite chercher les cheveux d'Aurora au-dessus d'elle.
Aurora la laissa faire.
Elle continua à descendre sur le corps de Léa avec cette lenteur précise, et là où elle s'arrêtait et prenait le temps la peau de Léa répondait, frissons qui montaient depuis les jambes, chaleur qui s'accumulait dans le ventre, et Léa gardait les yeux fermés et était entièrement là, entièrement dans son corps, sans possibilité d'être ailleurs.
— Ouvre les yeux, dit Aurora.
Léa ouvrit les yeux.
Aurora était au-dessus d'elle et la regardait avec cette attention complète, et dans cette position les lèvres augmentées et les anneaux aux sourcils et les tatouages sur le cou d'Aurora formaient le tableau qu'elle avait regardé depuis le début et qui maintenant était là, au-dessus d'elle, dans la lumière de la chambre.
— Tu me regardes, dit Aurora.
— Oui.
— Tu ne fermes plus les yeux.
— Non.
— Oui.
— Tu ne fermes plus les yeux.
— Non.
Aurora descendit ses lèvres sur la gorge de Léa et l'anneau du septum toucha sa peau, froid et précis, et Léa garda les yeux ouverts et regarda le plafond et laissa ce contact froid dans sa gorge chaude lui faire ce qu'il lui faisait.
Elle dit le prénom d'Aurora à voix haute, juste le prénom, pas une demande ou une question, juste l'énonciation de ce prénom dans le noir de la chambre, et Aurora releva la tête et la regarda.
— Dis-le encore.
— Aurora.
— Encore.
— Aurora.
— Tu sais ce que tu dis quand tu dis mon prénom.
— Oui.
— Dis-le.
— Aurora.
— Encore.
— Aurora.
— Tu sais ce que tu dis quand tu dis mon prénom.
— Oui.
— Dis-le.
Léa le dit. Pas les mots du fantasme cette fois, pas la formulation préparée dans le noir de ses nuits. Quelque chose de plus simple et de plus vrai, quelque chose qui sortit directement de ce qu'elle était allongée là dans la chambre d'Aurora avec le prénom d'Aurora entre ses omoplates et les tatouages sur les bras et les anneaux dans le visage.
— Je suis à toi.
Aurora la regarda encore une seconde.
Puis elle sourit, et ce sourire n'avait rien d'ironique et rien d'amusé, juste quelque chose de plein et de satisfait, quelque chose de réel.
— Oui, dit-elle. Tu l'es.
Et elle descendit sur le corps de Léa et Léa ferma les yeux malgré l'instruction et Aurora ne la corrigea pas parce que la correction pouvait attendre et qu'il y aurait du temps, beaucoup de temps, pour tout ce qui venait.
La nuit d'Angers s'étendait derrière les fenêtres.
Dans la maison de la rue Saint-Laud les haut-parleurs jouaient doucement leurs fréquences dans les pièces vides du bas, mais ce n'était plus nécessaire de la même façon qu'avant, les fréquences avaient fait leur travail, les couches étaient ouvertes, et ce qui avait été semé dans ces couches au fil des semaines poussait maintenant sans aide, poussait depuis l'intérieur de Léa elle-même, depuis ce qu'elle était devenue ou depuis ce qu'elle avait toujours été et qui avait attendu d'être reconnu.
Dans le creux des omoplates de Léa, le prénom d'Aurora reposait sur sa peau.
Permanent.
Vrai.
Léa dans le lit d'Aurora dans la nuit de décembre était entièrement présente dans son corps pour la première fois depuis septembre, peut-être pour la première fois depuis plus longtemps que ça, et Aurora était là et la lumière était chaude et le reste n'existait pas encore.
Le reste pourrait attendre jusqu'au matin.
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Bon, une histoire reste une histoire et moi j’ai toujours eu un problème avec le principe de la censure donc je ne vais pas hurler, mais bon, ça reste bizarre tout ça et un peu incompréhensible…
Perso j'ai adoré l'originalité de l'histoire et la progression lente et inéluctable de l'emprise.
.......
En faisant des recherches sur la fréquence je constate qu'elle existe, merci pout l'apport.
"La fréquence de 7,83 Hz correspond à la résonance de Schumann, la pulsation électromagnétique naturelle de la Terre. Elle se situe à la frontière entre les ondes cérébrales alpha et thêta, favorisant la relaxation profonde, la méditation et le bien-être:
Elle ne trouve rien de mieux que de placer la fille sous son emprise grâce à 1 moyen qui s’apparente à de la came , de l’emprise psychologique.
La fille n’est plus maître d’elle même.
Ce genre de récit ou la fille ne contrôle plus rien à passer la censure.
Le récit aurait dû être classé dans trash. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être lesbienne.
C’est juste 1 gamine vexée qui a voulu se venger le tout d’une bassesse sans nom.
Quel plaisir j’ai eu à lire ton histoire qui est écrite avec tact et subtilité. Tu as savamment choisi les bons mots que tu as merveilleusement mis en forme pour décrire une idée originale. Ta narration va crescendo et tu tiens le lecteur en haleine du début à la fin. Cela change des récits habituels.
Grâce à toi j’ai passé un très agréable moment de lecture.
Bises à toi Agnès