— Putain, mais quel manchot.
Ce n'était qu'un murmure à peine audible, mais Anna savait que j'avais entendu. C'était le but, elle aimait me blesser. Mais je n'y attachai pas trop d'importance, j'avais l'habitude, j'étais blindé depuis longtemps. Ma plus grande crainte, pour le moment, c'était que quelqu'un d'autre que moi l'entende.
Et je n'avais pas besoin de ça, j'étais déjà suffisamment nerveux. Le cœur tambourinant dans la poitrine, je sursautais à chaque fois qu'un étudiant entrait ou sortait des toilettes. On avait beau se trouver dans la dernière cabine, je m'imaginai que la porte allait s'ouvrir à la volée et que, derrière, je découvrirai une nuée de camarades en train de rire, les téléphones brandis.
Difficile dans ces conditions de se concentrer.
Mais Anna s'en foutait, c'était plus fort qu'elle. Quelles que soient les circonstances, elle ne manquait jamais une occasion de me rabaisser d'une pique assassine. Même maintenant qu'elle me tournait le dos, appuyée contre la paroi, le bassin cambré, le jean et la culotte descendus aux chevilles, et que je m'échinai, moi aussi à moitié nu, à trouver la bonne inclinaison sous son sillon fessier.
Mais, bon sang, comment viser juste avec toute cette pression si, en plus, elle en rajoutait ?
Rien à faire, au moment où je croyais insérer mon sexe au bon endroit, je sentais systématiquement celui-ci changer de trajectoire, glisser le long de sa vulve ou remonter dans sa raie, laissant des traces de liquide préséminal un peu partout et lui arrachant des soupirs d'agacement.
Ce n'était pas un problème de taille ou de longueur, je n'avais pas à rougir de ça. C'était juste que le stress me faisait littéralement dérailler. Je m'échinai de plus en plus, sans succès, et le temps tournait.
Elle se baissa un peu en marmonnant pour elle-même « non, mais putain, sans déconner », puis je sentis par en dessous trois doigts venir saisir la base de mon phallus pour le guider. « Allez, pousse, putain. »
— Putain,
— putain,
— putain, elle n'avait que ce mot-là à la bouche, ou quoi ?
Je sentis tout à coup distinctement la texture de ses lèvres. Je m'inclinai davantage vers l'arrière, remontai mon T-shirt tout en levant le bassin encore plus haut, puis donnai un coup de reins un peu plus fort. D'un coup, tout glissa et je me retrouvai au fond de son vagin, lui arrachant un petit cri de surprise. Je m'immobilisai une seconde pour être sûr que personne n'ait rien entendu.
Le temps manquait cruellement maintenant, il fallait se dépêcher. Je passai mes mains sous le revers de sa chemise et m'agrippai fermement à ses hanches, me soudant littéralement à ses fesses. Puis je commençai un va-et-vient rapide.
La scène était d'un érotisme fou et il fallait que je mobilise toutes mes forces pour ne pas jouir trop vite. J'étais dans un état d'excitation terrible, totalement focalisé sur ma verge qui coulissait comme une anguille entre ses muqueuses étroites et humides. Mes sens exacerbaient mon plaisir jusqu'au paroxysme : le toucher de mes paumes sur la douceur de sa chute de rein, la vue sur son visage crispé de plaisir, le son étouffé de ses soupirs qui trahissaient son excitation montante, l'odeur de luxure qui commençait à nous envelopper...
Et puis, surtout, je pouvais voir sa nuque qui se balançait au rythme de mes coups de reins. Cela peut paraître bizarre, mais sa nuque m'avait toujours incroyablement excité. Elle était merveilleuse, sa nuque, elle se dessinait tout en volupté sous les mèches rebelles de son chignon, si douce, si blanche, qu'on n'avait qu'une envie, c'était la saisir, la caresser, la lécher. Cette nuque me rendait fou.
C'en était trop. Avant que j'aie le temps de me calmer un peu, je sentis un trop-plein m'emporter et, dans un brusque élan, je m'appuyai sur le dos d'Anna et poussai pour planter mon membre le plus loin possible en elle, lui arrachant un gémissement. En frémissant, puis en relâchant d'un seul coup tous mes muscles, j'éjaculai en plusieurs spasmes.
Merde. J'avais tenu pas plus de deux minutes.
Après quelques instants d'extase, je fixai mon attention sur son visage, et la frustration teintée de colère que je lus dans ses yeux me fit vite débander : elle n'avait pas eu le temps de jouir, et j'allais le payer cher.
Mais pas maintenant. Silencieuse comme un chat, elle se redressa en extirpant mon sexe déjà à moitié mou. Elle saisit de sa poche un mouchoir pour essuyer les flots de sperme qui s'écoulaient de son vagin le long de ses cuisses, le jeta dans la cuvette en tirant la chasse et se rhabilla en quatrième vitesse. Puis, après avoir déverrouillé le loquet et s'être assurée qu'il n'y avait personne, elle sortit, le visage hermétique, non sans claquer la porte avec violence, la laissant grande ouverte. Tout ça sans un regard pour moi.
Et, alors que la sonnerie nous invitait à retourner dans l'amphi, je restai là, à moitié nu et un peu honteux, mon short et mon caleçon toujours baissés, cachant d'une main mon pénis blanchi de sécrétions, tandis que j'essayai maladroitement de refermer la porte.
Comment avais-je pu en arriver là ?
—----
C'est trois ans auparavant, l'année de mes 16 ans, que je rencontrai pour la première fois celle qui allait devenir mon bourreau et l'objet de mes fantasmes.
Nous venions tout juste de déménager dans un nouveau quartier, dans un lotissement que ma mère avait toujours rêvé d'habiter. Notre nouvelle maison bordait une petite rue toute tranquille et donnait sur trois côtés sur des parterres fleuris – un environnement très différent du petit appartement bruyant que nous occupions jusqu'alors dans le centre-ville.
Le jour de notre emménagement, au début du mois d'août, mes parents nous laissèrent, à mon frère et à moi, le choix des chambres. Mon frère Alex, plus âgé d'un an et demi, se précipita au premier étage sur la plus grande, celle qui donnait vers l'avant, au-dessus de la porte d'entrée. J'héritais donc de la chambre isolée au deuxième étage, sous les combles, orientée vers l'arrière de la maison. Mais ce n'était pas pour me déplaire. Après tant d'années passées à partager la même chambre que mon frère, j'étais prêt à accepter n'importe quoi pour me retrouver désormais avec un repaire bien à moi, même si celui-ci devait se trouver à l'écart.
Ma nouvelle chambre donnait sur une cour étroite qui séparait notre demeure de celle de nos voisins. En déballant mes cartons, je contemplai cette dernière. C'était vraiment une belle villa : elle n'avait qu'un seul étage, mais elle était plus longue que la nôtre, peinte dans un joli rose pâle, et sa façade était embellie par des bougainvilliers en fleurs. Pile en face de ma fenêtre, je remarquai une petite alcôve aménagée sur le toit, dissimulée entre les alignements de tuiles, face au sud, avec une chaise longue et une petite table. En me penchant un peu vers la gauche, je discernai, vers l'arrière de la demeure, les contours d'une piscine bordée de buissons bien taillés.
Tandis que je laissai mon regard vagabonder, j'eus tout à coup la sensation que quelqu'un m'observait. Je cherchai ce qui avait ainsi pu capter mon attention et baissai les yeux vers le premier étage. Je découvris alors, derrière une fenêtre, à moins de 10 m de moi, une jeune fille aux cheveux châtain clair, assise sur le rebord d'un lit, en train d'écrire dans un carnet. Elle me regardait, la bouche légèrement ouverte, l'air choqué et furieux. J'eus une brusque bouffée de chaleur et me dégageai précipitamment de l'embrasure de la fenêtre, un peu confus. Après avoir fait semblant de vider quelques cartons, je jetai discrètement un nouveau coup d'œil vers la fenêtre d'en face, mais les rideaux étaient désormais tirés. Il n'y avait plus personne.
Nous allions vite apprendre à connaître nos nouveaux voisins.
Les parents, Bertrand et Lydie, étaient la générosité incarnée : tous les deux médecins de ville, ils surent rapidement se rendre indispensables, prodiguant à mes parents des conseils et de l'aide, et leur présentant tout un réseau d'habitants du quartier. Ils avaient deux enfants : un garçon, Jules, et une fille, Anna, qui avaient quasiment le même âge que mon frère et moi.
Jules et mon frère Alex allaient devenir les meilleurs amis du monde.
Il n'allait pas du tout en être de même pour Anna et moi.
Pour la plupart des gens, Anna était la jeune fille modèle, que tous les parents auraient rêvé d'avoir : brillante, espiègle, polie et généreuse. Et surtout d'une beauté confondante. À l'époque de notre connaissance, elle faisait déjà chavirer bien des cœurs et je ne compte pas le nombre de garçons qui se retournaient sur son passage. Elle irradiait de sa présence. Du moins en apparence. Car si elle ressemblait à un ange, elle avait tout pour moi du diable, et il ne m'avait fallu qu'une seule après-midi pour m'en rendre compte.
Le jour même de notre emménagement, alors que je déballai toujours mes affaires et que je scrutai les rideaux d'en face dans l'espoir d'y voir du mouvement, j'entendis ma mère nous appeler du rez-de-chaussée. Une femme élégante se tenait à ses côtés.
— Les garçons, je vous présente Lydie, qui habite la maison d'à côté. Lydie me dit qu'elle a elle-même deux enfants de votre âge qui vont aller se baigner dans leur piscine, et elle vous propose d'aller passer l'après-midi avec eux, pour faire connaissance. Pendant ce temps-là, papa et moi, on pourra finir de tout déballer et commencer à ranger. Alors, dites-lui merci et allez vite mettre vos maillots.
Je pénétrai quelques minutes plus tard dans leur intérieur chaleureux. Tout y était de bon goût, depuis les murs blancs contre lesquels s'intégraient des meubles design et épurés, jusqu'aux touches de couleur des coussins, des tableaux et des objets chinés ou ethniques. J'inspectais la pièce avec une expression de ravissement, lorsque j'entendis des pas légers descendre l'escalier, et la même jeune fille que tout à l'heure s'arrêta au bas des marches.
Elle mesurait environ 1m65, et ses longs cheveux ondulés étaient savamment ramenés à l'arrière en un ample chignon, qui dégageait sa nuque et la faisait paraître plus grande qu'elle ne l'était réellement. Elle avait de longues jambes dont les lignes étaient soulignées par un petit short moulant, une taille fine qui laissait apparaître son nombril et une peau d'une couleur délicatement ambrée par des séances au soleil. Sa poitrine était soutenue par un soutien-gorge turquoise, dont la dentelle dépassait d'un top blanc échancré. On remarquait surtout ses yeux bleus, légèrement plissés mais très expressifs, qu'elle avait intelligemment soulignés d'un coup de crayon discret. Je rougis un peu. Je la trouvai sublime.
— Anna, voici Alexandre et Théo, nos nouveaux voisins. Est-ce que tu peux appeler ton frère pour aller tous les quatre vous amuser près de la piscine ?
Avec une attitude très différente de celle que j'avais entraperçue tout à l'heure, elle minauda un « bien sûr, maman », s'approcha à pas de chat pour nous faire une bise rapide sur la joue – j'en eus des contractions dans le bas du ventre –, puis remonta à l'étage.
Lydie reprit : « Je pense que Bertrand et moi allons aider vos parents à tout déballer, on ne sera pas de trop à quatre. Je vous laisse avec Jules et Anna, vous devriez bien vous entendre. À tout à l'heure ».
Et elle nous abandonna dans le salon, où Alex et moi nous mîmes à attendre debout, un peu mal à l'aise, sans trop savoir quoi faire.
Après cinq minutes d'attente, un garçon brun assez grand descendit, torse nu et déjà en maillot, une serviette à l'épaule. D'emblée, il était difficile de ne pas aimer Jules : il affichait sur son visage un sourire permanent, et ses yeux bleus plissés, très semblables à ceux de sa sœur, étaient toujours joyeux. Il nous plut tout de suite, surtout à Alex, et il nous invita à passer vers l'arrière de la maison.
Au moment où nous tournions les talons, j'entendis Anna descendre à son tour l'escalier et la vis apparaître dans un sensuel bikini bleu foncé avec un liseré doré, un tote-bag nonchalamment accroché à l'épaule. Le fin paréo qu'elle avait accroché à sa taille ne dissimulait que partiellement ses jambes. Le souffle soudain court, je m'arrêtai pour l'attendre, tandis qu'elle appela d'une voix enjouée sa mère à travers la maison.
— Ta mère est partie chez nous pour aider nos parents. Elle a dit qu'elle reviendrait plus tard, lui répondis-je.
Pour la première fois, j'allais découvrir l'autre visage d'Anna. Son sourire chaleureux s'effaça en un éclair, et ses yeux bleus devinrent froids. Elle me dépassa sans un regard et franchit la baie vitrée à la suite des deux autres garçons. Sans bien comprendre ce qu'il venait de se passer, je me dirigeai moi aussi vers le jardin.
Anna fit quatre longueurs avant de sortir de l'eau et de déplacer un transat face au soleil, sur lequel elle s'allongea. Je commençai de mon côté à jouer dans la piscine avec Jules et mon frère, mais on pouvait deviner que j'allais être de trop : leur amitié naissante prenait déjà toute la place. Je nageai donc jusqu'au rebord et, accoudé, j'interpellai Anna.
— Ta mère m'a laissé entendre tout à l'heure qu'on allait être dans la même classe. C'est cool, non ?
Aucune réaction. Je regardais la jeune fille qui avait toujours les lunettes de soleil posées sur le nez et qui lisait un magazine. Impossible de voir à travers les verres opaques si son attention s'était dirigée vers moi. Elle ne m'avait probablement pas entendu.
Je décidai de sortir de la piscine et j'approchai un second transat près du sien.
— Tu aimes quoi dans la vie ? Tu fais un sport ? Moi je fais un peu de tennis. Tu joues un peu, toi ?
— OK. Je ne sais pas si t'as remarqué, mais je lis, là ».
La réponse avait fusé, cinglante. Elle n'avait même pas pris la peine de me regarder et me tourna ensuite ostensiblement le dos.
J'en restai dix secondes, assez ébranlé. Retrouvant un peu de prestance, je m'allongeai sur mon propre transat, le souffle court, le visage empourpré, et j'entrepris de faire semblant de scroller sur mon téléphone. Qu'est-ce qui venait de se passer ? Qu'est-ce que j'avais bien pu faire ? Était-ce parce que sa mère nous avait invités sans lui demander son avis ? Ou bien parce que je l'avais surprise en train d'écrire à travers la fenêtre ? Et, même si c'était ça, en quoi c'était mal ? Est-ce que c'était ma faute si sa fenêtre à elle se trouvait juste en dessous de la mienne ?
Ou alors... Était-ce parce qu'elle essayait de se donner un peu de contenance en présence de deux nouveaux garçons, dont l'un allait se retrouver dans sa classe ? Était-ce une réaction d'orgueil parce qu'elle était troublée ?
Oui, voilà peut-être l'explication. C'était logique.
Car j'étais loin d'être moche. Je mesurais déjà presque 1m80, et j'étais assez bien proportionné. J'avais acquis, grâce à mes entraînements de tennis, une musculature dont je n'étais pas peu fier, même si Alex me qualifiait toujours de « gringalet » pour se payer ma tête. J'avais des cheveux blond foncé que je laissais emmêlés dans un style « coiffé-décoiffé » que j'estimais à la mode, et mes yeux noisette avaient déjà su séduire le cœur de plusieurs copines.
Rien d'étonnant à ce qu'une fille de mon âge cherche à attirer mon attention.
Devant cette évidence, je me sentis un peu plus léger. Je laissai passer une dizaine de minutes, puis je me redressai sur le transat en contractant mes abdominaux de manière un peu forcée. J'esquissai mon plus beau sourire et me tournai vers elle : « Vous avez vraiment une jolie maison ! Ça fait longtemps que vous habitez ici ? ».
La violence avec laquelle elle posa son magazine et se tourna vers moi me fit sursauter.
— OK, Casanova, je vais mettre les points sur les “i”. Primo, c'est pas moi qui t'ai invité. Deuxio, j'en n'ai rien à foutre de toi, tu peux parler au mur si ça te chante. Tertio... elle abaissa ses lunettes et me fusilla du regard, « si je te reprends à jouer au voyeur, je ruinerai tellement ta réputation au lycée que tu regretteras le jour où tu m'as rencontré ».
Elle rassembla ses affaires et rentra dans la maison, me laissant complètement tétanisé.
Ce n'était que le début.
—----
Comme sa mère l'avait anticipé, Anna et moi nous retrouvâmes dans la même classe de Première. Je m'y faisais un petit cercle d'amis fidèles, et je me félicitais de m'être intégré plutôt vite et bien. Mais il y avait une ombre au tableau, et pas des moindres.
Anna.
Elle avait décidé, sans que je comprenne bien pourquoi, que j'étais un nuisible. Et elle était bien déterminée à m'écraser.
Dès la rentrée scolaire, je devinais que j'étais devenu l'objet des moqueries de son groupe d'amies. Dès que je jetais un regard vers elles, je remarquais qu'elles étaient toutes en train de me scruter. Elles se retournaient alors précipitamment en gloussant : manifestement, quelque chose en moi les faisait hurler de rire.
Et il n'y avait pas que ces messes basses.
Anna ne ratait jamais l'occasion de m'humilier et de me rabaisser publiquement. Quand je ratais maladroitement la balle au volley, elle s'exclamait « Putain, mais quel gros nul » à haute voix, suscitant l'hilarité générale. Quand j'arrivais en retard au début d'un cours, elle m'envoyait à travers la classe un « Bien dormi, chaton ? » qui parvenait même à arracher un sourire au prof. Et si j'avais le malheur de renverser un verre au self-service, elle singeait ma maladresse avec une méchanceté terrible et me renvoyait à mes couches-culottes.
C'était une situation nouvelle pour moi. Je n'avais jamais été dans la position du souffre-douleur, j'avais au contraire été plutôt populaire dans mon ancien lycée. Et j'étais désormais l'objet du harcèlement injuste de ma propre voisine.
J'avais bien essayé, au début, de répliquer, de ne pas me laisser faire. Je l'entraînai une fois dans un recoin par le bras pour qu'on s'explique, pour m'excuser si j'avais pu faire quoi que ce soit qui l'ait blessé. La réaction d'Anna avait été aussi brutale qu'incompréhensible : elle se mit à me crier dessus tellement fort que toutes les têtes se tournèrent vers nous, m'interdisant de la toucher ou de lui adresser la parole, me menaçant de m'accuser de voyeurisme, me laissant entendre que ça serait parole contre parole, et qui croirait-on ? J'en restai sans voix, sidéré. Pourquoi toute cette haine contre moi ? Je tournai lâchement les talons en la laissant m'invectiver, espérant obtenir au moins un répit, mais elle me lança un « Ouais, c'est ça, dégage, connard » et, quelques minutes après, le manège des railleries reprenait.
Que pouvais-je faire ? Faire intervenir nos parents ? Nos profs ? J'étais trop fier. Elle était une fille aussi populaire que d'apparence fragile, et moi un garçon bien plus fort qui savait me défendre. Personne ne prendrait au sérieux mes récriminations.
J'en vins parfois à m'imaginer la gifler, la forcer à s'excuser. Je me faisais des films pendant lesquels elle tombait à genoux et me suppliait de lui pardonner. Peut-être même m'implorerait-elle de devenir son copain, car, au fond, derrière sa dureté, elle avait en réalité toujours cherché à s'attirer mes faveurs...
Mais il n'y avait vraiment que mon imagination pour apaiser un peu ma souffrance.
Le pire de tout, c'était son hypocrisie.
Car nos deux familles s'étaient beaucoup rapprochées : nos parents respectifs multipliaient les sorties, et mon frère et le sien s'étaient découvert tant de points communs qu'ils passaient désormais le plus clair de leur temps ensemble. J'étais souvent forcé d'aller le week-end chez eux, poussé par mes parents qui se réjouissaient de la complicité qui régnait aussi entre Anna et moi.
Car c'est bien ce qu'Anna était parvenue à leur faire croire. Elle était très douée.
Elle adorait débarquer dans ma chambre sans prévenir, faisant semblant, auprès de mes parents, de vouloir me faire une adorable surprise, alors qu'elle cherchait en réalité à prendre des photos de ma déco, de mes fringues ou des tâches sur mes draps, et avoir ainsi de quoi se moquer le lendemain.
Elle faisait aussi exprès de m'attendre le matin sur le chemin du lycée, un sourire cajoleur aux lèvres, tandis qu'elle saluait sa mère de la main. Mais sitôt que nous avions tourné au coin de la rue, c'était tantôt un « alors tu as espionné qui, cette nuit, pervers ? », tantôt un « putain, mais c'est toi qui pues comme ça ? On ne t'a jamais appris à te laver ? ». Mais elle plongeait le plus souvent dans un mutisme chargé de mépris, me laissant ruminer sur les raisons de son hostilité.
Et c'est ainsi que, bon gré mal gré, deux ans passèrent.
Nous réussîmes tous les deux notre baccalauréat haut la main, et je me destinai à devenir ingénieur. À mon grand désarroi, Anna semblait vouloir suivre un chemin similaire, et nous intégrâmes tous les deux la même classe préparatoire l'année suivante.
Si j'avais cru un instant que ce parcours commun allait apaiser un peu la tension, j'en fus rapidement pour mes frais : elle continua à saisir la moindre occasion de me blesser. À peine pus-je me consoler en constatant que son animosité, le temps aidant, se muait plutôt en indifférence.
—----
Tout devait changer une soirée de mi-septembre, peu après notre rentrée en première année de prépa.
J'avais interrompu quelques instants plus tôt une série, et j'étirai mes bras et mes jambes, toujours assis dans mon fauteuil. Ma mère m'avait rappelé à l'ordre : la nuit tombait, l'heure de travailler un peu avait sonné. Et j'avais beau être majeur, difficile de contredire celle qui tenait encore les cordons de la bourse familiale.
Je me baissai pour ramasser mon sac en regardant distraitement par la fenêtre. Depuis la désastreuse première fois où j'avais entrevu Anna, je m'évertuais à éviter autant que possible de regarder à travers la vitre. Mais rien à faire, ma curiosité l'emportait toujours, même pour quelques secondes.
Je commençais à sortir mon ordinateur, quand je m'immobilisai soudain. J'avais sans doute mal vu.
Fronçant les sourcils, le pouls soudain rapide, je m'agenouillai sous le rebord de ma fenêtre et risquai à nouveau un regard vers la chambre d'en face, avec plus d'attention.
Comme d'habitude, les rideaux étaient tirés. Sauf que, le crépuscule aidant, la mince lumière qui baignait la chambre filtrait à travers les rideaux, et on distinguait en filigrane tout ce qui s'y déroulait.
Quelqu'un était allongé sur le lit. Une personne seule, en chaussette, la chemise relevée jusqu'au nombril, la moitié basse du corps entièrement nue. Un corps d'une beauté à couper le souffle, la peau claire et lisse, les formes féminines comme sculptées par un artiste. Je ne pouvais pas voir la tête de la fille, mais j'aurais reconnu cette silhouette entre mille.
Anna avait relevé les cuisses, qui me cachaient son entrejambe depuis mon poste d'observation. Mais je pouvais voir son bras placé par-dessus son bassin, et je ne pouvais pas ignorer l'endroit où elle avait posé sa main. J'eus soudain des difficultés à respirer.
Hagard et haletant, je me déplaçai à pas de loup pour éteindre l'ensemble de mes lumières et plonger ainsi ma chambre dans la pénombre, puis je revins à moitié caché dans l'embrasure de ma fenêtre. Je distinguai désormais la main d'Anna bouger, très lentement, presque imperceptiblement, à hauteur de son pubis. Mon propre sexe pulsait d'excitation et mon cœur était sur le point d'exploser. Je commençai à me toucher sans détacher le regard. Était-ce possible ? Était-ce réel ?
La main d'Anna bougeait un peu plus vite désormais, par de petits mouvements amples et circulaires. Elle poussait parfois un peu sur les jambes, ce qui faisait lever légèrement ses fesses. Toute sa gestuelle trahissait une excitation qui était en train de grandir, inexorablement. L'orgasme était proche, je le sentais. Dans un état second, je vis son autre main ouvrir un pan de sa chemise, glisser sous le tissu et se poser sur son sein. Je me caressai moi-même le pénis avec frénésie maintenant, captivé par cette scène sortie de mes fantasmes les plus fous.
Soudain, elle s'arrêta net et s'assit subitement sur son lit, de dos, la raie de ses fesses émergeant des plis de sa couette. Je distinguais désormais son profil et je vis son visage soucieux. Elle s'était manifestement rendu compte de quelque chose. Quelque chose de grave. En un éclair, elle se pencha pour éteindre sa petite lampe, puis se tourna vers les rideaux en regardant dans ma direction, l'air paniqué.
Je me jetai en arrière dans un élan désespéré. M'avait-elle vu malgré l'obscurité ?
Le pénis encore douloureux d'excitation, je me faufilais aussi vite que possible hors de ma chambre plongée dans le noir et dévalai les escaliers quatre à quatre. Je devais avoir l'air d'un fou, car Alex me demanda ce que j'avais. Je ne répondis pas.
Je ne remontai que longtemps après, et me risquai à nouveau devant la vitre, en évitant la moindre attitude qui pourrait trahir ce à quoi j'avais assisté. Mais les rideaux étaient tirés, il n'y avait plus aucune lumière.
La scène tournait toujours en boucle dans ma tête lorsque je m'endormis, l'esprit empli de rêves érotiques.
—----
Quelque chose avait changé, c'était évident. Ou était-ce moi qui me faisais des idées ? Anna était pourtant différente, cela me paraissait clair. Mais peut-être pas. C'était peut-être moi qui avais changé ma façon de la voir.
Je passai la fin du mois de septembre dans cet état de fébrilité. Anna ne manquait pas une occasion de me charrier, et pourtant, il me semblait qu'elle y mettait moins d'ardeur, et j'aurais juré voir dans ses yeux comme une lueur d'inquiétude. Un doute.
Je ne fis rien pour laisser paraître que je l'avais vu ce soir-là. J'adoptais en toutes circonstances une attitude détachée qui permettait de sauver les apparences. Mais au fond de moi, quelque chose avait changé irrémédiablement : Anna n'était plus qu'une simple jeune fille cruelle, elle était devenue une femme, une vraie, atrocement désirable.
Et je sentais bien qu'entre nous, malgré son attitude détestable et mon impassibilité feinte, un jeu de confrontation s'était installé. Une tension.
—----
La lumière était tamisée, et la fille attendait, totalement nue, visiblement détendue, allongée sur le dos. Un jeune homme, nu également, s'approcha du lit, s'allongea près d'elle et l'embrassa langoureusement. Elle passa un bras par-dessus sa tête et lança une jambe au-dessus des siennes, en lui rendant son baiser.
Bien qu'ils soient tous les deux cachés par le dos du garçon, on pouvait voir que chacun avait commencé à caresser le sexe de l'autre avec les mains. Au bout de deux minutes, elle fit pivoter le jeune homme sur le dos et elle l'enjamba pour se retrouver à califourchon sur son bas-ventre, face à lui. Elle se souleva un peu avec les genoux, orienta la verge bien dure du garçon vers l'entrée de son vagin, puis s'abaissa avec douceur. Ses yeux se fermèrent et sa bouche s'ouvrit : la pénétration lui procurait visiblement un plaisir intense. Elle se redressa, le buste bien droit et, en maintenant ses mains appuyées sur le torse du jeune homme, elle entreprit des mouvements circulaires du bassin d'avant en arrière et de haut en bas, les yeux toujours mi-clos, des soupirs s'échappant de sa bouche, sa longue chevelure se balançant d'un côté à l'autre. Son partenaire, de son côté, lui malaxait un sein et caressait sa chute de rein, la laissant imprimer le rythme.
La chevauchée durait depuis à peine trente secondes quand une ombre surgit. Un deuxième jeune homme nu fit son apparition. Il contourna le lit et vint se placer debout sur l'un des côtés, le bassin à hauteur du visage de la fille. On pouvait voir son pénis gonflé d'excitation. Elle tourna le visage vers lui, se baissa un peu – on ne voyait plus que l'arrière de sa chevelure – et vint placer une main délicate derrière la fesse du garçon, pour l'inviter à se rapprocher davantage. Son mouvement de tête indiqua alors qu'elle avait commencé à sucer le nouveau venu, pendant que l'autre, toujours allongé sous elle, l'agrippait pour qu'elle poursuive son déhanchement.
La fellation dura trois minutes, puis le deuxième garçon l'interrompit et vint se placer à genoux derrière la fille. Celle-ci, tout en gardant le pénis de son premier partenaire bien en place, s'affala jusqu'à ce que ses seins se posent sur son torse. Le jeune homme derrière elle saisit un flacon, enduisit son membre de gel et, du bout de son index, commença à masser l'anus que la jeune fille tendait bien ouvert vers l'arrière. Il lubrifia son trou avec beaucoup d'application, lui introduisant par moments une ou deux phalanges, qui la faisait se trémousser.
Il arrêta ensuite sa caresse et rapprocha son propre bassin, en jouant avec les genoux pour trouver une place adéquate dans l'entremêlement des jambes. Il vint enfin placer son pénis à l'entrée de l'anus luisant et, sans hésitation, il commença à sodomiser sa compagne. La grimace de plaisir qu'on distinguait sur la bouche de la fille laissait parfaitement imaginer le gémissement qui devait en sortir, tandis que la verge s'introduisait centimètre par centimètre pour disparaître dans son fondement.
Même si mon téléphone était sur mode silencieux, la scène était torride, et je m'astiquais frénétiquement le phallus depuis plusieurs minutes, sans lâcher des yeux cette double pénétration sur mon écran. La fille était en transe, sa poitrine était propulsée vers l'avant à mesure qu'elle était emmanchée des deux côtés, et les deux jeunes hommes martelaient maintenant ses deux trous avec toute l'ardeur dont ils étaient capables.
C'était tellement excitant que je sentis la jouissance monter inexorablement le long de ma verge. J'allais bientôt éjaculer et me calmer. C'était devenu urgent.
L'urgence était venue quelques minutes avant, au bord de la piscine de nos voisins, deux semaines après les précédents événements qui s'étaient déroulés à ma fenêtre. La saison était encore chaude, si bien que nos voisins m'avaient un peu forcé la main pour que je passe le dimanche après-midi avec Anna, au bord de leur piscine. Comme d'habitude, Jules et Alex s'étaient éclipsés, sans trop faire attention à moi, tandis qu'Anna m'avait lancé l'un de ses « ta gueule » dont elle avait le secret, avant même que j'ouvre la bouche, coupant net à toute tentative d'approche. Je restai donc seul à faire quelques brasses dans l'eau.
Anna portait l'un de ses deux-pièces les plus sexy. Elle s'était allongée sur le dos, sur un transat, pour prendre l'un de ses éternels bains de soleil, la poitrine à peine dissimulée par un morceau de tissu presque trop court, lunettes noires posées sur le nez. Je devais faire preuve d'une grande maîtrise de moi-même pour ne pas la reluquer.
Je pataugeais depuis un moment quand je risquai un coup d'œil vers elle. Elle avait toujours ses lunettes de soleil, mais elle avait posé son magazine et, même si je ne pouvais pas voir ses yeux, tout indiquait qu'elle s'était assoupie. Je pouvais donc me décrisper et la dévisager davantage sans risquer de représailles.
Elle était décidément sublime. Ses seins fermes pointaient vers le ciel, son ventre plat se soulevait imperceptiblement au rythme de sa respiration apaisée, sa main reposait à côté du nombril et ses jambes épilées se croisaient avec nonchalance. Dans son sommeil, elle prit soudain une inspiration un peu plus appuyée, déglutit, respira une nouvelle fois, puis décroisa les jambes.
J'eus le souffle coupé.
Le tissu de son maillot de bain s'était rétracté et, au creux de ses cuisses, ses lèvres entières dépassaient, ouvertes. C'était la plus belle chose qu'il m'ait été donné de voir : elle était partiellement épilée et, sous une toison sombre coupée très courte, je distinguai tous les replis de la chair, toutes les nuances de sa vulve, et même, parfaitement visible au niveau de la couture du maillot, la légère excroissance de son clitoris tout luisant. Impossible de détourner les yeux, je restai trente secondes comme hypnotisé.
J'eus tout à coup l'impression d'avoir le feu aux joues et une érection terrible s'empara de moi. Personne ne me regardait, je me précipitai donc hors de l'eau, rouge écarlate, le maillot tendu comme jamais. J'attrapai mon téléphone, nouai à la va-vite ma serviette autour de la taille et me précipitai silencieusement vers la paillote que les parents d'Anna avaient fait construire à proximité de la piscine pour y installer des toilettes. Je connaissais le meilleur moyen de faire redescendre rapidement la pression.
C'est ainsi que je me retrouvai assis sur la cuvette, le visage crispé de plaisir, en train de me masturber avec frénésie, tandis que la vidéo d'une magnifique double pénétration tournait silencieusement sur mon téléphone. Le sperme se mit à pulser de mon sexe dans les trois feuilles de papier-toilette que j'avais préalablement préparées. Je tournai les yeux vers le plafond, l'air extatique.
Je ne compris pas tout de suite ce que je voyais. Puis mes yeux s'agrandirent d'horreur.
Dans l'espace libre entre le haut du mur et le plafond, un bras délicat était tendu, tenant d'une main un téléphone bleu clair à paillettes, l'objectif photographique tourné vers moi.
Je connaissais ce téléphone. Et je connaissais ce bras.
La panique s'empara de moi.
J'étais foutu.
(À suivre...)
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