Sur la rocade bordelaise qui serpentait entre les zones d'activités aéronautiques et les premiers rangs de vigne, la berline allemande de Michel roulait dans un silence presque mathématique. Michel aimait le silence. En tant qu'ingénieur principal sur les systèmes de propulsion, sa vie était régie par des variables fixes et des structures nettes. Cela se lisait jusque dans son apparence. Ce soir, il portait un pantalon chino bleu marine et une chemise en popeline de coton d'un gris métallique très clair. Le col était rigide, impeccable. Sa coiffure — une coupe courte, classique, où pointait un poivre et sel discret sur les tempes — était disciplinée par une pointe de cire mate. Pas un cheveu ne dépassait. À son poignet gauche, le lourd chronographe de pilote en acier brossé captait les reflets des lampadaires, affichant une précision absolue. Pour lui, cette soirée était une décompression nécessaire avec Robert, son binôme de bureau.
À ses côtés, Mako observait le paysage qui défilait sous la lumière rasante du crépuscule. Elle habitait un tout autre monde, fait de textures et de temps long. Depuis leur maison de Pessac, elle gérait sa boutique en ligne d'artisanat traditionnel japonais. Elle portait une robe mi-longue en lin lourd vert sauge éteint, dont la coupe croisée rappelait subtilement la ligne épurée d'un kimono. À ses pieds, des mules en cuir souple noir ajoutaient à sa démarche une souplesse féline.
Mais ce qui frappait le plus chez Mako, c'était sa chevelure. Ses cheveux, d'un noir de jais profond, d'une épaisseur et d'une brillance typiquement asiatiques, tombaient en une cascade soyeuse jusque dans le milieu de son dos. Une seule mèche était retenue derrière son oreille droite par une fine barrette en bois laqué, dégageant un profil d'une grande sérénité. Là où Michel incarnait la ligne droite et le calcul, Mako exhalait une grâce organique, fluide et imperturbable. Sur le siège arrière, calée dans son coffret en bois de paulownia, reposait la bouteille de saké qu'ils avaient choisie ensemble.
Lorsque Michel gara la voiture dans l'allée de la belle maison contemporaine de Robert, à Mérignac, Robert les attendait déjà sur le seuil, un grand sourire aux lèvres, les manches de sa chemise retroussées.
— Michel ! Mako ! Enfin ! Entrez, je vous en prie, la climatisation tourne, il fait une chaleur de plomb dehors.
Le salon était vaste, épuré, très bordelais. Michel, un peu rigide, se dirigea immédiatement vers le comptoir de la cuisine américaine pour y poser délicatement le coffret en bois.
— C'est le *Junmai Daiginjo* de la maison *Saito Shuzo* à Kyoto, Robert. Tu te souviens, celui dont on avait parlé ? dit Michel avec une pointe de fierté contenue.
Mako s'approcha. Dans un mouvement d'une élégance rare, ses longs cheveux noirs glissèrent sur son épaule alors qu'elle se penchait légèrement. Sa voix, douce, mais d'une clarté absolue, compléta :
— Les artisans utilisent l'eau de la source *Fushimizu*, qui est d'une pureté rare. C'est un saké d'une grande grâce, Robert. Il se boit frais, presque comme une confidence.
Robert, touché, s'apprêtait à chercher des verres appropriés quand le carillon de l'entrée retentit, brisant net la quiétude qui venait de s'installer. L'atmosphère de la pièce changea de calibre en une fraction de seconde.
Lorsqu'elle franchit le seuil du salon, Giulia sembla capter et vampiriser toute la lumière disponible. Vêtue d'un tailleur pantalon d'un blanc immaculé, coupant et impeccable, elle portait un chapeau-feutre de la même couleur, légèrement incliné sur le côté, qui masquait à demi un regard d'une assurance redoutable. C'était une apparition presque irréelle, une silhouette de haute couture géométrique. Sous le feutre blanc, on devinait à peine ses cheveux blonds, tirés en un chignon sculptural ultra-serré.
Dans son sillage, un pas plus bas, presque invisible, mais d'une efficacité chirurgicale, marchait Elena, son assistante. Vêtue de sombre, un carnet noir déjà glissé sous le bras, Elena semblait être l'ombre nécessaire pour que le blanc de Giulia puisse éclater.
— Robert, mon cher, lança Giulia d'une voix grave et théâtrale en retirant lentement ses gants fins. J'espère que nous n'avons pas manqué le premier verre. Et que la table est prête.
Michel échangea un coup d'œil déstabilisé avec sa femme. Ce n'était clairement pas la petite soirée intime qu'il avait imaginée. Mako, quant à elle, ne cilla pas. Ses yeux sombres se posèrent d'abord sur la fluidité millimétrée des mouvements de Giulia. Puis, d'un geste calme, elle rejeta sa longue chevelure noire dans son dos. Le duel visuel était posé : le blanc anguleux et verrouillé de Giulia face au noir profond et fluide de Mako.
Alors que Robert, un peu fébrile, s'empressait d'installer le tapis de feutre vert sous la grande suspension du salon, Mako comprit. Le jeu venait de commencer.
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