Mais quelle idée avais-je encore eue. Vraiment, j'avais déjà bien assez à faire de mes journées. Mais voilà, ma nièce s'était coltiné un devoir sur l'art athénien en cours de grec. La prof, une agrégée un peu barjot, leur avait pondu un devoir d'une dizaine de pages avec des questions toutes plus tordues les unes que les autres. Et moi, grand niais devant l'éternel, j'avais proposé de l'aider. On m'avait promis des pâtisseries en échange… J'avais ressorti mes vieux bouquins de fac et passé une bonne partie de la journée sur le net. J'avais même appelé à l'aide un vieil ami helléniste, dont la barbe aurait été validée par Platon. Nous avions réussi à nous deux à résoudre trente-cinq des quarante questions. Nous séchions sur les cinq dernières depuis plus d'une heure quand je me rendis à l'évidence. J'allais devoir sortir les grands moyens. Et ce sont ces grands moyens qui me faisaient marcher d'un bon pas vers une bibliothèque. Ou devrais-je dire LA bibliothèque.
La nuit pointait sa lune en ce début de soirée automnale. Les trottoirs jonchés de feuilles mortes donnaient à la ville cette odeur caractéristique de nature triste. Une de ces journées typiques où il était impossible de s'habiller correctement, trop froid le matin, trop chaud le soir. Entre ça et l'idée de passer ma soirée jusqu'au cou dans des bouquins plus vieux que moi, j'étais à deux doigts de la dépression. J'étais loin de m'imaginer ce qui m'attendait.
Après un bon quart d'heure de route, je franchissais enfin les portes de ce haut lieu de la culture.
C'était un endroit hors du temps. Un bâtiment historique d'une autre époque. On y avait l'impression que jamais rien n'avait bougé. De la vitre embuée au carrelage en mosaïque auquel les années soixante-dix avaient chipé la gamme de couleurs. Si je me rappelle bien, c'était un cadeau fait par un riche type sans héritier de ma région. Grand amateur d'art, il avait fait don de sa collection de livres et du bâtiment à la ville, ainsi que d'une coquette somme pour subvenir à son entretien. Le tout à la seule condition que tout ce fatras soit mis à disposition gratuitement à l'ensemble de la populace. Très certainement un des derniers bourgeois de gauche à avoir arpenté ces rues, remarquai-je. En tout cas, c'était sa collection de livres d'art qui me faisait de l'œil. Si mon enquête devait aboutir, ça serait ici. Sinon ma nièce se contenterait d'un quinze sur vingt.
Mes pas annonçaient ma venue alors que je parcourais les couloirs vides. La plus petite souris aurait fait un vacarme de tous les diables sur ce parquet hurlant. Ce soir encore je serais désespérément seul en ces lieux. En même temps, si vous cherchiez le dernier tome de Guillaume Musso ou la dernière BD à la mode, ce n'était clairement pas ici qu'il fallait se rendre.
La porte grinçait à l'unisson des lattes de bois alors que je m'introduisais dans la pièce principale. L'odeur, mélange de bois, de livres et de poussière, chatouillait délicatement le nez et était le prélude olfactif d'une soirée qui s'annonçait studieuse. Si l'extérieur était clairement miteux, la bibliothèque en elle-même avait été finement construite et était entretenue avec soin. Les rayons de livres se succédaient dans cette pièce où tout le papier régnait en maître. Chacune de ses rangées contenait au minimum un bon millier de livres, triés par genre, auteur, année. Dans un coin de la pièce, un escalier en colimaçon permettait d'arriver à la mezzanine qui offrait une vue plongeante sur les rayons. Et enfin, caché au fond de la salle, tel un îlot isolé à travers les remparts de culture, se trouvait le petit bureau d'Éléonore la bibliothécaire.
Ah ! Éléonore…
Je serais prêt à parier que si, dans une des encyclopédies ici présentes, on trouvait un article sur les rats de bibliothèque, l'illustration en serait Éléonore. Du haut de sa trentaine, elle était là, assise à la même place que d'habitude, son sempiternel gilet bleu marine passé de mode sur les épaules par-dessus une robe longue aux manches tout aussi désuètes. Sa peau claire contrastait avec le bois sombre qui l'encerclait. Je ne l'avais jamais vue en entier, toujours cloîtrée derrière son bureau. De son visage fin partait une longue tresse de cheveux noirs qui s'enroulait tel un boa autour de ses épaules et se perdait par-dessus le meuble en bois massif. Et pour compléter le portrait, derrière des lunettes aussi rondes qu'épaisses se cachaient deux beaux yeux bleus, qui ne semblaient exister que pour déchiffrer des livres.
Je lui dis bonjour d'un petit signe de la main. À deux doigts de finir ensevelie sous les piles de bouquins qui trônaient autour d'elle, elle me gratifia d'un « Bonjour Elias » un peu nerveux. Elle n'avait pas l'air dans son assiette. Son souffle était un peu court et ses joues étaient d'un rouge inhabituel par rapport à sa pâleur. Un rhume peut-être ? Son côté trop sérieux ou son amour des livres l'avait sûrement poussée à sortir malgré la gêne. L'interaction humaine n'avait jamais été son fort. Mais elle avait trouvé l'endroit parfait pour éviter d'en avoir. À force de passer pour des recherches, nous avions fini par nous (re)connaître. Vu le nombre de personnes qui devaient visiter le coin, ça ne devait pas être trop compliqué de se souvenir des têtes. Je lui tendis un des bouquins que je devais rendre à la suite de ma dernière visite. Elle s'en empara et le mit sur la pile, vide, des retours.
C'est alors que je remarquai un livre sur le nu dans l'art sur son bureau. Était-ce vraiment un rhume ? Me pris-je à sourire bêtement. Ça me semblait tellement Éléonore, la seule femme moderne à fantasmer sur de l'art datant de deux mille ans. Allons bon ! On parle d'Éléonore. Soyons sérieux un instant…
— Les livres sur l'art antique, c'est toujours au rayon E ?
— Ils n'ont pas bougé, ça doit bien faire deux ans que personne ne les a ouverts.
— Merci, je vais chercher ça.
Je me dirigeais donc vers ma destination. En parcourant les rayons je n'arrivais pas à me retirer de la tête cette idée que je l'avais interrompue à un moment inopportun. Après tout elle devait avoir toute la liberté du monde de s'adonner à de petits plaisirs dans cette demeure de bois et de papier. Mon imagination était bien trop débordante. Pauvre Éléonore, si elle savait ce que j'avais en tête en ce moment… peut-être que ça lui plairait, me dis-je pour rigoler.
Avec deux ou trois bouquins sous le coude, je m'installais à un des bureaux afin de commencer mes recherches. Le chauffage à l'ancienne imprimait un rythme de métronome et était la seule ambiance de la salle, avec notre demoiselle qui tournait des pages de temps à autre.
J'avais ciblé quelques ouvrages que je connaissais de réputation. Des trucs couverts de poussière en temps normal. En même temps la prof qui avait posé ses questions devait aussi pas mal prendre la poussière. Appliqué dans mes recherches, je perdis la notion du temps. Seule la sonnerie de mon téléphone finit par me sortir de ma torpeur. Embêté d'avoir laissé l'appareil en fonction, je coupais rapidement la sonnerie alors qu'Éléonore me regardait d'un air sévère et pointait du doigt l'écriteau « Silence dans la bibliothèque ». Je m'excusais aussi platement que silencieusement en rangeant mon appareil rendu muet dans ma poche.
Je tournais les pages une par une à la recherche de bribes de réponse à des questions que personne ne se posait. J'ouvrais le col de ma chemise, buvais un peu d'eau. Par tous les diables, cette bibliothèque était en train de se transformer en véritable fournaise. La chaleur dans la pièce était devenue étouffante. Chose encore plus étonnante, j'entendis qu'Éléonore en avait enlevé la deuxième peau qu'était son gilet. Je retournais à mes études sur le Parthénon, alors que du coin de l'œil je la voyais se lever pour aller jeter un œil au radiateur. Elle soupira.
— Le thermostat est complètement fou, dit-elle en se penchant vers la fonte. Ça fait déjà plusieurs jours qu'il se dérègle. Ça va finir par abîmer les livres...
À la voir cambrée de cette manière, je me disais que son énorme paire de seins devait lui faire un mal de chien au dos, avant de retourner à mon texte. Deux phrases plus tard je relevais doucement la tête, la bouche et les yeux en « O ».
Pardon ! Est-ce que j'avais halluciné ? Je m'y repris à deux fois. Le bureau et le gilet cachaient en vérité une Aphrodite ! L'emballage était rétro, certes, mais si Zeus était dans le coin, je ne me serais pas étonné de le voir arriver sous forme animale pour lui faire la cour. La robe qui lui arrivait à la cheville avait l'air de souffrir de toute part rien qu'à tenter de contenir un corps qui aurait fait chuter Troie une deuxième fois. Elle n'avait rien à envier aux statues de son livre de chevet. Ce n'était plus possible ! Entre ça et mes doutes de tout à l'heure, je devais en avoir le cœur net. Mais comment faire. Ce n'était pas le genre de fille à accepter un rendez-vous autour d'un café. Ou même un rendez-vous tout court. Avait-elle jamais eu conscience que les hommes existaient et pouvaient être d'un intérêt quelconque. Non, la clef, c'était l'art. J'allais devoir ruser pour savoir ce qui se cachait derrière les apparences.
J'avais une idée : Éléonore serait sûrement ravie de m'aider pour des recherches. Il y avait dans cette bibliothèque un vieux livre d'estampes érotiques japonaises qui traînait dans une des rangées, du genre explicite ! J'allais lui demander un coup de main quelconque.
Je m'approchai d'elle après avoir récupéré l'arme du crime.
— Excuse-moi Éléonore, commençai-je. Je suis un peu perdu dans mes recherches, j'aurais besoin d'un petit coup de main. Un ami m'a demandé un rapport sur l'utilisation de la couleur par les créateurs d'estampes asiatiques. Est-ce que je pourrais te laisser parcourir ce bouquin et m'annoter toutes les estampes de Kitagawa Utamaro ?
Un peu gênée, elle me répondit d'un oui de la tête. Elle n'avait pas l'air de se douter que ce bon vieux Utamaro était connu pour ses estampes qu'on qualifiera pudiquement de grivoises.
— Je sors me chercher un café, est-ce que tu veux que je te ramène quelque chose ?
Elle ne releva même pas la tête du livre. Parfait, elle était absorbée par sa lecture. Je pouvais me mettre en embuscade sans risque.
Un peu honteux, caché derrière une des bibliothèques, je restais à l'affût. La chaleur ne devait pas l'aider, mais à la voir prendre une teinte pivoine en tournant les pages faisait monter mon excitation. Plus la lecture avançait, plus la tête d'Éléonore disparaissait derrière son bureau. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, elle avait disparu. Un bruit, mélange de son souffle et du froissement de tissu, trahissait pourtant sa présence pour qui tendait l'oreille. Il me semblait clair maintenant que j'avais arrêté sa séance de plaisir personnel en arrivant, et l'attrait de mon piège de papier avait fini par avoir raison de sa volonté.
C'était mon heure, j'avançais à pas de loup vers le bureau. Arrivé à sa hauteur, je la trouvais une main coincée dans sa jupe au niveau de son entrejambe, en train de dévorer une illustration d'un regard envieux.
— Euh... Éléonore.
Elle glapit, et se retrouva comme une biche en face des phares d'une voiture. Elle semblait à deux doigts de fondre en larmes. Je lui souris. Je tentais de prendre un air détaché tant bien que mal.
— J'aime moi-même particulièrement cette estampe. L'auteur sait comment mettre en valeur la beauté de son sujet, n'est-ce pas ? Qu'en penses-tu ? Regarde à la page quarante-trois.
Je tournai les pages pour elle et lui présentai une image d'une jeune femme, un rouleau de parchemin à ses pieds, allongée lascivement, en train de se satisfaire dans ses études, alors qu'un personnage masculin la regardait par la fenêtre.
— Tu ne trouves pas qu'elle te ressemble un peu ?
Pas un mot.
— Ne t'inquiète donc pas, lui dis-je. Je suis moi-même le premier à apprécier ce genre d'art. Tu dois souvent te sentir seule ici, en plus.
Elle bredouilla vaguement une excuse.
— Tu veux en parler un peu, d'art ?
— Je… je…
Elle cherchait ses mots en retirant machinalement ses lunettes et mettant son visage à nu. J'attendais avec impatience d'en faire de même avec son corps.
— J'aime bien ces illustrations. Ces corps, ces visages... Je les regarde, et j'ai l'impression qu'elles me regardent en retour, qu'elles me parlent même. Le dessin, le mouvement que l'on devine, les sensations qui marquent le visage, je ne les connais pas mais je les envie. Les couleurs, la douceur du tissu. Je les sens contre ma peau. J'adore le…
J'avais lâché la bête. Elle était partie dans un monologue infini. J'allais finir noyé sous le tsunami de ses mots. Elle avait tout oublié de sa gêne, mais dans un moment de lucidité elle s'arrêta. Éléonore se rendit compte qu'elle me regardait droit dans les yeux, et sortie de je ne sais où, elle m'embrassa.
Ses lèvres étaient douces et elle dégageait un léger parfum de fleurs mélangé à de la sueur. Ma langue trouva le passage vers la sienne. Elle fut surprise à ce premier contact, mais ne s'enfuit pas. C'était maladroit, mais passionné.
Après quelques instants elle se dégagea et, l'air chamboulé, fila se cacher. Je la suivis calmement et la retrouvai entre deux rayons. Elle cachait une partie de son visage derrière un épais volume qu'elle avait pris au hasard. Son regard bleu, perçant de malice, accrocha alors mes yeux. Elle pointa l'écriteau « Silence dans la bibliothèque ». Soit, je répondrais au défi ! Ça ne serait pas moi qui briserais ce vœu de silence.
Le dos appuyé sur l'étagère massive, je m'approchai d'elle. Nous allions prendre notre temps. Mes mains caressaient ses hanches et mes lèvres partaient à l'assaut de son cou. Je glissais doucement le long de son buste. J'en appréciais les courbes, me remémorant toutes ces statues que les muses nous interdisaient de toucher. Face à mes assauts, elle faisait tous les efforts possibles pour étouffer ses petits gémissements. C'était craquant de la voir tenter de garder le contrôle. Le bruit des meubles grinçait au rythme de ses ondulations, mélangé au frottement de nos vêtements, rendait l'atmosphère follement érotique. Nos bouches finirent par se retrouver alors que je m'appliquais à la déshabiller avec la plus grande des peines. Ses vêtements éparpillés au sol, je pris un peu de recul pour l'admirer. D'un geste pudique elle couvrait sa féminité de ses mains en une copie plus vraie que nature de la Naissance de Vénus.
J'entrepris alors de la couvrir de baisers, doucement, je la parcourais, rondeur après rondeur, jusqu'à atteindre son sexe. Je m'y activais alors avec ardeur, jetant un regard sur la belle de temps à autre pour suivre l'évolution de son émoi. Elle s'agrippait à son livre comme à une bouée de sauvetage, mais loin d'être paniquée, elle se laissait aller à la découverte d'un nouveau monde sensuel.
Je lui laissai le temps de reprendre son souffle. La prenant délicatement par la main, je l'amenai vers mon bureau où je pus l'allonger avec douceur. Il était de mon devoir de lui rendre la chose la plus agréable possible. Je voulus vérifier une dernière fois que j'avais son consentement avant le grand saut.
La réponse me fut donnée quand elle me passa ses bras autour de mes épaules et qu'elle commença à me caresser le dos en écartant timidement les jambes. Elle savait être explicite autrement qu'avec des mots. Avec douceur, je la pénétrai. Elle se mordit les lèvres et planta ses ongles dans ma chair. Cela m'arracha un léger tressaillement qu'elle ne remarqua pas, perdue dans son ivresse sensorielle.
Je me mis en mouvement, notre désir commun rendait l'acte facile. Elle recommençait à s'abandonner au plaisir, les yeux fermés, un de ses doigts entre les dents servant de bâillon de fortune.
Mes mains continuaient de parcourir son corps voluptueux qui vibrait au rythme de nos ébats. La pâleur laiteuse de ses seins lourds n'avait rien à envier aux statues de marbre de son livre. Aucun maître de la Renaissance n'avait jamais atteint la perfection féminine qui s'éveillait devant moi.
Il ne fallut pas bien longtemps pour qu'elle atteigne le point de non-retour. N'en pouvant plus, elle gémissait bruyamment. Je me penchai alors vers elle en lui chuchotant :
— Silence dans la bibliothèque.
Cela eut pour effet de lui faire contracter son corps et exploser dans un orgasme bruyant, tout en déclenchant ma propre jouissance.
Une demi-heure plus tard, le gilet avait repris sa place. Je rangeais mes affaires, et passais voir Éléonore pour un emprunt du livre qui pourrait me permettre de finir l'exercice que j'avais laissé en plan. Elle me regarda d'un air complice.
— Le livre est à rendre d'ici deux semaines, sans faute.
— Avec plaisir, lui répondis-je, lui effleurant la main en reprenant le livre et en la gratifiant d'un clin d'œil.
Il était temps de repartir dans la nuit fraîche. Avec tout ça, je n'aurais pas à faire chanter ma nièce pour qu'elle me fasse un gâteau en récompense.
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