Mon désir, mon vertige
Chapitre 1
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Mon désir, mon vertige — Chapitre 1

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Clirter
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Ce qui frappe dès les premières pages, c'est le ton : confessionnel, lucide, sans complaisance. Le narrateur ne se cherche pas d'excuses, et ça change tout. La scène de confrontation tient sur des répliques courtes, presque chirurgicales, et on sent physiquement la pièce se transformer au fil de la conversation. Et puis il y a cette compagne — calme, précise, dont chaque mot compte.

Mon désir, mon vertige

Chapitre 1

C'était au début de l'année deux mille vingt-six. Depuis quelques semaines, une nouvelle mode avait envahi Internet : des sites utilisant l'intelligence artificielle prétendaient pouvoir déshabiller n'importe qui à partir d'une simple photographie. Les médias s'étaient rapidement emparés du sujet. On parlait de chanteuses, d'actrices et de femmes politiques dont les visages avaient été détournés sans leur consentement. Les articles dénonçaient les dérives, les humiliations possibles, la facilité avec laquelle une image ordinaire pouvait devenir une arme.
Je les lisais en sachant parfaitement ce que j'en pensais.
Et pourtant, j'avais essayé.
Au début, j'avais utilisé les photos de femmes qui occupaient déjà mes fantasmes : ma meilleure amie, une collègue. Je me répétais que cela resterait dans mon ordinateur, que personne n'en saurait rien et que, par conséquent, personne ne pouvait être blessé. Les résultats étaient troublants.
Ce n'était jamais tout à fait elles. Certains détails trahissaient l'artifice : une peau trop uniforme, une courbe étrange, une lumière qui ne correspondait pas au décor. Mais leur visage était là. Leur regard aussi. Mon imagination se chargeait de corriger tout le reste.
Pendant quelque temps, les images m'avaient suffi. Puis elles s'étaient figées dans mon esprit. J'avais besoin de mouvement, d'une illusion plus convaincante. J'avais découvert un autre site, capable de transformer une photographie en une courte séquence animée. Cinq secondes seulement, avec une génération gratuite par jour.
Cette limite avait rendu le rituel encore plus prenant. Chaque soir, je choisissais une image avec soin. J'ajustais ma demande, attendais le résultat, puis regardais la séquence en boucle. Ces cinq secondes imparfaites donnaient soudain une existence à ce qui, jusque-là, n'avait vécu que dans ma tête.
Peu à peu, les femmes lointaines avaient cessé de m'intéresser. J'avais commencé à utiliser des photographies de ma compagne.
C'était là que quelque chose avait changé.
Avec les autres, je pouvais encore prétendre qu'il ne s'agissait que de fantasmes sans conséquence. Avec elle, l'illusion touchait directement notre intimité. Je créais des scènes dans lesquelles elle apparaissait avec des inconnus, parfois seule, parfois entourée. Notre salon devenait un décor. Notre canapé, un accessoire. Son visage demeurait parfaitement reconnaissable.
J'en avais produit des dizaines.
Je conservais mes créations dans un espace en ligne dont elle ignorait l'existence. Je transférais les fichiers depuis mon ordinateur, vérifiais qu'ils avaient bien été enregistrés, puis effaçais toute trace visible. Cette organisation méthodique m'apportait presque autant d'excitation que les vidéos elles-mêmes.
Dans la vie réelle, mon regard sur elle avait commencé à changer.
Lorsque nous nous retrouvions, je n'étais plus tout à fait avec elle. Une partie de moi observait la scène de l'extérieur, comme si je regardais l'une de mes créations prendre forme. J'imaginais une présence invisible dans la pièce. Un témoin. Un inconnu.
Cela m'avait rendu plus audacieux.
Moi qui avais toujours recherché une intimité discrète et prévisible, je proposais désormais que nous laissions les rideaux entrouverts. La haie cachait en grande partie la maison depuis la rue, mais elle n'était pas assez dense pour nous rendre totalement invisibles.
La possibilité d'être aperçus suffisait.
Étrangement, ma compagne semblait apprécier cette nouvelle assurance. Elle croyait sans doute que je la désirais davantage, que notre couple retrouvait spontanément une énergie perdue. Elle ignorait que cette transformation reposait sur un secret dont elle était à la fois le centre et la victime.
Je ne voyais pas les choses ainsi.
Pas encore.
Je me disais que tout se déroulait dans ma tête. Que les images n'étaient pas réelles. Que je ne l'avais ni trompée ni exposée à qui que ce soit. Tant que les fichiers restaient privés, je pouvais continuer à croire que mes actes ne concernaient que moi.
Un soir, après avoir généré deux nouvelles vidéos, j'avais suivi mon protocole habituel. Téléchargement. Transfert. Suppression.
Du moins, c'était ce que je croyais.
J'avais oublié de vider la corbeille.
Le lendemain, en rentrant du travail, j'avais immédiatement compris que quelque chose n'allait pas.
La maison était silencieuse. Aucun dessin animé ne résonnait dans le salon. Aucun bruit ne venait de la cuisine. Ma compagne était assise devant l'ordinateur, immobile, les bras croisés contre elle.
L'écran était allumé.
La corbeille était ouverte.
Les deux fichiers apparaissaient en haut de la liste.
Elle ne pleurait pas. Elle ne criait pas non plus. Cette absence de réaction était plus inquiétante que n'importe quelle colère.
Je m'étais arrêté dans l'encadrement de la porte.
— Qu'est-ce que c'est ?
Sa voix était calme, mais elle semblait venir de très loin.
J'aurais pu mentir. Dire qu'il s'agissait d'un virus, d'une mauvaise plaisanterie ou d'un fichier téléchargé par erreur. Pendant une seconde, toutes les excuses possibles s'étaient présentées à moi.
Puis elle avait lancé la première vidéo.
Son propre visage était apparu à l'écran.
J'avais détourné les yeux.
— C'est faux, avais-je murmuré.
Elle avait refermé la vidéo.
— Je vois bien que c'est faux.
Elle s'était tournée vers moi.
— Ce que je veux savoir, c'est pourquoi tu l'as fait.
Je n'avais aucune réponse acceptable.
Dire que je l'aimais aurait ressemblé à une provocation. Dire que ce n'était qu'un fantasme aurait réduit sa douleur à un manque d'ouverture d'esprit. Dire que personne d'autre ne les avait vues n'aurait rien changé au fait que j'avais utilisé son visage et son corps sans jamais lui demander son accord.
Elle regardait toujours l'écran.
— Il y en a d'autres ?
Cette fois, je n'avais pas réussi à parler.
Mon silence lui avait suffi.
— Combien ?
— Je ne sais pas exactement.
Elle avait laissé échapper un rire bref, sans joie.
— Tu ne sais même pas combien de vidéos de moi tu as fabriquées ?
Je voulais m'approcher, mais elle avait immédiatement levé la main.
— Ne me touche pas.
Ces quatre mots avaient brutalement séparé notre vie en deux : tout ce qui existait avant qu'elle ouvre cette corbeille, et tout ce qui viendrait après.
Elle avait désigné la chaise placée de l'autre côté de la pièce.
— Assieds-toi.
Je m'étais exécuté.
— Maintenant, avait-elle repris, tu vas me montrer où elles sont toutes enregistrées. Tu vas me dire quelles photos tu as utilisées, quels sites tu as visités et si quelqu'un d'autre a pu y avoir accès.
Elle avait marqué une pause.
— Et ne me mens plus. Parce que la prochaine chose que tu me cacheras sera probablement la dernière.
Je m'étais assis sur la chaise qu'elle m'avait désignée. Elle avait pris mon téléphone, puis m'avait demandé d'ouvrir devant elle l'espace en ligne où j'avais sauvegardé les vidéos. Mes mains tremblaient légèrement lorsque je saisis le mot de passe.
Le dossier apparut.
Il contenait bien plus de fichiers que ceux dont je lui avais parlé. Elle ne dit rien immédiatement. Elle fit défiler les miniatures une à une, le visage fermé. À chaque ligne, elle se reconnaissait dans une nouvelle situation inventée par une machine, au milieu de silhouettes qui n'avaient jamais existé.
Puis son doigt s'immobilisa sur l'écran.
— Ils sont tous noirs.
Ce n'était pas une question.
J'avais senti ma gorge se nouer.
Jusqu'à cet instant, cette particularité m'avait semblé évidente, presque invisible à force de se répéter. Dans mon esprit, elle faisait partie du décor du fantasme. Exposée ainsi, devant elle, elle prenait soudain une dimension différente.
— Presque tous, avais-je répondu.
Elle avait continué à faire défiler les fichiers.
— Pas presque.
Elle avait relevé les yeux vers moi.
— Tous.
Je n'avais rien trouvé à répondre.
Il aurait été facile de prétendre que le site produisait lui-même ces résultats, que je n'avais fait que conserver ce qu'il me proposait. Mais les titres des fichiers, les descriptions enregistrées avec certaines vidéos et les variantes successives rendaient le mensonge impossible.
C'était moi qui avais choisi.
Elle avait reposé le téléphone sur le bureau.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Tu sais très bien.
Sa voix ne contenait plus seulement de la colère. Il y avait aussi une forme d'incompréhension, presque de curiosité, même si elle semblait encore trop blessée pour l'admettre.
Je pris le temps de réfléchir.
— Je crois que, dans ma tête, ils représentaient quelque chose de complètement différent de moi.
Elle fronça les sourcils.
— Différent comment ?
— Plus impressionnants. Plus sûrs d'eux. Plus... présents.
À peine les mots prononcés, j'en avais perçu la pauvreté. Je transformais des hommes réels en symboles fabriqués par mon imagination. Je projetais sur leur couleur de peau des qualités dont je ne savais rien.
Elle le comprit immédiatement.
— Donc, dans ton fantasme, tu leur inventes un rôle parce qu'ils sont noirs.
— Oui.
Le reconnaître à voix haute fut inconfortable.
— Je sais que c'est réducteur.
— C'est surtout étrange.
Elle n'avait pas dit cela avec dégoût. Elle semblait chercher à comprendre le mécanisme, comme si elle observait un objet dont elle ignorait encore s'il était dangereux.
— Et moi, dans tout ça ? demanda-t-elle. Pourquoi moi avec eux ?
Je baissai les yeux.
— Parce que tu es celle que je désire.
— Ça ne répond pas à la question.
Elle avait raison.
— Parce que j'imaginais que tu pourrais leur échapper moins facilement qu'à moi. Pas physiquement, ajoutai-je aussitôt. Je veux dire... que tu pourrais perdre tes repères. Être différente. Faire des choses que tu ne ferais pas avec moi.
Elle resta silencieuse un long moment.
— Dans tes vidéos, je suis consentante ?
La question me surprit.
— Toujours.
— Tu en es sûr ?
— Oui.
Elle reprit le téléphone et ouvrit quelques fichiers sans les lancer complètement. Elle observait les premières images, avançait de quelques secondes, puis refermait la vidéo.
Je ne savais plus ce qu'elle cherchait.
— Et toi, tu es où ? demanda-t-elle.
— Souvent dans la pièce.
— Tu regardes ?
J'acquiesçai.
— Parfois, ils savent que tu es là ?
— Oui.
— Et moi aussi ?
— Oui.
Elle posa le téléphone, mais ne quitta pas l'écran des yeux.
La conversation avait changé de nature. La découverte des fichiers restait une trahison. Pourtant, derrière son indignation, une autre question commençait à apparaître.
Non plus seulement : pourquoi avais-je fait cela ?
Mais : qu'est-ce que j'avais imaginé exactement ?
— Quand nous étions devant la fenêtre, dit-elle, tu pensais à ça ?
Je répondis honnêtement.
— Oui.
Elle inspira lentement.
— Tu imaginais qu'un homme nous voyait ?
— Parfois.
— Un homme noir ?
Je hochai la tête.
Elle détourna légèrement le regard, comme si elle venait de revoir ces soirées sous un angle entièrement nouveau.
— Et ça t'excitait de penser qu'il me regardait ?
— Oui.
— Ou de penser qu'il pourrait prendre ta place ?
Cette fois, je mis plus de temps à répondre.
— Les deux. Parfois j'imaginais que j'étais moi-même dans le jardin et je te regardais te faire prendre par un autre homme.
Un silence pesant s'installa.
Je m'attendais à ce qu'elle quitte la pièce. À ce qu'elle me demande de dormir ailleurs. Au lieu de cela, elle s'enfonça dans le fauteuil et croisa les jambes.
— Je suis toujours en colère, dit-elle. Ne confonds pas ce qui se passe avec une permission rétroactive.
— Je sais.
— Non, je ne pense pas que tu le saches encore.
Elle avait raison, là aussi.
— Tu as fabriqué une version de moi sans me demander si elle existait. Tu as décidé de ce qui pouvait me plaire, de la manière dont je réagirais et même du type d'homme que je pourrais désirer.
Elle marqua une pause.
— Mais maintenant que je l'ai vue, cette version existe un peu dans ma tête.
Je relevai les yeux.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Elle esquissa un sourire nerveux, très différent de ceux que je lui connaissais.
— Je ne sais pas encore.
Puis elle ajouta :
— Je ne m'étais jamais imaginée avec un autre homme encore moins pendant que tu regardais.
Elle passa une main dans ses cheveux.
— Mais je crois que ce qui me trouble, ce n'est pas exactement leur origine. C'est ce que tu as construit autour d'eux.
— C'est-à-dire ?
— Le contraste.
Elle cherchait ses mots.
— Un inconnu. Quelqu'un qui ne connaît rien de moi. Qui ne sait pas comment je suis au quotidien, comment je parle quand je suis fatiguée ou ce que je porte pour aller chercher les courses. Quelqu'un qui ne verrait que la femme devant lui.
Je l'écoutais sans oser l'interrompre.
— Et dans ton scénario, continua-t-elle, tu serais là. Tu me regarderais devenir cette femme, mais tu ne pourrais pas décider à ma place de ce qu'elle fait.
Son regard revint vers moi.
— C'est ça qui te plaît, non ? Ne plus être celui qui contrôle.
Je n'avais jamais formulé les choses de cette manière.
Pourtant, la phrase me frappa avec une précision immédiate.
— Peut-être.
— Pas peut-être.
Elle se leva et fit quelques pas dans la pièce.
— Tu imagines un homme physiquement très différent de toi, parce que cela rend la scène impossible à confondre avec notre quotidien. Tu ne veux pas simplement me voir avec un autre. Tu veux voir quelque chose qui te dépasse.
Je sentis une chaleur monter en moi, accompagnée presque aussitôt par la honte, mon entrejambe devint comprimé dans mon boxer.
Elle le remarqua.
— Ça t'excite que j'en parle ?
Je ne mentis pas.
— Oui.
Elle resta debout face à moi.
— Moi aussi, un peu.
Ces mots me coupèrent le souffle. Mais elle leva immédiatement un doigt.
— Cela ne signifie pas que je vais le faire. Cela ne signifie même pas que je veux vraiment le faire. Pour le moment, je découvre seulement que l'idée ne me laisse pas indifférente.
Elle retourna s'asseoir.
— Et si j'y pensais, ce ne serait pas comme dans tes vidéos.
— Comment ce serait ?
Elle hésita. Son visage rougit légèrement, mais sa voix resta posée.
— Ce serait moi qui choisirais.
Je ne bougeai plus.
— Je choisirais l'homme, le moment et les limites. Je voudrais lui parler avant. Savoir s'il me respecte, s'il comprend qu'il n'est pas là pour jouer le personnage que tu as inventé à partir de sa couleur de peau.
Chaque mot replaçait le fantasme dans une réalité que je n'avais jamais vraiment considérée.
— Et moi ? demandai-je.
— Toi, tu n'organiserais rien sans moi. Tu ne lui donnerais aucune instruction sur ce qu'il doit me faire. Tu ne parlerais pas à ma place.
Elle marqua une nouvelle pause.
— Peut-être que tu serais dans la pièce. Peut-être pas au début. Je ne sais pas.
Sa respiration s'était faite un peu plus profonde.
— J'imagine surtout le moment avant.
— Avant quoi ?
— Avant qu'il me touche.
Elle observait un point invisible entre nous.
— Nous serions assis dans le salon. Je serais habillée normalement. Pas déguisée comme dans tes vidéos. Je ne voudrais pas avoir l'impression de jouer un rôle prévu à l'avance.
— Et moi ?
— Tu serais là au début.
Ces quatre mots suffirent à faire monter une tension nouvelle dans la pièce.
— Tu parlerais avec lui ?
— Bien sûr. Je voudrais voir comment vous vous comportez ensemble.
— Ce que tu chercherais à voir ?
— Si tu es capable de rester naturel. Si tu le respectes comme un homme et pas seulement comme l'accessoire de ton fantasme. Et si lui te respecte aussi.
Elle ajouta, après une courte hésitation :
— Je voudrais également voir sa manière de me regarder.
— Quelle manière ?
Elle sourit légèrement.
— Justement. Je ne sais pas.
Elle se mordit l'intérieur de la joue, geste familier qui révélait toujours qu'elle réfléchissait intensément.
— Peut-être que tout resterait parfaitement sage pendant une heure. Peut-être qu'il ne se passerait rien du tout. Mais nous saurions tous les trois que quelque chose est possible.
Sa voix s'était adoucie.
— Je crois que l'attente me troublerait davantage que le reste.
— L'attente de quoi ?
— Du moment où quelqu'un ferait le premier geste.
— Lui ?
— Pas nécessairement.
Elle me fixa.
— Peut-être moi.
Je sentis mon corps se tendre.
Elle le remarqua, mais cette fois ne commenta pas immédiatement ma réaction.
— Je pourrais me rapprocher de lui, poursuivit-elle. Pas beaucoup. Juste suffisamment pour voir s'il comprend. Je pourrais poser ma main près de la sienne et décider si j'ai réellement envie qu'il la touche.
Elle parlait lentement, attentive à ses propres mots.
— Et toi, tu serais en face de nous. Tu saurais que je peux encore arrêter la soirée à n'importe quel moment. Mais tu ne saurais pas si je vais le faire.
Elle leva les yeux vers moi.
— C'est cette incertitude qui t'exciterait, non ?
— Oui.
— Me regarder choisir ?
— Oui.
— Pas seulement me regarder subir ton scénario.
Cette phrase ramena brutalement à la surface ce qui nous avait conduits à cette conversation.
— Non, répondis-je. Ce ne serait plus mon scénario.
Elle se pencha légèrement en arrière.
— Si quelque chose devait arriver, je ne voudrais pas simplement reproduire une de tes vidéos. Je voudrais découvrir ce qui me plaît réellement.
— Et qu'est-ce que tu crois qui pourrait te plaire ?
Elle prit son temps.
— Être regardée, peut-être.
Elle paraissait presque surprise de s'entendre le dire.
— Pas par n'importe qui. Pas dans la rue. Mais par toi, dans une situation que j'aurais choisie.
Elle poursuivit avec davantage d'assurance :
— J'aimerais peut-être te voir essayer de rester calme. Savoir que tu es troublé, jaloux, mais que tu me fais suffisamment confiance pour ne pas interrompre les choses uniquement parce qu'elles deviennent trop réelles pour toi.
— Et lui ?
— Je voudrais qu'il soit attentif.
— À toi ?
— À moi surtout. Mais aussi à la situation.
Elle secoua légèrement la tête.
— Je ne veux pas d'un homme qui cherche à t'humilier ni à se comporter comme s'il avait gagné quelque chose. Ce n'est pas ce qui m'attire.
Ses limites venaient déjà redessiner le fantasme. Elle en retirait tout ce que j'avais associé à une compétition entre hommes. Ce qu'elle imaginait n'était pas une défaite pour moi, mais une expérience dont elle demeurait le centre et l'arbitre.
— Est-ce que tu lui ferais l'amour devant moi ? demandai-je.
Ma voix avait baissé malgré moi.
Elle resta silencieuse.
Pendant plusieurs secondes, je crus être allé trop loin. Puis son regard descendit brièvement vers ses propres mains avant de revenir au mien.
— Peut-être.
Le mot me traversa.
— Mais je ne pourrais pas te promettre à l'avance jusqu'où j'irais. Ce soir-là, je pourrais seulement l'embrasser et m'arrêter là. Je pourrais avoir besoin que tu quittes la pièce. Ou je pourrais vouloir que tu restes du début à la fin.
Elle inspira profondément.
— Je pourrais aussi découvrir que la réalité ne m'attire pas du tout et te demander de le faire partir.
— Je respecterais cela.
— Tu devrais le respecter sans bouder, sans me reprocher d'avoir interrompu ton fantasme et sans essayer de me convaincre de continuer.
— Oui.
— Et si, au contraire, j'y prenais davantage goût que tu ne l'avais prévu ?
Je ne répondis pas immédiatement.
Elle venait de mettre le doigt sur la partie du fantasme que j'avais toujours tenue à distance. Dans les vidéos, je contrôlais tout : la durée, les gestes, les partenaires et même son plaisir. Une femme réelle pouvait me surprendre. Elle pouvait désirer recommencer. Elle pouvait préférer certaines sensations ou certains hommes. Elle pouvait éprouver quelque chose que je ne saurais pas lui donner.
— Cela me ferait peur, reconnus-je.
— Je m'en doutais.
— Mais cela m'excite aussi.
— Pour le moment.
Elle se leva et reprit mon téléphone.
— Tout cela reste une conversation.
— D'accord.
— Une conversation qui ne pardonne rien de ce que tu as fait.
— Je sais.
Elle ouvrit les paramètres du dossier.
— Nous allons supprimer les fichiers.
Je sentis une résistance absurde se former en moi. Ces images représentaient des semaines de recherche, d'attente et de fascination. Pourtant, je savais qu'hésiter une seconde de plus risquait de tout détruire.
— Tous, précisa-t-elle.
— Tous.
Elle sélectionna le contenu du dossier.
Avant de confirmer, elle s'immobilisa.
Une miniature représentait la scène du canapé qu'elle venait presque de réinventer avec ses propres mots. Elle l'observa quelques secondes, puis me regarda.
— Dans celle-ci, qu'est-ce qui se passe ?
— Tu es assise avec lui. Je suis en face.
— Et ensuite ?
— Vous vous rapprochez.
— C'est tout ?
— Non.
— Je ne veux pas savoir la suite.
Son doigt resta au-dessus de la commande de suppression.
— Mais je comprends maintenant pourquoi le début t'attirait.
Elle confirma.
Le dossier se vida.
Les fichiers disparurent presque instantanément, laissant à leur place une page blanche qui me parut étrangement violente.
— Tu vas aussi supprimer le compte, dit-elle.
— Je le ferai.
— Devant moi.
— D'accord.
Elle me rendit le téléphone.
— Et tu ne génères plus jamais une image de quelqu'un. Ni de moi, ni de ta collègue, ni de ta meilleure amie.
Je relevai brusquement la tête.
— Comment sais-tu...
— J'ai vu les autres dossiers.
La honte m'écrasa de nouveau.
— Tu supprimeras tout.
— Oui.
Elle se dirigea vers la porte, puis s'arrêta sur le seuil.
— Cette conversation ne signifie pas que tout va bien entre nous. J'ai besoin de temps pour savoir si je peux encore te faire confiance.
— Je comprends.
— Et ne passe pas la nuit à te raconter que j'ai accepté ton fantasme.
— Ce n'est pas ce que je pense.
Elle se retourna.
Son expression avait retrouvé une partie de sa fermeté, mais une lueur différente persistait dans son regard.
— Pourtant, je vais probablement y repenser.
Mon cœur accéléra.
— À quelle partie ?
— À celle où je suis assise sur le canapé.
Elle laissa quelques secondes s'écouler.
— À l'homme que je pourrais choisir. À sa manière de me regarder. Au moment où je déciderais de me rapprocher de lui.
Puis elle ajouta :
— Et surtout à ton visage lorsque tu comprendrais que, cette fois, tu ne peux ni interrompre la vidéo ni changer la scène.
Elle quitta la pièce avant que je puisse répondre.
Je restai seul devant l'écran vide.
Toutes les images avaient disparu, mais leurs contours semblaient encore flotter dans l'obscurité de la pièce. Seulement, elles ne m'appartenaient plus.
Ma compagne venait d'en effacer les versions artificielles.
Et, pour la première fois, elle commençait à imaginer la sienne.
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