Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Le corbeau des ténèbres — Chapitre 1
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Le corbeau des ténèbres
Chapitre 1
C'est un de ces matins de fin octobre où le soleil reste bas, où sa lumière est douce et dorée, où l'air frais qui descend des forêts du Jura porte l'odeur des pommes mûres, des feuilles qui pourrissent doucement et du vin nouveau qui fermente dans les caves. Ici, dans cette petite ville où tout le monde se connaît de vue, où l'on sait ce que le voisin a fait dimanche et ce que la boulangère a confié à la poste, les rumeurs courent plus vite que les feux de la Saint-Jean. Depuis exactement trois semaines, une seule histoire dévore toutes les autres : la grande soirée costumée d'Halloween, ce soir, à la salle des fêtes. On organise un concours, et la récompense fait rêver chacun — un week-end pour deux à Venise, trois nuits dans un hôtel de charme près du Grand Canal, formule tout compris : traversées en gondole, dîners aux chandelles, petit-déjeuner servi sur la terrasse, absolument tout offert.
Alors chacun cache son travail. On ferme les rideaux quand on coupe le tissu, on répond « vous verrez bien » à toute question, on devine à voix basse ce que tel ou tel va porter. Personne ne veut être deviné trop tôt — mais tout le monde brûle de savoir qui est qui.
Moi, c'est Lior. J'ai vingt-six ans. Je suis gay, célibataire — et dans cette petite ville où l'on range chacun dans sa case dès l'enfance, cela signifie qu'on me regarde toujours avec cette pitié polie qui pique plus que le mépris. « Le pauvre Lior, il n'a toujours personne… » « Quel dommage, il est si beau pourtant… » J'entends ces phrases entre les lignes, dans les silences, dans les regards qui se détournent quand je m'approche. Je suis seul, oui. Et ces temps-ci, c'est plus lourd que jamais. Cela fait plus de sept jours que je n'ai croisé personne, que je n'ai pas eu un baiser, pas une main posée sur moi, pas un murmure dans le noir. Le manque se loge partout : dans mon lit trop grand où je tourne et retourne, dans les soirées où je ne parle à personne, dans ce corps qui réclame chaleur et tendresse et qui ne trouve que le silence.
Je sais que je plais — je le vois dans certains regards — mais trouver quelqu'un qui reste, quelqu'un qui me voit vraiment, pas seulement comme un joli visage ou un beau corps, c'est une autre histoire.
C'est dans cet état d'esprit que j'arrive chez mes parents, vers onze heures et demie. La porte est entrouverte, j'entends les voix et les rires avant même de frapper. Quand j'entre, tout le monde est là : mon frère aîné et sa femme, mes trois cousins, deux cousines avec leurs conjoints. On est au complet, comme si on attendait que moi pour commencer. La grande table est mise, la nappe blanche bien repassée, les verres qui brillent au soleil. L'odeur du rôti et des pommes de terre sautées emplit la maison. On me fait une place, on m'embrasse, on me tape sur l'épaule. Je souris, je réponds, je plaisante… mais au fond, je flotte à l'écart. Je regarde les couples, leurs regards qui se cherchent, leurs genoux qui se touchent sous la table, et la solitude me serre la gorge, doucement, tenace.
Très vite, la conversation tourne vers la seule chose qui intéresse tout le monde.
— Moi, je ne dirai rien ! lance Manon, les yeux brillants. C'est la surprise, non ?
— Exactement ! renchérit Lucas. Si on dévoile son costume, c'est déjà moins drôle. Et puis, il y en a qui copient…
— Tout le monde garde le secret, approuve mon frère. Plus c'est mystérieux, plus l'effet est fort. Tu verras, Lior, personne ne te reconnaîtra.
— Exactement ! renchérit Lucas. Si on dévoile son costume, c'est déjà moins drôle. Et puis, il y en a qui copient…
— Tout le monde garde le secret, approuve mon frère. Plus c'est mystérieux, plus l'effet est fort. Tu verras, Lior, personne ne te reconnaîtra.
Je hausse les épaules, calme.
— Moi aussi je garde le secret. Vous verrez bien ce soir.
— Pas même un indice ? demande une cousine, amusée.
— Absolument rien. C'est la surprise complète.
— Pas même un indice ? demande une cousine, amusée.
— Absolument rien. C'est la surprise complète.
Je me tais, je souris. Je ne dis rien. Mais en moi, je pense à tout ce que je cache. Seule maman sait. Elle m'a vu travailler chaque soir pendant des semaines, elle a vérifié les coutures, elle a aidé à choisir les plumes, elle a tenu la lampe pendant que je peignais le masque. Elle est la seule à connaître chaque détail — et tandis que je reste silencieux face à tous, je repense à elle, à tout ce que j'ai confectionné sous ses yeux.
Je pense à la cape d'abord : ce velours ras noir profond, d'un noir qui absorbe la lumière comme la nuit. Cette traîne longue et asymétrique qui balaye le sol à l'arrière, plus courte devant pour marcher librement. Ces plumes de coq et d'autruche, teintes en noir luisant, fixées une à une, patiemment — à chaque pas, à chaque tour, elle ondule comme si des ailes se déployaient derrière moi. Et cette ceinture rigide, façon corset, qui permet de tout détacher d'un seul geste : traîne, plumes, tout — enlevé en une seconde, sans aide, pour danser et circuler à l'aise.
Je pense à ce qui est dessous : ce collant-pantalon très ajusté, en tissu noir mat épais, sans poches ni boutons, qui épouse la jambe comme une seconde peau. Ces bottines souples, ces guêtres en feutrine parsemées de plumes fines qui s'attachent sous la semelle — comme si je portais des plumes jusqu'aux pieds. Rien qui dépasse, rien qui casse l'illusion.
Je pense au masque, aussi : ce bec de corbeau bien formé, légèrement recourbé, d'un noir qui brille selon la lumière. Il couvre le front, les côtés du visage, mais laisse la bouche entièrement libre. Des plumes collées une par une qui remontent vers les tempes, se fondant dans un col montant — on ne voit pas où finit le masque et où commence le vêtement. Et mon maquillage, prévu pour ça : fards noirs autour des yeux, étirés comme des ailes, traits fins au crayon, comme des plumes esquissées. Même sans masque, je reste le corbeau.
Tout cela, je le garde pour moi. Je n'explique rien à personne. Je pense à tout ça en silence, tandis que les autres discutent. Maman sait tout, elle a vu chaque pièce, elle a admiré chaque détail — et je lui ai demandé de ne rien dire à personne. Elle a promis.
Mais au milieu du repas, elle me passe le plat, le sourire aux lèvres, et elle laisse échapper, doucement, sans y penser :
— C'est vrai que ton corbeau est magnifique, Lior. Tu as fait un travail vraiment extraordinaire.
Le bruit s'éteint d'un coup. Tous les regards se tournent vers moi.
— Un corbeau ? répète mon frère, étonné.
Je sens le rouge monter aux joues. Je regarde maman ; elle comprend immédiatement, porte la main à sa bouche.
— Oh… mon chéri, je suis tellement désolée… ça m'a échappé…
— Ce n'est rien, dis-je, un peu déçu mais calme. Ce n'est pas grave.
— Mais c'est vrai ? insiste Lucas. Tu es déguisé en corbeau ?
— Ce n'est rien, dis-je, un peu déçu mais calme. Ce n'est pas grave.
— Mais c'est vrai ? insiste Lucas. Tu es déguisé en corbeau ?
J'inspire profondément. Le nom est sorti, mais je ne dévoile rien d'autre.
— Oui, c'est ça. Je suis le corbeau. C'est tout ce que vous saurez pour l'instant. Le reste, vous le verrez ce soir.
On me pose des questions, mais je ne réponds pas. Je souris, je détourne la conversation. Je ne détaille rien. Les détails, seule maman et moi les connaissons, et ils restent entre nous. On devine, on commente, on s'étonne — mais personne n'aura plus de détail de moi.
Maman me regarde, les yeux brillants de regret.
— Je suis désolée, mon chéri… Je n'aurais pas dû…
— Je sais, maman. Ne t'inquiète pas. Ce n'est que le nom. La surprise reste entière.
— Je sais, maman. Ne t'inquiète pas. Ce n'est que le nom. La surprise reste entière.
On parle de tout et de rien ensuite. Des autres costumes, des rumeurs, du voyage à Venise. Quand on en vient au prix, à ce week-end pour deux, une cousine dit doucement :
— Mais tu n'iras pas seul, quand même ?
Je serre les poings sous la table, puis je réponds, clair et ferme :
— Si je gagne, j'irai seul. Venise seul, ce n'est pas une punition. Je ferai ce que je veux, comme je veux. Ça me va très bien. Je veux ce prix, et je l'aurai — pour moi.
Personne n'insiste. Le repas se termine. Je n'ai rien dit de plus. Les détails, la beauté, la façon dont tout bouge et vit — personne ne sait. Ce n'est pas à eux de l'entendre, c'est à eux de le voir.
Quand je pars, maman me retient sur le seuil.
— Vraiment, je suis désolée…
— Je sais. Et je sais que tu es fière. Ça suffit.
— Je sais. Et je sais que tu es fière. Ça suffit.
Je marche vers chez moi. Le soleil descend. Dans les rues, on s'active pour la soirée. Je marche lentement. Le secret est à moitié dévoilé — ils savent le nom, pas l'œuvre. Personne n'a vu la traîne ondule, le masque briller, l'ensemble qui me change complètement. Le plus beau reste à découvrir.
Je rentre dans mon appartement, j'allume la lumière, et je l'étale sur le lit — mon costume, comme un grand oiseau noir endormi. Je passe la main sur le velours, sur chaque plume posée une à une. Je pense à toutes ces soirées, à maman près de moi, à la lampe qui éclaire notre travail. C'est à nous deux, aussi. C'est notre secret, même si le nom s'est échappé.
Dans une heure, je traverserai la ville. Ils savent que je suis le corbeau. Ils ne savent pas à quel point je suis magnifique. Ils ne savent pas qui je suis vraiment, sous les plumes.
Je veux gagner. Je gagnerai. Et pour ce qui viendra après… qui sait ? Peut-être que quelqu'un verra au-delà du costume. Peut-être que quelqu'un me verra moi.
Je ferme la porte de mon appartement derrière moi, je pose la clé sur la console, et je respire profondément. La pièce est calme, baignée d'une lumière douce qui décline vers le soir. Je m'approche du lit où le costume est étalé, comme un grand oiseau noir qui attend de s'envoler. Je commence à m'habiller, lentement, avec soin — chaque geste compte, chaque détail doit être parfait.
D'abord, je glisse le jockstrap noir et argent. Le tissu est doux, ajusté, avec des bandes fines argentées qui reflètent la lumière sans jamais briller trop fort. Je l'ajuste bien au niveau des hanches, les élastiques plats se fondant dans la peau sans marquer. Je place soigneusement ma queue dans la poche avant, la disposant bien droite, en la serrant juste assez pour qu'elle reste en place sans être gênée, de sorte qu'elle se profile élégamment sous le tissu sans rien laisser paraître de trop voyant. L'arrière découvre mes fesses, le tissu se découpant au plus juste pour les mettre en valeur, soulignant chaque courbe sans rien cacher d'essentiel. C'est discret, parfaitement ajusté — aucun pli, aucun bourrelet, rien qui dépasse. Je veux que le collant glisse par-dessus sans jamais deviner ce qui est dessous, sauf la ligne plus ferme, plus dessinée que je cherche à offrir.
Puis je mets le collant-pantalon, ce tissu noir mat épais qui glisse sur ma peau et épouse mes jambes comme une seconde peau. Il descend bien lisse, sans froisser le jockstrap dessous. Je sens le maintien doux mais sûr, la façon dont le tissu double se tend légèrement sur les hanches et les fesses, dessinant une silhouette plus affirmée, plus intense — sans que personne ne sache jamais ce qui se cache entre les deux couches. Rien ne dépasse, rien ne se voit : seulement une ligne pure, un corps qui semble dessiné d'un seul trait.
Je passe la ceinture rigide, façon corset, que je ferme derrière mon dos, solide et bien ajustée. Elle vient marquer la taille, serrer juste ce qu'il faut pour maintenir le tout en place. Je glisse les bottines aux pieds, je fixe les guêtres en feutrine parsemées de plumes fines, l'élastique passe sous la semelle — parfait, rien ne bouge, rien ne dépasse. Enfin, je saisis la grande cape-traîne en velours profond, je la dispose sur mes épaules, je la noue au-dessus de la ceinture. Je me tourne devant le miroir : la traîne ondule derrière moi, les plumes semblent frémir. Je suis presque prêt.
Il reste le visage. Je m'assois devant la glace, j'allume les lampes de chaque côté, et je sors ma trousse. Le masque peut glisser, il peut tomber — je ne veux pas que l'illusion se brise, quoi qu'il arrive. Le maquillage doit prendre le relais, être aussi fort, aussi vrai que le costume lui-même.
Je commence par les yeux. J'applique une base noire profonde sur les paupières, que j'estompe largement vers les tempes, tirant les contours vers l'extérieur comme des ailes déployées. Je creuse le sillon au-dessus de la paupière avec un gris anthracite, puis je repasse par-dessus d'un noir plus vif, pour donner de la profondeur, comme si des ombres vivantes logent là. Je prolonge les traits vers les tempes en pointes effilées, fines et précises — des plumes esquissées au crayon, légères mais visibles. Sous les yeux, je trace des lignes plus sombres encore, qui suivent le contour des cils inférieurs et s'éclaircissent en montant vers les pommettes, comme des ombres de plumes tombées sur la peau. Je n'utilise pas de mascara — je veux un regard plus clair, plus sauvage, comme celui d'un oiseau de nuit qui voit dans l'obscurité sans avoir besoin de masquer la pureté de son regard.
Mes cils restent naturels, fins et sombres, se fondant discrètement dans le maquillage sans attirer l'attention.
Je passe au visage entier. Avec un produit sombre, aux tons terreux et froids, je dessine des contours marqués sur les pommettes, le long des tempes, sur la mâchoire — je me sculpte le visage, je lui donne des angles plus nets, plus durs, moins humain. Je creuse les tempes, j'assombris le creux des joues, comme si la lumière elle-même fuyait mon visage. Sur les pommettes, je place une touche de poudre très légèrement irisée, presque imperceptible, qui captera la lueur des bougies — un éclat discret, comme du duvet lisse. Je trace au coin de chaque œil un petit motif de plumes, trois ou quatre traits fins au crayon noir ultra-doux, qui s'étirent vers l'extérieur — rien de chargé, rien de criard, juste une suggestion qui se voit quand on me regarde bien.
Quand je m'écarte un peu de la glace, je ne me reconnais presque plus. Même sans masque, je ne suis plus tout à fait Lior. Je suis l'oiseau, l'ombre, quelque chose qui vient de la nuit. Mon regard est là, vif et présent, mais il habite un visage transformé.
Je place le masque à bec sur mon visage. Il s'ajuste parfaitement, léger, confortable. Je noue le ruban de satin derrière la tête, doucement, sans trop serrer. Les plumes autour des bords se fondent avec mon maquillage — on ne voit pas où finit le tissu, où commence la peau. C'est parfait. Je suis prêt.
Je sors. La nuit est tombée, fraîche et claire. Je marche à travers la ville, les rues déjà sombres où les fenêtres commencent à briller. Le velours de la cape flotte autour de moi, la traîne effleure le sol à chaque pas, légère et souple. Je sens le maintien doux du jockstrap sous le collant, cette pression discrète qui me rappelle sans cesse ce que je porte, ce que je cache, ce que je mets en valeur. Les passants se retournent, certains sourient, d'autres regardent sans mot dire. Je me sens grand, je me sens beau. Pour la première fois depuis longtemps, je ne suis pas « le seul », « le timide », « celui qui n'a personne ». Je suis le corbeau. Je suis mystérieux, je suis fort, je suis magnifique.
J'arrive à la salle des fêtes. Des éclats de rire et de musique s'échappent par les portes entrouvertes. J'entre. La grande pièce est pleine, chaude, la lumière tamisée tourne au rythme des musiques qui se succèdent. Déjà, beaucoup dansent au centre, serrés les uns contre les autres, riant aux éclats, tournant sur eux-mêmes. D'autres sont accoudés au bar, verres à la main, échangeant des propos animés. L'ambiance vibre, pleine de fièvre douce et de joie.
Je regarde autour de moi. Les costumes sont partout, éclatants et variés. Il y a celles et ceux qui ont passé des mois à confectionner les leurs — des tissus riches, des broderies, des détails qui demandent une patience infinie, des robes qui semblent faites de nuit et de lune, des capes qui se fondent dans l'ombre, des masques peints à la main. À côté d'eux, d'autres portent des déguisements achetés au centre commercial, tout droits sortis d'un sac en plastique : tissus fins et lisses, couleurs un peu trop vives, masques en plastique qui brillent maladroitement. Certains sont simples mais touchants, d'autres semblent posés à la hâte ce matin même. Et puis il y a ceux qui ont fait l'effort sans avoir le temps ou le talent — des costumes imparfaits, mais portés avec le cœur. Personne ne se moque. Chacun est là pour s'amuser, pour être quelqu'un d'autre le temps d'une nuit.
Je me place un peu à l'écart, savourant l'instant. Je me sens bien ici, dans l'ombre de mon masque, admiré et inconnu à la fois. Quelques instants plus tard, quelqu'un s'approche de moi. C'est Isabelle, la femme de mon frère. Elle porte un masque élégant, mais elle marche droit vers moi.
— Je savais que c'était toi, dit-elle en souriant, la voix douce. Tu es le seul corbeau de la soirée, je pense. Impossible de ne pas te reconnaître. Et surtout, impossible de ne pas admirer ça…
Elle fait un geste vers moi, des yeux, de haut en bas.
— C'est magnifique, Lior. Vraiment. Le velours, les plumes, la façon dont tu te déplaces… on dirait que tu vas prendre ton envol à tout instant. Tu as fait un travail incroyable.
Je souris sous mon masque, touché.
— Merci, Isabelle. Ça me fait très plaisir que tu dises ça.
— C'est la vérité, répond-elle. Tu es le plus beau de la soirée, je te le dis tout de suite. D'ailleurs, ton frère est là aussi, au bar… tu devrais voir ce qu'il porte.
— Qu'est-ce qu'il a fait ? je demande, amusé.
— Mario Bros. Le costume tout prêt, en tissu synthétique, la casquette qui tombe sur les yeux… il s'en fiche complètement, il dit que ça lui suffit pour gagner et que de toute façon personne ne le remarquera.
— C'est la vérité, répond-elle. Tu es le plus beau de la soirée, je te le dis tout de suite. D'ailleurs, ton frère est là aussi, au bar… tu devrais voir ce qu'il porte.
— Qu'est-ce qu'il a fait ? je demande, amusé.
— Mario Bros. Le costume tout prêt, en tissu synthétique, la casquette qui tombe sur les yeux… il s'en fiche complètement, il dit que ça lui suffit pour gagner et que de toute façon personne ne le remarquera.
Je ris, franchement. L'image de mon frère en salopette bleue et rouge, au milieu de tous ces costumes somptueux, me fait rire aux éclats.
— C'est bien lui, dis-je. Il n'a jamais eu la patience pour ce genre de choses.
— Viens, on danse ? me propose-t-elle. Je veux voir la cape bouger quand tu tournes.
— Viens, on danse ? me propose-t-elle. Je veux voir la cape bouger quand tu tournes.
Nous nous dirigeons vers la piste. La musique change, plus lente, plus enveloppante. Nous dansons ensemble, Isabelle et moi, et je sens la traîne flotter derrière moi, légère et libre. Je me sens bien, je me sens léger, je ris avec elle, et pour un moment la solitude me quitte.
Puis, au détour d'un mouvement, je lève les yeux — et je le vois.
Il entre dans la salle, et quelque chose dans l'air change, comme si la lumière elle-même se détournait vers lui. Il est grand, la carrure athlétique, le port noble et calme. Dès qu'il franchit le seuil, plusieurs personnes se taisent, le regardent passer. Il n'a rien d'un déguisement acheté en magasin. Il porte une redingote longue en drap de laine noir profond, structurée, qui épouse ses épaules et tombe en plis souples jusqu'aux mollets. Les revers sont bordés de broderies argentées fines et discrètes, comme des éclats de lune sur du pelage sombre. Sous la redingote, une chemise d'un ton ardoise, boutonnée jusqu'en haut, et des gants en cuir souple qui épousent parfaitement ses mains sans un seul pli. À sa ceinture, une boucle d'argent patiné, gravée de motifs de feuilles et de bois. Rien de criard, rien de théâtral — seulement une élégance naturelle, puissante et tranquille.
Il entre dans la salle, et quelque chose dans l'air change, comme si la lumière elle-même se détournait vers lui. Il est grand, la carrure athlétique, le port noble et calme. Dès qu'il franchit le seuil, plusieurs personnes se taisent, le regardent passer. Il n'a rien d'un déguisement acheté en magasin. Il porte une redingote longue en drap de laine noir profond, structurée, qui épouse ses épaules et tombe en plis souples jusqu'aux mollets. Les revers sont bordés de broderies argentées fines et discrètes, comme des éclats de lune sur du pelage sombre. Sous la redingote, une chemise d'un ton ardoise, boutonnée jusqu'en haut, et des gants en cuir souple qui épousent parfaitement ses mains sans un seul pli. À sa ceinture, une boucle d'argent patiné, gravée de motifs de feuilles et de bois. Rien de criard, rien de théâtral — seulement une élégance naturelle, puissante et tranquille.
Mais ce qui retient le souffle, c'est son masque.
Il est en argent poli, lisse et froid comme de l'acier brossé, comme de l'argent sterling patiné qui capte chaque lueur de la pièce et la renvoie en reflets changeants. Il épouse parfaitement les lignes de son visage, puis s'étire en contours effilés, rappelant la tête et le museau d'un loup. Il ne laisse transparaître aucune mimique, aucune expression — une surface impénétrable, qui cache toute trace d'humanité. Seuls deux yeux sombres et perçants filtrent à travers de fines fentes, et je retiens mon souffle : ce ne sont pas des yeux humains. Il porte des lentilles qui leur donnent la couleur d'un loup — un jaune doré et pâle, intense, qui brille dans la pénombre, comme si une lueur intérieure y brûlait. Et pourtant, au milieu de ce masque de métal froid, sa bouche est découverte : charnelle, pleine, sensuelle, la seule faille vivante et troublante dans cet apparat de prédateur.
Il est en argent poli, lisse et froid comme de l'acier brossé, comme de l'argent sterling patiné qui capte chaque lueur de la pièce et la renvoie en reflets changeants. Il épouse parfaitement les lignes de son visage, puis s'étire en contours effilés, rappelant la tête et le museau d'un loup. Il ne laisse transparaître aucune mimique, aucune expression — une surface impénétrable, qui cache toute trace d'humanité. Seuls deux yeux sombres et perçants filtrent à travers de fines fentes, et je retiens mon souffle : ce ne sont pas des yeux humains. Il porte des lentilles qui leur donnent la couleur d'un loup — un jaune doré et pâle, intense, qui brille dans la pénombre, comme si une lueur intérieure y brûlait. Et pourtant, au milieu de ce masque de métal froid, sa bouche est découverte : charnelle, pleine, sensuelle, la seule faille vivante et troublante dans cet apparat de prédateur.
Il avance lentement dans la salle, et tout semble plus calme autour de lui. La surface du masque renvoie les ombres et les lumières dansantes, lui donnant l'air d'apparaître et de disparaître, insaisissable, à la fois noble et un peu dangereux. Il ne cherche pas à attirer l'attention, mais il l'a toute.
Et puis, il tourne la tête — et son regard croise le mien.
Je me fige. Isabelle continue de danser, mais je n'entends plus la musique. Je ne vois plus personne d'autre. Le temps semble ralentir. Il me regarde, droit dans les yeux, sans détourner le regard, sans hésiter. Ses yeux de loup doré sont fixés sur moi, comme s'il n'y avait que moi dans cette pièce pleine de monde. Je suis hypnotisé. Je ne peux pas bouger, je ne peux pas détourner la tête. Je sens mon cœur battre plus fort, plus vite, dans ma poitrine. Le corbeau et le loup — nous nous regardons, à distance, à travers la foule qui tourne autour de nous sans rien voir. Il ne sourit pas, il ne fait aucun geste — il me regarde, simplement, intensément, comme s'il me voyait, vraiment me voir, au-delà du masque, au-delà des plumes.
Je me fige. Isabelle continue de danser, mais je n'entends plus la musique. Je ne vois plus personne d'autre. Le temps semble ralentir. Il me regarde, droit dans les yeux, sans détourner le regard, sans hésiter. Ses yeux de loup doré sont fixés sur moi, comme s'il n'y avait que moi dans cette pièce pleine de monde. Je suis hypnotisé. Je ne peux pas bouger, je ne peux pas détourner la tête. Je sens mon cœur battre plus fort, plus vite, dans ma poitrine. Le corbeau et le loup — nous nous regardons, à distance, à travers la foule qui tourne autour de nous sans rien voir. Il ne sourit pas, il ne fait aucun geste — il me regarde, simplement, intensément, comme s'il me voyait, vraiment me voir, au-delà du masque, au-delà des plumes.
Je respire à peine. Qui est-il ? Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? Quelque chose se passe entre nous, quelque chose de silencieux et de puissant, quelque chose qui commence et dont je ne sais pas encore où il nous mènera.
Il fait un pas vers moi.
La musique change, plus lente, plus profonde — un souffle qui enlace plutôt qu'il ne bat. Les lumières baissent encore, teintant la salle de reflets ambrés et d'ombres profondes où les corps se fondent et se retrouvent. Autour d'eux, on commente, on rit, on devine sous les masques — Isabelle a rejoint mon frère au bar, leurs silhouettes se mêlent à la foule, et je ne les vois même plus partir. Il n'y a plus que la piste, l'air qui se réchauffe, et lui : le Loup d'Argent, qui avance à pas comptés, sans jamais me quitter des yeux.
Nous dansons d'abord à une distance prudente, comme deux aimants qui hésitent à s'unir. Il fait un pas vers moi ; je recule imperceptiblement, puis je m'avance à mon tour, attiré malgré moi, incapable de résister. Nos épaules frôlent — un contact fugace, électrique, qui me fait tressaillir des pieds à la nuque sans que je détourne le regard. Il ne dit rien. Je ne dis rien. Les mots sont inutiles ; ses yeux dorés à travers les fentes du masque disent plus que toute phrase, plus que tout aveu. Ils dévorent ce qu'ils voient, ils cherchent ce qu'ils désirent, et je me sens nu sous le collant, sous la cape, comme s'il me voyait à travers tout.
Nos pas se calent sur la même mesure, comme si nous avions toujours dansé ensemble. Je tourne, la traîne de velours ondule derrière moi — et sa main la retient un instant, du bout des doigts, serrant légèrement le tissu avant de le laisser glisser. Ce bref contact brûle plus qu'une étreinte entière. Je me rapproche alors, si près que son souffle soulève les fines plumes au bord de mon masque. Nos corps ne se touchent pas encore tout à fait, mais la chaleur qui monte entre nous est tangible — une onde qui enveloppe, qui réchauffe la peau sous les vêtements, qui fait battre le sang plus vite, plus fort, qui commence à me serrer le bas du ventre.
Il s'écarte un instant, disparaît dans la foule, puis revient, deux verres à la main. Il en tend un, sans un mot, sans cesser de me regarder. Mes doigts effleurent les siens quand je le saisis — lentement, délibérément, mes phalanges qui caressent les siennes, qui s'attardent pour graver cette forme dans ma mémoire. Le verre est frais, mais ce froid ne fait que mieux sentir la chaleur de sa peau, la tiédeur qui monte entre nous. Nous buvons en nous regardant, chaque gorgée un prétexte pour ne pas rompre le contact des yeux. Je sens qu'il me déshabille du regard, qu'il imagine ce qui se cache sous le collant, sous le jockstrap que j'ai ajusté avec tant de soin, et je me raidis légèrement, le souffle plus court.
La musique se fait plus lente, plus enveloppante. Cette fois, nous dansons presque l'un contre l'autre. Son buste effleure le mien à chaque balancement ; son souffle chaud se pose sur mon cou, entre le masque et le col — et je tressaille, les doigts se serrant sur mon verre. Sa main effleure ma taille, légère, comme pour vérifier que je suis bien là ; elle descend très lentement, le long de ma hanche, puis remonte vers mon dos, traçant une ligne brûlante à travers le tissu, sans jamais s'attarder trop longtemps, sans jamais oser tout prendre. Il sait ce qu'il fait. Il sait où il me touche.
Je me laisse aller contre lui, à peine un poids, juste assez pour sentir la fermeté de son torse, le rythme de son souffle sous les côtes. Je pose une main sur son épaule, l'autre sur son bras, mes doigts qui se serrent imperceptiblement, qui cherchent à reconnaître la musculature, la tension sous la redingote. Nos visages sont si proches que nos masques se frôlent parfois — métal froid contre plumes noires — et chaque contact me retient de l'embrasser, mais rend chaque instant plus intense, plus désiré. Je veux qu'il approche. Je veux qu'il brise le mystère.
Il passe une main dans mon dos, me guidant dans un tour qui nous serre l'un contre l'autre — poitrine contre poitrine, bassin contre bassin — et je retiens un soupir. Je sens sa chaleur à travers les deux couches de tissu, je sens son souffle qui se coupe, je sens qu'il me désire. Sa main descend encore, plus bas, plus près, et là — discret, furtif, caché par l'ombre de ma cape et le mouvement de la foule — sa paume se pose fermement sur mes fesses, serrant légèrement, trouvant la ligne dessinée par le jockstrap sous le collant. Je tressaille si fort que je manque de m'écarter, mais il me retient, me presse plus étroitement contre lui, et je sens son souffle contre mon oreille. Personne n'a rien vu. Personne ne sait. C'est notre secret, rien qu'à nous.
Il recule très légèrement, juste assez pour me regarder, puis il se penche — et sa bouche effleure ma joue, tout près du masque, là où la peau est découverte. Ses lèvres sont chaudes, pleines, et avant que je puisse réagir, sa langue passe très légèrement, humide et douce, sur ce petit coin de peau, un coup rapide et brûlant que personne ne peut surprendre. Je ferme les yeux une seconde, le souffle coupé. Une chaleur vive me traverse, descend dans le bas de mon ventre, et je sens que je commence à durcir, que ça monte, que ça presse, que je ne peux rien y faire. Je suis raide, brûlant, tendu comme un arc.
Il ne s'éloigne pas. Sa main reste sur mes fesses, ferme, sûre, comme pour marquer son territoire. Nous nous regardons à nouveau — il sait. Il a senti. Il sait ce qu'il m'a fait. Je vois ses lèvres se courber imperceptiblement, un sourire à peine esquissé, et je veux qu'il me touche partout, qu'il me prenne, qu'il ne s'arrête pas. Sa main remonte lentement, caressant la courbe, puis redescend, plus assurée cette fois, pressant à nouveau, et je me cambre imperceptiblement contre lui, silencieux, implorant sans mot dire.
Tout autour de nous, la fête continue — on crie, on applaudit, on change de musique — mais nous n'entendons plus rien. L'air est épais, chargé de parfums et de désir. Je sens son corps contre le mien, je sens qu'il durcit aussi, que ça le prend autant que moi. Je suis dur maintenant, bien dur, serré dans le jockstrap qui me retient, qui me met en valeur, qui le dessine clairement sous le collant — et je sais qu'il le voit, qu'il le devine, que ça l'excite. Je brûle, j'ai chaud partout, je veux sortir d'ici, être seul avec lui, qu'il me déshabille, qu'il me touche enfin à découvert.
La musique se termine sur un accord long, suspendu. Nous restons un instant serrés l'un contre l'autre, immobiles, les mains encore posées l'un sur l'autre, les souffles qui se heurtent. Personne n'a parlé. Rien n'a été dit. Mais tout est là — dans son regard qui ne me lâche pas, dans sa main qui ne recule pas, dans cette chaleur qui nous consume tous les deux.
Il recule d'un pas à peine, mais ne me quitte pas des yeux. Il tend la main, paume ouverte, vers la sortie — une invitation muette, une question qui n'attend qu'une réponse. Je saisis sa main, ses doigts se referment sur les miens, forts et sûrs, et je le suis, sans hésiter, sans regarder personne d'autre. Je suis dur, impatient, tout en feu, et chaque pas vers la porte me rapproche de lui, de ce qu'il va me faire, de ce que j'attends depuis si longtemps. Il me guide à travers la foule, sa main me tirant doucement mais fermement, et je sens que nous ne nous quitterons plus.
Nous sortons sans un mot. Il me tient la main, fermement, comme s'il craignait que je m'échappe, et je me laisse conduire, tout mon corps tendu, tout mon être qui ne vit plus que par ce contact. La nuit est fraîche, l'air vif qui mord légèrement les joues, mais je ne sens pas le froid — la chaleur qui brûle en moi est plus forte, plus vive, elle monte dans mes veines comme un feu qui ne s'éteindra plus. Il marche devant moi, puis à mes côtés, sans jamais lâcher ma main, sans jamais parler. Le silence entre nous n'est pas vide ; il est lourd de tout ce que nous n'avons pas dit, de tout ce que nous allons faire.
Il m'entraîne derrière la salle des fêtes, là où les lumières n'arrivent plus, où les murs épais coupent la musique et les rires. Un endroit ombragé, caché entre le bâtiment et une haie haute, où l'herbe pousse drue et sombre, où personne ne vient jamais. La lune perce à travers les branches, jetant des lueurs pâles et changeantes sur le sol et sur nous. Il s'arrête, me tourne vers lui, et d'un mouvement lent et sûr, il me colle dos au mur. Le froid du crépi pénètre à travers la cape, mais je ne m'en soucie pas — tout ce que je sens, c'est lui, debout si près que nos souffles se mêlent, que je perçois la chaleur qui rayonne de son corps.
Il me regarde longuement. Je ne vois que ses yeux dorés à travers les fentes du masque, et sa bouche pleine, sensuelle, qui semble déjà me dévorer. Ses mains se posent sur moi, partout à la fois — sur mes épaules, redescendent le long de mes bras, remontent le long de mes flancs, caressent ma taille, mes hanches, comme pour apprendre chaque ligne, chaque courbe, comme pour s'assurer que je suis bien là, réel, à lui. Il n'est pas pressé. Il explore lentement, avec une assurance qui me fait trembler. Ses doigts effleurent mon torse, et je sens sa paume qui découvre la finesse de mon duvet, ces poils clairs et doux qui couvrent ma poitrine et mes côtes, que le tissu cachait. Il passe et repasse, caressant lentement, comme pour en savourer la texture, et je frémis à chaque contact, mon souffle qui se raccourcit.
Il recule très légèrement, défait le premier bouton de sa chemise, puis un autre, juste assez pour que la lumière de la lune tombe sur son cœur — et je vois enfin. Là, au centre exact de sa poitrine, à l'emplacement même où bat son cœur, une cicatrice. Elle est petite mais profonde, dessinant une forme irrégulière, comme si quelque chose de tranchant et de vif l'avait frappée droit au milieu. Elle est plus pâle que le reste de sa peau, lisse en surface mais ridée de fines stries qui rayonnent légèrement vers l'extérieur, comme des ondes figées dans la chair. Elle brille d'un éclat plus clair sous la lune, une marque discrète mais indélébile, qui semble avoir gravé ce qu'il a de plus intime. Elle ne descend pas vers le ventre, ne remonte pas vers le cou — elle est là, seulement là, au cœur de lui, comme un sceau. Je fixe cette ligne blanche sur sa peau sombre, et quelque chose se tord en moi — du désir, de la tendresse, une émotion si vive qu'elle en est douloureuse.
Il voit où je regarde, et il ne cache rien ; il reste là, immobile, me laissant voir, me laissant comprendre qu'il me confie ce morceau de lui.
Je lève la main, lentement, craignant de briser le silence ou de le blesser, et je pose mes doigts sur la cicatrice. La peau y est plus lisse, un peu plus chaude aussi, comme si le souvenir de la blessure y gardait toujours une chaleur propre. Je caresse très doucement, du bout des doigts, suivant le contour irrégulier, comme pour apprendre sa forme par cœur, comme pour la consoler. Il tressaille sous mon toucher, ferme les yeux un instant, et penche la tête — il ne recule pas, il se rapproche au contraire, laissant ma main s'attarder, reconnaître, toucher ce qu'il n'a sans doute jamais montré à personne. Je passe une seconde fois, plus lentement encore, et je murmure sans voix : Je suis là. Il ouvre les yeux, et son regard doré est différent maintenant — plus doux, plus à nu, malgré le masque.
Puis il se rapproche à nouveau, me fait pivoter pour que je sois de nouveau face au mur, mon front qui effleure la pierre fraîche. Il se colle contre mon dos, tout son corps qui me maintient là, solide, protecteur, et sa bouche se pose dans mon cou. Il m'embrasse là, profondément, goulûment, pas doucement — comme un prédateur qui marque son territoire. Ses lèvres aspirent ma peau, sa langue trace des lignes brûlantes, et je tressaille, les mains qui se cramponnent au mur, un gémissement coincé dans la gorge. Ses mains descendent alors, retrouvant mes fesses, serrant fort, faisant ployer mes genoux. Il soulève ma cape, la rejette sur mon dos, puis ses doigts saisissent le bord de mon collant-pantalon — et il baisse le tissu, lentement, le long de mes hanches, de mes cuisses, découvrant ce que le jockstrap dessinait si bien. Il passe une main sous le tissu restant, palpe, serre, apprécie, et je me cambre contre lui, offrant tout, sans réserve.
Il me lâche un instant, et je l'entends baisser seulement son pantalon, puis son boxer — le froissement du tissu, le glissement léger des vêtements sur ses jambes — et il est là, debout derrière moi, la chemise toujours ouverte sur sa poitrine, le reste de lui à découvert, chaud et pressant contre mes fesses. Je sens immédiatement sa queue — dure, brûlante, lourde — qui se pose entre mes fesses, et je retiens un souffle. Elle est épaisse, bien plus que je n'aurais osé imaginer, et elle pulse contre moi, vivante et impatiente. Il la presse là, la fait glisser lentement d'avant en arrière, humide déjà, et je gémis, me tordant contre lui, voulant plus, voulant tout. Il tourne la tête de deux doigts, me force à lever le menton, et m'embrasse enfin — sauvage, exigeant, sa bouche qui dévore la mienne, qui me prend le souffle, qui ne me laisse rien que lui.
Je réponds de tout moi-même, je mords ses lèvres, je m'accroche à lui, et nous nous embrassons comme si nous voulions nous fondre l'un dans l'autre.
Il se recule à peine, se positionne, et entre. Lentement d'abord, très lentement, pour que je sente chaque millimètre, que je mesure toute son épaisseur, que je ressente cette plénitude qui me remplit complètement. Je crispe les poings contre le mur, les yeux fermés, et je respire par à-coups — c'est grand, c'est profond, c'est lui tout entier qui pénètre en moi. Il s'arrête un instant, comme pour me laisser m'habituer, puis il recommence, mouvement après mouvement, lent et régulier, chaque fois plus loin, chaque fois plus sûr. La lenteur est pire que la fièvre — elle me fait sentir chaque contour, chaque chaleur, chaque battement de lui en moi. Je m'accroche à ses bras, je le retiens, je me pousse contre lui pour aller plus loin, plus profond.
Puis il accélère. Les coups de reins deviennent plus forts, plus profonds, plus impétueux — il ne se retient plus. Il me tient fermement par les hanches, me guidant à chaque mouvement, et il entre en moi avec une force qui me fait cogner légèrement le mur, mais je m'en fous, je veux qu'il aille plus fort, plus loin. Je gémis de plus en plus fort, sans plus me cacher, sans plus avoir honte — mes cris se perdent dans la nuit, entre les murs et les arbres. « Oui… oui… comme ça… plus… » Je ne sais pas si je parle à voix haute, mais il comprend, il répond par des coups plus vigoureux encore, sa respiration qui devient rauque, haletante, dans mon cou. Il tourne la tête à nouveau, m'embrasse à pleine bouche au milieu des mouvements, me coupant le souffle à chaque baiser, me faisant perdre toute raison. Ses dents grignotent mes lèvres, ma joue, mon cou — il me marque, il me possède.
Je sens le moment monter, une pression intense, délicieuse, qui ne cesse de croître. Il est plus dur, plus profond, ses coups sont grands et puissants maintenant, il va au bout de lui-même. « Je… viens… » murmure-t-il dans mon oreille, la voix cassée, rauque — et d'un dernier mouvement long et profond, il pousse un cri sourd, sauvage, et il jouit en moi, se vidant tout entier, me remplissant de sa chaleur, de lui. Il se colle contre moi, haletant, tremblant, et je suis là, tout imprégné de lui, brûlant de son feu.
Il ne s'en va pas tout de suite. Il reste contre moi, les bras autour de moi, puis il se glisse devant moi, me reprend dans ses bras, et m'embrasse à nouveau — plus doucement cette fois, plus tendrement, comme pour me remercier, comme pour me dire ce que les mots ne peuvent pas. Sa main descend, sort ma queue, et il me branle, lentement, fermement, du bout des doigts qui savent maintenant comment j'aime. Il ne presse pas trop, il sait, il guide, et je m'abandonne contre lui, le souffle court, et bientôt la vague me prend — je crispe, je gémis, je me tords dans sa main, et je jouis, longuement, puissamment, dans l'herbe sombre, tout mon corps secoué de frissons qui ne s'arrêtent pas. Il me tient pendant que je reviens à moi, essuyant sa main sur l'herbe, me caressant la joue, silencieux et présent.
Nous nous rhabillons lentement, dans la pénombre, sans hâte. Il remonte son boxer et son pantalon, rajuste sa chemise sans en refermer tous les boutons, puis ajuste mon masque, remet ma cape en place, comme elle était avant. Il me regarde une dernière fois, longuement, puis il recule, sans un mot, sans un geste d'adieu. Il s'en va dans la nuit, disparaissant entre les ombres, me laissant là, debout dans l'herbe, encore tremblant, encore chaud, portant sa marque partout sur moi. Je me réajuste, je lisse mon collant, je respire profondément — le froid est revenu, mais il ne m'atteint pas. Je remonte vers la salle des fêtes, seul, mais plus seul que jamais — quelque chose de lui est resté en moi, quelque chose qui ne partira pas. Je marche lentement, mes pas plus lourds, plus assurés, et je rentre dans la lumière, transformé.
Je pousse la porte de la salle des fêtes et la chaleur m'enveloppe aussitôt, comme un retour brusque dans un monde que j'avais quitté depuis longtemps. Les lumières sont plus vives, la musique plus forte, les rires plus nombreux — tout semble continuer comme si rien ne s'était passé, comme si je n'avais pas été transformé, marqué au plus profond de moi, à l'abri des regards. Je reste un instant sur le seuil, les yeux plissés, le souffle encore un peu court, et je cherche immédiatement à travers la foule : lui. Je parcours chaque visage, chaque ombre, chaque silhouette haute et sombre qui pourrait être la sienne. Je scrute le fond de la salle, les recoins, près de la scène, au bord du bar — rien. Pas un éclat doré, pas un masque de loup, pas ce regard qui m'a dévoré tout à l'heure. Il a disparu, comme s'il n'avait jamais été là.
Je m'avance lentement dans la foule, me glissant entre les groupes, toujours à l'affût, espérant voir surgir cette silhouette familière. Je me sens étrange, comme à la fois présent et absent — mon corps est ici, mais une part de moi est restée derrière le bâtiment, dans l'herbe fraîche et sombre, contre ce mur, dans ses bras. Je porte encore sa chaleur sur la peau, la marque de lui qui me remplit, et chaque pas me rappelle ce qui vient de se produire, ce que nous avons fait dans le silence et la nuit. Il n'est nulle part. Je tourne la tête une dernière fois, vers la sortie, puis je comprends — il est parti. Il est parti sans dire un mot, sans que je sache même son nom, sans que je sache qui il est vraiment. Et cette pensée me serre la poitrine, doucement d'abord, puis plus fort, comme une douleur sourde. Je ne le reverrai peut-être jamais.
Je reste debout près d'un pilier, un peu à l'écart, les mains froides malgré la chaleur de la salle, quand une voix m'arrache à mes pensées :
— Te voilà enfin !
Je me retourne. Isabelle arrive vers moi, bras dessus bras dessous avec mon frère. Ils marchent ensemble, souriants, mais leurs yeux disent la même chose — l'inquiétude de ne pas m'avoir vu.
— Où étais-tu passé ? demande mon frère, la voix basse. Personne ne sait encore qui est dans les cinq. La délibération est terminée, ils vont appeler les costumes d'un instant à l'autre.
Je baisse les yeux une seconde, cherchant mes mots. Je n'ai pas de mensonge tout prêt, et je ne veux pas mentir.
— Je… je suis sorti prendre l'air, je réponds enfin. Il faisait un peu chaud ici. J'avais besoin de m'éloigner un instant.
Isabelle me regarde attentivement, comme si elle essayait de lire quelque chose sur mon visage, mais elle ne dit rien. Elle me donne juste un petit sourire encourageant et me serre le bras.
— Allez, viens, dit-elle. On va se placer au premier rang. Personne ne sait rien, même pas nous. On verra bien.
La salle se tait peu à peu. Le président du jury s'avance au pupitre, prend le micro, et tous les regards se tournent vers lui. Il remercie l'assistance, parle de la soirée, du mystère des masques, du fait que nul ne connaît les choix du jury — pas même les plus proches. Puis il annonce :
— Nous allons maintenant procéder au dévoilement. Les cinq premiers seront appelés dans l'ordre inverse, du cinquième au premier, par le nom de leur costume. Chacun montera sur scène, puis ôtera son masque. Personne ne sait encore qui sont les élus — découvrons-les ensemble.
Un murmure d'excitation parcourt la salle. Je me tiens immobile, les doigts crispés sur le bord de mon masque, le cœur battant à coups sourds. Et d'abord :
— Cinquième place : le Roi des Ombres !
Silence, puis des regards qui se croisent — qui est-ce ? Un homme au masque sombre se lève au fond de la salle, marche vers la scène. On décrit son costume, il retire son masque, un visage souriant apparaît, applaudissements.
— Quatrième place : la Flamme d'Or !
Une jeune femme se lève plus près, surprise, monte, se dévoile, rayonnante.
— Troisième place : la Nuit Étoilée !
Quelqu'un à gauche, un homme que je ne connais pas, qui se découvre avec gravité.
— Deuxième place : la Sylphide des Brumes !
Une jeune fille près de la scène, les mains tremblantes, qui dévoile un visage délicat et ému.
À chaque nom, je retiens mon souffle, je scrute celui qui se lève — espérant malgré tout voir surgir une silhouette large, un masque de loup, ce regard doré qui m'a enveloppé. Mais à chaque fois, ce n'est pas lui. Et je comprends peu à peu : il n'est pas parmi les cinq. Il n'aura pas à se dévoiler devant tout le monde. Il restera à jamais ce mystère, celui que j'ai connu seul, dans la nuit.
À chaque nom, je retiens mon souffle, je scrute celui qui se lève — espérant malgré tout voir surgir une silhouette large, un masque de loup, ce regard doré qui m'a enveloppé. Mais à chaque fois, ce n'est pas lui. Et je comprends peu à peu : il n'est pas parmi les cinq. Il n'aura pas à se dévoiler devant tout le monde. Il restera à jamais ce mystère, celui que j'ai connu seul, dans la nuit.
Puis sa voix résonne à nouveau :
— Et la première place, le prix du masque d'or… le Corbeau des Ténèbres !
Mon costume. C'est moi. Je reste un instant immobile, comme si le nom n'était pas pour moi. Mon frère et Isabelle poussent un cri de joie à côté de moi, me poussent doucement. Je marche, je monte les marches, et tout semble irréel. Le président décrit mon costume — le velours profond, les plumes noires comme la nuit, le masque aux reflets obscurs qui cache mes traits — et je me tiens face à la salle entière, des centaines de regards braqués sur moi. Je lève la main vers mon masque, et une dernière fois je parcours l'assemblée : il n'est nulle part. Personne ne me regarde avec cette intensité-là. Je tire le masque, je me dévoile, et les applaudissements éclatent, forts, chaleureux — mais je ne ressens pas la joie attendue. Je suis fier, bien sûr, mais quelque chose d'essentiel manque. J'aurais voulu qu'il soit là, qu'il me voie, qu'il sache que celui qu'il a choisi est celui qui brille ce soir.
Je redescends parmi les étreintes. Isabelle me serre si fort que j'en ai mal aux côtes.
— Tu as gagné ! Je n'osais pas y croire ! s'exclame-t-elle, les yeux brillants. Personne n'aurait deviné que c'était toi, ton nom de costume était si mystérieux, si sombre…
— Merci, je murmure.
— Merci, je murmure.
Mon frère me tape sur l'épaule, fier.
— On est fiers de toi. Vraiment.
On se rend au bar, on prend un verre, les félicitations se succèdent. Je souris, je remercie, je lève mon verre — mais mon esprit est ailleurs. Je revois la lune, la cicatrice sur sa poitrine, sa main qui m'a touché, son souffle dans mon cou. Le vide qu'il a laissé se creuse à chaque instant.
Plus tard, à une table un peu à l'écart, Isabelle se tourne vers moi, enjouée :
— Dis-moi, demain, on va à la piscine, tu viens avec nous ?
Je fronce les sourcils.
— La piscine ? Je… je crois que je préférerais rester chez moi. Je suis fatigué.
Elle secoue la tête, insiste doucement :
— Allons, ne refuse pas. Ton frère sera là, et Héléna aussi — tu sais, notre cousine. Elle vient avec son nouveau copain, celui qui était chez vos parents ce midi. Ça te changera les idées.
J'hésite. L'idée de sortir, de parler, de me montrer… mais elle me regarde avec tant de gentillesse, et mon frère ajoute :
— Ça nous ferait plaisir. Viens.
Je cède, à contrecœur :
— D'accord… Je viendrai.
— Parfait ! On passe te chercher à dix heures.
— Parfait ! On passe te chercher à dix heures.
On se sépare peu après. Je marche seul vers chez moi, le trophée serré contre moi. La nuit est fraîche, et chaque souffle de vent me rappelle nos pas dans l'herbe, sa main dans la mienne. Il est parti sans rien dire, sans nom, sans adieu — et je ne sais pas si je le reverrai un jour. Mais je sais qu'il a gravé quelque chose en moi qui ne s'effacera pas.
J'entre chez moi, je ferme la porte, et je m'appuie contre elle dans l'obscurité. Je pense à demain, à la piscine, à ce nouveau copain d'Héléna — et pourtant, c'est toujours lui qui remplit mes pensées. Le Loup. Celui qui m'a pris dans la nuit, celui dont j'ai caressé la cicatrice au cœur. Je me déshabille lentement, je me regarde dans la glace — et je jure sentir encore l'empreinte de ses mains sur ma peau. Je me couche, et avant de m'endormir, je murmure dans le noir : Où es-tu ? Qui es-tu ?
Le matin se lève pâle et doux, un soleil voilé qui baigne les rues d'une lumière tendre et sans éclat. Je m'éveille lentement, le corps encore lourd de souvenirs, et les premières secondes, je ne sais pas où je suis — puis tout me revient d'un coup : la nuit derrière la salle, le masque du loup, sa main dans la mienne, sa chaleur contre moi, et puis le vide, son départ sans un mot, sans un nom. Je reste un instant allongé, les yeux fixes au plafond, puis je me lève. Je me prépare sans hâte, enfilant mon maillot de bain, un short léger par-dessus, un t-shirt simple. Je ne suis pas pressé, et pourtant chaque geste me semble étrange, comme si je faisais tout à travers un brouillard. Je regarde mon reflet dans la glace un instant — quelque chose a changé dans mon regard, il est plus sombre, plus grave, comme si j'avais vieilli d'années en quelques heures.
On frappe à la porte. C'est eux. Je saisis une serviette, je ferme à clé, et je monte dans la voiture. Mon frère conduit, Isabelle est à côté de lui ; elle se retourne vers moi, souriante, et me demande si j'ai bien dormi. Je réponds que oui, sans y penser, et je regarde défiler les maisons, les arbres, le ciel qui s'éclaircit peu à peu. La route est courte, et bientôt nous arrivons à la piscine municipale, vaste bâtiment aux murs clairs, d'où monte un bruit d'eau, de rires et de voix qui résonnent sous la verrière. L'air y est tiède, chargé de l'odeur de chlore et de la chaleur humide. Nous nous séparons pour gagner les cabines — mon frère et Isabelle de leur côté, moi de la mienne. Je ferme la porte, je me déshabille, et je reste un instant debout, immobile, écoutant le bruit de l'eau qui clapote au loin. Je passe une main sur ma poitrine, comme pour y chercher quelque chose, puis je sors.
Je plonge aussitôt dans les longueurs. L'eau est fraîche, elle me saisit le corps, et je me mets à nager, régulier, sans m'arrêter — aller, revenir, aller, revenir, les bras qui se déploient, le souffle qui se règle, l'esprit qui se vide peu à peu. Chaque coup de bras chasse une pensée, chaque respiration me ramène au présent, à l'eau qui glisse sur ma peau, au rythme qui m'emporte. Je vais loin, je vais fort, comme si je pouvais nager jusqu'à l'oubli. Au bout de quinze minutes, je ralentis, je m'approche du bord où Isabelle est assise, les pieds dans l'eau, et je m'arrête près d'elle, les mains posées sur le rebord, la poitrine encore haletante.
— Tu nages comme un fou, dit-elle en souriant. Tu as l'air de vouloir fuir quelque chose.
Je baisse les yeux vers l'eau claire, puis je la regarde.
— Dis-moi… tu ne m'avais pas dit qu'Héléna devait venir aussi ?
— Mais si, bien sûr, répond-elle, étonnée. Je te l'ai dit hier soir. Elle ne va pas tarder.
— Mais si, bien sûr, répond-elle, étonnée. Je te l'ai dit hier soir. Elle ne va pas tarder.
Au même instant, on entend quelqu'un appeler nos noms. Je me retourne : c'est elle, Héléna, qui marche vers nous, souriante, les cheveux au vent, légèrement essoufflée. Elle nous embrasse l'un après l'autre, serrant fort, joyeuse.
— Désolée, je suis en retard, dit-elle en s'asseyant à côté d'Isabelle. Ne m'en veux pas trop.
— Et ton copain ? demande Isabelle. Il ne vient pas ?
— Si, il arrive, répond Héléna avec un sourire. Zadig aura dix minutes de retard à peine, il avait une petite chose à régler avant. Il nous rejoindra tout à l'heure.
— Et ton copain ? demande Isabelle. Il ne vient pas ?
— Si, il arrive, répond Héléna avec un sourire. Zadig aura dix minutes de retard à peine, il avait une petite chose à régler avant. Il nous rejoindra tout à l'heure.
Je m'appuie contre le rebord, l'eau jusqu'aux épaules.
— Tu n'étais pas là hier soir, à la fête ? je demande. Je pensais peut-être…
Elle secoue la tête, un peu désolée.
— Non, je n'ai pas pu me libérer, c'était impossible. Mais Zadig y a fait un tour, lui. Il est passé une heure environ, puis il est reparti. Il n'a pas trop traîné.
Je sens mon cœur se serrer légèrement.
— Il… il portait un masque ? je demande, la voix plus basse que je n'aurais voulu.
— Bien sûr, comme tout le monde, répond-elle en riant. Mais il n'a pas voulu rester, il n'aime pas trop ce genre de monde. Il a dit qu'il avait vu ce qu'il voulait voir et qu'il préférait rentrer.
— Bien sûr, comme tout le monde, répond-elle en riant. Mais il n'a pas voulu rester, il n'aime pas trop ce genre de monde. Il a dit qu'il avait vu ce qu'il voulait voir et qu'il préférait rentrer.
Je hoche la tête, sans rien dire. Un frisson me parcourt, et je ne sais si c'est l'eau qui se rafraîchit ou autre chose.
— Je vais reprendre quelques longueurs, dis-je en m'écartant du bord. Je vous rejoins après.
— D'accord, disent-elles ensemble.
— D'accord, disent-elles ensemble.
Je m'éloigne, je replonge, je reprends mon rythme. Mais cette fois, je ne parviens pas à me vider la tête. Je nage, et chaque fois que je fais demi-tour, je jette un coup d'œil vers l'entrée, sans bien savoir ce que j'espère ou ce que je redoute. Et puis, au troisième aller, quand je me retourne pour revenir vers les filles, je le vois.
Il est là, debout sur le carrelage clair, à quelques pas d'elles. Grand — très grand, la trentaine à peine, la carrure large et solide, les épaules droites, le dos bien droit. Il a les cheveux bruns, courts et un peu désordonnés, le teint mat qui semble avoir gardé la chaleur du soleil. Il porte un slip de bain blanc qui moule parfaitement son corps — les hanches étroites, les jambes longues et musclées, tout à la fois discret et éclatant, bien rempli, qui laisse imaginer chaque ligne, chaque courbe sous le tissu. Il se tient là, calme, souriant, et il émane de lui quelque chose de puissant, de tranquille, une assurance naturelle qui force le regard. Je ralentis dans l'eau, les bras qui se figent un instant, et je me dis, sans y prêter d'abord plus attention : Il est pas mal, le copain d'Héléna. Vraiment pas mal. Je souris, malgré moi, et je continue de nager vers le bord, plus lentement, le regard accroché à lui.
Je m'approche, je saisis le rebord, je me hisse hors de l'eau. Je prends ma serviette, je m'éponge rapidement les bras, la poitrine, et je m'avance vers le petit groupe, le sourire aux lèvres. Isabelle et Héléna se taisent en me voyant arriver, elles échangent un regard que je ne saisis pas tout de suite. Il se tourne vers moi, et son sourire s'élargit. Je tends la main, comme on fait, machinalement, pour le saluer.
Sa main saisit la mienne — une étreinte ferme, sûre, la paume un peu rugueuse, exactement comme dans mes souvenirs. Et c'est alors, dans ce contact, que mes yeux descendent, guidés par quelque chose d'instinctif, vers sa poitrine découverte. Et je la vois. Là, juste au centre, au-dessus de son cœur, à travers l'espace que laisse le mouvement de son bras quand il me serre la main : la cicatrice. Petite, profonde, aux contours irréguliers, pâle sur sa peau sombre, dessinant comme une étoile aux branches fines qui rayonnent tout autour. Je la reconnais entre mille — sa forme, sa place, cette lueur particulière qu'elle semblait avoir sous la lune. Mon souffle se coupe. Mes doigts se crispent légèrement dans sa main, sans que je m'en rende compte. Le sang se retire de mon visage, les jambes qui flanchent sous moi.
C'est lui.
Il ne lâche pas tout de suite ma main, il la garde dans la sienne un instant de plus, et il me regarde droit dans les yeux — et là, je découvre leur vraie couleur, un bleu profond et intense, clair comme le ciel d'hiver, limpide et pénétrant. Ce feu doré qui m'avait dévoré dans la nuit n'était que des lentilles, un déguisement de plus. Ces yeux sont plus vrais, plus brûlants encore, et ils me traversent comme s'ils lisaient au fond de moi. Je veux parler, mais aucun mot ne sort. Je veux détourner le regard, mais je ne peux pas. Tout se confond d'un coup : le masque de loup, les yeux d'or empruntés, l'ombre derrière la salle, sa voix basse, ses mains sur moi, et maintenant ce visage, ce nom, cette cicatrice en plein jour. Je savais, je ne savais pas, je n'osais pas imaginer — et c'est lui. C'est bien lui.
Il sourit encore, comme si de rien n'était, comme si nous ne nous étions pas connus dans l'ombre, et sans un mot, il se détourne pour marcher vers les plongeoirs, là-bas au fond de la piscine. Je reste immobile, le regard accroché à son dos large et solide, à chaque pas qui l'éloigne de moi.
— Il est toujours comme ça, dit Héléna en riant doucement. Faut toujours qu'il fasse son intéressant, celui-là. Il adore se mettre en valeur.
Je n'entends qu'à moitié ce qu'elle dit. Je ne détourne pas les yeux de lui. Il gravit les marches du plongeoir, lentement, sans se presser — une, deux, trois — jusqu'à la planche la plus haute. Il se tient au bord, immobile, face à nous, le corps découpé sur le ciel lumineux. Et alors, sans crier gare, la tête renversée en arrière, il pousse un hurlement long, puissant, clair — un cri qui n'a rien d'humain, qui imite à la perfection le loup, sauvage et libre, qui résonne sous la verrière et fait tourner quelques têtes étonnées. Puis il se jette dans le vide, un éclat de lumière, et disparaît dans l'eau qui referme sur lui avec un grand bruit.
Je reste là, debout, les mains tremblantes, le souffle coupé. Tout s'éclaire d'un coup, trop brutalement — le masque, les lentilles dorées, la nuit, le silence, son départ. Il savait. Il savait qui j'étais, il m'a reconnu, et il a attendu ce moment-ci pour se montrer. Je ne sais pas si je dois fuir ou rester, si je dois rire ou pleurer. Je sais seulement que je ne suis plus seul dans cette histoire, que le mystère a un nom, un visage, des yeux d'un bleu profond, une cicatrice — et que Zadig est là, tout près, et qu'il revient vers moi.
Epilogue
Les mois ont passé, légers et puissants, depuis cette surprenante découverte au bord de l'eau, ce jour où tout a basculé sans crier gare. Aujourd'hui, le soleil se lève sur Venise, doux et doré, comme s'il n'avait que nous à éclairer. J'ouvre les yeux lentement, et la première chose que je perçois, c'est cette lumière tiède qui glisse sur les draps, qui inonde la chambre haute de cette maison ancienne au bord de l'eau. Le jour s'annonce magnifique — un ciel d'azur sans le moindre nuage, une brise légère qui fait danser les reflets sur le Grand Canal, quelque chose de tendre et d'éternel qui flotte dans l'air. Je suis allongé dans ce grand lit, profond et moelleux, et pour la première fois depuis très longtemps, je m'éveille pleinement heureux — un bonheur calme, solide, qui s'enracine au plus profond de moi, comme si mon cœur avait enfin trouvé sa place, comme si le monde avait cessé de tourner trop vite.
Je respire lentement, savourant le silence, la chaleur qui m'entoure. Tout est là, clair et simple. Je pense à ces mois écoulés, à tout ce qui a suivi cette matinée à la piscine — les regards qui se cherchaient en secret, les mots enfin osés, les vérités qui se dévoilaient peu à peu, comme un lever de soleil qui n'en finit pas de monter. Et lui. Il est là. Il est là, à mes côtés, étendu dans la lumière, et je ne me lasse pas de le regarder, de graver chaque ligne de son visage dans ma mémoire.
Il m'a tout expliqué, un soir, entre deux baisers. Il m'a dit qu'il avait été séduit dès le premier instant, chez mes parents, sans même savoir qui j'étais vraiment — simplement ce garçon discret, au regard sombre, qui l'avait troublé plus qu'il n'aurait jamais cru possible. Il s'est rendu à la soirée masquée par curiosité, sans se douter de rien, et quand il m'a aperçu, quelque chose s'est emparé de lui, si fort, si immédiat, qu'il n'a pas su dire son nom, pas su rester, pas su faire autrement que me rejoindre dans l'ombre, puis partir bouleversé, effrayé par la puissance de ce qui venait de naître en lui. Il n'avait rien révélé, rien avoué d'abord, parce qu'il ne savait comment — parce qu'il portait des liens, une vie qui ne correspondait pas à ce qu'il découvrait soudain au fond de lui. Il était avec Héléna, oui, et il est vrai qu'il est encore en couple avec elle aujourd'hui. Mais il a pris sa décision. Il va la quitter.
Il le fera bientôt, calmement, honnêtement, sans retard inutile. Ce voyage à Venise, il l'a présenté comme un déplacement professionnel — mais nous savons tous les deux ce qu'il est vraiment : le début de notre vie, à nous deux.
Je me blottis un peu plus contre lui, et il ouvre les yeux, m'adresse ce sourire qui est à moi désormais, rien qu'à moi. Je suis plus heureux que je n'osais jamais l'espérer. Et je comprends peu à peu cette vérité que je n'avais pas encore vue : l'amour véritable ne vient pas quand on l'appelle à grands cris, ni quand on l'attend, les yeux fixés sur la porte. Il arrive quand on a cessé de le chercher, quand on a appris à vivre sans être sûr de le rencontrer un jour, quand on a accepté de ne pas savoir. Il se glisse dans les moments où l'esprit est ailleurs, dans les rencontres que l'on n'avait pas prévues, dans les yeux que l'on croise sans s'y attendre et qui changent tout. Il ne demande pas la permission, il ne frappe pas avant d'entrer — il est là, soudain, et il bouleverse tout, et il rend tout plus clair, plus beau, plus grand.
On passe sa vie à courir après des ombres, à imaginer l'amour comme quelque chose de lointain, de compliqué, de réservé aux autres. Et puis un jour, sans prévenir, il se tient devant vous — dans une ruelle, au bord d'une piscine, derrière un masque ou dans une chambre ensoleillée à Venise — et vous comprenez que vous ne l'aviez pas reconnu d'abord, parce que vous ne l'attendiez pas ainsi. Vous l'aviez imaginé plus bruyant, plus évident, plus conforme à ce que vous aviez lu ou rêvé. Mais lui, il est silencieux et puissant ; il vient quand vous n'avez plus rien à prouver à personne, pas même à vous-même. Il vous trouve là, simplement vous, et il vous dit sans mot : C'est toi. C'est toi que j'attendais.
Je serre la main de Zadig dans la mienne, et il la serre en retour, ferme et doux à la fois. Le soleil monte plus haut, et la journée qui s'ouvre est à nous, comme toutes celles qui viendront. Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve — il y aura des paroles à dire, des vies à réorganiser, des craintes peut-être. Mais je sais une chose avec certitude : je ne cherche plus rien. Parce que ce que je n'ai jamais eu le courage d'espérer est là, à mes côtés, et qu'il restera. Quand on cesse de courir après le grand amour, il ne s'enfuit pas — il arrive, et il ne repart plus.
Il est là, et c'est tout ce qui compte.
Fin .
Ce chapitre vous a plu ? Encouragez l'auteur en un geste.
J'aime
ou laissez un mot
Restez informé des nouvelles histoires
Recevez les dernières publications directement dans votre boîte mail
Explorez les catégories
Parcourez notre vaste sélection d'histoires érotiques classées par catégories pour trouver exactement ce qui éveille votre désir
Ce chapitre vous a plu ?
Vous venez de le lire en entier. Prenez un instant pour encourager l'auteur : un petit geste qui fait toujours plaisir et donne envie d'écrire la suite.
Laissez une réaction
Commentaires ()