La route défile dans le gris bleuté du matin. Antoine conduit sans parler, une main sur le volant, l’autre qui tapote le levier de vitesse au rythme d’une chanson qu’il ne met pas. Moi, je regarde mes genoux. Le jean cache tout, les bas, la dentelle, les bottines. Personne sur cette autoroute ne peut deviner. Ce secret me chauffe le ventre plus sûrement que le chauffage de la voiture.
À la sortie du péage, Antoine me jette un coup d’œil.
— Ça va ?
— Ça va.
— Tu as l’air ailleurs.
— Je suis exactement là où je veux être.
Il sourit sans quitter la route des yeux. Je sens la cage, discrète, fidèle, fermée depuis une semaine. La clé dort dans le tiroir du buffet, là-bas, dans cette maison vers laquelle on roule. J’aurais pu appeler n’importe lequel des trois, n’importe quel soir. Je ne l’ai pas fait. Je n’en ai pas eu envie. C’est peut-être ça, le plus troublant.
Le chemin de terre arrive après le village. Les ornières, les flaques, la grille rouillée qu’Antoine descend ouvrir en jurant contre le froid. Et puis la maison, ses volets verts, la fumée qui monte déjà de la cheminée. Quelqu’un est arrivé avant nous.
La voiture de Marc est garée sous le tilleul. À côté, il y en a une autre. Une berline sombre, couverte de boue jusqu’aux portières.
Je la reconnais avant même de comprendre que je la reconnais. Mon estomac se serre.
Antoine coupe le moteur. Le silence tombe d’un coup, épais.
— Il est là, dit-il simplement.
Je ne réponds pas. Je n’arrive pas à répondre.
Marc ouvre la porte avant qu’on ait frappé. Il sent le café et le feu de bois. Il me serre contre lui, rapide, chaleureux, comme on retrouve une amie.
— Entre, il fait un froid de gueux.
La cuisine est la même. La grande table, les tasses dépareillées, la radio qui grésille sur le buffet. Le buffet. Mon regard glisse vers le tiroir malgré moi.
Et puis je le vois.
Idriss est debout près de la fenêtre, une tasse dans les mains, dos à la lumière. Il ne se retourne pas tout de suite. Il finit sa gorgée. Il pose la tasse. Seulement alors, il me regarde.
Une semaine. Il ne s’est passé qu’une semaine, et j’ai l’impression de découvrir son visage. La mâchoire, la barbe courte, les yeux sombres qui ne clignent pas assez.
Les épaules qui remplissent l’encadrement de la fenêtre. Je me souviens de ses bras. De cette force tranquille. De la façon dont il me soulevait et me laissait retomber, sans effort, comme si je ne pesais rien, comme si je lui appartenais le temps d’un souffle.
— Bonjour Julie.
C’est tout. Deux mots. La première fois que je l’entends depuis le week-end dernier. Sa voix est grave, posée, sans hâte. Elle me traverse de la nuque jusqu’aux reins, exactement à l’endroit où la petite bécasse brune est gravée dans ma peau.
— Bonjour, je réponds.
Ma voix sort trop haute. Marc fait semblant de ne rien remarquer en remplissant une tasse. Antoine pose les sacs avec un bruit exagéré.
Idriss ne dit rien d’autre. Il me regarde encore un instant, puis il reprend sa tasse et se tourne vers la fenêtre. Comme si de rien n’était.
Et moi je reste plantée au milieu de la cuisine, avec mon jean et mon pull d’homme, le cœur qui cogne contre les anneaux d’or.
Marc pose une tasse devant moi.
— Le départ est à neuf heures. Les autres nous rejoignent à l’orée du bois.
— Les autres ?
— Deux gars du village. Des chasseurs, des vrais. Ils ne savent rien et ne sauront rien, sauf si tu le décides.
Je hoche la tête. Il ajoute, plus doucement :
— Les règles sont les mêmes. Le mot aussi.
— Bécasse, je murmure.
— Bécasse, confirme-t-il.
Je lève les yeux vers la fenêtre. Idriss n’a pas bougé, mais je sais qu’il a entendu. Je le sais à la façon dont ses épaules se sont immobilisées.
— Je vais me changer, dis-je.
Personne ne répond. Personne n’a besoin de répondre.
La chambre du haut sent la lavande et le bois ciré. J’ouvre le sac sur le lit, et la tenue est là, pliée avec soin depuis mercredi.
Je retire le jean. Le pull. La chemise d’homme. Je reste un instant en lingerie devant le miroir piqué de la commode. Les bas noirs, le porte-jarretelles, le soutien-gorge de dentelle qui laisse deviner l’or des anneaux. Le bijou au nombril qui accroche la lumière pâle de la fenêtre. Les bottines, que j’enlève pour laisser place aux autres.
Le chemisier de soie crème d’abord. Il glisse sur ma peau comme de l’eau froide. Je le boutonne lentement, en laissant le dernier bouton ouvert. Puis l’avant-dernier.
La jupe. Le tweed vert bronze est lourd, chaud, il sent encore la boutique. Je la remonte sur mes hanches, j’ajuste la ceinture. Elle tombe jusqu’aux chevilles. Et sur le côté gauche, la fente. Elle monte, elle monte, elle s’arrête presque à la hanche. Immobile, elle se referme pudiquement. Au premier pas, elle s’ouvre sur toute la longueur de ma jambe, jusqu’à la lisière du bas, jusqu’à la jarretelle.
Je fais trois pas dans la chambre pour vérifier. Le tissu s’écarte, se referme, s’écarte encore. J’ai chaud aux joues.
Les bottes cavalières, enfin. Le cuir fauve épouse mes mollets. Je les lace jusqu’en haut. Huit centimètres de talon fin. Quand je me relève, je suis plus grande, plus droite. Différente.
La veste cintrée se ferme sur la taille et me dessine une silhouette que je ne m’étais jamais vue. Je relève mes cheveux en un chignon bas, quelques mèches libres. Un trait d’eye-liner, retouché. Un rouge discret, couleur brique, assorti au cuir.
Je me regarde.
Ce n’est pas Julien déguisé. C’est Julie qui va à la chasse.
Je respire un grand coup, et je descends.
L’escalier craque sous mes talons. Chaque marche annonce mon arrivée. Je sens la fente s’ouvrir à chaque pas, le froid de la cage d’escalier sur ma cuisse.
En bas, les conversations s’arrêtent.
Antoine a le souffle coupé, littéralement. Il ouvre la bouche, la referme. Marc pose sa tasse avec une lenteur cérémonieuse et lâche un sifflement bas.
— Eh ben…
Mais c’est Idriss que je cherche. Il est près de la porte d’entrée, en train d’enfiler sa veste de chasse. Il s’est arrêté, un bras dans la manche.
Il me regarde descendre la dernière marche. Il me regarde traverser l’entrée. Ses yeux tombent sur la fente au moment précis où elle s’ouvre, remontent le long de la jambe, s’attardent sur la jarretelle, remontent encore jusqu’au chemisier entrouvert, jusqu’à ma bouche, jusqu’à mes yeux.
Ça dure trois secondes. Peut-être quatre. Je sens chacune d’elles sur ma peau.
Puis il finit d’enfiler sa manche. Il ajuste son col. Et il dit, très calmement :
— Tu vas avoir froid.
Je ne sais pas quoi répondre. Je reste là, les bras ballants, rougissante comme une gamine. Il s’approche. Il ne me touche pas. Il s’arrête juste assez près pour que je sente l’odeur de sa veste, le cuir, la fumée, quelque chose de plus profond qui n’appartient qu’à lui.
— Mais ça vaut le coup, ajoute-t-il, plus bas.
Et il sort.
La porte claque doucement. Le courant d’air fait frissonner la soie contre ma poitrine. Antoine se racle la gorge. Marc me tend mon écharpe sans un mot, avec un sourire en coin que je n’ose pas regarder trop longtemps.
Je n’ai plus de jambes. Je ne sais pas comment je vais marcher dans les bois sur ces talons. Je ne sais plus très bien comment je m’appelle.
Le chemin jusqu’à l’orée du bois est boueux. Mes talons s’enfoncent un peu dans la terre, je dois poser chaque pied avec attention. Antoine marche à ma droite, prêt à me rattraper. Marc devant, le fusil cassé sur l’épaule, qui siffle un air sans fin.
Idriss marche derrière moi.
Je ne le vois pas, mais je le sens. Chaque fois que la fente s’ouvre, je sais que ses yeux sont là. Je n’ai pas besoin de me retourner. Je le sais à la chaleur sur ma nuque, à la façon dont mes hanches se mettent à bouger d’elles-mêmes, plus lentement, plus amplement que nécessaire.
Je me surprends à le faire exprès. Je rougis, et je continue.
À mi-chemin, je trébuche sur une racine. Une main se referme sur mon coude avant même que je bascule. Pas celle d’Antoine. Une main large, ferme, qui me redresse sans effort, exactement comme il y a une semaine.
Il me lâche aussitôt que je suis stable.
— Merci, je souffle.
— Regarde où tu mets les pieds, dit Idriss.
Pas de reproche dans sa voix. Juste un constat. Il reprend sa place derrière moi, et mon coude brûle à l’endroit exact où ses doigts se sont posés.
À l’orée du bois, deux hommes attendent près d’un pick-up. La cinquantaine, des visages tannés, des vestes kaki et des chiens qui tirent sur leur laisse. Ils se taisent en me voyant arriver. Leurs regards font l’aller-retour de mes bottes à mon chignon, s’arrêtent un instant sur la fente.
Marc fait les présentations.
— Julie. Une amie. Elle nous accompagne aujourd’hui, elle ne chasse pas.
Le plus âgé me tend la main, un peu gauche.
— Enchanté, mademoiselle. Belle tenue.
Mademoiselle. Je serre sa main. Je souris. Personne ne doute. Personne ne voit autre chose qu’une femme en jupe de tweed un matin de chasse. Une vague de fierté me monte à la gorge, si violente que j’en ai les yeux qui piquent.
Je me retourne. Idriss est adossé à un arbre, les bras croisés. Il a tout vu. Le coin de sa bouche se relève à peine. Pas un sourire. L’ombre d’un sourire. Une approbation.
C’est pire que tout le reste. C’est cette ombre de sourire qui m’achève.
On se répartit les postes. Les chasseurs du village partent avec les chiens vers la combe. Marc et Antoine prennent le sentier du haut.
Marc se tourne vers moi.
— Tu viens avec nous ?
J’hésite. Je sens la présence d’Idriss, toujours contre son arbre, qui ne dit rien. Il ne me demande rien. Il attend.
— Je peux rester avec Idriss ? je demande.
Ma voix est presque normale. Presque.
Marc lève un sourcil, regarde Idriss, me regarde. Il pèse la question une seconde.
— Tu as ton téléphone ?
— Oui.
— Et tu te souviens du mot.
— Oui.
— Alors c’est toi qui choisis.
Il me presse l’épaule et s’éloigne avec Antoine. Celui-ci se retourne deux fois avant de disparaître entre les arbres.
Et je reste seule avec Idriss au bord du bois.
Il se décolle de l’arbre. Il vient vers moi, lentement, et s’arrête à un pas. Il me domine d’une tête, même avec mes huit centimètres de talon.
— Pourquoi moi ? demande-t-il.
C’est la phrase la plus longue qu’il m’ait adressée depuis ce matin. Je ne sais pas quoi répondre. Je pourrais mentir. Je pourrais dire que c’est par hasard, que le sentier du bas est moins raide pour mes talons.
— Parce que je n’ai pas arrêté de penser à toi depuis une semaine.
Les mots sont sortis tout seuls. Je voudrais les rattraper. Je ne peux pas.
Idriss me regarde longtemps. Le vent agite les mèches libres de mon chignon. Au loin, un chien aboie.
— Moi non plus, dit-il.
Il lève la main. Lentement, pour que je puisse reculer si je le veux. Je ne recule pas. Du bout des doigts, il replace une mèche derrière mon oreille. Sa peau effleure ma joue. C’est tout. C’est presque rien.
Mes genoux tremblent.
— Ce soir, dit-il, on parlera. Toi et moi. De ce que tu veux.
Il laisse retomber sa main.
— Pour l’instant, on chasse.
Il se tourne vers le sentier, fait deux pas, puis s’arrête et me regarde par-dessus son épaule.
— Tu viens ?
— Je viens.
Je le suis dans le bois. Les feuilles mortes craquent sous mes talons. La fente s’ouvre et se referme au rythme de mes pas. Le froid mord ma cuisse, la soie caresse ma peau, la cage reste fermée, sage, inviolée, et pourtant je ne me suis jamais sentie aussi nue.
Devant moi, la silhouette d’Idriss s’enfonce entre les troncs. Il ne se retourne plus. Il sait que je suis là.
Et je me rends compte que ce n’est pas le gibier qu’on chasse aujourd’hui.
Je ne sais simplement pas encore qui est la proie.
Nous marchons longtemps. Le sentier du bas descend vers le ruisseau, puis remonte à travers les hêtres, et les voix des chasseurs s’éloignent jusqu’à disparaître. Plus d’aboiements. Plus de sifflets. Seulement le vent dans les cimes, l’eau quelque part en contrebas, et le craquement des feuilles sous mes talons.
Idriss s’arrête dans une petite clairière, un creux de mousse et de fougères rousses entouré de troncs gris. Il regarde autour de lui, longuement, comme un homme qui connaît ces bois par cœur.
— La battue est de l’autre côté de la colline, dit-il. Ils ne descendront pas ici avant ce soir. Personne ne passe par ce chemin.
Puis il fait une chose que je n’attendais pas. Il casse son fusil, retire les deux cartouches, les glisse dans sa poche et pose l’arme contre un hêtre, canon vers le ciel, loin de nous.
— Tu ne chasses plus ? je demande.
— Pas aujourd’hui.
Il se retourne vers moi. Le soleil passe entre les branches et dessine des taches claires sur sa veste, sur sa barbe, sur ses mains. Il ne s’approche pas. Il attend. Encore.
C’est moi qui fais le pas.
— Tu as regardé la fente toute la matinée, je dis.
— Oui.
— Tu veux voir le reste ?
Ma voix tremble sur la fin. Je ne baisse pas les yeux pour autant. Il ne répond pas tout de suite. Il me laisse le temps de reprendre ma phrase, si je veux. Je ne la reprends pas.
— Seulement si tu as envie de le montrer, dit-il enfin.
— J’en ai envie.
Je défais la veste cintrée et je la laisse ouverte. Mes doigts trouvent l’agrafe de la jupe, sur la hanche droite, à l’opposé de la fente. Elle résiste un peu, le tweed est épais. Puis elle cède. Je fais glisser la fermeture éclair, lentement, dent après dent, et j’entends chacune d’elles dans le silence de la clairière.
Je lâche la ceinture.
La jupe tombe d’un coup, lourde, et s’affaisse autour de mes bottes dans un bruit sourd de laine et de feuilles mortes. Je l’enjambe. Je reste là, debout au milieu des fougères, en bottes cavalières, en bas noirs et porte-jarretelles, le chemisier de soie qui m’arrive à peine en haut des cuisses, et l’air froid de novembre qui me saisit partout à la fois.
Je devrais avoir honte. Je n’ai pas honte. J’ai froid, et je suis fière.
Idriss me regarde.
Pas comme ce matin, dans l’entrée. Plus lentement. Ses yeux descendent le long des jarretelles, s’arrêtent sur la lisière des bas, sur la peau blanche au-dessus, sur la dentelle. Ils s’attardent sur la cage, aussi, sans gêne et sans insistance, comme on regarde une chose qui fait partie de moi et qui ne le choque pas. Puis ils remontent jusqu’à mon visage.
— Tourne-toi, dit-il doucement.
Je me tourne. Je fais un pas dans les fougères, puis un autre, et je sens son regard sur mes reins, sur la petite bécasse brune juste au-dessus de la dentelle. Je l’entends respirer derrière moi. Une respiration plus lourde qu’avant.
Quand je me retourne, il a les mâchoires serrées.
— Tu es…
Il ne finit pas. Pour la première fois depuis que je le connais, Idriss ne trouve pas ses mots. C’est la plus belle chose qu’on m’ait jamais dite.
Je m’approche. Je m’arrête tout contre lui, si près que la boucle de sa ceinture touche la soie de mon chemisier. Sous la toile épaisse de son pantalon, je sens qu’il me désire. Il ne cherche pas à le cacher. Il ne cherche pas non plus à le presser contre moi. Il reste immobile, les bras le long du corps, et ses mains se ferment et s’ouvrent lentement, comme s’il se retenait.
Je pose ma main à plat sur sa ceinture.
— Je veux me mettre à genoux, je souffle. Pour toi.
Il prend mon poignet. Pas pour l’écarter. Pour le tenir, juste un instant.
— Regarde-moi.
Je le regarde.
— Tu es sûre ?
— Oui.
— Le mot, tu l’as ?
— Bécasse.
— Si tu le dis, j’arrête. Même au milieu. Même à la dernière seconde.
— Je sais.
Il lâche mon poignet. Il retire sa veste de chasse, la plie en deux et l’étend sur la mousse, à mes pieds, pour que mes genoux ne touchent pas la terre gelée. Ce geste-là me bouleverse presque plus que tout le reste.
Je m’agenouille sur sa veste. Le cuir est encore chaud de son corps. Les fougères me frôlent les cuisses, les talons de mes bottes s’enfoncent dans l’humus derrière moi.
D’en bas, il paraît immense, sa silhouette découpée contre les branches nues et le ciel pâle.
Mes doigts sont gourds de froid. Je défais sa ceinture, puis le bouton, puis la fermeture, sans me presser, comme j’ai défait ma jupe tout à l’heure. Il me laisse faire. Il ne m’aide pas. Il me regarde faire.
Quand je le libère, il laisse échapper un souffle bref, presque un grognement, qui fait s’envoler un oiseau dans les hêtres.
Il est chaud dans mes mains glacées. Je l’entends retenir sa respiration. Je lève les yeux vers lui, une seconde, pour être sûre, et il hoche la tête, à peine.
Alors je le prends dans ma bouche.
Doucement d’abord. Du bout des lèvres. Le goût de sa peau, le sel, l’odeur de cuir et de bois qui ne le quitte jamais. Je prends mon temps. Je découvre. Ses doigts viennent se poser sur ma tête, sans appuyer, juste au bord du chignon, et je sens qu’ils tremblent un peu.
Puis je descends plus loin. Plus profond. Je ferme les yeux. Le monde se réduit à ça : le froid sur mes cuisses nues, la chaleur dans ma bouche, le cuir de sa veste sous mes genoux, le bruit de sa respiration qui se défait au-dessus de moi. Je trouve un rythme. Je le perds. Je le retrouve. Ma main serre la base, l’autre s’accroche à sa cuisse, à travers la toile.
— Julie.
Juste mon prénom, la voix rauque. Une de ses mains quitte mes cheveux et vient se poser sous mon menton, le pouce sur ma joue, à l’endroit où elle se creuse. Il ne me guide pas. Il me sent. Il me suit.
Je n’ai jamais été aussi à ma place.
Je le regarde d’en bas, sans m’arrêter, et ses yeux sombres sont baissés sur moi, grands ouverts, et il y a dans son regard quelque chose de si nu que j’en ai les larmes qui montent. Ce n’est pas le regard d’un homme qui prend. C’est le regard d’un homme qui reçoit.
Ses doigts se crispent dans mes cheveux. Le chignon cède, une mèche tombe sur ma joue, il la repousse sans réfléchir.
— Je vais…, prévient-il, la voix cassée.
Il essaie de se reculer. C’est moi qui le retiens. Ma main sur sa hanche, ferme. Je ne le lâche pas. Je veux tout. Je veux ce moment entier, jusqu’au bout, et je le lui dis avec les yeux.
Il comprend.
Sa tête bascule en arrière. Il jouit avec un long souffle étranglé qui se perd dans les branches, ses doigts emmêlés dans mes cheveux, ses jambes qui tremblent contre mes épaules. Je ne bouge pas. Je le garde jusqu’à ce qu’il se calme, jusqu’à ce que sa main s’ouvre et retombe sur ma joue.
Le silence revient dans la clairière. Le ruisseau. Le vent. Un geai, quelque part, qui proteste.
Il me relève comme la semaine dernière, sans effort, les deux mains sous mes bras. Mes genoux sont rouges de froid et marqués par les coutures de sa veste. Je tiens à peine debout.
Il ramasse la veste, la secoue, et la pose sur mes épaules. Elle est trop grande, elle m’arrive à mi-cuisse, elle sent le cuir, la fumée, et maintenant quelque chose de nous deux.
Puis il se penche, ramasse la jupe dans les feuilles, en chasse les brindilles du plat de la main. Il s’agenouille devant moi, à son tour, et me la tend ouverte pour que je l’enjambe. Je pose une main sur son épaule pour garder l’équilibre.
Il remonte le tweed le long de mes jambes, de mes bas, de mes cuisses. Il referme lui-même la fermeture éclair, dent après dent, et l’agrafe sur ma hanche.
Ses mains n’ont rien frôlé d’autre. Rien. La cage est restée ce qu’elle est, fermée, sage, intacte. Et je ne me suis jamais sentie aussi désirée.
Il se relève. Il me regarde. Mon rouge brique doit être partout sauf sur mes lèvres. Je sors le petit miroir de la poche de ma veste et je le retouche, les doigts encore tremblants, pendant qu’il me regarde faire avec cette ombre de sourire qui m’achève à chaque fois.
— Tu ne m’embrasses pas ? je demande.
— Pas ici.
— Pourquoi ?
— Parce que si je t’embrasse maintenant, on ne sortira pas de ce bois avant la nuit.
Il reprend son fusil contre le hêtre, vérifie qu’il est vide, le passe à son épaule.
— Ce soir, dit-il. Je t’ai dit qu’on parlerait.
Il me tend la main. Je la prends. Et nous repartons sur le sentier, côte à côte, sa veste sur mon dos, la fente qui s’ouvre et se referme à chaque pas, le goût de lui encore dans ma bouche sous le rouge tout neuf.
Je ne sais toujours pas qui est la proie.
Je commence à croire que ça n’a aucune importance.
Commentaires ()