Note de l'auteur
Ce récit parle du manque après une rupture. Attention aux petits cœurs sensibles. Prenez soin de vous.
Je ne sais pas depuis combien de temps je fixe les particules en suspension dans la lumière des phares. Mes mains pulsent d'avoir maltraité le volant un peu plus tôt.
Le « tic-tic » des warnings me ramène doucement à moi. On pourrait croire qu'à la trentaine passée, on ne pleure plus sur le bord des routes lorsqu'on a le cœur brisé. Raté.
Je ne sais pas comment j'ai trouvé la force d'arracher ce bout de moi qui se faisait grignoter par le manque, par la distance. Je l'ai quitté. Ou c'était lui ? J'ai amené ma souffrance sur la table et aucun de nous n'a trouvé de solution, donc... C'est de ma faute, non ?
Je pourrais être dans ses bras, bien au chaud. On aurait fait l'amour, on aurait peut-être même baisé tellement on s'est manqué. Je lui aurais murmuré et gémi les mots d'amour encore coincés dans ma gorge. Mais je suis là, à mi-chemin entre chez lui et chez moi, à deux heures de tout ce qui fait sens pour moi, nulle part.
J'ai la gorge qui se noue d'avoir fait exploser cette bulle qui nous permettait de respirer. J'ai tout gagné.
Ce putain de « tic-tic » finit de m'agacer. Je le désactive, de toute façon il n'y a personne à cette heure. Secoue-toi. Tu as encore de la route. Tu sais faire. Tu as envie de crever, je sais, mais ça t'a jamais arrêté avant alors redresse la tête, on clignote, on déboîte et on rentre.
...
Le nez dans l'oreiller, je reviens à moi. Mes hanches roulent paresseusement dans les draps et je souris en cherchant le moelleux de son corps, la douceur de son torse, le repli de son cou. Mes doigts explorent petit à petit le côté gauche du lit et tout le sommeil me quitte. Je suis du mauvais côté du lit. Chez moi. J'ai... On...
Tout mon corps se roule sur lui-même. Racrapotée sous la couette, j'essaie de contenir cette vague qui me submerge. Je sens dans mon corps l'empreinte de ses caresses, de ses baisers... Je sens l'absence, immense, assourdissante.
...
Le vent amène un peu de fraîcheur après cet été trop chaud. J'observe mon chien qui semble s'être décidé à scanner l'univers entier avec sa truffe, centimètre par centimètre.
Derrière moi, j'entends le brouhaha des exclamations de personnes qui se retrouvent. C'est flou, un fond à mes pensées qui s'éparpillent jusqu'à ce son, cette voix. Je reviens à ces matins, à ces blagues chuchotées dans le creux de l'oreille, à ces chansons fredonnées, à l'éclat de sa gorge quand quelque chose l'amusait vraiment. Mes poumons se vident comme si tout mon corps était aspiré vers ce son. Ce n'est même pas une seconde, mais ma peau est déjà recouverte de chair de poule, mon ventre est un brasier. Et puis j'entends un rire. Pas son rire. Mon regard se fixe sur l'homme, l'homme qui n'est pas lui.
Mon chien m'observe, moi. Il a arrêté de renifler le monde.
— Viens. On s'en va.
Je m'enfuis presque en regardant mes pieds. J'ai cru... Mais quelle conne.
...
Bon. Mon bureau est rangé. Im-pe-ccable. Je crois qu'il n'a jamais été si propre. Les courses sont faites, la haie est taillée, j'ai rangé mes papiers, j'ai même fait de la soupe et j'ai des ramequins de ratatouille qui refroidissent sur le comptoir. J'ai mis du laurier dedans, je suis sûre qu'il… aimerait. Hum. Je vais faire une lessive.
Mon ventre me tire. Je dois avoir mangé un truc pas fou. Ou alors…
Je reste debout dans la cuisine, les yeux dans le vague. La ratatouille refroidit. Je pose la main à plat sur mon ventre, presque machinalement.
Oui. Mes règles.
Je vais chercher mes protections et je reste plantée devant le paquet. Je pleure.
Pourquoi je pleure ?
Je voulais pas. On n'avait même pas prévu… Avec la distance, la rupture, tout ça, ça aurait été une catastrophe. Je le sais.
Alors pourquoi j'ai l'impression de perdre encore quelque chose ?
J'aurais dû l'appeler.
La pensée arrive toute seule. Je serre le paquet entre mes mains. J'aurais eu quelque chose à lui dire. Il aurait fallu qu'on se parle, qu'on se voie, qu'on…
— Ah... Putain.
Je voulais pas être enceinte. Enfin, je crois. Mais j'y avais pensé. Juste un peu. Sans aller jusqu'au bout. Et maintenant que cette possibilité n'existe plus, je comprends ce que j'en attendais : une raison pour qu'il soit encore là.
Je baisse les yeux. Il n'aurait été obligé de quoi que ce soit. Mais on aurait encore eu un « nous », quelque part.
Je me dégoûte d'avoir pensé à ça. De pleurer pour ça. Je voudrais pouvoir me dire que je suis seulement fatiguée, que c'est les hormones. Je prends une protection et je referme le tiroir. Je dois faire cette lessive.
...
Je suis épuisée. Je n'arrive plus à m'assommer de tâches pour éviter de penser et j'ai envie, j'ai besoin... De dormir.
Je ferme les yeux et c'est son odeur qui m'englobe... Le lys, la pâtisserie et le musc chaud. Je frémis. Mon grizzly est là. Je sens les petites callosités sur ses mains alors que j'y fourre mon nez. Je veux.
Je rouvre les yeux. Je prends mon téléphone. Je vois notre dernière conversation. Je peux pas le contacter. Non. C'est pas juste pour moi. C'est pas juste pour lui.
Je cherche, bien trop facilement, les mots clés dans notre conversation. Mon doigt s'attarde au-dessus des audios. Je sais ce qu'il y a dedans. Je sais exactement ce que ça va faire. Je pose le téléphone. Je le reprends. J'ai besoin de l'entendre... Juste... Juste encore une fois. J'appuie.
Son rire lorsqu'il se rend compte d'à quel point je le veux. Sa respiration qui s'accélère. Ses mots d'amour, mon surnom. Je veux m'arrêter, mais mon corps répond bien trop vite et mes cuisses se serrent sur mon intimité, trempée. Je sens sa main sur mon ventre, ses dents qui effleurent la base de mon cou, sa queue pressée contre mes fesses. J'entends tout ce qu'il veut me faire, tout ce que je sais qu'il m'a fait par la suite. J'ai des flashs, d'abord doux, romantiques, puis violents, bestiaux.
Mes mains commencent à bouger d'elles-mêmes, presque sans que je les y autorise. Le goût de son sperme, ses mains dans mes cheveux, sa queue au fond de moi, son pouce dans mon cul... Mes mains sont les siennes, je veux !
Je passe sur le ventre, ses grandes mains agrippent mes épaules et je me cambre sous les assauts. J'enfonce ma tête dans l'oreiller pour étouffer mes cris. Je sais que t'aimes pas ça, tu aimes quand je crie, fort, quand j'explose... Tu me relèverais la tête si tu m'entendais.
Mais tu ne m'entends pas.
L'audio continue. Sa voix remplit la chambre, avec la même tendresse, les mêmes pauses. Je pourrais laisser le message aller jusqu'au bout. Je connais même les derniers mots.
Je l'arrête.
Je me redresse contre le mur, le téléphone encore dans la main. J'attends que quelque chose se calme en moi, mais rien ne se passe. Juste, un grand rien.
Puis je le pose, écran contre la table de nuit.
Commentaires ()
C'est fort !!!
C'est triste, mélancolique, intense, aussi érotique avec les flashs, on ressent tout ce que tu ressens, on se sent désolé pour toi...
J'espère que le fait d'avoir couché ca sur papier (ou plutôt sur pixels) t'a fait un peu de bien...
J'ai aussi couché un moment compliqué sur papier, pour une chanson, que je publierai peut-être un jour ici, et ça fait toujours du bien de l'écrire