Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sarah Boileau – Mort au menu — Chapitre unique · Première enquête
Auteur
Sarah Boileau – Mort au menu
Chapitre unique · Première enquête
« L'esprit humain est comme un petit grenier vide, que l'on doit meubler avec les outils que l'on choisit. » – Sir Arthur Conan Doyle (Une étude en rouge)
Le local se trouvait au fond d'une impasse calme du onzième arrondissement, entre un atelier de reliure et un café qui ouvrait tôt. Trois pièces au rez-de-chaussée, grandes fenêtres sur cour, parquet usé et murs fraîchement peints en un gris clair presque chaud. Sarah avait insisté pour garder une photo de Marc sur le mur du fond, discrète, à hauteur des yeux. Pas un autel. Juste une présence.
L'odeur de la peinture fraîche se mêlait à celle, plus lourde, du café noir que Sarah venait de faire couler dans la petite arrière-boutique. Ce silence du matin, seulement troublé par le cliquetis métallique régulier des machines de l'atelier de reliure et les éclats de voix étouffés du bistrot d'en face, lui paraissait encore irréel. Trois semaines plus tôt, l'appartement du seizième arrondissement était une fournaise saturée d'angoisse, de fumée de cigarette et de secrets d'État. Aujourd'hui, les parquets cirés et la rigidité du seizième appartenaient au passé. Sarah avait sciemment choisi le onzième, ses cours artisanales et sa discrétion ouvrière, pour poser les fondations de leur nouvelle vie.
Elle passa une main lente sur le bois brut d'une grande table de couvent qu'elle avait installée au centre de la pièce principale. À quarante-cinq ans, son corps généreux, moulé dans un pull en laine sombre qui soulignait sa poitrine lourde et sa taille marquée, retrouvait une posture droite, débarrassée du poids de la traque. La justice officielle avait fait son œuvre avec une brutalité médiatique inouïe : Antoine Chevillard attendait son procès au fond d'une cellule, tandis que Thierry Lemoine et Romain Vasseur s'entre-déchiraient devant les juges d'instruction. Marc n'était plus le suicidé de la rue de la Pompe ; il était devenu la figure tragique de l'avocat intègre assassiné par un système corrompu.
Sarah leva les yeux vers le portrait au mur. Le regard de Marc semblait veiller sur les trois tasses posées sur la table. Ce n'était pas un lieu de recueillement, c'était le quartier général de leur structure. Ils s'étaient mis d'accord tout de suite, sans hésiter, pour le nom. Ce serait l'Agence Marc Boileau – Enquêtes Privées. Un hommage nécessaire, une façon de graver sa mémoire dans la pierre et de continuer le combat qu'il avait payé de sa vie.
Lucas fut le premier à pousser la porte vitrée. Il portait un lourd carton de matériel, des boîtiers réflexes et des objectifs à focale fixe qu'il posa sans un mot sur un meuble en métal industriel. Ses poignets, libérés des bandages de la veille, laissaient voir des cicatrices rosies, stigmates des liens de nylon du hangar de la Porte de Versailles. Il prit le mug que Sarah lui tendait, croisa les jambes contre le bord de la table et prit une longue inspiration en observant le gris chaleureux des murs.
— Le peintre a bien bossé, dit-il d'une voix basse, un sourire en coin. Et l'impasse est parfaite. Si quelqu'un s'amuse à garer une berline sombre au bout de la ruelle, le patron du café me préviendra avant même qu'ils coupent le moteur.
— On ne se cachera plus, Lucas, répondit Sarah d'une voix douce mais d'une fermeté absolue. C'est nous qui allons les regarder désormais. Comment vont tes mains ?
— Ça tire un peu quand je change d'objectif, mais l'index fonctionne toujours pour déclencher. La routine du studio me sortait par les yeux de toute façon. J'ai passé la nuit à nettoyer mes optiques de filature. Je suis prêt.
— On ne se cachera plus, Lucas, répondit Sarah d'une voix douce mais d'une fermeté absolue. C'est nous qui allons les regarder désormais. Comment vont tes mains ?
— Ça tire un peu quand je change d'objectif, mais l'index fonctionne toujours pour déclencher. La routine du studio me sortait par les yeux de toute façon. J'ai passé la nuit à nettoyer mes optiques de filature. Je suis prêt.
Un bruit de talons vifs et rythmés résonna sur les pavés extérieurs. Clarisse entra comme une bourrasque, une écharpe de laine rousse autour du cou, les joues colorées par le vent d'automne. Ses cheveux châtains coupés au carré encadraient un visage lumineux où seule une petite croûte sombre à la tempe rappelait la violence de sa séquestration. Sa mère, Émilie, l'avait serrée dans ses bras pendant de longues minutes avant qu'elle ne quitte l'appartement familial, acceptant enfin que sa fille ait trouvé sa voie loin des couloirs feutrés de l'Assemblée nationale.
— Les plaques en laiton sont vissées à l'entrée de la cour, lança Clarisse en posant son sac en cuir sur le canapé. C'est officiel. « Agence Marc Boileau – Enquêtes Privées ». Le facteur a lorgné dessus en passant.
Elle s'approcha de la table, prit sa tasse à deux mains et soutint le regard de sa tante. L'intelligence vive et l'instinct juridique de la jeune femme de vingt-trois ans vibraient dans ses yeux gris-vert.
— J'ai liquidé mes derniers dossiers à la commission écologiste, reprit Clarisse. Mes anciens collègues pensent que je prends des vacances pour me remettre du « traumatisme ». Ils ne se doutent pas que je vais passer mes journées à éplucher les agendas de leurs patrons.
Sarah prit place au bout de la table, réunissant ses deux associés d'un simple geste du menton. Elle ouvrit un grand registre vierge à la couverture de toile noire, le posa bien au centre, à côté d'un jeu de clés neuves. Le moment était dépouillé de tout apparat, mais l'adrénaline et un accord viscéral flottaient dans l'air de la pièce.
— Une partie de l'héritage de Marc et les indemnités de dissolution du cabinet de Lemoine ont servi à payer le bail de ce local, commença Sarah, les mains à plat sur le registre. Nous avons le nez, nous avons la méthode, et nous savons fouiller là où les puissants veulent enterrer la vérité. Ce registre est vide ce matin. Mais je sais que Paris regorge de dossiers comme celui de Marc. Des gens brisés par des mensonges d'État, des familles à qui on impose des conclusions truquées.
Lucas et Clarisse posèrent simultanément leurs mains près des clés de l'impasse, scellant définitivement le pacte né dans le sang de l'entrepôt.
— À nos futures affaires, murmura Lucas en levant son mug.
Sarah hocha la tête, un vrai sourire étirant ses lèvres pour la première fois depuis des mois. L'agence était créée, le local était prêt, et l'ombre de Marc veillait à hauteur des yeux.
Lucas avait installé son coin photo près de la baie : table lumineuse, étagères pour les objectifs, un vieux fauteuil en cuir qu'il avait traîné de son ancien studio. Clarisse avait pris possession du bureau du fond, déjà encombré de dossiers, d'agendas et d'un tableau blanc où elle aimait tracer des liens au feutre noir. Sarah, elle, s'était placée au centre, face à la porte d'entrée. Comme si elle voulait être la première à voir arriver ce qui allait venir.
Ils avaient ouvert officiellement trois jours plus tôt. Une plaque discrète en laiton :
Cabinet Marc Boileau
Enquêtes privées
Enquêtes privées
Ce premier matin-là, ils avaient partagé un café trop fort dans des mugs dépareillés. L'arôme robuste du robusta flottait dans l'air, chassant les derniers effluves de solvant. Lucas avait allumé une cigarette près de la fenêtre ouverte, observant les reflets de la pluie d'automne sur les pavés de la cour. Clarisse avait posé ses pieds sur une chaise et feuilletait déjà un code de procédure, le sourcil froncé, retrouvant ses réflexes de juriste avec une gourmandise évidente. Sarah les avait regardés en silence, un sourire fatigué mais vrai aux lèvres. Une profonde bouffée d'air souleva sa poitrine. Pour la première fois depuis des mois, elle ne subissait plus les événements. Elle les devançait.
— On est vraiment en train de faire ça, avait-elle dit, la voix habitée par une douce incrédulité.
— On est déjà en train de le faire, avait répondu Lucas sans se retourner, envoyant une volute de fumée vers le ciel gris.
— On est déjà en train de le faire, avait répondu Lucas sans se retourner, envoyant une volute de fumée vers le ciel gris.
Clarisse avait levé les yeux de son pavé juridique. Elle n'avait rien ajouté tout de suite. Puis, après un silence qui avait duré juste ce qu'il fallait :
— Et on va le faire bien.
Ils avaient ri. Pas très fort. Mais pour de vrai. Un rire de survivants qui s'offrent un nouveau départ.
Le quatrième jour, la sonnette retentit vers onze heures. Le carillon, net et cristallin, brisa la routine laborieuse qui s'installait déjà dans l'atelier. Sarah se leva, lissa machinalement sa jupe et ouvrit la porte vitrée.
La femme sur le pas de la porte devait avoir la fin de la trentaine. Cheveux châtains tirés en un chignon strict qui ne laissait dépasser aucune mèche, manteau beige boutonné jusqu'au cou, sac à main de bonne facture. Le visage était terriblement tiré, blafard, presque livide sous la lumière crue de la cour. Ses yeux rougis, cernés d'une ombre violacée, trahissaient des nuits entières sans sommeil, mais le port de tête restait droit, verrouillé par une dignité de façade qui menaçait de voler en éclats à tout instant. Elle tenait une enveloppe kraft contre elle, l'écrasant contre sa poitrine comme on tient un enfant ou quelque chose de désespérément fragile. Ses doigts, crispés sur le papier, tremblaient imperceptiblement.
— Madame Boileau ? Je suis Camille Camon. La commissaire Prieureau m'a donné votre nom. Elle m'a dit… qu'elle vous devait quelque chose. Et que vous saviez regarder là où les autres s'arrêtent.
Sa voix avait vacillé sur les derniers mots, étranglée par une émotion contenue. Sarah capta immédiatement la détresse sourde qui émanait de cette femme, ce mélange d'épuisement et de désespoir qu'elle-même n'avait que trop connu après la mort de Marc. Elle posa une main douce sur son bras et l'invita à entrer.
Lucas et Clarisse se rapprochèrent sans un mot, abandonnant leurs tâches pour se concentrer sur l'inconnue. L'atmosphère de la pièce changea instantanément, se chargeant d'une gravité lourde. Camille s'assit sur le bord du canapé en velours, posa l'enveloppe sur la table basse avec une précaution infinie, et garda les mains jointes sur ses genoux, serrées les unes contre les autres à s'en blanchir les articulations. Elle prit une inspiration tremblante, les yeux fixés sur le sol avant de croiser le regard de Sarah.
— Mon frère s'appelait Étienne Camon. Vous le connaissez peut-être. Critique gastronomique. Très connu. Il a été retrouvé mort mardi matin dans la cuisine de son appartement, rue de Varenne. Empoisonné.
Une lèvre inférieure s'agita, qu'elle mordit aussitôt pour s'empêcher de s'effondrer. Elle déglutit péniblement avant de poursuivre.
— La femme de ménage l'a découvert vers neuf heures. La porte d'entrée était fermée à clé de l'intérieur. Aucune trace d'effraction. Aucune signature de lutte. La police a fait ce qu'elle a pu… et elle est dans l'impasse. Le rapport préliminaire parle d'une ingestion volontaire, ils évoquent le suicide... Mais c'est impossible. C'est un cauchemar, je... je refuse qu'on salisse sa mémoire ainsi.
Elle marqua une pause, sa voix descendant d'un cran, brisée par un sanglot qu'elle refoula de justesse. Ses yeux implorants passèrent de Sarah à Clarisse.
— Étienne était difficile. Exigeant. Odieux, parfois, avec les chefs d'établissement. Il s'était fait de sérieux ennemis dans le milieu, des gens dont il avait détruit la réputation ou la carrière d'un seul article. Mais il aimait trop la vie, sa réussite, son pouvoir... Il n'était pas du genre à se suicider, et encore moins de cette façon si intime, si horrible. La commissaire m'a confié en privé que l'enquête officielle allait être classée faute d'éléments. Elle m'a dit que si quelqu'un pouvait encore trouver quelque chose, c'était peut-être vous. S'il vous plaît... aidez-moi.
Sarah ressentit un écho profond face à cette douleur. Elle échangea un regard rapide, lourd de sens, avec Lucas et Clarisse. Le pacte fonctionnait déjà. Puis elle se pencha légèrement en avant et posa ses mains à plat sur la table, tout près de celles de Camille — un geste silencieux, presque instinctif, pour lui dire qu'elle n'était plus seule. Quelque chose, dans ce contact effleuré, parut traverser Camille : ses épaules s'affaissèrent d'un millimètre, le souffle qu'elle retenait depuis son entrée se libéra enfin.
— Racontez-nous tout. Depuis le début. Sans rien omettre.
Camille, les paupières brillantes, ouvrit l'enveloppe d'une main fébrile. Elle en sortit quelques photographies de la scène de crime aux couleurs crues, un double de la clé de l'appartement de la rue de Varenne, et un petit carnet noir à la couverture usée, dont les coins étaient cornés par l'usage intensif.
— Il y a aussi ça, dit-elle dans un souffle, en poussant l'objet vers le centre de la table. C'était son outil de travail, il y notait ses impressions de restaurants, ses notes secrètes. La police l'a déjà consulté. Mais j'ai l'impression qu'ils n'y ont rien vu d'intéressant. Ils sont passés à côté.
Sarah prit le carnet, effleurant le cuir vieilli avec précaution. Lucas s'était déjà emparé des photos de la cuisine, ses yeux de photographe analysant les ombres, l'angle de la pièce et la disposition des objets autour du corps. Clarisse avait sorti son propre bloc-notes, le stylo suspendu, prête à consigner le moindre nom, la moindre date.
L'Agence Marc Boileau – Enquêtes Privées venait de recevoir sa première affaire.
Et quelque chose, dans le silence de plomb qui suivit et qui s'installa entre les murs gris de l'atelier, leur dit que celle-ci ne serait pas simple.
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Commentaires ()
Je retrouve avec plaisir dans ce nouveau récit les mêmes personnages attachants , plein d’envie de se plonger dans de nouvelles enquêtes...à commencer par celle ci _ Mort au menu qui s’oriente vers le miieu de la gastronomie 😋 .
Vivement la suite