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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Lesbiennes Orientation principale dans ce chapitre

Les fissures silencieuses — Chapitre 5 · Le pacte de l’ombre et de la lumière

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Ce chapitre sait ralentir le temps là où d'autres textes accéléreraient. La façon dont l'autrice fait peser le silence d'un appartement du matin est d'une précision rare — chaque détail matériel (le quartz froid, le tabouret vide, la vapeur du café) dit quelque chose sans rien expliquer. On croit à ce couple, à leurs peurs, à leur façon maladroite et lucide de se tenir l'une à l'autre face à ce qui vient de changer.

Les fissures silencieuses

Chapitre 5 · Le pacte de l’ombre et de la lumière

Le réveil du lendemain eut la dureté rectiligne d’un couperet industriel. À travers les stores de la cuisine, la lumière blanche d’un matin d’octobre s’infiltrait dans l’appartement, découpant le plancher en lignes géométriques. Plus de pénombre violette, plus de reflets ambrés pour adoucir les angles. Le jour avait repris ses droits, dépouillant les choses de l’intimité protectrice de la veille au laboratoire.
Éléonore était debout depuis cinq heures. Enveloppée dans un peignoir de soie sombre, trop fin pour la saison, elle s’était réfugiée dans la cuisine pour échapper à la chaleur de la chambre où Clara dormait encore. La nuit avait été courte, leurs corps fatigués par les étreintes et les émotions accumulées. Adossée au comptoir de quartz blanc, Éléonore sentit le froid de la pierre traverser le tissu et lui mordiller la peau. Une froideur nette, impersonnelle, à mille lieues de la chaleur de la table de chêne autour de laquelle leurs certitudes s’étaient effritées quelques heures plus tôt.
L’appartement lui paraissait immense, presque désert. Sur la table haute, le troisième tabouret demeurait à sa place. Elle n’y avait pas prêté attention la veille. À présent, il lui semblait témoigner silencieusement de ce qui venait de se produire — et de tout ce qu’elle ignorait encore.
Morgane était partie discrètement, aux alentours de minuit. La mélisse et la vanille s’étaient éloignées avec elle, ne laissant derrière elles qu’un souvenir olfactif fragile. Dans la cuisine, l’air paraissait figé. Le silence, lui, prenait toute la place.
Une anxiété sourde se resserra dans la poitrine d’Éléonore. Elle saisit machinalement la cafetière, y versa de l’eau et lança un expresso serré. Le ronronnement de la machine fut le seul bruit à rompre l’immobilité du matin. Lorsque le café commença à couler dans sa tasse en céramique, elle retrouva son réflexe le plus ancien : se pencher au-dessus de la vapeur, fermer les yeux et inspirer lentement.
Rien.
Elle se redressa brusquement. Son cœur manqua un battement. Elle approcha le visage de la tasse et inspira de nouveau, plus profondément, jusqu’à sentir la chaleur lui irriter les narines.
Rien. Ni l’amertume des grains torréfiés, ni la rondeur du chocolat noir, ni la pointe acide qui aurait dû se dégager de la vapeur.
Éléonore resta immobile, incapable d’accepter ce qu’elle venait de constater. Son nez, cet instrument d’une précision qu’elle avait toujours tenue pour acquise, semblait s’être éteint. Elle ne percevait plus aucune odeur. Le café n’était qu’un liquide sombre dans une tasse chaude.
La peur monta si vite qu’elle en eut le vertige.
Tu as tout détruit.
Ses doigts se mirent à trembler. La céramique tinta contre le quartz.
Tu as voulu jouer avec le feu. Tu as ouvert la porte à une inconnue et, maintenant, ton corps te le fait payer.
Elle essaya encore. Le café, la cuisine, le bois du plancher : rien ne lui parvenait. Elle savait ce que ces choses étaient censées sentir. Elle pouvait en décrire les nuances, en imaginer les accords. Mais entre le souvenir et la perception, quelque chose s’était brutalement rompu.
Pour une parfumeuse, ne plus sentir ne signifiait pas seulement perdre un sens. C’était perdre ses repères, la matière même de son travail, une part de sa manière d’habiter le monde. Sans les odeurs, la cuisine se réduisait à un décor : des lignes droites, des surfaces lisses, du quartz froid. Tout demeurait visible, mais une dimension entière de la réalité lui échappait.
Elle se sentit amputée d’elle-même.
— Élé ? Tu as fait du café ?
La voix encore ensommeillée de Clara la fit sursauter.
Son épouse n’était pas… elle n’était pas encore son épouse, corrigea presque aussitôt une pensée absurde. Clara était sa compagne depuis des années, et ce lien lui semblait soudain aussi précieux que vulnérable.
Clara venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte, un drap de lin blanc jeté sur les épaules et serré contre sa poitrine. Ses longs cheveux bruns étaient emmêlés, ses yeux fauves encore voilés par le sommeil. Elle avait cette tranquillité de celles qui n’ont pas encore été rattrapées par les inquiétudes du jour.
Elle s’approcha pieds nus et posa une main sur l’épaule d’Éléonore. Puis elle se pencha au-dessus de la tasse.
— Il est fort, ce matin. Ça va nous réveiller.
Éléonore tourna vers elle un visage décomposé.
— Clara… Je ne sens rien.
— Tu veux dire que tu ne sens pas le café ?
— Je ne sens rien du tout.
Le sourire de Clara s’effaça.
— Comment ça ?
— Le café, la vapeur… même toi. Je ne sens plus rien. Mon nez… Il ne fonctionne plus.
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Elle les avait prononcés comme si les entendre à haute voix risquait de rendre la chose irréversible.
Clara posa sa propre tasse sur le comptoir et prit les mains glacées de sa compagne entre les siennes.
— Viens t’asseoir.
Elle ne chercha pas à la convaincre que tout allait bien. Elle la conduisit jusqu’au canapé du salon et s’installa près d’elle, ramenant le drap de lin autour de ses épaules.
Éléonore tenta de reprendre son souffle, mais chaque inspiration semblait buter contre la même panique.
— C’est peut-être le stress, murmura Clara. Tu as traversé beaucoup de choses en très peu de temps. Mais je ne veux pas qu’on décide à ta place de ce qui se passe. Si ça ne revient pas, il faudra consulter.
Cette prudence, loin de rassurer Éléonore, lui donna soudain la mesure de sa peur. Il ne s’agissait pas seulement d’une angoisse qu’elle pouvait disséquer et ranger dans une case. Quelque chose avait changé, et elle ne savait pas quoi.
— J’ai l’impression qu’on a commis une erreur irréparable, souffla-t-elle en enfouissant son visage dans les mains de Clara. Qu’on a détruit le seul endroit où on était en sécurité. Morgane est magnétique, elle est magnifique… mais elle va repartir. Et quand elle ne sera plus là, que restera-t-il de nous ? Est-ce qu’on sera encore capables de nous regarder sans ressentir le vide qu’elle a comblé ?
Clara resta silencieuse. Ses doigts traçaient de petits cercles sur la nuque d’Éléonore, là où les muscles s’étaient noués. Elle observa la lumière qui montait lentement dans le salon, effaçant les dernières ombres de la nuit.
— Le vide était déjà là, Élé.
Sa voix était douce, mais elle ne cherchait pas à atténuer la vérité.
— Tu le sais aussi bien que moi. On s’aimait dans le confort de notre routine. On avait construit quelque chose de solide, mais on avait fini par confondre la sécurité avec l’immobilité.
Éléonore releva légèrement la tête.
— Hier soir, je t’ai vue revivre, poursuivit Clara. Je t’ai vue t’abandonner comme tu ne l’avais pas fait depuis longtemps. Et je ne me suis pas sentie moins proche de toi parce que Morgane était là. C’était même le contraire. Ça m’a fait découvrir quelque chose de nous que je n’avais jamais imaginé.
— Tu n’as pas eu peur ?
— Si. Bien sûr que si.
Clara lui prit le visage entre les mains pour qu’elle la regarde.
— Je ne veux pas qu’on fasse semblant que tout est simple. Je ne veux pas non plus qu’on se lance là-dedans en espérant que les choses s’arrangeront toutes seules. Si on veut continuer, il faut qu’on sache comment se protéger. Toutes les deux, d’abord.
Éléonore chercha dans ses yeux fauves la solidité qui lui manquait. Elle y trouva de l’affection, mais aussi une détermination tranquille.
— Il nous faut des limites, reprit Clara. Un cadre. Quelque chose sur quoi s’appuyer quand l’émotion prendra toute la place.
— Un protocole, murmura Éléonore.
Un sourire discret passa sur les lèvres de Clara.
— Si tu veux. Appelons ça un pacte.
Elle marqua une pause, comme pour choisir ses mots.
— D’abord, nous restons le socle l’une de l’autre. Ce qui existe entre nous ne devient pas secondaire parce qu’une autre personne entre dans notre vie. Notre couple compte, et on ne le sacrifie pas au nom d’une expérience, aussi bouleversante soit-elle.
Éléonore acquiesça lentement.
— Ensuite, pas de secrets. Si l’une de nous ressent de la jalousie, de la peur, un malaise ou simplement un doute, elle le dit. On ne laisse pas la situation s’envenimer en prétendant que tout va bien. Et si l’une de nous veut arrêter, on arrête. Sans reproches, sans avoir à se justifier.
— Même si l’autre veut continuer ?
— Même dans ce cas.
La réponse fut immédiate. Clara ne détourna pas le regard.
— Et enfin, on avance au jour le jour. On ne demande pas à cette histoire de nous promettre un avenir qu’on ne connaît pas. Morgane est libre, nous aussi. On peut accueillir ce qui se passe sans décider aujourd’hui de ce que cela devra devenir.
Éléonore laissa les paroles se déposer en elle. Elle avait toujours été plus à l’aise devant une formule que devant l’inconnu. Définir les proportions, isoler les notes, recommencer une composition jusqu’à trouver son équilibre : voilà ce qu’elle savait faire. Mais cette fois, il n’existait aucune méthode garantie, aucun résultat qu’elle puisse anticiper.
Seulement des limites qu’elles choisissaient ensemble.
Et, pour la première fois depuis son réveil, cette idée lui permit de respirer un peu plus librement.
— Je suis d’accord, dit-elle. Je veux essayer. Mais j’ai besoin de savoir qu’on pourra revenir en arrière si l’une de nous souffre.
Clara posa son front contre le sien.
— Alors on se le promet. On ne se doit pas de poursuivre. On se doit de se dire la vérité.
Éléonore ferma les yeux. Elle ne retrouvait toujours pas les odeurs, mais la pression qui lui comprimait la poitrine avait commencé à se relâcher.
À cet instant, le téléphone posé sur le comptoir de la cuisine vibra trois fois.
Éléonore se leva et alla le chercher. Ses jambes lui semblaient encore un peu faibles. Sur l’écran, le nom de Morgane apparut.
Le message disait :
« La nuit a été d’une poésie rare, presque impudique. Ma peau se souvient encore de l’or de vos flacons et de la chaleur de vos souffles. Je travaille à mon essai ce matin, mais mes mots n’ont plus tout à fait la même saveur depuis que j’ai goûté à vos silences. Seriez-vous libres pour dîner chez moi ce soir ? »
Éléonore relut le texte, puis retourna vers le canapé et tendit le téléphone à Clara.
L’architecte parcourut les lignes. Un sourire lent, presque malicieux, se dessina sur son visage.
— Elle ne perd pas de temps, observa-t-elle.
— Non.
— Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?
La question surprit Éléonore. Clara ne lui demandait pas si elle avait envie d’y aller, mais si elle-même en avait envie. La nuance comptait.
Éléonore prit quelques secondes pour écouter ce qui se passait en elle. Il y avait encore de la peur, bien sûr. La perte de son odorat continuait de l’effrayer, et elle ignorait ce que cette expérience ferait à leur équilibre. Pourtant, sous l’inquiétude, la curiosité persistait.
— J’ai envie de la revoir, admit-elle. Mais je veux qu’on y aille ensemble. Et je veux qu’on puisse se dire les choses si ça devient trop.
Clara acquiesça.
— C’est exactement ce qu’on vient de se promettre.
Elle se redressa et laissa glisser le drap de lin de ses épaules. Puis elle s’approcha d’Éléonore, prit son visage entre ses mains et l’embrassa. Le baiser fut profond, volontaire, sans rien de la douceur distraite des gestes quotidiens. Éléonore s’y abandonna un instant, attentive à la chaleur de la bouche de Clara, à ses doigts contre ses joues, au contact familier qui l’aidait à retrouver ses repères.
Quand Clara se recula, elle effleura du pouce la joue de sa compagne.
— Réponds-lui qu’on accepte.
Elle eut un petit sourire.
— Et qu’on apportera le dessert.
Éléonore laissa échapper un rire bref, encore fragile, mais bien réel.
Elle retourna vers le comptoir et reprit son téléphone. Avant d’écrire, elle inspira lentement, sans attendre de miracle. L’air entra, ressortit. Toujours rien.
Puis, au moment où elle approcha son visage de Clara pour lui voler un dernier baiser, une sensation ténue traversa le brouillard. Une note vive, fraîche, presque citronnée.
Éléonore s’immobilisa.
Elle inspira de nouveau, prudemment. La sensation était si faible qu’elle aurait pu la confondre avec un souvenir. Pourtant, elle était là : une nuance de bergamote, familière, délicate, qui semblait émerger de la peau de Clara.
— Quoi ? demanda celle-ci en remarquant son expression.
Éléonore ne répondit pas tout de suite. Elle ferma les yeux et tenta de retrouver la note, sans la poursuivre avec trop d’avidité. Elle ne savait pas si son odorat revenait, si son esprit s’accrochait à une sensation connue ou si la peur avait simplement desserré son emprise. Elle savait seulement qu’elle avait perçu quelque chose.
Quelque chose, enfin.
— Je crois que j’ai senti la bergamote, murmura-t-elle.
Clara ne se précipita pas pour célébrer la nouvelle. Elle lui prit simplement la main.
— Alors on va laisser le temps faire son travail.
Éléonore serra ses doigts.
Le pacte qu’elles venaient de conclure ne leur garantissait ni la sérénité ni l’absence de blessures. Il leur donnait seulement un point d’appui, une manière de ne pas se perdre de vue tandis qu’elles s’aventuraient hors des limites familières de leur couple.
Elle écrivit à Morgane pour accepter l’invitation.
Puis elle posa le téléphone sur le comptoir et regarda la lumière blanche du matin s’étendre dans la cuisine. Le monde n’avait pas retrouvé toutes ses odeurs. Rien n’était réglé, rien n’était certain.
Mais, pour la première fois depuis son réveil, Éléonore ne prit pas son incertitude pour une condamnation.
Le pacte était scellé. Le reste, elles auraient à le découvrir ensemble.
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Chapitre 6 · L’écorce et la chair
Éléonore, parfumeuse aux sens bouleversés, et sa compagne Clara acceptent l'invitation de Morgane pour un dîner intime dans son appartement du Plateau-Mont-Royal. Entre figues rôties, vin rouge et la voix de Nina Simone, quelque chose se noue entre les trois femmes — quelque chose qui n'a pas encore de nom, mais qui demande à être regardé en face. La soirée avance, les mots se cherchent, et chacune sait que ce qu'on dit ce soir-là ne pourra plus être défait.
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