Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Ce que nous n’avons jamais oublié — Chapitre 1 · Cette voix, vingt ans après
Auteur
Ce que nous n’avons jamais oublié
Chapitre 1 · Cette voix, vingt ans après
La porte refusait de s’ouvrir.
Ana posa son gobelet de café sur le rebord de la vitrine et chercha un meilleur appui pour tourner la clé. Le serrurier lui avait pourtant assuré que tout fonctionnait.
— Il faut soulever un peu en même temps, avait-il précisé.
Elle souleva. Tourna. Poussa de l’épaule.
La porte céda si brusquement qu’elle entra de travers dans le local, son sac glissant jusqu’au coude.
— Très accueillant. On va faire un malheur.
Sa voix résonna entre les murs nus.
Elle sourit malgré elle.
Un jour, cette porte s’ouvrirait sur une odeur de café fraîchement moulu. Il y aurait des conversations, le bruit de la machine derrière le comptoir, des gens qui hésiteraient devant une étagère avant de choisir un livre.
Ce matin, ça sentait surtout le plâtre et le bois humide.
Ana récupéra son gobelet puis resta quelques secondes sur le seuil. La lumière de novembre traversait la grande vitrine et s’étirait sur le sol couvert de poussière. Au fond, une bâche translucide séparait la future réserve du reste de la pièce. Des câbles pendaient du plafond. Près du mur de droite, trois sacs de gravats attendaient leur évacuation.
Elle avait signé pour tout cela.
Les câbles, les gravats, le crédit.
Et la possibilité de faire enfin quelque chose qui lui ressemblait.
Son téléphone vibra dans sa poche.
Un message de la comptable. Elle en lut les premiers mots, aperçut « prévisionnel actualisé », puis verrouilla l’écran. Une inquiétude à la fois. Aujourd’hui, elle avait rendez-vous avec l’architecte.
Dix heures.
Elle consulta sa montre : neuf heures quarante-deux.
Assez de temps pour faire le tour et vérifier que les ouvriers n’avaient pas emporté avec eux le mètre qu’elle avait acheté la veille.
Elle posa son sac sur une caisse, sortit son carnet et contourna une rallonge. Sur la première page, un croquis maladroit représentait le café-librairie tel qu’elle l’imaginait : les livres à gauche, le comptoir au fond, quelques petites tables et un fauteuil près de la vitrine.
Elle s’arrêta à l’endroit prévu pour le fauteuil.
La veille encore, elle avait pensé en mettre deux.
Ce matin, l’espace lui paraissait minuscule.
— Bon, dit-elle à la pièce. Tu pourrais faire un effort.
— Pour commencer, il faudrait avancer le comptoir d’une quarantaine de centimètres.
Ana cessa de respirer.
La voix venait du fond du local, derrière la bâche.
Une voix grave, posée, légèrement voilée sur les derniers mots.
Son pouce resta appuyé entre deux pages du carnet.
— Sinon, reprit l’homme, vous allez manquer de passage entre le service et la réserve.
Elle connaissait cette voix.
Elle n’avait pas besoin d’entendre autre chose. Déjà, elle savait comment il prononcerait son prénom, où se glisserait cette légère inflexion lorsqu’il chercherait à la faire sourire.
Pendant une seconde absurde, elle se demanda si quelqu’un avait laissé une radio allumée.
Puis une silhouette apparut derrière le plastique.
Une main écarta la bâche.
Chris entra dans la lumière.
Il regardait une feuille qu’il tenait à plat contre une chemise cartonnée.
— Vous êtes bien madame…
Il leva les yeux.
S’arrêta.
Le silence qui suivit sembla avaler tous les bruits de la rue.
Ana sentit le bord du carnet s’enfoncer dans sa paume.
C’était lui.
Plus de vingt ans avaient passé, mais elle le reconnut avec une facilité presque douloureuse. Ses cheveux étaient plus courts, ses tempes légèrement grises. Une barbe soigneusement taillée soulignait sa mâchoire. Quelques rides marquaient le coin de ses yeux.
Il portait un pull sombre sous une veste ouverte, un pantalon gris, des chaussures déjà poudrées de plâtre. À quarante-cinq ans, il avait une assurance tranquille qu’elle ne lui connaissait pas tout à fait.
Mais sa façon de pencher imperceptiblement la tête en la regardant était restée la même.
— Ana ?
Elle avait oublié le son exact de son prénom dans sa bouche.
Ou elle avait cru l’oublier.
— Bonjour, Chris.
Sa propre voix lui parut étrangement sèche.
Il baissa les yeux vers la feuille, puis les releva vers elle.
— C’est toi qui ouvres ce café ?
— Oui.
Un mot. Elle pouvait au moins fournir un mot.
Chris regarda autour de lui, comme si les murs allaient lui expliquer ce qu’elle n’arrivait pas à dire.
— Je ne savais pas.
— Moi non plus.
Elle entendit le ridicule de sa réponse et se reprit aussitôt :
— Je veux dire… je ne savais pas que l’architecte, c’était toi.
— Le dossier a été préparé par ma collaboratrice. Je le reprends cette semaine.
Madame Morel.
Les mails signés « Équipe projet ». Le nom du cabinet. Aucun prénom sur lequel elle aurait pu s’arrêter.
Elle hocha la tête, trop vite.
— D’accord.
Chris resta près de la bâche. Elle lui fut reconnaissante de ne pas s’approcher.
Sur son téléphone, une notification retentit. Ana sursauta et le sortit de sa poche, sans savoir ce qu’elle comptait en faire.
Neuf heures quarante-sept.
Treize minutes avant son rendez-vous avec le passé.
— Les ouvriers m’ont ouvert avant de partir chercher du matériel, expliqua-t-il. Je voulais vérifier quelques cotes.
— Tu es en avance.
Un bref sourire passa sur son visage.
— Toi aussi.
Elle baissa les yeux.
Autrefois, elle arrivait toujours en retard. Cinq minutes, dix, parfois davantage. Il l’attendait sans protester, avec ce regard amusé qui finissait par l’agacer parce qu’elle aurait préféré qu’il lui fasse un reproche.
Elle referma son carnet.
— J’ai changé.
Le sourire de Chris disparut doucement.
— Oui, dit-il. J’imagine.
Elle aurait voulu reprendre ces mots, leur retirer la dureté qu’elle n’avait pas eu l’intention d’y mettre.
À la place, elle posa son café sur la caisse. Le gobelet heurta son sac, bascula et répandit une flaque brune sur le couvercle.
— Merde.
Elle attrapa son carnet avant qu’il soit touché.
Chris déposa ses documents sur un escabeau et prit un rouleau d’essuie-tout près de la fenêtre.
— Tiens.
— Merci.
Elle arracha plusieurs feuilles, s’accroupit et commença à éponger. Il retint la caisse pendant qu’elle frottait.
La scène avait quelque chose de si ordinaire qu’elle faillit rire.
Vingt et quelques années sans nouvelles, et les voilà agenouillés devant un café renversé.
— C’est bon, dit-elle. Je vais finir.
Il lâcha la caisse et se redressa.
Ana prit son temps pour jeter les feuilles dans un sac. Lorsqu’elle se releva, elle avait retrouvé assez d’air pour le regarder.
Vraiment.
Ses yeux étaient toujours aussi attentifs. C’était ce qui la déstabilisait le plus. Il ne paraissait ni distrait ni pressé de combler le silence. Il attendait.
— Ça fait combien de temps ? demanda-t-elle.
Chris passa le pouce sur le bord de sa chemise cartonnée.
— Un peu plus de vingt ans.
— Oui.
Elle aurait pu compter précisément. Elle s’en garda.
— Comment tu vas ? demanda-t-il.
La question était simple. Elle ne savait pourtant pas quelle réponse choisir.
Elle aurait pu parler du financement, des devis qui arrivaient plus vite que les bonnes nouvelles, de ses nuits passées à comparer des machines à café. Tout cela aurait été vrai.
— Je suis en plein travaux, répondit-elle.
Il regarda les murs, puis elle.
— J’avais remarqué.
Cette fois, elle sourit.
Un tout petit peu.
Chris le vit. Elle le comprit à la façon dont ses épaules se détendirent.
— Et toi ?
— Ça va.
Elle attendit une suite qui ne vint pas.
Ils étaient devenus deux personnes capables de résumer vingt ans en deux syllabes.
Chris reprit ses documents.
— On peut reporter le rendez-vous, si tu préfères.
Ana regarda son carnet, puis la bâche, les prises ouvertes dans le mur. L’électricien attendait une implantation définitive. Le menuisier lui avait déjà demandé deux fois les dimensions du comptoir.
Elle n’avait pas le luxe de reporter.
Et elle refusait de laisser cette rencontre décider à sa place.
— Non. On peut travailler.
— D’accord.
Il ouvrit les plans sur la caisse désormais sèche et les maintint avec son mètre.
Ana s’approcha, en prenant soin de laisser une distance entre eux.
— Tu disais qu’il fallait déplacer le comptoir.
Il lui montra l’espace concerné.
— Ici. Sur le dessin, ça passe. En réalité, avec la porte de la réserve ouverte, tu risques de te retrouver coincée. Surtout si vous êtes deux derrière.
Elle se pencha.
C’était évident, maintenant qu’il le disait.
— Et je perds combien de places ?
— Aucune, si on fait pivoter cette table.
Il prit un crayon, mais attendit avant de tracer.
— Je peux ?
Elle acquiesça.
Son geste était précis. Quelques lignes suffirent à rendre le lieu plus clair.
Pendant plusieurs minutes, ils parlèrent de circulation, de rangements, de lumière. Ana retrouva peu à peu ses questions. Elle désigna le mur destiné aux bibliothèques, expliqua qu’elle voulait des étagères accessibles, des tables où l’on pourrait poser un ordinateur sans monopoliser quatre places.
— Et là, dit-elle en montrant la vitrine, un coin où on puisse venir seul.
Chris leva les yeux vers elle.
— On pourra venir seul partout.
— Je sais. Mais je veux que ça se voie. Qu’on n’ait pas l’impression de prendre une table prévue pour un couple ou un groupe.
Il hocha la tête.
— Un fauteuil, une petite tablette. Une lampe le soir.
— Oui.
— Et une prise qui ne soit pas derrière le fauteuil.
Ana eut un rire bref.
— Ça, c’est une excellente idée.
Il nota quelque chose dans la marge.
Elle l’observa malgré elle. Il avait gardé cette manière de tenir son crayon très bas, presque contre la pointe.
— Tu l’as fait, finalement, dit-il.
— Quoi ?
— Ton endroit avec des livres et du café.
Elle releva lentement les yeux.
— Tu te souviens de ça ?
Chris posa le crayon.
— Oui.
Elle revit une table trop petite, une serviette en papier sur laquelle elle avait dessiné des étagères. Elle n’y avait pas pensé depuis des années. À l’époque, elle changeait d’idée tous les mois et parlait de ce café comme on parle d’une maison au bord de la mer qu’on n’achètera jamais.
— Je ne pensais pas que tu m’écoutais.
Il la regarda un instant avant de répondre.
— Je t’écoutais.
Ana sentit sa gorge se serrer.
Elle détourna les yeux vers le plan.
— Il reste beaucoup de choses à faire.
— Pour le café ?
Elle comprit la question sans oser le regarder.
— Oui, Chris. Pour le café.
— D’accord.
Il n’insista pas.
Ce fut presque pire.
Un bruit de camion monta de la rue, suivi du claquement d’une portière. Ana consulta inutilement son téléphone.
— Tu vas suivre tout le chantier ? demanda-t-elle.
— C’était prévu.
Elle releva la tête.
— Jusqu’à l’ouverture ?
— Jusqu’à la réception des travaux.
Plusieurs semaines.
Des rendez-vous, des appels, des décisions prises côte à côte devant ces plans.
Chris referma doucement sa chemise.
— Je peux demander à un associé de reprendre.
Ana regarda le trait de crayon qui venait de résoudre son problème de comptoir.
Puis son visage.
Elle ne savait rien de sa vie actuelle. Elle ignorait s’il habitait à quelques rues ou à l’autre bout de Paris, s’il avait quelqu’un, s’il pensait encore parfois à eux.
Elle savait seulement qu’elle l’avait reconnu à sa voix.
Et que cela suffisait à lui faire peur.
— Non, dit-elle.
Il resta immobile.
— Tu es sûre ?
Elle aurait préféré une question sur les cloisons.
— Tu connais le dossier. Et je ne veux pas prendre de retard.
Chris acquiesça, sans chercher à savoir si c’était toute la vérité.
— Alors on garde le rendez-vous de jeudi prochain ?
Ana ouvrit l’agenda sur son téléphone.
Ses doigts avaient cessé de trembler.
Presque.
— Neuf heures ?
— Neuf heures.
Il rangea son mètre, récupéra sa veste sur l’escabeau et se dirigea vers la sortie. La porte accrocha de nouveau le sol.
— Il faut la soulever, dit Ana.
Il essaya, trouva le mouvement.
Avant de sortir, il se retourna.
— Ana ?
Elle leva les yeux.
— Je suis content de te revoir.
Elle aurait pu répondre la même chose. Elle aurait pu lui demander pourquoi ils avaient laissé passer autant de temps.
— À jeudi, Chris.
Il la regarda encore une seconde, puis hocha la tête.
La porte se referma.
Ana resta debout près de la caisse, le téléphone toujours dans la main.
Sur l’écran, elle avait écrit :
Jeudi, 9 h — Chris.
Elle contempla son prénom au milieu de ses rendez-vous avec le plombier, la banque et le fournisseur de café.
Puis elle s’assit sur la caisse, ouvrit la fiche du rendez-vous et ajouta un mot.
Architecte.
Comme si cela pouvait suffire.
Ana posa son gobelet de café sur le rebord de la vitrine et chercha un meilleur appui pour tourner la clé. Le serrurier lui avait pourtant assuré que tout fonctionnait.
— Il faut soulever un peu en même temps, avait-il précisé.
Elle souleva. Tourna. Poussa de l’épaule.
La porte céda si brusquement qu’elle entra de travers dans le local, son sac glissant jusqu’au coude.
— Très accueillant. On va faire un malheur.
Sa voix résonna entre les murs nus.
Elle sourit malgré elle.
Un jour, cette porte s’ouvrirait sur une odeur de café fraîchement moulu. Il y aurait des conversations, le bruit de la machine derrière le comptoir, des gens qui hésiteraient devant une étagère avant de choisir un livre.
Ce matin, ça sentait surtout le plâtre et le bois humide.
Ana récupéra son gobelet puis resta quelques secondes sur le seuil. La lumière de novembre traversait la grande vitrine et s’étirait sur le sol couvert de poussière. Au fond, une bâche translucide séparait la future réserve du reste de la pièce. Des câbles pendaient du plafond. Près du mur de droite, trois sacs de gravats attendaient leur évacuation.
Elle avait signé pour tout cela.
Les câbles, les gravats, le crédit.
Et la possibilité de faire enfin quelque chose qui lui ressemblait.
Son téléphone vibra dans sa poche.
Un message de la comptable. Elle en lut les premiers mots, aperçut « prévisionnel actualisé », puis verrouilla l’écran. Une inquiétude à la fois. Aujourd’hui, elle avait rendez-vous avec l’architecte.
Dix heures.
Elle consulta sa montre : neuf heures quarante-deux.
Assez de temps pour faire le tour et vérifier que les ouvriers n’avaient pas emporté avec eux le mètre qu’elle avait acheté la veille.
Elle posa son sac sur une caisse, sortit son carnet et contourna une rallonge. Sur la première page, un croquis maladroit représentait le café-librairie tel qu’elle l’imaginait : les livres à gauche, le comptoir au fond, quelques petites tables et un fauteuil près de la vitrine.
Elle s’arrêta à l’endroit prévu pour le fauteuil.
La veille encore, elle avait pensé en mettre deux.
Ce matin, l’espace lui paraissait minuscule.
— Bon, dit-elle à la pièce. Tu pourrais faire un effort.
— Pour commencer, il faudrait avancer le comptoir d’une quarantaine de centimètres.
Ana cessa de respirer.
La voix venait du fond du local, derrière la bâche.
Une voix grave, posée, légèrement voilée sur les derniers mots.
Son pouce resta appuyé entre deux pages du carnet.
— Sinon, reprit l’homme, vous allez manquer de passage entre le service et la réserve.
Elle connaissait cette voix.
Elle n’avait pas besoin d’entendre autre chose. Déjà, elle savait comment il prononcerait son prénom, où se glisserait cette légère inflexion lorsqu’il chercherait à la faire sourire.
Pendant une seconde absurde, elle se demanda si quelqu’un avait laissé une radio allumée.
Puis une silhouette apparut derrière le plastique.
Une main écarta la bâche.
Chris entra dans la lumière.
Il regardait une feuille qu’il tenait à plat contre une chemise cartonnée.
— Vous êtes bien madame…
Il leva les yeux.
S’arrêta.
Le silence qui suivit sembla avaler tous les bruits de la rue.
Ana sentit le bord du carnet s’enfoncer dans sa paume.
C’était lui.
Plus de vingt ans avaient passé, mais elle le reconnut avec une facilité presque douloureuse. Ses cheveux étaient plus courts, ses tempes légèrement grises. Une barbe soigneusement taillée soulignait sa mâchoire. Quelques rides marquaient le coin de ses yeux.
Il portait un pull sombre sous une veste ouverte, un pantalon gris, des chaussures déjà poudrées de plâtre. À quarante-cinq ans, il avait une assurance tranquille qu’elle ne lui connaissait pas tout à fait.
Mais sa façon de pencher imperceptiblement la tête en la regardant était restée la même.
— Ana ?
Elle avait oublié le son exact de son prénom dans sa bouche.
Ou elle avait cru l’oublier.
— Bonjour, Chris.
Sa propre voix lui parut étrangement sèche.
Il baissa les yeux vers la feuille, puis les releva vers elle.
— C’est toi qui ouvres ce café ?
— Oui.
Un mot. Elle pouvait au moins fournir un mot.
Chris regarda autour de lui, comme si les murs allaient lui expliquer ce qu’elle n’arrivait pas à dire.
— Je ne savais pas.
— Moi non plus.
Elle entendit le ridicule de sa réponse et se reprit aussitôt :
— Je veux dire… je ne savais pas que l’architecte, c’était toi.
— Le dossier a été préparé par ma collaboratrice. Je le reprends cette semaine.
Madame Morel.
Les mails signés « Équipe projet ». Le nom du cabinet. Aucun prénom sur lequel elle aurait pu s’arrêter.
Elle hocha la tête, trop vite.
— D’accord.
Chris resta près de la bâche. Elle lui fut reconnaissante de ne pas s’approcher.
Sur son téléphone, une notification retentit. Ana sursauta et le sortit de sa poche, sans savoir ce qu’elle comptait en faire.
Neuf heures quarante-sept.
Treize minutes avant son rendez-vous avec le passé.
— Les ouvriers m’ont ouvert avant de partir chercher du matériel, expliqua-t-il. Je voulais vérifier quelques cotes.
— Tu es en avance.
Un bref sourire passa sur son visage.
— Toi aussi.
Elle baissa les yeux.
Autrefois, elle arrivait toujours en retard. Cinq minutes, dix, parfois davantage. Il l’attendait sans protester, avec ce regard amusé qui finissait par l’agacer parce qu’elle aurait préféré qu’il lui fasse un reproche.
Elle referma son carnet.
— J’ai changé.
Le sourire de Chris disparut doucement.
— Oui, dit-il. J’imagine.
Elle aurait voulu reprendre ces mots, leur retirer la dureté qu’elle n’avait pas eu l’intention d’y mettre.
À la place, elle posa son café sur la caisse. Le gobelet heurta son sac, bascula et répandit une flaque brune sur le couvercle.
— Merde.
Elle attrapa son carnet avant qu’il soit touché.
Chris déposa ses documents sur un escabeau et prit un rouleau d’essuie-tout près de la fenêtre.
— Tiens.
— Merci.
Elle arracha plusieurs feuilles, s’accroupit et commença à éponger. Il retint la caisse pendant qu’elle frottait.
La scène avait quelque chose de si ordinaire qu’elle faillit rire.
Vingt et quelques années sans nouvelles, et les voilà agenouillés devant un café renversé.
— C’est bon, dit-elle. Je vais finir.
Il lâcha la caisse et se redressa.
Ana prit son temps pour jeter les feuilles dans un sac. Lorsqu’elle se releva, elle avait retrouvé assez d’air pour le regarder.
Vraiment.
Ses yeux étaient toujours aussi attentifs. C’était ce qui la déstabilisait le plus. Il ne paraissait ni distrait ni pressé de combler le silence. Il attendait.
— Ça fait combien de temps ? demanda-t-elle.
Chris passa le pouce sur le bord de sa chemise cartonnée.
— Un peu plus de vingt ans.
— Oui.
Elle aurait pu compter précisément. Elle s’en garda.
— Comment tu vas ? demanda-t-il.
La question était simple. Elle ne savait pourtant pas quelle réponse choisir.
Elle aurait pu parler du financement, des devis qui arrivaient plus vite que les bonnes nouvelles, de ses nuits passées à comparer des machines à café. Tout cela aurait été vrai.
— Je suis en plein travaux, répondit-elle.
Il regarda les murs, puis elle.
— J’avais remarqué.
Cette fois, elle sourit.
Un tout petit peu.
Chris le vit. Elle le comprit à la façon dont ses épaules se détendirent.
— Et toi ?
— Ça va.
Elle attendit une suite qui ne vint pas.
Ils étaient devenus deux personnes capables de résumer vingt ans en deux syllabes.
Chris reprit ses documents.
— On peut reporter le rendez-vous, si tu préfères.
Ana regarda son carnet, puis la bâche, les prises ouvertes dans le mur. L’électricien attendait une implantation définitive. Le menuisier lui avait déjà demandé deux fois les dimensions du comptoir.
Elle n’avait pas le luxe de reporter.
Et elle refusait de laisser cette rencontre décider à sa place.
— Non. On peut travailler.
— D’accord.
Il ouvrit les plans sur la caisse désormais sèche et les maintint avec son mètre.
Ana s’approcha, en prenant soin de laisser une distance entre eux.
— Tu disais qu’il fallait déplacer le comptoir.
Il lui montra l’espace concerné.
— Ici. Sur le dessin, ça passe. En réalité, avec la porte de la réserve ouverte, tu risques de te retrouver coincée. Surtout si vous êtes deux derrière.
Elle se pencha.
C’était évident, maintenant qu’il le disait.
— Et je perds combien de places ?
— Aucune, si on fait pivoter cette table.
Il prit un crayon, mais attendit avant de tracer.
— Je peux ?
Elle acquiesça.
Son geste était précis. Quelques lignes suffirent à rendre le lieu plus clair.
Pendant plusieurs minutes, ils parlèrent de circulation, de rangements, de lumière. Ana retrouva peu à peu ses questions. Elle désigna le mur destiné aux bibliothèques, expliqua qu’elle voulait des étagères accessibles, des tables où l’on pourrait poser un ordinateur sans monopoliser quatre places.
— Et là, dit-elle en montrant la vitrine, un coin où on puisse venir seul.
Chris leva les yeux vers elle.
— On pourra venir seul partout.
— Je sais. Mais je veux que ça se voie. Qu’on n’ait pas l’impression de prendre une table prévue pour un couple ou un groupe.
Il hocha la tête.
— Un fauteuil, une petite tablette. Une lampe le soir.
— Oui.
— Et une prise qui ne soit pas derrière le fauteuil.
Ana eut un rire bref.
— Ça, c’est une excellente idée.
Il nota quelque chose dans la marge.
Elle l’observa malgré elle. Il avait gardé cette manière de tenir son crayon très bas, presque contre la pointe.
— Tu l’as fait, finalement, dit-il.
— Quoi ?
— Ton endroit avec des livres et du café.
Elle releva lentement les yeux.
— Tu te souviens de ça ?
Chris posa le crayon.
— Oui.
Elle revit une table trop petite, une serviette en papier sur laquelle elle avait dessiné des étagères. Elle n’y avait pas pensé depuis des années. À l’époque, elle changeait d’idée tous les mois et parlait de ce café comme on parle d’une maison au bord de la mer qu’on n’achètera jamais.
— Je ne pensais pas que tu m’écoutais.
Il la regarda un instant avant de répondre.
— Je t’écoutais.
Ana sentit sa gorge se serrer.
Elle détourna les yeux vers le plan.
— Il reste beaucoup de choses à faire.
— Pour le café ?
Elle comprit la question sans oser le regarder.
— Oui, Chris. Pour le café.
— D’accord.
Il n’insista pas.
Ce fut presque pire.
Un bruit de camion monta de la rue, suivi du claquement d’une portière. Ana consulta inutilement son téléphone.
— Tu vas suivre tout le chantier ? demanda-t-elle.
— C’était prévu.
Elle releva la tête.
— Jusqu’à l’ouverture ?
— Jusqu’à la réception des travaux.
Plusieurs semaines.
Des rendez-vous, des appels, des décisions prises côte à côte devant ces plans.
Chris referma doucement sa chemise.
— Je peux demander à un associé de reprendre.
Ana regarda le trait de crayon qui venait de résoudre son problème de comptoir.
Puis son visage.
Elle ne savait rien de sa vie actuelle. Elle ignorait s’il habitait à quelques rues ou à l’autre bout de Paris, s’il avait quelqu’un, s’il pensait encore parfois à eux.
Elle savait seulement qu’elle l’avait reconnu à sa voix.
Et que cela suffisait à lui faire peur.
— Non, dit-elle.
Il resta immobile.
— Tu es sûre ?
Elle aurait préféré une question sur les cloisons.
— Tu connais le dossier. Et je ne veux pas prendre de retard.
Chris acquiesça, sans chercher à savoir si c’était toute la vérité.
— Alors on garde le rendez-vous de jeudi prochain ?
Ana ouvrit l’agenda sur son téléphone.
Ses doigts avaient cessé de trembler.
Presque.
— Neuf heures ?
— Neuf heures.
Il rangea son mètre, récupéra sa veste sur l’escabeau et se dirigea vers la sortie. La porte accrocha de nouveau le sol.
— Il faut la soulever, dit Ana.
Il essaya, trouva le mouvement.
Avant de sortir, il se retourna.
— Ana ?
Elle leva les yeux.
— Je suis content de te revoir.
Elle aurait pu répondre la même chose. Elle aurait pu lui demander pourquoi ils avaient laissé passer autant de temps.
— À jeudi, Chris.
Il la regarda encore une seconde, puis hocha la tête.
La porte se referma.
Ana resta debout près de la caisse, le téléphone toujours dans la main.
Sur l’écran, elle avait écrit :
Jeudi, 9 h — Chris.
Elle contempla son prénom au milieu de ses rendez-vous avec le plombier, la banque et le fournisseur de café.
Puis elle s’assit sur la caisse, ouvrit la fiche du rendez-vous et ajouta un mot.
Architecte.
Comme si cela pouvait suffire.
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Situation, dialogues, réaction des personnages, descriptions des pensés d'Ana, déroulement des évènements, tout est crédible.
Une histoire à suivre.
Merci pour ce premier chapitre qui en appelle d’autres … tu écrit vraiment bien c’est un plaisir de te lire.
Bravo !