La semaine qui suit, le téléphone de Julien devient un objet à deux têtes. Le matin, il vibre pour Ivana. Le soir, il vibre pour Virginie. Il n'a rien organisé, rien provoqué, mais il se retrouve à répondre à deux femmes qui ne se connaissent pas et qui, chacune à leur manière, prennent de la place.
Ivana écrit tôt, toujours.
— Dobro jutro, lipi. Trente et un degrés à huit heures. Tu bosses ou tu rêves encore ?
Puis une photo du port, deux barques, l'eau plate, le ciel blanc de chaleur.
— Le Bavarois est revenu. Il m'a offert un bracelet en coquillages. Nema šanse.
Le mardi :
— Un client m'a demandé un Autrichien, j'ai pensé à toi, dušo.
Le mercredi, quelque chose de plus sérieux, parce qu'elle sait alterner :
— J'ai postulé à l'office de tourisme de Split. Il faut une lettre de motivation. Tu peux me relire ? Je te l'envoie ce soir. Sois dur, pas gentil.
Elle l'appelle « lipi », « dušo », « srce », et une fois, à minuit, sans prévenir :
— Kad dolaziš ?
Quand est-ce que tu viens. Il répond « septembre ». Elle répond :
— Septembre c'est loin.
Il ne sait pas quoi dire à ça. Elle envoie aussi, un jour, quelque chose qui le pique :
— J'ai montré ta photo à ma mère. Elle dit que tu as une tête de mec qui ne reste pas.
Puis, tout de suite après, pour rattraper :
— Mais elle a dit aussi que tu avais de belles mains.
Virginie écrit tard, jamais avant vingt-deux heures, et toujours à la frontière du boulot.
— Annexe 4, ligne 12, vous avez mis quatorze pour cent en haute saison, on avait dit douze. Corrigez.
Puis, sans transition :
— Question bête : à quinze ans, tu voulais faire quoi ?
Il répond. Elle enchaîne.
— Tu as des frères et sœurs ?
— Ton pire voyage ?
— Tu dors combien d'heures par nuit ?
— Tu cuisines ?
— Tu as déjà eu peur, vraiment peur, dans un avion ?
Elle creuse, sans jamais avoir l'air de creuser. Un soir, une photo : deux pieds nus sur un parquet, un verre de gin, l'ombre d'une lampe.
— 23h04. Je ne dors pas. C'est la faute de votre île.
Le lendemain matin, à sept heures, redevenue patronne :
— Briefing équipe le douze, présence obligatoire. Rooming list à jour.
Et une fois, à la fin d'un message très pro, cette ligne lâchée comme une note de service :
— Tu es à Lyon ou ailleurs ? Ne mens pas, je le sens.
Le mercredi après-midi, le téléphone sonne pour de vrai. Thierry Bonnet, responsable des ventes chez Escale Sud, un tour-opérateur de Nantes, voix de commercial fatigué. Il ne tourne pas autour du pot.
— Julien, on a un problème. Le club d'Héraklion, celui que vous nous avez monté l'an dernier. On a les premiers retours. C'est un carnage.
Il lit. Les plaintes sont arrivées par mail, par téléphone, par avis en ligne. La note du club est passée de 4,6 à 3,1 en trois semaines.
Les plaintes défilent, et chacune est une petite lame. Mme Charbonneau, Nantes :
— All-inclusive annoncé, sauf que l'ouzo, le raki et le vin de la maison sont facturés, et les cocktails ont un supplément de quatre euros.
M. Lefèvre, Rennes :
— Piscine annoncée huit heures–vingt heures, fermée à dix-huit heures, et carrément fermée deux jours pour "entretien" sans prévenir personne.
La famille Da Silva, Saint-Nazaire :
— Transat gratuit sur la plage annoncé, quinze euros la journée en réalité. Navette gratuite pour Héraklion, douze euros l'aller-retour.
M. Okonkwo :
— Club enfants promis six jours par semaine, on a eu trois matinées et une animatrice pour quarante gamins.
Une autre :
— Coffre-fort annoncé inclus, facturé trois euros par jour. Serviettes de plage annoncées, vingt euros de caution et un seul échange.
Une autre encore :
— Restaurant à la carte "une fois par séjour inclus", devenu supplément vingt euros.
Et les classiques : climatisation à supplément, ménage tous les trois jours, glace pour les enfants entre dix-sept heures et dix-huit heures seulement, "soirée crétoise avec musiciens" qui se résume à un type et un clavier, un enfant malade, une chambre au-dessus de la sono alors que le "secteur calme" était promis. Deux clients réclament un remboursement partiel. Une troisième menace de saisir une association de consommateurs.
Julien est stupéfait. Il a fait ce repérage l'an dernier, en juin, il a dormi dans ce club, il a tout testé, tout goûté, tout chronométré. C'était propre, c'était carré, ça marchait. Il a fait un carton avec ce produit, douze départs pleins, zéro litige. Il ressort son dossier, il compare ses notes et les plaintes, il appelle l'hôtel, on lui répond à côté. Et comme il reste des chambres libres en cette fin de saison, il ne réfléchit pas longtemps : il prend un billet pour Héraklion le jeudi soir.
Sur place, il comprend vite. Le personnel est quasi entièrement nouveau. Le chef de réception qu'il connaissait est parti chez un concurrent à Malia, le directeur aussi, la moitié du service en salle a été remplacée par des saisonniers sans formation. Les règles ne sont plus les mêmes parce que plus personne ne connaît les règles. Le premier jour, il constate de ses yeux ce que les clients ont écrit. Les boissons "incluses" de la formule ne le sont pas, il se fait facturer un raki à la fin du dîner. La piscine ferme à dix-huit heures au lieu de vingt heures, un panneau manuscrit posé sur le portail. Le mini-club a lieu quand l'animatrice n'est pas ailleurs. Le buffet a fondu : deux plats chauds, une salade, un dessert industriel. La clim de sa chambre ne descend pas sous vingt-six degrés et on lui explique qu'il faut "demander la télécommande à la réception". Le deuxième jour, il relève onze écarts au contrat signé. Le troisième, il en est à dix-neuf, et il commence à photographier les panneaux, les tickets, les horaires, les affichages.
Le troisième jour, à midi, il demande à voir le responsable. La fille de la réception lui dit, l'air gêné, que le directeur a changé, qu'il est parti fin juin, et que "la nouvelle directrice arrive, elle est là, je l'appelle".
Elle arrive à treize heures dix.
Elle traverse le hall avec le bruit sec de talons de dix centimètres sur le carrelage, et le hall se retourne. Grande, un mètre soixante-dix sans les talons, la peau mate et lisse, les cheveux brun très foncé, presque noirs, lâchés sur les épaules, une robe noire de femme d'affaires, fourreau, cintrée, fendue à gauche, serrée exactement là où il faut, une poitrine généreuse que la robe ne cache pas du tout, un collier fin, un bracelet, un sac rigide. Trente et un ans, un nez droit, des yeux noisette très durs, une bouche bien dessinée, et le port de tête de quelqu'un qui a l'habitude de faire taire une salle. Elle s'appelle Eleni Drakou. Grecque de Thessalonique, école hôtelière, un MBA, dix ans dans des resort groups, envoyée par la maison mère pour redresser le club.
Elle lui tend la main sans sourire.
— Julien Fabre ? Suivez-moi.
Il la suit dans un bureau surchauffé, elle s'assoit, croise les jambes, sort un bloc et un stylo.
— Vous avez trois jours de notes. Montrez.
Il montre. Elle lit, et elle ne défend rien. Elle coche, elle annote, elle repose les feuilles. Au bout de vingt minutes, elle dit :
— Vous avez raison sur dix-sept points sur dix-neuf. Les deux autres sont discutables.
Et là, ça démarre.
Parce qu'Eleni Drakou n'est pas seulement compétente, elle est violente. Elle gueule sur son chef de salle en grec, elle convoque le responsable des boissons, elle fait remettre les horaires de piscine à vingt heures sur-le-champ, elle fait réimprimer les affichages, elle fait rouvrir le restaurant à la carte, elle fait remonter le mini-club à cinq jours. Elle travaille comme on fait la guerre, en avance, en débordement, sans état d'âme. Et elle traite Julien en adversaire, pas en client. Ils s'engueulent. Sur les compensations clients, sur le surbooking, sur la sécurité de la plage, sur la climatisation. Deux fois par jour, elle lui dit "non". Deux fois par jour, il revient avec les chiffres. Ils se retrouvent à minuit dans le bureau, elle pieds nus, talons par terre, lui la chemise ouverte, deux ouzos sur la table, les contrats étalés entre eux.
Et le problème n'est pas que professionnel.
Il y a une tension qui monte dans ce bureau et qui n'a rien à voir avec la commission. Il y a la façon qu'elle a de se pencher sur les feuilles, la robe qui remonte, la peau du cou, le parfum. Il y a la façon qu'il a de rester debout derrière elle pour lire par-dessus son épaule, à dix centimètres, et de ne pas reculer. Il y a les regards qui durent une seconde de trop. Il y a les moments où elle lui coupe la parole et où il lui rend son stylo en lui touchant les doigts. Le vendredi soir, elle dit, en refermant un dossier :
— Vous êtes épuisant.
Il répond :
— Vous aussi.
Elle dit :
— C'était un compliment.
Il dit :
— Moi aussi.
Le samedi matin, il sort sa carte. C'est là qu'il gagne. Il a compris qu'Eleni a un problème structurel : le club n'a pas de trésorerie en début de saison, d'où les coupes, d'où les suppléments bricolés, d'où le personnel sous-payé. Alors il propose un truc qui n'est pas dans les usages. Il appelle Bertrand Kessler, le directeur général d'Escale Sud, un samedi, à neuf heures trente, et il expose : si le club respecte intégralement le contrat signé, à la lettre, dès la saison prochaine, et si Eleni signe un avenant avec clause de contrôle et pénalités, alors Escale Sud paie l'intégralité de l'allotissement 2027 en avance, en deux versements, avril et mai. Cent quatre-vingt mille euros de trésorerie immédiate pour le club, en échange de l'exécution stricte du contrat. Kessler écoute, tique sur le risque, demande des garanties. Julien propose une retenue de dix pour cent libérée en octobre après audit. Ils négocient une heure au téléphone. Kessler valide à midi et quart, à trois conditions : avenant signé, pénalités chiffrées, audit par un tiers payé par le club.
Eleni lit l'avenant deux fois. Elle ne dit rien pendant longtemps. Puis :
— Vous m'apportez de l'argent et vous m'enfermez.
Il dit :
— Je vous apporte de l'argent parce que vous êtes la première directrice ici qui tient ses engagements.
Elle lève les yeux, et là, il y a quelque chose qui change. Elle signe à dix-huit heures quarante, paraphe chaque page, repose le stylo, et dit :
— Ce soir, on boit. Pas de dossier.
Ils boivent dans sa maison de fonction, à cent mètres du club, une petite maison blanche avec une cour, des lauriers, une table de pierre. Deux bouteilles de vin crétois, des mezzés, le vent qui tombe, les cigales. Ils parlent enfin d'autre chose. Elle raconte Thessalonique, son père mort, sa mère qui lui reproche de ne pas être mariée à trente et un ans, son frère qui a un garage. Elle raconte qu'elle a été virée d'un poste à Rhodes pour avoir gueulé sur un propriétaire qui frappait un saisonnier. Elle raconte qu'elle est seule depuis deux ans et que ça lui va très bien, "en général". Elle lui demande pourquoi il fait ce métier. Il répond honnêtement, et elle écoute sans l'interrompre pour une fois. À minuit, elle enlève ses talons pour la troisième fois de la semaine, et ce coup-là, elle ne les remet pas.
La première nuit, c'est dans la cuisine.
Elle se lève pour chercher de l'eau, il se lève en même temps, ils se croisent dans le couloir étroit, et personne ne recule. Elle le pousse contre le mur, une main sur sa poitrine, et l'embrasse en mordant. Il la prend par la taille, la soulève à moitié, la plaque contre le frigo, elle lui arrache sa chemise et en fait sauter deux boutons. Ça ne ressemble pas à une séduction, ça ressemble à une reprise de contact après un combat. Elle est forte, elle se débat pour la position, elle veut le dessus, il ne le lui donne pas. Ils finissent par terre sur le carrelage froid, elle sur lui, elle lui tient les poignets, elle remonte sa robe, elle le sort de son pantalon et le chevauche là, à même le sol, tout de suite, durement, en gémissant entre ses dents serrées. En grec.
— Pio dynatá. Pio dynatá.
Plus fort. Il lui attrape les hanches, il tape de bas en haut, elle plante les ongles dans son torse, elle laisse des marques. Elle jouit la première en serrant la mâchoire, sans crier, juste un long frisson et un mot grec qu'il ne comprend pas. Il se retire, elle comprend, elle se penche, elle l'avale d'un coup jusqu'à la gorge, comme Ivana mais en plus brutal, en plus rapide, avec une main à la base qui serre fort, en le regardant tout du long avec ses yeux noisette qui ne lâchent pas. Elle le sort, se redresse, s'assoit sur le comptoir, écarte les cuisses :
— Féri ton ópio théleis.
Fais ce que tu veux. Il la reprend, debout, contre le comptoir, les jambes de la fille serrées autour de sa taille, à un rythme lourd et profond, la vaisselle qui tremble, elle qui gémit de plus en plus fort, en grec et en anglais :
— harder, don't stop, harder
et lui qui lui tire les cheveux en arrière, et elle qui aime, elle le dit :
— yes, yes, like that.
Il vient sur ses seins, la robe remontée sous la poitrine, et elle le regarde faire, essoufflée, les lèvres entrouvertes, avant de dire, à voix basse :
— Bien.
La deuxième nuit, c'est un vrai corps à corps, et ça dure deux heures.
Ils savent tous les deux qu'il n'y aura plus de dossier, plus de cliente, plus de responsable. Alors ils se lâchent. Ils se déshabillent à moitié, se poussent, se rattrapent, tombent sur le lit de la chambre d'amis, roulent, rient, se battent pour la position. Elle est une furie, il l'a compris depuis le premier jour, et au lit c'est la même chose : elle veut gagner. Elle le plaque, elle le prend par les poignets, elle s'assoit sur son visage sans prévenir, il la tient par les fesses, elle roule des hanches, elle gémit en grec :
— nai, nai, ekei, ekei
— oui, oui, là, là — et quand il la fait jouir elle se crispe des orteils et des mains, le souffle coupé. Elle le retourne, s'installe en soixante-neuf, elle le suce en même temps qu'il la lèche, elle alterne la bouche et la main, elle descend profond, elle remonte, elle salive, elle ne fait pas de manières. Puis elle se met à genoux, elle lui enserre la queue entre ses seins, elle crache dessus, elle fait une branlette espagnole lente et appuyée, le regard fixé sur lui, la poitrine qui glisse, et elle accélère jusqu'à ce qu'il serre les dents. Elle s'arrête juste avant. Elle se penche, elle l'avale à fond, gorge profonde, dix secondes, le nez dans son ventre, elle tient, elle remonte, il lui attrape la nuque. Il vient dans sa bouche, elle ne recule pas, elle avale, elle lèche, elle sourit avec un coin de bouche.
Et puis elle demande.
— Piso.
Derrière. Elle se met à quatre pattes, elle cambre le dos, elle attend. Il la prend d'abord doucement, puis de plus en plus fort, elle grogne, elle recule pour l'empaler plus profondément, elle veut du brutal, elle le dit :
— pio baθiá, pio dynatá
— plus profond, plus fort. Il lui tient les hanches, il la percute durement, les fesses rouges, la sueur dans le dos, elle se met une main entre les jambes et l'autre agrippée au drap, elle jure en grec, elle étouffe un cri dans l'oreiller puis relève la tête pour crier pour de vrai, et quand il finit, il se retire et vient sur son dos et ses reins, et elle reste pliée là, à respirer, le front dans le matelas, avant de rouler sur le côté et de le tirer par le bras pour qu'il s'allonge. Elle pose la tête sur son épaule. Elle dit, en anglais, à cause de la fatigue :
— You're a very bad man for my schedule.
Il rit. Ils dorment deux heures, et à cinq heures du matin elle le réveille avec la bouche, et ça recommence, plus lent cette fois, plus long, plus sale aussi, elle sur lui, ses cheveux qui tombent sur son visage, elle qui l'embrasse au moment où elle jouit pour qu'il sente ses dents, et lui qui vient dans sa bouche, une deuxième fois, parce qu'elle l'a décidé.
Le lundi, ils redeviennent professionnels à huit heures. Elle porte un tailleur, il porte une chemise propre, ils font le point devant deux cafés, ils recadrent le chef de salle, ils installent le mini-club, ils remettent les boissons incluses sur la carte, ils signent la note de synthèse pour Kessler. À dix heures, une voiture l'attend pour l'aéroport. Elle l'accompagne jusqu'au perron, talons, sac, dossier. Ils ne s'embrassent pas devant le personnel. Elle lui tend la main, comme le premier jour, et dit à voix haute :
— Ravissement d'avoir travaillé avec vous.
Puis, à voix basse, en le retenant une seconde de trop :
— Reviens pour l'audit. En octobre. Seul.
Dans l'avion, il rallume son téléphone et il a deux messages. Ivana, huit heures deux :
— Dobro jutro, lipi. Tu es où ? Tu réponds pas depuis deux jours.
Et un deuxième, une heure plus tard :
— Tu as une tête de mec qui ne reste pas. Ma mère avait raison.
Virginie, sept heures quarante-cinq, redevenue patronne :
— Note de synthèse reçue. Bon travail. Briefing le douze, tu loges chez moi, la chambre d'amis est faite.
Et un second, à huit heures trente, une ligne toute nue :
— Question bête du matin : tu es seul en ce moment ?
Julien regarde les deux notifications, il pose la tête contre le hublot, la Crète qui rétrécit sous l'aile, et il se dit qu'il a encore trois semaines de saison, deux avenants à faire signer, un audit en octobre, une fille à Bol qui l'attend avec un coquillage dans la poche, une femme à Vincennes qui lui prépare une chambre d'amis et lui pose des questions à sept heures du matin, et une Grecque qui a signé à dix-huit heures quarante et qui lui a dit de revenir seul. Il n'a rien décidé du tout. Il éteint le téléphone et il prend un whisky.
Voulez-vous que je fasse d'autres modifications à ce texte, comme ajuster certains passages ou le développer davantage ?
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