Ce que Marianne s’autorise — Chapitre 1 · La chaleur
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La voix de Marianne, franche et un brin ironique, décrit son corps sans fard et sans complaisance. Les gestes du quotidien, la mallette, le pull retiré puis remis, donnent un rythme très concret à la chaleur qui s'installe. On prend le temps de la lecture, et chaque détail sensuel arrive au bon moment.
Ce que Marianne s’autorise
Chapitre 1 · La chaleur
Lorsque j’étais partie de chez moi peu avant sept heures, le ciel était encore gris et l’air suffisamment frais pour que j’enfile un petit pull avant de prendre ma mallette et de rejoindre la voiture. Je n’avais pas regardé la météo, ou peut-être seulement d’un œil en préparant mon café, avec cette attention distraite que l’on accorde aux choses dont on pense qu’elles ne modifieront rien à une journée déjà organisée. Ma tournée était chargée, je connaissais l’ordre de mes visites, les soins qui prendraient du temps, ceux qui seraient rapides, et je pensais davantage au pansement compliqué qui m’attendait à neuf heures qu’à la température qu’il ferait quatre heures plus tard.
À trente-sept ans, après plus de douze années comme infirmière libérale, mes matins commençaient presque toujours de cette manière, dans une sorte d’efficacité automatique où chaque minute possédait déjà sa destination. Je me levais avant Antoine, même lorsqu’il prétendait la veille qu’il se réveillerait avec moi, je buvais mon café debout dans la cuisine, préparais ce dont j’aurais besoin, vérifiais deux fois mon téléphone et finissais généralement de m’habiller en regardant l’heure plutôt que mon reflet.
Ce matin-là, Antoine s’était pourtant réveillé lorsque je cherchais mes vêtements dans la pénombre de la chambre. Il avait soulevé la tête de son oreiller, m’avait demandé si ma tournée serait longue et, lorsque je lui avais répondu que je rentrerais probablement après treize heures, il m’avait proposé de préparer le dîner pour que je puisse me reposer en fin de journée. Je lui avais souri avant de déposer un baiser sur sa joue. Il avait alors passé un bras autour de ma taille, m’attirant quelques secondes contre lui avec cette tendresse familière que nous avions conservée malgré les années, puis m’avait laissée partir en me rappelant de faire attention sur la route.
Antoine avait toujours été un homme attentionné dans les petites choses de l’existence. Il pensait à faire réviser ma voiture, remarquait lorsque je rentrais particulièrement fatiguée, s’inquiétait de mes patients difficiles et savait reconnaître à mon silence qu’une journée ne s’était pas déroulée comme prévu. Il lui arrivait de m’apporter un café sans que je le lui demande ou de préparer un repas lorsque mes horaires devenaient impossibles. Nous partagions encore des moments agréables, des conversations, des projets et suffisamment de souvenirs pour que notre mariage ne puisse être réduit à ses difficultés intimes. Seulement, quelque chose s’était progressivement effacé entre nous, sans dispute particulière, sans véritable événement déclencheur et peut-être précisément parce que nous avions trop longtemps considéré que notre vie fonctionnait suffisamment bien pour ne pas nous en inquiéter.
Je m’étais attaché les cheveux rapidement, avais passé un peu de crème sur mon visage, presque pas de maquillage, puis une jupe légère qui m’arrivait au-dessus des genoux parce que les températures devaient tout de même remonter dans la journée. J’avais rasé mes jambes la veille, uniquement parce que je voulais mettre cette jupe ; c’était à peu près la seule partie de mon corps dont je m’occupais avec une certaine régularité en été. Pour le reste, je n’avais jamais eu la patience de ces femmes capables de consacrer une heure à leur peau, à leurs ongles ou à une épilation minutieuse.
Je suis grande, un mètre soixante-dix-huit, et trop maigre à mon goût. Les autres femmes me disent parfois que j’ai de la chance, que je peux manger ce que je veux, que les vêtements tombent bien sur moi, mais elles ne voient probablement pas ce que je vois lorsque je me retrouve nue devant une glace : les épaules un peu trop osseuses, les bras fins, les hanches peu marquées et surtout cette petite poitrine qui a toujours eu tendance à tomber davantage qu’elle ne devrait.
Mes seins sont probablement la partie de mon corps que j’aime le moins. Ils n’ont jamais été gros, ce qui aurait peut-être rendu leur poids plus compréhensible à mes yeux, mais ils ont toujours été souples, légèrement allongés, avec les mamelons placés un peu trop bas pour correspondre à l’image que je m’étais faite, adolescente, de ce que devait être une jolie poitrine. Longtemps, j’avais porté des soutiens-gorge capables de corriger cela, de remonter, de rapprocher, de donner sous les vêtements une forme que je jugeais plus convenable ; puis, avec les années, j’avais progressivement cessé de faire cet effort, surtout lorsque je travaillais.
Je supportais mal les soutiens-gorge pendant mes longues tournées et, puisque ma poitrine était petite, je pouvais facilement m’en passer sous un pull ou un vêtement assez épais. Cela n’avait rien d’une revendication de liberté ni d’un choix destiné à attirer les regards. C’était seulement plus confortable, et le confort avait depuis longtemps pris le dessus sur la séduction dans la plupart de mes décisions. Antoine ne s’en plaignait pas. Il m’avait même répété plusieurs fois qu’il me préférait ainsi, naturelle, sans ces vêtements que je jugeais nécessaires pour corriger ce qui me déplaisait, mais ses compliments avaient fini par perdre une partie de leur effet à force de se confondre avec l’affection habituelle d’un homme qui me connaissait depuis si longtemps.
J’aime mon mari, même si cette phrase devient parfois difficile à rapprocher de ce qui se passe entre nous lorsque nous faisons l’amour. Il est médecin généraliste, bon médecin même, probablement plus attentif aux corps de ses patients qu’il ne l’a jamais été au mien, et depuis plusieurs années notre sexualité s’est progressivement transformée en une habitude dont je ne tire presque plus aucun plaisir.
Cela n’avait pas toujours été ainsi. Au début de notre histoire, Antoine me désirait avec une spontanéité qui me plaisait, même si je n’avais jamais été une femme particulièrement démonstrative. Il aimait mes longues jambes, ma silhouette mince, la légèreté de mes vêtements en été, et il lui arrivait de m’attirer contre lui simplement parce que je passais à proximité. Nous avions connu des soirées passionnées, des réveils paresseux et cette impatience de nous retrouver qui transforme parfois les gestes les plus ordinaires en promesses. Je ne saurais dire exactement quand ces moments avaient commencé à s’espacer, mais leur disparition avait été suffisamment lente pour que nous nous y habituions presque sans nous en apercevoir.
Nous continuions pourtant à avoir des rapports. Antoine cherchait régulièrement ma proximité, m’embrassait, me caressait avec la familiarité d’un homme qui connaît depuis longtemps le corps de sa femme, puis nous retrouvions des gestes devenus si prévisibles que je savais généralement comment ils allaient se dérouler avant même qu’ils aient commencé. Je n’éprouvais ni répulsion ni véritable souffrance, mais rarement cette excitation qui m’aurait donné envie de prolonger nos étreintes. Il m’arrivait de répondre à ses gestes davantage par tendresse que par désir, tandis qu’il finissait par s’endormir contre moi avec cette satisfaction tranquille que je ne partageais pas vraiment.
Ce qui me pesait le plus n’était d’ailleurs pas tant notre manque de passion que l’absence de curiosité qui semblait s’être installée entre nous. Antoine connaissait mon corps, mais il ne cherchait plus vraiment à le découvrir, et je ne faisais guère d’efforts pour lui montrer que certaines choses avaient changé. Nous avions déjà tenté d’en parler, généralement après une soirée décevante, avec la bonne volonté sincère de deux personnes qui s’aiment et souhaitent retrouver quelque chose qu’elles ont perdu. Ces conversations se terminaient presque toujours par des promesses raisonnables, un peu plus de temps ensemble, davantage d’attention, moins de fatigue, mais nos habitudes reprenaient rapidement leur place.
Dans mes mauvais jours, il m’arrivait de penser avec une amertume dont j’avais presque honte que mon plaisir était devenu secondaire dans notre vie conjugale. Je n’aurais pas su formuler cela devant Antoine sans le blesser, d’autant qu’il n’était ni indifférent ni volontairement égoïste. Il semblait plutôt prisonnier, lui aussi, d’une sexualité dont il connaissait trop bien les chemins pour imaginer qu’il pouvait encore en exister d’autres.
Depuis quelque temps, pourtant, il me parlait avec une insistance nouvelle d’un fantasme qu’il avait longtemps gardé pour lui. Il aimait imaginer qu’un autre homme puisse me trouver désirable, me regarder avec une insistance que je remarquerais, chercher à me séduire et peut-être même devenir suffisamment attirant pour que j’accepte une intimité avec lui. Il m’avait avoué que cette pensée l’accompagnait depuis plusieurs années, bien avant qu’il ose m’en parler, et qu’il lui arrivait d’éprouver une excitation particulière lorsqu’il surprenait le regard d’un inconnu sur mes jambes ou sur ma poitrine.
Au début, j’avais trouvé cela plutôt amusant. Antoine n’était pas jaloux, du moins ne l’avait-il jamais été de manière excessive, et je savais qu’il appréciait de me voir élégante lorsque nous sortions ensemble. Il lui arrivait de me complimenter sur une robe, de remarquer les regards que je ne voyais pas ou de me souffler, avec un sourire satisfait, qu’un homme venait de se retourner sur mon passage. J’avais longtemps interprété ces remarques comme une forme de fierté conjugale, sans imaginer qu’elles pouvaient nourrir chez lui des pensées beaucoup plus intimes.
Puis ses confidences étaient devenues plus précises. Il me demandait parfois si je pourrais éprouver du désir pour un inconnu, si un homme très séduisant réussirait à me faire oublier quelques instants que j’étais mariée ou si je serais capable de lui raconter une rencontre sans rien lui cacher. Il revenait régulièrement sur ces questions, surtout lorsque nous étions seuls dans notre chambre, et son enthousiasme contrastait avec le peu d’intérêt que j’éprouvais pour ces scénarios.
Je ne suis pas choquée par son fantasme et je ne le juge pas. Je peux même comprendre qu’il trouve excitante l’idée de me savoir désirée par quelqu’un d’autre, puisque j’ai toujours aimé, moi aussi, reconnaître qu’une femme ou un homme pouvait être séduisant sans que cela remette en cause notre couple. Ce qui me gênait davantage était la perspective qu’Antoine puisse un jour vouloir transformer ses envies en expérience organisée, choisir un homme, préparer une rencontre et attendre de moi que j’y prenne autant de plaisir que lui. Je ne voulais pas que le désir d’un inconnu devienne une nouvelle manière de satisfaire mon mari alors que nous éprouvions déjà tant de difficultés à partager le nôtre.
Ce matin-là, cependant, aucune de ces questions ne m’occupait lorsque j’arrivai chez Monsieur Delorme.
Vers onze heures, le temps avait complètement changé. Les nuages avaient disparu, le soleil frappait les pare-brise et l’intérieur de ma voiture devenait brûlant entre deux visites malgré la climatisation que je poussais trop fort dès que je reprenais la route. À force d’entrer et de sortir, de marcher dans des cours exposées au soleil puis de pénétrer dans des maisons encore fraîches, je sentais mon pull devenir de plus en plus désagréable et j’avais déjà repoussé plusieurs fois mes cheveux humides de ma nuque.
Monsieur Delorme habitait une ancienne maison de pierre à la sortie du bourg. Je le suivais depuis quelques semaines pour un soin qui ne présentait aucune difficulté particulière et qui ne devait plus durer très longtemps. Il avait une cinquantaine d’années, peut-être un peu moins, une silhouette assez massive sans être grosse, de larges épaules et ces mains fortes que l’on remarque immédiatement chez certains hommes sans savoir exactement pourquoi. Je ne l’avais jamais considéré autrement que comme un patient ; il était agréable, poli, plutôt réservé, et surtout il ne faisait pas partie de ces hommes qui considèrent qu’une infirmière venue chez eux constitue une occasion de plaisanter lourdement.
Ce matin-là, lorsqu’il m’ouvrit la porte, il regarda mon visage probablement rougi par la chaleur et sourit en me faisant remarquer que j’allais finir par cuire avec mon pull. Je posai ma mallette sur la table de la cuisine, lui répondis en riant que je m’étais manifestement trompée de saison, puis, sans réfléchir davantage, je saisis le bord inférieur du pull et le retirai par-dessus ma tête.
Je dus lever les bras assez haut parce que mes cheveux s’étaient pris dans le col, puis je secouai la tête pour les remettre sommairement en place et déposai le vêtement sur le dossier d’une chaise. Le geste souleva ma poitrine une seconde, assez pour que le tissu fin de mon haut se plaque contre mes seins encore chauds. À aucun moment je ne pensai réellement à cela, pas davantage qu’au fait que je ne portais pas de soutien-gorge ; j’étais simplement soulagée d’avoir moins chaud et commençai normalement ma visite, posant quelques questions tout en ouvrant ma mallette.
Comme certaines choses étaient au fond, je me penchai franchement en avant, une main appuyée sur le bord de la chaise pendant que l’autre fouillait parmi les compresses et les emballages. L’encolure s’écarta, laissant passer un peu d’air contre ma peau, et lorsque je me redressai, Monsieur Delorme détourna les yeux avec un mouvement si rapide que j’aurais pu ne pas le remarquer, mais mon métier m’avait appris depuis longtemps à observer des détails beaucoup plus discrets que celui-là.
Je continuai pourtant à parler, puis quelque chose dans son embarras m’incita à baisser les yeux sur moi-même. C’est à ce moment-là seulement que je compris.
Le petit haut que je portais sous mon pull était beaucoup plus fin que je ne l’avais imaginé en m’habillant, suffisamment en tout cas pour suivre presque exactement la forme naturelle de mes seins. Sans soutien-gorge pour les maintenir ou les replacer, ma poitrine apparaissait telle qu’elle était réellement, petite mais souple, descendant légèrement sur mon thorax, et le tissu collait par endroits à ma peau à cause de la chaleur. Je remarquai également que mes mamelons se devinaient beaucoup plus facilement que je ne l’aurais souhaité, le coton dessinant leur relief avec une précision que je n’avais absolument pas anticipée.
Ce n’était encore rien comparé à ce que Monsieur Delorme avait probablement vu quelques secondes auparavant, car en me penchant l’encolure relativement large du haut avait quitté ma poitrine pour s’ouvrir vers le sol, offrant à quelqu’un placé devant moi une vue plongeante que je n’avais pas envisagée. Il avait dû apercevoir mes seins tels qu’ils étaient, avec cette souplesse que je n’aimais pas, mes aréoles un peu trop larges et mes mamelons placés plus bas que je ne l’aurais souhaité. Je tirai machinalement sur le tissu, comme si quelques centimètres pouvaient soudain le rendre opaque ou modifier sa coupe, et fus surtout gênée parce que ce qu’il avait vu était précisément ce que je n’aimais pas montrer.
Monsieur Delorme, lui, faisait désormais un effort visible pour ne plus regarder dans ma direction autrement qu’au-dessus des épaules. Je poursuivis le soin, évitant simplement de me pencher lorsque cela n’était pas indispensable, mais cette précaution eut un effet auquel je ne m’attendais pas : elle me rendit soudain consciente de chaque mouvement de ma poitrine, de la légèreté du tissu sur ma peau et surtout du fait qu’un homme placé à quelques dizaines de centimètres de moi en avait probablement remarqué chaque détail.
Quelques minutes plus tard, tandis qu’il changeait légèrement de position sur sa chaise, mon regard descendit presque par hasard vers son pantalon. Je ne cherchais absolument pas à observer son entrejambe, mes yeux suivirent simplement son mouvement, pourtant je remarquai la tension inhabituelle du tissu et compris immédiatement ce qu’il essayait de dissimuler en rapprochant légèrement les cuisses. Je détournai les yeux, mais pas suffisamment vite pour pouvoir prétendre que je n’avais rien remarqué.
Pendant une seconde, je me sentis extrêmement gênée, puis quelque chose d’autre se produisit, une sensation étrange située entre l’amusement et une satisfaction très ancienne dont j’avais presque oublié l’existence. Cet homme n’avait rien demandé, je n’avais rien cherché, aucun jeu n’avait eu lieu entre nous, mais il avait aperçu ma poitrine et n’était manifestement pas resté indifférent.
Mes seins, précisément ceux que je trouvais trop bas, ceux que je préférais ne pas regarder nue dans une glace, cette poitrine qu’Antoine connaissait depuis onze ans et qu’il touchait désormais avec la familiarité distraite d’un homme qui savait qu’elle serait encore là demain.
Je terminai mon soin sans rien laisser paraître. Delorme semblait lui aussi embarrassé, parlait davantage probablement pour meubler le silence et, lorsque je dus une dernière fois me pencher légèrement, je vis ses yeux faire un effort presque comique pour rester fixés sur mon visage. Cela aurait dû me rassurer ; curieusement, j’en fus presque déçue.
Je rangeai mon matériel avec davantage de soin que nécessaire, puis regardai mon pull posé sur la chaise. Il faisait toujours chaud, la maison était agréable et je n’avais aucune raison de le remettre pour les quelques mètres qui me séparaient de la voiture, pourtant je le remis. Monsieur Delorme remarqua probablement le geste puisqu’un bref silence suivit, mais il ne fit aucun commentaire et me raccompagna jusqu’à la porte comme il l’avait toujours fait.
Dans la voiture, je posai ma mallette sur le siège passager et mis le contact sans partir immédiatement. La climatisation commença à souffler de l’air froid contre mon visage tandis que je repensais à ce que j’avais remarqué chez lui. La pensée n’avait rien de romantique et je n’éprouvais soudain aucune passion absurde pour cet homme ; ce qui me troublait était beaucoup plus simple, presque dérisoire, et pourtant difficile à chasser. Je lui avais fait de l’effet.
Sans robe choisie pour séduire, sans maquillage particulier, sans lingerie, sans même avoir pensé à la possibilité d’être regardée, alors que je transpirais depuis le début de la matinée et que mes cheveux étaient certainement en désordre, j’avais provoqué chez un homme une réaction suffisamment visible pour qu’il éprouve le besoin de la dissimuler.
Je baissai les yeux sur ma poitrine, invisible désormais sous le pull, et pour la première fois depuis longtemps regrettai presque de l’avoir remis. Je glissai une main sous le tissu, posai simplement la paume contre un sein et souris de ma propre stupidité. Je passai la première et repris ma tournée, mais pendant les visites suivantes, chaque fois que je me penchai pour prendre quelque chose dans ma mallette, je revis malgré moi le regard de Monsieur Delorme et son embarras lorsqu’il avait compris que je l’avais surpris.
Lorsque je rentrai chez moi un peu après treize heures, Antoine avait laissé son assiette dans l’évier et un message sur la table pour m’avertir qu’il ne déjeunerait pas avec moi, ce que je savais déjà puisqu’il avait une réunion au cabinet. Il avait également préparé une salade dans le réfrigérateur, avec ce petit soin auquel je ne prêtais parfois plus suffisamment attention, et ajouté quelques mots pour me rappeler de me reposer avant ma tournée du soir.
Je posai mes clés, retirai mes chaussures et regardai un instant le message avant de monter dans la chambre pour changer de vêtements. J’aimais cette attention d’Antoine, cette manière qu’il avait de prendre soin de moi sans toujours trouver les mots pour le dire, mais elle appartenait à une familiarité si ancienne qu’elle me semblait parfois presque indépendante de la femme que j’étais devenue.
Devant l’armoire, j’enlevai mon pull puis mon haut et me retrouvai torse nu devant la glace. Rien n’avait changé depuis le matin : mes seins étaient toujours ceux que je connaissais, petits, souples, tombant légèrement vers l’extérieur, avec cette forme que j’avais si souvent considérée comme un défaut. Je les regardai pourtant plus longtemps que d’habitude. Je les soulevai du bout des doigts, les relâchai, observai la façon dont ils redescendaient, puis me tournai légèrement pour examiner mon reflet de profil.
Je retrouvai le corps que je connaissais depuis toujours, avec ses imperfections familières, ses épaules étroites, ses longues jambes et cette poitrine que j’avais passé tant d’années à juger trop sévèrement. Pourtant, au lieu de chercher à corriger sa forme ou à détourner les yeux, je restai devant le miroir avec une curiosité nouvelle, essayant simplement de retrouver ce que Monsieur Delorme avait pu voir lorsque je m’étais penchée devant lui.
Je finis par sourire à mon reflet, puis repris mon haut et le laissai quelques instants entre mes mains avant de l’enfiler
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Commentaires ()
C'est une belle histoire. Sans méchanceté aucune, qui nous ouvre les portes sur la vraie vie ainsi que les travers d'un couple amoureux, mais aussi dépassé par leurs obligations professionnelles. J'ai adoré cette lecture, la tendresse des mots, ainsi que l'amour qu'ils se donnent. Merci pour le partage.