Bonsoir, toi qui me lis en cachette. Ce soir, pause café au deuxième étage : café tiède, confidences brûlantes. Prends ta tasse, ferme la porte, et ne renverse rien. Une dernière chose avant d’entrer : ici, tout le monde est majeur, consentant, et pas timide. Fiction pure, toute ressemblance avec des personnes réelles serait un heureux hasard.
***
Lundi, neuf heures, deuxième étage. La machine à café crachait son premier gobelet quand Léa, trente-six ans, apparut au bout du couloir, brune, élancée, le chemisier un peu trop ouvert, la démarche lente de celles qui ont encore le week-end dans les jambes, le sourire en coin, les yeux cernés. Nadia, trente-quatre ans, l’attendait déjà, le dos contre le distributeur. Blonde, plus petite, des jambes gainées de collants fins et un regard qui ne ratait rien.
— Alors ? Comment s’est passé ton anniversaire, samedi soir ?
— Tu ne devineras jamais…
— Vas-y, raconte.
— Mon mari m’a offert un cadeau incroyable.
— Un bijou ? Un voyage ?
— Non. Deux hommes masqués. Parfaitement inconnus.
Nadia faillit lâcher son gobelet.
— Attends, quoi ?
— C’était mon fantasme. Je lui en avais parlé il y a des mois, en rigolant, sur l’oreiller. Samedi, Marc m’a demandé trois fois si j’étais sûre. Il m’a même fait signer un « contrat » sur une serviette de restaurant : pas de photos, pas de visage, pas de noms, et un mot pour tout arrêter, « hortensia ». Je ne l’ai pas prononcé de la soirée.
— Raconte. Tout.
Léa baissa la voix.
Marc, quarante ans, ancien rugbyman reconverti en commercial, épaules de déménageur et sourire de celui qui prépare un coup, l’avait invitée dans le restaurant qu’elle préférait, aux chandelles. Une coupe de champagne, la serviette signée au dessert, puis, sur le parking, un foulard de soie qu’il lui avait noué sur les yeux. Elle avait entendu la portière, senti le cuir du siège. Trente minutes de route, la main de Marc posée sur sa cuisse. Puis des graviers sous ses talons, une lourde porte, l’écho d’un grand hall, un tapis épais sous ses pas. Elle ne l’avait su qu’après : un château, des salons privés, des canapés de velours rouge, des doubles rideaux noirs.
Il l’avait installée sur un large canapé. Elle l’avait entendu s’éloigner, puis s’enfoncer dans un fauteuil, en face d’elle. Quelque part derrière un rideau, une porte s’était ouverte. Des pas étouffés par le tapis. Deux hommes. Deux respirations.
Ils l’avaient fait se lever avec une délicatesse qui l’avait presque déçue. L’un s’était placé devant elle, l’autre derrière, le tissu fin de leurs vestes contre sa peau. Celui de devant avait commencé à la déshabiller. Celui de derrière avait commencé à la toucher : le ventre, les seins, le cou. Puis il lui avait pris le visage, l’avait tournée vers lui et l’avait embrassée. Un baiser lent, profond, sans la moindre hésitation, dont elle avait eu honte, tant il l’avait fait mouiller.
Pendant ce temps, les chaussures à talons avaient quitté ses pieds, une à une, puis la robe du soir avait glissé le long de ses jambes. Elle était restée en soutien-gorge, porte-jarretelles, bas et petite culotte de dentelle noire, tout ce que Marc lui avait acheté pour l’occasion.
En face, elle avait entendu une braguette qu’on descend, puis le souffle de Marc devenir plus court, plus rauque, qu’il essayait de retenir.
Derrière elle, le soutien-gorge avait cédé. Deux grandes mains s’étaient refermées sur ses seins, les avaient soupesés, pétris, avaient pincé les pointes, pendant que des dents mordillaient sa nuque, son cou, ses épaules.
Devant elle, l’autre s’était mis à genoux. Il avait fait glisser la culotte jusqu’à ses pieds, l’avait ôtée, puis ses mains étaient remontées sur ses cuisses, au-dessus des bas, là où la peau est la plus douce, et les avaient écartées lentement.
Sa bouche s’était posée sur elle sans se presser. Des lèvres d’abord, rien que des lèvres, qui l’avaient effleurée, goûtée, comme on savoure quelque chose de précieux. Puis la langue, large et plate, qui remontait d’un trait jusqu’au sommet. Il était revenu, encore et encore, sans jamais toucher ce qu’elle attendait, jusqu’à ce qu’elle ait envie de lui saisir la tête. Alors seulement, la pointe s’était posée sur son clitoris. Un cercle minuscule, léger, puis un autre, plus appuyé. Il l’avait pris entre ses lèvres, aspiré doucement, relâché, repris. Chaque fois qu’elle avait cru deviner le rythme, il l’avait changé. Plus lent. Plus vif. Là, juste là, et un son était sorti de sa gorge qu’elle ne se connaissait pas.
Elle aurait juré que c’était une langue de femme. Il savait exactement où elle en était, quand ralentir, quand ne surtout pas s’arrêter, et sa langue suivait chaque frisson de ses cuisses comme si elle les lisait. Derrière elle, les mains avaient resserré leur prise sur ses seins, la bouche sur sa nuque. Devant, la langue avait accéléré, ferme, régulière, impitoyable, et la vague était montée du ventre, plus haut, plus chaude, impossible à retenir. Elle avait joui en criant, la main crispée dans les cheveux d’un homme qu’elle ne verrait jamais, retenue par les bras de l’autre pour ne pas tomber.
Nadia, suspendue aux lèvres de Léa, avait croisé les jambes, puis les avait décroisées. Une chaleur lourde lui était descendue dans le bas-ventre, et elle serrait son gobelet un peu trop fort.
— Une langue de femme, je te jure, murmura Léa. Il savait exactement où aller.
— Arrête…, souffla Nadia, la voix un peu rauque.
— Et ce n’était que le début.
Celui qui était derrière elle l’avait ensuite allongée sur le canapé, la tête dans le vide, au bord du velours. Un emballage qu’on déchire, un poids qui s’installait entre ses cuisses, puis il était entré en elle. Lentement, jusqu’au fond, sans un mot. Un missionnaire presque sage, presque seulement, car il s’était couché sur elle et n’avait plus quitté ses tétons : il les léchait, les suçait, les mordillait, les tirait entre ses dents jusqu’à lui arracher de petits cris à chaque va-et-vient.
— Ils étaient comment ? voulut savoir Nadia.
— Je ne les ai jamais vus, tu le sais. Mais je les ai sentis. Le premier, un corps de géant, des mains plus grandes que mes seins.
— Quel âge ?
— Mon âge, je dirais, ou à peine plus. Pas des gamins, ça, je te le garantis.
— Et l’autre ? demanda Nadia, la chatte déjà trempée.
— Attends, je te raconte…
— Bonjour, mesdames, lança Gérard, de la compta, en se servant un thé.
— Bonjour, Gérard, répondirent-elles en chœur, le sourire figé.
Le thé coula, Gérard s’éloigna, le couloir se vida.
— Continue, dit Nadia.
Depuis le fauteuil, la voix de Marc avait brisé le silence pour la première fois depuis leur arrivée : « Dis-moi si tu veux arrêter. » Elle avait répondu : « Surtout pas. » Et l’autre était venu se placer au-dessus d’elle.
Elle avait la tête à l’envers, les cheveux qui frôlaient le tapis. Elle l’avait deviné à sa chaleur d’abord, puis à ses mains, plus fines, plus nerveuses que celles de l’autre, qui lui avaient incliné le visage en arrière, puis à la queue qu’il avait posée sur ses lèvres. Il avait poussé. Un peu, puis un peu plus. Son gland s’était glissé dans sa bouche, patient, s’essuyant poliment les pieds sur sa langue. Une main sous sa nuque, l’autre à plat sur sa gorge, il l’avait fait entrer sur toute la longueur, et elle avait senti, sous la paume de cet inconnu, sa propre gorge se gonfler. Elle avait cru paniquer devant la taille, mais il était si doux, si prévenant, qu’elle avait fini par ouvrir en grand et le laisser faire. Il allait, il venait, et de l’autre côté, le premier suivait le même rythme, comme s’ils avaient répété la scène.
— Vous parlez de quoi, là ? demanda Éric, de l’informatique, en tendant son gobelet.
— Du budget, répondit Léa sans cligner des yeux.
Éric hocha la tête, perplexe, et repartit avec son café.
Au bout de quelques allers-retours, elle l’avait senti tressaillir dans sa gorge, une pulsation, puis une autre, et le foutre avait giclé, chaud, lui repeignant tout le palais. Elle avait joui à son tour, d’un coup, et ses spasmes avaient entraîné le missionnaire, qui s’était vidé en silence, la bouche collée contre ses seins. Trois orgasmes en cascade, un domino après l’autre : le sucé, la suceuse, le missionnaire.
— Léa…, gémit Nadia.
— Je n’ai jamais joui comme ça, Nadia. La deuxième fois, je ne savais plus où j’étais.
— Je crois que ma culotte est foutue.
— La mienne, je ne l’ai jamais retrouvée.
Ils s’étaient retirés l’un après l’autre, avec la même discrétion. Une porte s’était refermée, puis le silence, troublé seulement par le souffle de Marc, qui n’avait pas ralenti, comme si les deux hommes n’étaient pas partis. Elle avait arraché le foulard, les jambes tremblantes, la peau collante, un sourire idiot sur les lèvres.
Le salon était vide. Des bougies, du velours rouge, des rideaux noirs. Marc, debout devant elle, le pantalon sur les chevilles, la queue dans la main, le regard planté sur la porte par laquelle les deux hommes venaient de sortir.
— Pas sur moi, précisa Léa. Sur eux.
Dans la voiture du retour, elle avait posé la tête sur son épaule, et à la maison ils avaient fait l’amour très doucement, sans un mot.
Nadia but une gorgée de café, la main tremblante.
— Tu sais qui c’était ?
— Aucune idée. Marc a tout organisé.
— Et lui, il… ça ne l’a pas dérangé ?
— Dérangé ? Il me demandait depuis des mois : « Et si c’étaient deux ? » Je croyais qu’il pensait à moi.
Nadia se redressa.
— Mais, dis-moi… l’anniversaire de Marc ne serait pas le mois prochain, par hasard ?
— Tout à fait.
— Et tu comptes lui offrir deux femmes ?
— Pas du tout. Depuis samedi soir, il ne me parle que de leurs épaules, de leurs mains, de leur carrure, et il croit que je n’ai pas compris.
— Il sait que tu sais ?
— Il me prend pour une naïve. J’adore.
— Tu es machiavélique.
— Non. Réciprocité. Même soirée, mêmes hommes, mêmes masques. Simplement, lui, il sera aux premières loges.
— Aux premières loges ?
— De très près. Il va enfin savoir ce que c’est, une « gorge profonde ».
Le gobelet de Nadia débordait sur ses doigts depuis dix secondes.
— Je… je reviens. Je dois vérifier un truc aux toilettes.
— Le budget ? demanda Léa.
— Le budget, souffla Nadia en s’éloignant, les cuisses serrées.
***
Pause terminée. Tu peux retourner à ton bureau, et reprendre ton air sérieux. Essuie-toi bien la main. N’aie pas honte. Tu sais, moi aussi, je me suis caressé en écrivant et en relisant cette petite aventure… Reviens vite, j’ai encore plein d’autres petites cochonneries qui demanderont peut-être, cette fois, tes dix doigts. Certaines nécessiteront même un joker.
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