J’ai mis presque trente-six heures à décider.
Allongée sur mon lit, le carnet ouvert sur la poitrine, j’ai tenté de peser le pour et le contre comme on pèse des arguments dans une dissertation. Mais le corps refusait de rester neutre. Une chaleur sourde, laissée par la main de Valérie sur mon épaule et par ses mots, continuait de pulser bas dans mon ventre chaque fois que je fermais les yeux.
Pour : enfin comprendre de l’intérieur. Observer non plus depuis le bord, mais depuis le centre. Tester mes propres limites. Voir si le pouvoir que j’avais senti avec Morel se multipliait quand l’enjeu était plus grand. Et, je devais l’avouer, une curiosité presque scientifique mêlée d’une excitation que je n’arrivais plus à classer proprement.
Contre : le risque que ça me change. Que je ne sache plus revenir en arrière. Que mon mémoire devienne un prétexte. Que je prenne goût à quelque chose que je ne maîtriserais plus.
À 23 h 40, j’ai composé le numéro de Valérie. Elle a répondu à la première sonnerie.
— C’est Léna. Je suis d’accord. Je veux essayer.
Elle n’a pas eu l’air surprise.
— Demain, quatorze heures. Ne mange pas trop lourd. Et viens sans maquillage, on s’en occupera ici.
—
Le lendemain, l’agence sentait le même bois de santal. Valérie m’a fait asseoir dans le petit salon attenant au bureau. Cette fois, elle avait un dossier. Elle l’a ouvert et a parcouru la première page.
— Vingt et un ans, master de psychologie. C’est bien ça ?
— Oui.
— Avant toute chose, sois honnête. Tu as quelle expérience, exactement ?
J’ai raconté. Les trois petits amis. Le premier, maladroit, rapide, qui s’excusait après. Le deuxième, trop romantique, qui me caressait les cheveux en me regardant dans les yeux et qui mettait trois quarts d’heure à jouir. Le troisième, plus sûr de lui : c’est avec lui que j’avais découvert que j’aimais qu’on me tienne les poignets, qu’on me plaque un peu, que la voix devienne plus rude. Quelques coups d’un soir sans lendemain, où j’étais restée plus observatrice que participante. Rien de très varié. Aucune extravagance. Aucune sodomie. Aucun jeu de rôle. Aucun rapport à plusieurs. J’ai ajouté, un peu gênée, que je n’étais pas complètement ignorante non plus, et que je regardais parfois des vidéos.
Valérie notait mentalement, je le voyais.
— Qu’est-ce que tu refuserais catégoriquement, aujourd’hui ?
— La douleur trop forte. Les humiliations gratuites et méchantes. Les clients sales ou irrespectueux. Les films, les photos. Les drogues. Et… pour l’instant, tout ce qui implique d’autres filles ou d’autres hommes en même temps.
— Et ce que tu aimerais peut-être essayer ?
J’ai hésité. La chaleur dans mon bas-ventre a tressailli.
— Être dirigée. Qu’on me dise quoi faire. Jouer un rôle. Voir jusqu’où je peux aller sans paniquer. Et… ressentir vraiment quelque chose, pas seulement analyser. Me découvrir, peut-être.
Elle a souri.
— Bien. Je te confie à Élise.
La grande rousse que j’avais aperçue l’autre jour est entrée. Plus impressionnante de près : presque 1,80 m, longs cheveux cuivrés, peau très blanche, regard direct mais pas froid. Elle portait un simple jean et un pull fin. Elle m’a tendu la main.
— Élise. Je vais t’expliquer les bases. N’hésite pas à poser des questions, je ne juge pas.
Pendant une heure, elle m’a parlé calmement, en me montrant plutôt qu’en me faisant cours. Elle m’a fait asseoir face à elle et m’a appris à poser mon regard juste un peu trop longtemps, puis à le détourner comme si j’en avais trop dit. Elle m’a fait répéter une phrase simple — « Je ne suis pas à l’aise avec ça » — d’une voix douce mais ferme, sans sourire d’excuse. Elle m’a montré comment respirer par le ventre quand la panique monte, comment laisser un silence s’installer pour que l’autre le remplisse, comment croiser les jambes pour attirer le regard sans en avoir l’air. Elle a posé deux doigts sous mon menton et l’a relevé.
— Tu as un avantage énorme. Tu as l’air de quelqu’un qui réfléchit. Une intello qui ne sait pas encore à quel point elle trouble. Beaucoup d’hommes vont projeter sur toi. À toi de décider ce que tu fais de leurs envies. Tu peux les suivre… ou les mettre à tes genoux.
Sa voix était douce, précise, presque complice.
Valérie est revenue vers seize heures trente. Elle tenait une fiche.
— Voilà. Tu as rendez-vous demain soir. Vingt heures. Restaurant Le Cheval Blanc, juste au-dessus de la Samaritaine, table au nom de Monsieur Stéphane S. C’est un chef d’entreprise dans l’agroalimentaire, quarante-trois ans, divorcé. Il aime les femmes cultivées, un peu réservées, celles qu’il faut apprivoiser. Il aime aussi qu’on joue le jeu : il te traitera comme une maîtresse qu’il n’a pas vue depuis longtemps. Il est expérimenté, jamais brutal. Les filles sont toujours contentes d’avoir un rendez-vous avec lui. Il paie trois cents euros l’heure, minimum deux heures. Tu dînes avec lui, et tu le suis ensuite à l’hôtel s’il le souhaite. Tu peux refuser n’importe quoi en disant simplement « je ne suis pas à l’aise avec ça ». Il comprendra.
Mon estomac s’est contracté.
— Et… la tenue ?
Valérie a échangé un regard avec Élise. Toutes les deux ont souri.
— Viens.
Dans une petite pièce attenante, il y avait plusieurs penderies. Elles ont choisi pour moi : une jupe crayon gris anthracite qui s’arrêtait juste au-dessus du genou, fendue à l’arrière, un chemisier de soie blanche à boutonnage serré, une veste cintrée bleu nuit, des bas fins et des escarpins à talons modestes. Élise a défait ma queue-de-cheval et a brossé mes cheveux pour les laisser retomber sur mes épaules en ondulations souples, comme si je venais de les libérer après une longue journée. Un trait d’eye-liner, une bouche nude, presque rien. Valérie m’a retiré mes lunettes, puis les a reposées.
— Non. Garde-les. C’est parfait.
Devant le grand miroir, j’ai découvert une femme qui me ressemblait et qui ne me ressemblait plus. Une jeune femme de vingt et un ans qui aurait pu sortir d’une soutenance ou d’un cabinet d’avocats, sérieuse, irréprochable… et pourtant quelque chose clochait délicieusement : la soie un peu trop fine, la fente de la jupe, les cheveux lâchés. Le genre de femme dont on se demande ce qu’elle cache sous sa retenue.
Élise a posé les mains sur mes épaules.
— Respire. Tu n’es pas obligée de tout faire. Tu es là pour comprendre. Et pour tester. Rentre dans le rôle si tu veux, ou reste toi-même. Les deux marchent avec ton visage.
Valérie m’a glissé une petite enveloppe avec l’adresse de l’hôtel et un numéro d’urgence.
— Tu m’appelles dès que c’est fini. Ou avant, si tu changes d’avis. Bonne soirée, Léna.
Dans le taxi qui m’emmenait vers le Cheval Blanc, j’ai regardé mon reflet dans la vitre sombre. La jupe ajustée, les bas, les lunettes, les cheveux lâches. Entre mes cuisses, une tension déjà présente, sourde, que le frottement de la soie et du nylon ne faisait qu’entretenir.
Pour la première fois, je n’étais plus seulement en train d’observer.
J’allais être observée. Jugée sur mon physique, sur ma façon de parler, sur ce que je laisserais paraître. Est-ce que j’allais pouvoir aller jusqu’au bout avec un inconnu de plus de quarante ans ? Qu’est-ce qu’il allait attendre de moi ? Les questions se croisaient dans ma tête, trop vite. Et quelque part, très bas dans mon ventre, une petite voix curieuse et un peu effrayée murmurait déjà :
On va bien voir.
—
Le restaurant du Cheval Blanc occupait le dernier étage de la Samaritaine, avec une vue imprenable sur Paris. Les baies vitrées donnaient sur un océan de toits de zinc et de lumières dorées. Le maître d’hôtel m’a prise en charge dès l’entrée, m’a débarrassée de mon manteau et m’a guidée entre les tables blanches parfaitement dressées.
Stéphane était déjà là, dos à la salle, face à la vitre. Large d’épaules sous un costume anthracite parfaitement coupé, cheveux bruns légèrement grisonnants aux tempes, nuque droite. Il regardait la ville comme on regarde quelque chose qu’on possède déjà un peu.
Le serveur s’est éclairci la voix :
— Monsieur S. ? Votre invitée est arrivée.
Stéphane s’est retourné.
Il devait avoir quarante-trois ans comme on me l’avait dit, mais il les portait bien. Visage anguleux, yeux gris-vert, une bouche qui savait sourire sans effort. Une seconde de surprise pure a traversé son regard en me voyant vraiment : la jupe ajustée, la soie du chemisier, les lunettes, les cheveux lâches, cet air de femme sérieuse qui se serait trompée de soirée. Puis le sourire est venu, large, chaleureux, presque tendre.
Il s’est levé d’un mouvement fluide et m’a embrassée sur les deux joues, tout près de l’oreille, sa main posée une seconde de trop au creux de mon dos.
— Te voilà enfin… Tu m’as manqué.
J’ai senti mon cœur faire un bond bizarre. Le rôle. Il l’avait lancé sans prévenir. Devant le serveur qui attendait poliment, j’ai laissé ma joue s’attarder contre la sienne et j’ai répondu d’une voix plus basse, plus intime :
— Toi aussi. Désolée pour le retard… je n’arrivais pas à choisir quoi mettre.
Le serveur a hoché la tête avec un sourire discret et s’est éclipsé. À peine avait-il tourné les talons que la réalité m’a rattrapée. Mes joues brûlaient. Un mélange confus de gêne, d’excitation et d’un étrange sentiment de pouvoir m’a traversée. J’avais joué l’amante retrouvée. Et ça avait fonctionné. Stéphane a repris une voix normale, plus posée, teintée d’amusement.
— Pardon pour l’entrée en matière, j’aime bien commencer dans le vif. Mais… mon Dieu. Valérie m’avait dit « une intellectuelle ». Elle n’avait pas menti. Tu es… troublante. Merci d’être venue.
Il m’a tiré la chaise. Je me suis assise en lissant ma jupe d’un geste instinctif. Il a repris sa place en face de moi et a fait signe au serveur.
— Une bouteille de Meursault, s’il vous plaît. Et deux verres.
Le serveur a laissé glisser un regard très bref vers mes jambes croisées, puis a répondu avec un professionnalisme parfait :
— Tout de suite, Monsieur.
Quand il est reparti, Stéphane a penché légèrement la tête.
— Il se demande sûrement si tu es ma femme, ma maîtresse ou une rencontre d’un soir. Je crois qu’il a déjà parié sur la deuxième.
J’ai souri malgré moi, encore un peu chaude.
— Et il a raison ?
— Ce soir ? Un peu des trois, probablement. Mais surtout, tu es quelqu’un avec qui j’ai très envie de passer un moment agréable.
Le vin est arrivé. Le serveur a fait goûter Stéphane, puis a rempli nos deux verres, les yeux soigneusement fixés sur le col de la bouteille. Je l’ai remercié poliment. Dès qu’il a été hors de portée, Stéphane a levé son verre.
— À ta curiosité, Léna. Valérie m’a dit que tu étais là pour comprendre et découvrir ce milieu. J’espère ne pas te décevoir.
Nous avons trinqué. Le vin était excellent, frais, minéral. J’en ai bu une gorgée plus grande que nécessaire.
La conversation a glissé naturellement. Il m’a demandé ce que j’étudiais vraiment, pourquoi la psychologie, ce qui m’intéressait dans les mécanismes de défense. J’ai répondu sans trop mentir, en gardant juste la partie sur mon mémoire pour moi. Lui m’a parlé de son travail dans l’agroalimentaire, sans s’appesantir, de ses voyages, de sa passion pour la photographie argentique et les vieilles voitures italiennes. Il avait un vrai talent pour poser des questions et écouter réellement les réponses. C’était rare.
À un moment, il a posé son verre et m’a regardée avec un sourire en coin.
— Tu as l’air d’une femme qui observe et analyse beaucoup. Même maintenant. J’ai l’impression que tu enregistres tout, hein ?
— Peut-être.
— Et qu’est-ce que tu notes sur moi, ce soir ?
J’ai posé mon verre et, comme Élise me l’avait montré, j’ai laissé le silence durer, puis j’ai passé très lentement la pointe de la langue sur ma lèvre inférieure avant de la rentrer. Ses yeux se sont accrochés à ma bouche une seconde de trop, puis sont redescendus vers l’échancrure de mon chemisier, là où la soie tirait un peu sur le premier bouton. Il n’a pas détourné le regard tout de suite. Le simple fait d’être observée ainsi m’a arraché une petite décharge chaude entre les cuisses.
— Que vous êtes à l’aise. Que vous n’essayez pas de m’impressionner avec de l’argent ou des phrases toutes faites. Que vous me regardez à la fois comme une femme qu’on écoute et comme une femme qu’on désire. Et que ça vous plaît, de ne pas choisir.
Il a ri doucement.
— Diagnostic précis. Valérie a fait fort en t’envoyant.
Le dîner s’est déroulé sans aucune lourdeur. Saint-Jacques, pigeon, un dessert au chocolat que nous avons partagé avec deux cuillères. Il me versait à boire sans jamais insister. Il riait facilement. À plusieurs reprises, j’ai senti son genou effleurer le mien sous la table, et ce n’était pas un accident. Chaque fois, une chaleur plus nette remontait le long de ma cuisse et venait se loger plus bas. J’étais censée observer. Au lieu de ça, j’étais en train de me sentir regardée… et de commencer à aimer ça.
Il est vraiment agréable. Trop agréable, peut-être. Si tous les clients étaient comme ça, je comprendrais mieux pourquoi certaines restent.
Vers vingt-trois heures, les assiettes avaient disparu. Le restaurant s’était un peu vidé. Stéphane a posé sa serviette, m’a regardée droit dans les yeux et m’a demandé d’une voix calme, presque tendre :
— Léna… ma chambre est quelques étages plus bas, dans cet immeuble. J’ai une suite. Est-ce que tu voudrais prendre un dernier verre avec moi ? Sans obligation d’aller plus loin si tu changes d’avis. Juste… continuer à parler. Ou davantage, si tu en as envie.
Mon cœur battait trop vite. Entre mes cuisses, la chaleur était devenue insistante, presque gênante. Je pensais à la jupe ajustée, aux bas, à ce personnage de femme sage et réservée que j’avais endossé en face d’un homme qui savait exactement ce qu’il achetait… et ce qu’il provoquait.
J’ai posé mon verre, j’ai soutenu son regard, et j’ai souri. Un sourire beaucoup trop conscient pour la femme réservée que j’étais censée jouer.
— Oui. Je veux bien.
Il a signé l’addition sans même regarder le montant, s’est levé et m’a tendu la main pour m’aider à quitter ma chaise. Ses doigts étaient chauds, secs, confiants. Quand ils se sont refermés sur les miens, j’ai senti mon pouls s’accélérer dans ma gorge.
En marchant vers l’ascenseur, une partie de moi notait déjà, presque malgré elle :
Client Stéphane. Doux. Intelligent. Regard insistant mais jamais lourd. Plaisir anticipé : élevé. Risque de trop aimer la situation : à surveiller de très près.
L’ascenseur a piqué vers le bas.
Quelques étages.
Et tout le reste.
Commentaires ()
En sera-t-il de même dans la chambre qu'au restaurant ?
En tout cas, l'histoire se construit tranquilement, Léna passant les étapes petit à petit et ca nous permet de nous investir dans le récit