Fantasmes... — Chapitre 3
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On se laisse embarquer dès les premières lignes de l'annonce, qui promet de ne jamais juger et que l'on relit avec une vraie curiosité. Le tintement d'une cuillère contre une tasse, qui donne à la scène une netteté de porcelaine, est une de ces images qu'on garde en tête. Un chapitre qui prend son temps et sait faire monter le désir sans le brusquer.
Fantasmes...
Chapitre 3
Annonce qui ne promettait rien d'extraordinaire. Elle disait, en substance, qu'il y avait un homme, qui avait de l'imagination, qu'il ne s'arrêtait pas aux sentiers battus, et qu'il recherchait des femmes entre vingt et cinquante-cinq ans pour explorer avec elles ce qu'elles n'avaient jamais osé demander à personne. Elle disait aussi, et c'était peut-être la phrase la plus importante, qu'il ne jugeait pas. Que rien de ce qui pouvait être confié ne lui paraîtrait ridicule ou honteux. Et qu'il répondrait à tous les messages, même à ceux qui ne mèneraient nulle part, parce que le simple fait d'écrire demandait déjà un courage qu'il respectait.
Je l'avais relue une dernière fois avant de la mettre en ligne, un mardi soir, vers vingt-trois heures. Puis j'avais éteint l'ordinateur et m'étais servi un verre, sans attendre quoi que ce soit. La première réponse était arrivée dès le lendemain matin, suivie de quelques autres. Des femmes de tous âges, certaines curieuses, d'autres prudentes, quelques-unes franchement directes. J'avais répondu à chacune, comme promis. La plupart des échanges s'étaient éteints d'eux-mêmes après deux ou trois messages, faute de cette étincelle que je recherchais sans savoir exactement la décrire.
Et puis, un jeudi après-midi, il y avait eu ce message-là.
Je m'en souvenais avec une précision presque gênante. L'objet était vide. Le texte commençait sans préambule, comme si la personne qui l'avait écrit avait passé des heures à tourner autour de ses propres mots avant de se décider à les envoyer d'un seul bloc.
« Bonjour. J'ai lu votre annonce plusieurs fois. Je ne sais pas trop comment commencer, alors je vais faire simple : j'ai vingt-trois ans, et il y a quelque chose dont j'ai envie depuis très longtemps. Quelque chose que je n'ai jamais réussi à demander à personne, parce que c'est compliqué à expliquer, et parce que j'ai peur qu'on se moque de moi. Ce n'est pas un fantasme ordinaire. Enfin, je crois. Je n'ai pas beaucoup de points de comparaison. Mais si vous êtes vraiment comme vous le dites, j'aimerais vous en parler. Peut-être que vous comprendrez. Peut-être pas. Mais j'ai envie d'essayer. »
Elle s'appelait Charlotte — c'était tout ce qu'elle avait signé, en bas du message, suivi d'une adresse électronique qui ne contenait ni son nom ni sa date de naissance, juste une suite de lettres et de chiffres sans signification apparente. Je m'étais demandé, en relisant, si c'était son vrai prénom ou un bouclier. J'avais répondu le soir même, avec la même simplicité qu'elle avait employée. Je lui avais dit que je comprenais ce que c'était que de garder une envie pour soi, et qu'elle pouvait prendre tout le temps dont elle avait besoin. Que je l'écouterais sans la juger, comme promis.
Elle avait mis deux jours à répondre. Deux jours pendant lesquels je m'étais surpris à vérifier ma boîte de réception plus souvent que nécessaire, à relire son message en me demandant ce qu'elle pouvait bien avoir en tête. Pas par impatience, non. Il y a des gens qui osent dire qu'ils veulent quelque chose d'inhabituel, et face à eux quelque chose en moi se redresse, attentif, comme une antenne.
Sa réponse, quand elle était arrivée, tenait en quelques lignes. Elle proposait qu'on se rencontre. Pas chez elle, pas chez moi. Dans un café, en plein jour, pour qu'elle puisse voir à qui elle avait affaire avant d'aller plus loin. Elle avait choisi l'endroit elle-même : un petit salon de thé du côté de la place des Vosges, un samedi, à quinze heures. Elle avait précisé qu'elle porterait un manteau rouge, pour que je la reconnaisse.
J'avais accepté sans hésiter.
Le samedi, j'étais arrivé en avance. Je m'étais assis à une table près de la fenêtre, avais commandé un café, et j'avais attendu, les mains posées à plat sur le bois. Pas nerveux. Plutôt au bord de quelque chose dont je ne pouvais pas encore deviner la forme — et cette sensation-là était plus proche de l'excitation que de l'inquiétude.
Elle était entrée à quinze heures précises. Le manteau rouge, comme annoncé. Elle s'était arrêtée une seconde sur le seuil, le temps de balayer la salle du regard, et quand nos yeux s'étaient croisés, elle avait eu un petit sourire, presque imperceptible, avant de se diriger vers ma table. C'était une jeune fille assez petite, plutôt jolie de visage avec des traits fins, de jolies pommettes, des yeux un peu fuyants presque cachés par sa frange.
— Bonjour, avait-elle dit en s'asseyant en face de moi.
— Bonjour, Charlotte.
Elle avait posé son sac sur ses genoux, défait son écharpe, et elle m'avait regardé droit dans les yeux, sans baisser le regard, avec une franchise qui m'avait surpris — d'autant plus que, dans son message, elle avait signé Charlotte. Je n'avais pas relevé. Pas encore.
— Merci d'être venu, avait-elle dit.
— Merci de m'avoir écrit.
Elle avait souri de nouveau, un peu plus franchement cette fois. Puis elle avait inspiré profondément, comme quelqu'un qui s'apprête à plonger.
— Je ne sais pas par où commencer, avait-elle dit.
— Commencez par le commencement. Ou par le milieu. Ou par la fin. Peu importe. On a le temps.
Elle avait hoché la tête, lentement, et pendant un long moment, elle n'avait rien dit. Elle regardait ses mains, posées sur la table, et je voyais les mots se dérober, reculer, comme s'ils avaient attendu trop longtemps pour accepter de sortir facilement.
— C'est quelque chose que je n'ai jamais formulé ni sous-entendu à voix haute, avait-elle fini par murmurer. Même pas à moi-même. Pas comme ça.
Je n'avais pas répondu. J'avais simplement attendu, le regard posé sur elle, sans impatience, sans insistance.
Elle avait les mains posées à plat sur la table, l'une sur l'autre, et ses doigts se serraient par à-coups, comme si elle cherchait à retenir quelque chose qui remontait malgré elle. Le salon de thé était presque silencieux à cette heure-là ; la rumeur de la place des Vosges n'arrivait qu'assourdie par les vitres, et le tintement d'une cuillère contre une tasse, quelque part derrière nous, donnait à l'instant une netteté de porcelaine.
— Je vais essayer, dit-elle enfin.
Sa voix était plus basse que tout à l'heure, presque sans timbre, comme si elle parlait depuis un endroit qu'elle n'avait jamais montré à personne.
— Je ne sais pas si vous allez comprendre. Peut-être que vous allez me trouver bizarre. C'est le risque.
Je ne répondis pas tout de suite. Je me contentai de reculer légèrement sa tasse, pour que rien ne s'interpose entre nous, et j'attendis. Charlotte me regarda faire, et quelque chose dans ce petit geste sembla la décider.
— Je voudrais être une autre, dit-elle.
Elle avait prononcé la phrase d'un seul souffle, puis elle s'était arrêtée, comme si les mots eux-mêmes l'avaient effrayée. Ses yeux s'étaient baissés vers le bois de la table, et elle resta un long moment sans rien ajouter, la respiration un peu courte.
— Pas tout le temps, reprit-elle. Pas dans la vraie vie. Enfin… je ne sais pas. C'est difficile à expliquer.
Je secouai la tête, lentement, pour lui dire que j'étais toujours là, que rien de ce qu'elle venait de dire n'avait fait fuir quoi que ce soit en moi.
— Une autre comment ? demandai-je doucement.
Elle releva les yeux, étonnée, comme si elle s'était attendue à ce que je me moque, ou à ce que je me lève, ou à ce que je la regarde avec cette gêne qu'elle connaissait si bien. Mais il n'y avait rien de tout cela dans mon visage, ni dans mon esprit d'ailleurs. Rien que de l'attention, calme et précise.
— Une autre que celle que je suis, dit-elle. Quelqu'un qui n'aurait pas peur. Quelqu'un qui oserait des choses que moi je n'ose même pas imaginer. Quelqu'un de plus… libre.
Elle s'interrompit, chercha ses mots, puis se lança.
— J'ai toujours été la fille discrète. Celle qui ne fait pas de vagues, qui ne dit rien, qui baisse les yeux. Au travail, en famille, avec les hommes. J'ai l'impression d'être enfermée dans une image de moi qui ne me ressemble pas vraiment. Ou plutôt… qui ne me ressemble plus. Et il y a une autre Charlotte, quelque part, là-bas, qui voudrait exister. Qui voudrait qu'on la guide, qu'on lui montre des choses qu'elle n'a jamais osé faire. Des pratiques, des jeux, des situations. Des choses dont je ne sais même pas si j'ai le droit d'avoir envie.
Elle avait dit tout cela sans me quitter des yeux, et sa voix, peu à peu, avait pris une assurance fragile, comme une flamme qu'on protège du vent avec la main.
— Et c'est pour ça que je vous ai écrit, acheva-t-elle. Parce que j'ai besoin de quelqu'un qui accepte de m'accompagner là-dedans. Qui ne me juge pas. Qui sache jusqu'où on peut aller, et qui m'arrête si je vais trop loin. Ou qui m'empêche de reculer. Je ne sais pas encore lequel des deux.
Je laissai passer un silence. Dehors, une femme traversait la place avec un landau, et le bruit des roues sur le gravier entrait par la porte qu'un client venait de pousser. Puis je me penchai légèrement en avant, les coudes sur la table, et je lui dis d'une voix égale, sans emphase.
— Vous venez de faire le plus difficile. Dire tout haut ce que vous n'avez jamais dit à personne. Le reste, c'est de la patience, de la confiance, et un peu de méthode. Ça, je peux vous l'offrir.
Elle me regarda, et pour la première fois depuis qu'elle était entrée, ses épaules se relâchèrent un peu.
— Vous ne me trouvez pas folle ?
— Non. Je vous trouve courageuse.
Elle sourit, un sourire bref qui ressemblait presque à un rire retenu, et elle secoua la tête.
— Je ne me sens pas courageuse. Je me sens nue.
— C'est souvent la même chose.
Il y eut un nouveau silence, plus doux que les précédents. Charlotte avait posé les mains à plat sur ses genoux, et elle respirait plus lentement, comme si quelque chose en elle venait de se dénouer.
— Comment on commence ? demanda-t-elle.
— On commence par ce que vous voulez vraiment, dis-je. Pas par ce que vous croyez devoir vouloir. Pas par ce que les autres attendent de vous. Par ce qui vous fait envie quand vous êtes seule, le soir, et que personne ne vous regarde.
Elle rougit légèrement, mais elle ne détourna pas les yeux.
— Je ne sais pas si j'arriverai à en parler comme ça. Tout de suite.
— On a le temps. On peut se revoir, ailleurs, dans un endroit plus calme. On peut aussi continuer ici, si vous préférez. C'est vous qui décidez.
Elle réfléchit un instant, puis elle se redressa sur sa chaise, et il y avait dans son attitude quelque chose de neuf, une sorte de résolution tranquille.
— J'aimerais qu'on se revoie, dit-elle. Pas pour parler seulement. Pour commencer. Pour que vous me montriez ce que je n'ose pas faire.
Je soutins son regard, et je sentis monter en moi cette attention particulière que je réservais aux moments où une personne se livrait vraiment, sans masque et sans recul.
— Alors on va le faire. Doucement. À votre rythme. Mais on va le faire.
Elle hocha la tête, et ses doigts se posèrent sur le bord de la table, immobiles enfin.
— Je crois que je vais avoir besoin que vous me teniez la main, murmura-t-elle. Pas au sens propre. Enfin… peut-être aussi. Mais surtout pour ne pas me laisser reculer quand j'aurai peur.
— Je serai là, dis-je. Et je ne vous lâcherai pas.
Dehors, la lumière de l'après-midi commençait à décliner sur les façades de brique rose, et dans le salon de thé, le silence s'était refermé autour de nous comme une pièce à nous seuls.
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