Je sors sur le pas de la porte, les pieds encore nus dans les claquettes, le café dans la main. L’air du matin est frais, un peu humide, le genre de lumière grise qui colle aux murs de pierre du village. Ma boîte est au bout de l’allée, juste après le portail, un peu en retrait de la route. Personne ne passe vraiment ici à cette heure. La maison est la première en arrivant, puis plus rien pendant deux cents mètres avant les premières habitations.
Je soulève le clapet. Des prospectus, comme d’habitude. Une pub pour le supermarché de la ville voisine, un tract pour un vide-grenier, une enveloppe kraft de la banque. Et, coincée entre deux papiers glacés, une lettre.
Pas de timbre. Pas de cachet. Rien qui indique qu’elle a voyagé. Quelqu’un l’a glissée là, à la main, pendant la nuit ou très tôt ce matin. L’enveloppe est blanche, fine, un peu froissée au coin. Mon prénom est écrit dessus, en entier : Guillaume. Pas de nom de famille. Juste ça.
L’écriture est féminine. Je le vois tout de suite. Les lettres sont penchées, rondes, tracées avec une plume fine ou un stylo qui appuie à peine. Les boucles du G et du a sont soignées, presque précieuses. Ce n’est pas l’écriture d’une adolescente pressée. C’est celle d’une femme qui a pris le temps, qui a choisi le papier, qui a voulu que je voie tout de suite que c’était elle, et pas une facture.
Je reste un moment devant la boîte, l’enveloppe entre les doigts. Le papier est tiède, ou c’est moi qui l’imagine. Personne dans la rue. Les volets de la maison d’en face sont encore fermés. Je rentre, je referme la porte, je pose le café sur le bureau.
Je n’ouvre pas tout de suite. Je regarde encore l’écriture. Chaque lettre est nette, légèrement espacée, comme si la main qui a écrit avait hésité une seconde avant de poser le prénom, puis s’était décidée. Pas de timbre, donc pas de distance. Celle qui a écrit ça connaît la maison. Elle sait que je suis seul le matin, que le bureau est ici, que la boîte n’est pas surveillée. Elle n’a pas voulu que la lettre passe par d’autres mains. Elle a voulu que ce soit moi, et seulement moi, qui la trouve.
Je glisse le doigt sous le rabat. Il cède sans résistance. À l’intérieur, une seule feuille, pliée en deux.
Je déplie la feuille. Le papier est ordinaire, un peu trop blanc, le genre qu’on achète en ramette au supermarché. L’écriture, elle, est la même que sur l’enveloppe : penchée, soignée, avec ces boucles qui s’arrondissent trop, comme si la main avait voulu rester droite et n’y était pas tout à fait arrivée.
Je lis.
Monsieur,
Je me permets de vous écrire au sujet de votre magazine. J’ai suivi plusieurs de vos numéros ces derniers mois, et j’ai pensé à quelque chose qui pourrait vous intéresser pour une prochaine édition. Il s’agit d’une idée que je n’ai pas encore exposée ailleurs, et que je préférerais vous présenter de vive voix, si vous en avez le temps.
Je ne travaille pas dans la communication, mais le sujet me tient à cœur et je crois qu’il pourrait trouver sa place chez vous. Je ne veux pas en dire davantage par écrit, de peur de mal m’expliquer.
Si cela vous convient, vous pouvez me joindre au numéro ci-dessous. Je suis disponible en fin de journée, ou le week-end.
Magali
06.......
C’est tout. Pas de nom de famille. Pas d’adresse. Pas de formule de politesse digne de ce nom, juste ce « Monsieur » un peu raide en haut, et ce prénom seul en bas, comme si elle avait oublié comment on termine une lettre, ou comme si elle avait choisi de ne pas le faire.
Je relis. Le ton est professionnel, presque administratif, et en même temps la phrase cloche. « Je ne veux pas en dire davantage par écrit, de peur de mal m’expliquer. » Ce n’est pas une formule de commerciale. C’est une excuse. Elle a pensé à quelque chose pour le magazine, elle veut me le dire en face, et elle a glissé ça dans ma boîte sans timbre, à la main, avant que le facteur passe.
Je pose la feuille à plat sur le bureau. Le numéro est écrit un peu plus gros que le reste, les chiffres bien séparés, pour que je ne me trompe pas. Je le regarde longtemps. Je ne le connais pas. Je ne connais pas de Magali dans le village, ni parmi les annonceurs, ni parmi les gens qui m’écrivent d’habitude pour proposer un article.
La lettre ne dit rien de concret. Pas de sujet, pas de date, pas de lieu. Seulement cette envie de me rencontrer, formulée avec une maladresse qui devrait me faire sourire et qui, au lieu de ça, me retient. Je retourne l’enveloppe. Rien au dos. Je la porte à la lumière de la fenêtre, comme si quelque chose pouvait apparaître entre les fibres. Rien.
Dehors, une voiture passe sur la route, ralentit à peine devant le portail, puis s’éloigne. Je reste assis, le téléphone à côté de la feuille, le numéro sous les yeux. Je ne compose pas encore. Mais je sais déjà que je vais le faire. Pas tout de suite. Pas avant d’avoir relu encore une fois cette dernière ligne, où il n’y a que son prénom, et ces dix chiffres qui attendent.
Serge arrive un peu avant dix heures, comme d’habitude, avec son sac en bandoulière et l’air de quelqu’un qui a déjà fumé sa première cigarette au bout de l’allée. Il pose les planches du numéro de novembre sur le coin du bureau, pousse les prospectus, et va droit à la cafetière.
On boit le café debout, près de la fenêtre. Il me parle d’un client qui veut changer toute la typo à la dernière minute, d’un papier qui a mal pris l’encre chez l’imprimeur. Je l’écoute à moitié. La lettre est dans le tiroir, sous le clavier. Je la sens quand même.
À un moment, entre deux gorgées, je lance ça comme si ça me revenait.
— Au fait, tu connais une Magali, par ici ?
Il fronce les sourcils, la tasse à mi-chemin de la bouche.
— Magali… Dans le village, non. Attends.
Il réfléchit vraiment, les yeux sur la route. Serge connaît tout le monde, ou presque. Les commerçants, les conseils municipaux des trois communes autour, les filles qui tiennent les bars le vendredi.
— La seule qui me vient, c’est pas d’ici. C’est la petite brune de Saint-Amans, ou un truc comme ça. Trente ans, à peu près. Grands yeux bleus, cheveux courts, toujours un peu décoiffés. Rock, un peu space. Elle traîne parfois au marché, avec des bracelets jusqu’aux coudes. Pourquoi ?
Je hausse les épaules. Le café est trop chaud, je le repose.
— Un nom qui est passé dans un mail. Quelqu’un qui voudrait proposer un papier sur les fêtes de village, je crois. J’ai pas le nom de famille, je me demandais si c’était du coin, histoire de pas me déplacer pour rien.
Il hoche la tête, déjà ailleurs. L’excuse tient. Ce n’est pas tout à fait un mensonge, et ce n’est pas la lettre. Il ne demande pas plus. On enchaîne sur la couverture, sur le rouge qui tire trop vers le rose, sur le fait qu’il faudra rappeler l’imprimeur lundi.
Mais l’image reste. Une petite brune, grands yeux bleus, rock, un peu space, la trentaine. Pas une lectrice sage. Pas quelqu’un qui écrit des lettres sans timbre pour parler de kermesses. Je revois l’écriture ronde, un peu maladroite, le prénom seul en bas de page. Ça ne colle pas, et en même temps ça colle trop bien.
Serge range ses affaires vers une heure et demie. Il a un rendez-vous en ville, il me laisse les fichiers sur la clé, il claque la portière et le bruit s’éloigne sur la route. La maison redevient silencieuse. Le tiroir est toujours fermé.
Je reste un moment devant l’écran, sans rien ouvrir. Puis je sors la feuille. Je relis le numéro. Dix chiffres, écrits un peu plus gros que le reste. Je prends le téléphone. Je le pose. Je le reprends.
Mon pouce compose. Les tonalités s’enchaînent, une à une, dans le calme du bureau. Ça sonne. Une fois. Deux fois. Je ne raccroche pas.
Ça sonne une troisième fois, puis le déclic. Un souffle, d’abord, comme si elle avait le téléphone trop près de la bouche.
— Heuuu… bonjour, monsieur Guillaume.
La voix est basse, un peu rauque, timide sur les bords. L’accent du Sud-Ouest est là, franc, les e qui s’avalent, les syllabes qui traînent. Elle n’a pas demandé qui appelle. Elle a dit mon prénom tout de suite, avec ce « monsieur » collé devant, maladroit, presque trop poli.
Je reste une seconde sans répondre. Elle connaît le numéro. Elle l’a enregistré, ou elle l’a noté quelque part, en attendant que je me décide.
— Bonjour. C’est bien Magali ?
— Oui. Oui, c’est moi.
Un petit rire étouffé, qui ne va pas jusqu’au bout. Je lui dis que j’ai trouvé la lettre ce matin, dans la boîte, sans timbre, et que ça m’a surpris. Elle ne se dérobe pas.
— Je sais. C’est moi qui l’ai mise. Ça fait plusieurs semaines que je veux le faire. J’ai tourné autour, et puis ce matin j’ai pris mon courage à deux mains. Je me suis dit que si je l’envoyais par la poste, je ne le ferais jamais.
Elle parle du magazine, ensuite. D’une idée, d’un sujet qu’elle a en tête, quelque chose sur les gens d’ici, sur ce qu’on ne montre pas d’habitude. Les phrases sont propres, presque préparées. Et puis, entre deux, ça glisse.
— Je ne voulais pas vous déranger au bureau, avec votre graphiste et tout. Je vous ai déjà vu, au village. Plusieurs fois. Vous ne m’avez pas remarquée, je crois. Moi si.
Elle se reprend aussitôt, ajoute que c’est pour le travail, qu’elle a besoin de me parler de vive voix parce qu’à l’écrit elle s’embrouille. Mais le « moi si » reste là, posé entre nous. Elle dit aussi, sans que je le lui demande, qu’elle est seule en ce moment. Célibataire. Le mot arrive comme une précision inutile, et elle le laisse quand même.
— Je ne sais pas si ça vous intéresse, ce que j’ai à vous proposer. Peut-être que non. Mais j’avais envie que ce soit vous. Pas quelqu’un d’autre.
Sa voix baisse sur la fin. L’accent s’entend plus fort quand elle hésite. Je l’entends bouger, un tissu, une chaise. Elle attend. Elle ne raccroche pas. Et moi non plus. Dehors, la route est vide. Dans le bureau, il n’y a que sa respiration, un peu trop proche du combiné, et cette façon qu’elle a de mélanger le magazine et le reste, sans jamais tout à fait choisir.
Le silence dure un peu trop. Je l’entends attendre, de l’autre côté, sans oser relancer. Alors je me lance.
— Pour l’instant, tout ça reste assez informel. Si vous n’avez rien de prévu, venez boire l’apéritif à la maison. On sera hors contexte, vous pourrez me soumettre votre idée tranquillement.
Un souffle, puis ça lui échappe, net, trop vite.
— Oh oui.
Elle se reprend aussitôt. Un raclement de gorge, un rire court qui sonne faux.
— Enfin… oui, bien sûr. Si ça vous arrange. Pour en parler, je veux dire. C’est mieux comme ça, oui.
La spontanéité est passée avant la phrase. Je souris malgré moi, le combiné contre l’oreille. Elle a dit oui avant de savoir comment le dire. L’accent a traîné sur le « oui », un peu rauque, un peu trop chaud pour une proposition de travail.
Je n’ai rien à perdre. Célibataire depuis quelques mois, après une histoire courte qui s’est terminée en peau de boudin, sans éclat, juste un matin où l’autre n’a plus répondu. Et là, une femme d’une trentaine d’années, que je n’ai jamais remarquée, qui glisse une lettre sans timbre dans ma boîte et qui lâche « oh oui » quand je lui propose de venir chez moi.
Je pousse un peu, volontairement. Je veux voir si elle recule.
— Vingt et une heures trente, ça vous convient ?
Pas dix-huit heures. Pas un café en terrasse. Vingt et une heures trente, à la maison, quand le village est déjà calme et que l’apéritif n’a plus grand-chose d’un rendez-vous professionnel.
Elle ne marque presque pas de pause.
— C’est parfait.
La voix est plus basse. Elle ajoute, après une seconde, qu’elle apportera peut-être deux ou trois notes, pour ne pas oublier. Puis elle se tait. Je lui donne l’adresse, même si elle la connaît déjà, puisqu’elle a trouvé la boîte. Elle répète l’heure, une fois, comme pour se la graver.
— À ce soir, alors, monsieur Guillaume.
Le « monsieur » sonne encore plus déplacé, maintenant. Je raccroche. Le bureau est silencieux. Sur le bureau, la feuille est toujours là, avec son prénom seul en bas et le numéro que je viens de composer. Dehors, la lumière baisse déjà un peu sur la route. J’ai jusqu’à vingt et une heures trente pour me demander ce qu’elle vient vraiment me proposer, et pourquoi ce « oh oui » est sorti avant tout le reste.
Je reste un moment le téléphone à la main, après avoir raccroché. Le « oh oui » tourne encore dans le bureau, trop net, trop tôt. Je range la feuille dans le tiroir, je la ressors, je la relis sans rien y trouver de plus. L’après-midi passe en corrections, en appels à l’imprimeur que je repousse à lundi. Vers six heures la lumière change sur les murs de pierre. Je me douche, je change de chemise, je me dis que c’est ridicule, puis je laisse le col ouvert quand même.
À vingt heures le village est déjà rentré. Les volets d’en face se ferment un à un. Je sors deux verres, une bouteille de blanc trop froid, un peu de fromage que je n’ai pas l’intention de servir si elle ne reste pas. Le portail est fermé. Je l’ouvre vers vingt et une heures, par précaution, et je reste sur le pas de la porte, les mains dans les poches, à écouter la route.
À vingt et une heures dix, des phares ralentissent au bout de l’allée. Une petite Citroën rouge, basse, un peu fatiguée, s’arrête devant le portail ouvert. Elle hésite une seconde, comme si elle vérifiait encore l’adresse, puis elle s’engage. Le gravier crisse sous les pneus. Elle monte jusqu’à la maison, se gare de travers, coupe le moteur. Le silence revient d’un coup.
Je m’approche. La portière s’ouvre avant que j’arrive. Elle descend, une main sur le toit pour se retenir, et je la vois enfin.
Cheveux noirs, coupés au carré, une frange bien droite qui s’arrête juste au-dessus des sourcils. De grands yeux bleus, plus clairs que je ne l’imaginais, un peu trop ouverts dans la lumière du porche. Fine, presque fragile : les épaules étroites, les clavicules visibles, les poignets minces. Elle porte une petite robe noire, simple, un peu courte, qui s’arrête haut sur les cuisses sans chercher à provoquer. Des escarpins noirs qu’elle a du mal à poser dans le gravier. Pas de sac à main visible, pas de dossier, pas de notes. Juste elle, et le rouge de la voiture derrière.
Elle est jolie. Pas spectaculaire. Jolie d’une façon qui retient, les lèvres un peu trop pleines pour le reste du visage, le regard qui ne sait pas où se poser.
Je lui tends la main.
— Magali.
Elle se précipite dessus. Pas un geste mesuré : elle avance d’un pas, prend ma main dans les deux siennes, la serre trop fort, trop longtemps. Ses doigts sont froids. Elle ne la lâche pas tout de suite. Elle baisse les yeux sur nos mains jointes, puis les relève, et le bleu reste fixé sur moi, sans cligner.
— Monsieur Guillaume.
La voix est la même qu’au téléphone, basse, un peu rauque, l’accent qui traîne sur la dernière syllabe. Le « monsieur » sonne encore plus faux, ici, avec sa robe et le portail refermé derrière elle.
Elle ne recule pas. Elle reste à une distance où je sens son parfum, quelque chose de léger, floral, mal appliqué, trop près du cou. Un bracelet fin glisse sur son poignet quand elle finit par me rendre ma main. Elle remet une mèche derrière l’oreille alors qu’il n’y en a pas, la frange est trop nette pour ça. Ses joues ont pris couleur. Elle sourit, petit, puis elle se mord la lèvre inférieure, comme si le sourire était sorti avant qu’elle ait décidé de le montrer.
— Je suis un peu en avance. J’avais peur de me perdre. Enfin… pas vraiment. Je connais la route.
Elle rit, court, et le rire s’éteint trop vite. Ses yeux font le tour de la façade, reviennent sur moi, descendent sur ma chemise ouverte, remontent. Elle croise les bras, les décroise. La robe bouge avec elle, le tissu noir se tend une seconde sur la hanche. Elle n’a rien dans les mains. Pas de carnet. Pas de feuille pliée. Rien de ce qu’elle avait promis d’apporter « pour ne pas oublier ».
— Vous voulez entrer ? Il fait frais.
— Oui.
Encore ce oui trop rapide. Elle me suit sur les trois marches, un peu trop près, le talon qui cherche l’équilibre. Dans l’entrée elle s’arrête, regarde le bureau allumé au fond, la lumière sur les planches du numéro, puis elle se tourne vers moi. Elle est plus petite que je ne le croyais. Il faut qu’elle lève le menton pour me parler.
— J’ai pensé à ce que je voulais vous dire pendant tout le trajet. Et maintenant je ne sais plus par où commencer.
Elle pose une main sur le dossier de la chaise, sans s’asseoir. L’autre reste le long de sa cuisse, les doigts qui froissent le bord de la robe, le relâchent, le reprennent. Elle ne parle pas du magazine. Elle me regarde comme si la pièce était trop grande et que le seul point fixe, c’était moi.
— Vous êtes seul, ce soir ?
La question sort basse, presque pour elle. Elle ajoute, trop vite :
— Je veux dire… Serge n’est pas là. Votre graphiste. C’est mieux, pour parler. Moins gênant.
Mais elle ne regarde pas le bureau. Elle regarde ma bouche quand je réponds que non, que nous sommes seuls, et le soulagement qui passe sur son visage n’a rien d’une rédactrice venue proposer un sujet. Elle hoche la tête, une fois, les grands yeux bleus brillants sous la frange, et elle attend que je lui dise où se mettre, sans oser choisir elle-même le fauteuil le plus éloigné.
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