Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Chrysalide — Chapitre 2 · Etre Chenille me convient au final
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Chrysalide
Chapitre 2 · Etre Chenille me convient au final
Un trajet à tombeau ouvert plus tard qui me permit de me rendre compte qu'on voyait la lisière de mes bas lorsque je m'asseyais, et Mélodie nous ouvrit la porte.
—Juliette, Charlotte, s'étonna-t-elle, vous êtes rayonnantes, entrez donc.
Mélodie elle aussi s'était paré de ses plus beaux atours, une belle robe noire arrivait aux genoux, et un collier de perles ornait son cou. Simple et élégant, tout comme les convives qui nous regardèrent avec un mélange d'admiration, de surprise et de fausse pudeur d'admettre que nous étions nous aussi assorties à la soirée. Les femmes buvaient des boissons colorées et sucrées et les rares hommes, en chemise et pantalon à pinces faisaient visiblement tapisserie. Certains étaient assis sur le canapé, d'autres en groupe à papoter, verre à la main.
—Que buvez-vous ? Me demanda Mélodie.
—Deux trucs sans alcool, commanda Juliette, ce que tu as.
Elle apprécia notre demande et héla un type qui faisait carrément tâche dans le tableau. Grand, voûté, la barbe hirsute, le cheveu mal agencé, il prit la commande et disparut sans un mot pour ce que j'estime être la cuisine. Il en revint deux minutes après avec un plateau qui portait nos deux verres. Il ne répondit pas à nos remerciements et ne nous laissa admirer que le dos de son t-shirt noir à l'effigie d'In Flames, un groupe que j'adore.
La soirée était mortelle, il faut le dire, même si l'on louait ma tenue et ma venue avec un ton mielleux, je m'ennuyais ferme. J'écoutais poliment les femmes parler de leurs chevaux, de la maison de famille au bord de la mer, des ragots sur nos camarades de promo qui étaient d'autant plus piquants que les intéressées étaient « bizarres », ou « hors-normes » ou « pauvres », avec la violence sociale et le racisme qui allait avec. Je faisais bonne figure, je faisais tapisserie, j'acquiesçais et sirotais mon jus.
J'allai faire un tour du côté des hommes qui n'étaient guère mieux, ils fumaient sur la terrasse, parlaient voitures de grosse cylindrée et ski, ce qui m'ennuiait au plus haut point.
—Bonsoir, vous êtes très en beauté ce soir, à qui ai-je l'honneur, tenta l'un des hommes.
—Charlotte, répondis-je sur la défensive.
—Ça vous dirait de faire quelques pas dans le jardin ?
—J'ai bien peur que mes talons ne s'enfoncent dans la pelouse, déclinai-je.
—Alors, installons-nous ici, sur la terrasse.
—Désolée, mais mes cheveux, ma robe et moi-même ne nous accordons que très mal avec la fumée de votre cigarette. Bonne soirée.
Ce petit salaud n'avait regardé que mes seins pendant qu'il me parlait. C'était bien la peine de lui accorder un peu d'attention.
J'allais faire signe à Charlotte de partir quand un éclat de voix vint troubler le son général de la soirée. Une femme hurlait, et il semblait qu'il s'agissait de Mélodie. Ça bardait pour le matricule de quelqu'un, et les éclats de voix se succédaient, en sens unique. Pas un bruit dans le salon. Tout le monde était suspendu au résultat, tout le monde attendait de savoir qui était l'objet de cette diatribe.
Elle sortit du salon cinq minutes plus tard et nous fîmes tous mine de faire autre chose. Pas dupe, elle s'adressa au premier groupe de femmes qu'elle croisa.
—Cette andouille m'a renversé du rhum sur ma robe. Ma robe fétiche, une Dior, quel idiot !
—Il ne l'a pas fait exprès, tenta d'adoucir une des interlocutrices.
—Soit il l'a fait exprès et c'est un idiot, soit il est maladroit, et dans les deux cas, il m'exaspère. Je vais me changer et j'arrive.
Et les discussions de reprendre comme de par magie. Le léger brouhaha teinté de tubes sirupeux en fond sonore emplit à nouveau l'espace.
Quant à moi, je pris le parti de refaire un tour dehors, histoire de me dégourdir les jambes, un peu meurtries par mes chaussures neuves. Escarpins à la main, je savourais le ciel étoilé de cette immense propriété dans une ville aussi chère et l'odeur de l'herbe mouillée de rosée. Le silence, à défaut d'autre chose emplit mes oreilles, et c'était un délice.
Un pleur vint troubler mon repos. Un pleur d'homme. Je le trouvai vite, prostré contre une porte de service, mon serveur du début de soirée. Je reconnus son t-shirt noir, ses cheveux hirsutes son air prostré, en sanglots. Je l'observais, ne sachant quoi faire. Il pleurait, je ne voyais de lui que des cheveux, ses bras maigres qui verrouillaient sa tête et ses genoux. Coincé, il pleurait tout son saoul et ne m'avait pas remarquée. Il y avait quelque chose de d'étrange à cette scène. J'avais envie de m'en désintéresser, mais cet être était comme moi, et ne méritait pas de souffrir ainsi. Je ne savais que faire. Prendre de ses nouvelles, m'enquérir de lui, ou fuir lâchement, en me disant que ce n'étaient pas mes affaires après tout. Interdite, j'attendais que mon cerveau se décide à prendre une décision.
Je repositionnai mes jambes et marchai sur un truc qui fit du bruit, une branche, une feuille, des cailloux, qu'importe. Et merde ! Il leva la tête. Je vis, au clair de lune et de l'éclairage son visage tuméfié nimbé de larmes. Il n'était pas beau, objectivement, mais touchant, comme un oisillon blessé. Il scruta le paysage autour de lui, et me vit, debout, mes escarpins à la main à le fixer. La panique teinta son visage, ne sachant que faire. Je le sentais tendu, prêt à fuir, interdit, tétanisé.
—Qui êtes-vous, marmonna-t-il, vous avez besoin de boire quelque chose ? Vous voulez me punir ?
—Euh, non, rien de tout ça, répondis-je, je me balade loin de cette soirée, et ça fait du bien.
—Je ne devrais pas rester là, Mélodie m'a interdit de parler à ses amies.
—Je ne suis pas une de ses amies, et tu es assez grand pour décider toi-même, non ?
—Je dois faire ce que Mélodie m'ordonne, se renfrogna-t-il.
—D'accooord soupirai-je, mais, pourquoi pleures-tu ? C'est parce que Mélodie t'a engueulé ?
—Ça, j'y suis habitué, avoua-t-il, même quand elle va au-delà, c'est ses mots qui font mal, et elle le sait.
—Mais qui es-tu ? Qui es-tu pour accepter ça ?
—D'après elle, je suis un bâtard, le fils du jardinier ou du palefrenier, ou d'un ouvrier, bref, je ne suis pas son vrai frère.
—Et ça légitime qu'elle te frappe, m'insurgeai-je à voir les ecchymoses qu'il avait sur son bras.
—Pour elle si.
—Et pour toi ? N'as-tu pas envie de te rebeller ?
—Je ne peux pas, je suis coincé ici.
—Eh bien, mon vieux, j'ai mes propres problèmes, je ne pourrai pas t'aider malgré toi. Bonne soirée.
Je pris congé de mon hôte et trouvai Juliette pour lui faire connaître mon envie, mon besoin de partir. Je vis cette grande saucisse, toujours voûté, à distribuer des boissons sous l'œil vigilant de sa sœur. Je l'observais de loin, avec son œil mauvais, mais sans en avoir l'air. Je sentais le dégoût dans la bouche.
—On y va, Ju', s'il te plait.
—C'est parti.
C'est ainsi que ma meilleure amie me ramena chez moi, dans cette tenue qui coûtait un SMIC. La tête lourde, je m'endormis tout de suite.
Les jours se sont suivis, j'eus mes partiels haut la main, Juliette s'en sortit elle aussi très bien. J'avais oublié cette soirée quand Juliette me força encore à aller à la soirée de fin d'année, eh oui, nous avions eu notre master 1, plus qu'un an à tirer avant de pouvoir exercer.
—Tu n'as pas le choix, tu n'y couperas pas, m'asséna Juliette, fête de fin d'année, tous les étudiants y seront, et toi aussi, avec ta belle robe et tes « fuck me » shoes.
—Okay, et où se situera cette sauterie ?
—Dans une boîte de nuit privatisée pour l'occasion. Notre brave Mélodie, présidente du bureau des élèves assurera l'organisation et cette soirée sera l'occasion pour elle d'asseoir son hégémonie et son ascendant sur la promo.
—Comme si elle en avait besoin.
—N'est-ce pas ? Allez, tu passes à la maison, et je t'y emmène.
—Oui, acceptai-je de mauvaise grâce.
Le soir venu, Juliette me refit une beauté avec ses talents, et après une bonne douche, elle nous regarda dans le miroir toutes les deux. J'avais opté encore une fois pour le body, je dois avouer qu'outre le côté pénible quand on doit satisfaire un besoin naturel, il cachait mes bourrelets et ça rendait foutrement joli.
—On est canon, tu ne trouves pas ?
—Surtout toi, avec ta taille 36 et ton corps sans bourrelets, répondis-je.
—Regarde-toi, avec ta belle robe ocre, tes escarpins, le rouge à lèvres et tes beaux cheveux, c'est toi la bombasse. Moi, je suis quelconque.
Elle prit les clefs de sa voiture, et, telles deux vamps, nous allâmes à tombeau ouvert vers ce lieu de perdition que je détestais déjà, mais que je devais fréquenter, au moins un peu, pour ne pas finir seule et dans un caniveau une fois mon diplôme obtenu.
La musique était déjà assourdissante avant de pénétrer dans l'enceinte de la grotte, mais, au moins, il y avait un extérieur, ce qui me laissait des possibilités de fuite. Un cerbère avec une oreillette et une liste à la main jaugea nos tenues, biffa nos noms et nous fit entrer dans ce que je qualifierais d'abomination. Une pièce immense, avec de la musique de mauvaise soirée de Miss camping 1997 inutilement fort, des lumières horribles, et par-dessus le marché, de la fumée. Les hominidés se trémoussaient entre l'épilepsie et l'électrocution en essayant de se coller le plus possible et de mélanger leurs fluides corporels. Scène affreuse, moi qui préfère le metal, et autres dérivés saturés.
Le bar était l'objet d'une queue immense, avec chacun qui jouait des coudes pour espérer hurler à l'oreille du barman une commande. Et comme de par hasard, derrière le bar, entre autres, le frère de Mélodie, je ne connaissais même pas son prénom. Il s'escrimait, jouait des verres, des bouteilles pour satisfaire les demandes qui semblaient ne pas finir.
Juliette nous trouva un coin pour s'asseoir, et nous vîmes rapidement que toute discussion était impossible, et elle tenta de m'amener danser sur des tubes mièvres et sirupeux qui me donnaient envie de faire du mal physiquement à l'autoproclamé Disc-Jockey. Elle ne prit pas ombrage de mon refus et s'en alla trottiner vers la piste de danse me laissant seule à faire tapisserie.
Ma limite auditive ayant été franchie depuis longtemps, je tentai d'aller vers le bar, et fuis devant la masse de ceux qui y étaient accrochés comme des moules sur un rocher. Les mains vides, je fus heureuse de trouver la terrasse, ou plutôt le fumoir, tant la fumée de cigarette emplissait l'air. Je me frayai un chemin à travers la foule et trouvai le grand air, enfin. Personne à qui parler, personne pour m'importuner. Je me sentais assez bien, l'air était doux, ma robe m'allait à merveille, et je n'avais pas de mauvaises pensées, j'avais réussi mon année. Tout semblait radieux.
—Hey, salut toi, me dit une voix derrière moi, ça va ?
—Euh, oui, répondis-je le plus sobrement du monde en me retournant.
Je vis un homme pas très frais, un verre à la main, dans un costume tout à fait classe, blond, le genre de fils à papa classique des facs de droit.
—Hey, t'es jolie, t'es qui toi ?
—Charlotte, master 1.
—Ah ouaaaaaaiiiiiiiis, la Charlotte ? La gothique ? La vache, comment t'es bonne ce soir ! beugla-t-il.
Mon dieu, aucun homme ne me portait de l'intérêt, et il fallait que ce fut aujourd'hui, lui qui brisa la chaîne. Si Dieu existait (spoiler, non), il avait un sacré sens de l'humour, sadique et bien à lui. Pendant que j'encaissais cette dose de compliments de cet individu ma foi assez éméché, il se rapprochait inexorablement de ma bulle de confort.
—Ca te dirait qu'on passe un moment toi et moi ? Allez, t'es plutôt jolie, on va bien s'amuser ?
—Non, merci, répondis-je en tentant de reculer petit à petit.
Je perdais de mon assurance, car bourré, ce type était bien plus fort que moi et je ne pourrais pas lui échapper bien longtemps.
—Allez, Charlotte, t'es trop coincée, laisse-toi faire, tenta-t-il de m'amadouer. Tu verras, c'est sympa.
—Non, je veux que tu me laisses tranquille.
Merde, il se rapprochait encore, il pouvait presque me toucher, je reculai encore plus vite. Je sentais presque son haleine, je voyais son visage tout propret, sa dégaine de bourgeois sûr de ses privilèges, et ses hormones malheureusement en feu.
Faire face au danger, si je faisais volte-face, il allait m'attraper et je serais sans défense. Je reculai pas après pas, en jetant des coups d'œil furtifs derrière, en direction du son pour tenter de trouver de l'aide. Il tenta de saisir mon bras, je l'esquivai, une deuxième fois. Le monde entra dans un tunnel, je paniquai totalement désormais. Ma respiration se fit lourde, le sang martelait dans mes tempes. Je n'entendais plus ce qu'il me disait. Je ne voyais que lui, ses yeux vides, son air affamé, il n'allait pas me lâcher, comme un Terminator guidé par sa queue.
Je reculai encore, mais, la distance se réduisait, et ce qui arrive dans tous les films d'horreur m'arriva, une aspérité dans la pelouse me fit trébucher et c'est lui qui me rattrapa par les bras.
—Tu vois que t'as besoin de moi, s'amusa-t-il, sans moi, tu tombais.
—Lâche-moi, ordonnai-je.
—Je ne vais pas te faire de mal, promit-il en serrant ses mains sur mes poignets.
—Tu me fais mal, lâche-moi, insistai-je.
Il ne lâcha pas, bien au contraire, et ses mains ne faisaient qu'accentuer son emprise sur moi. J'étais piégée, sans aucun moyen de me sortir de cette situation. Je ne pouvais que repousser la sentence, le décourager restait une infime possibilité, le frapper, impensable, ce type était bien plus fort que moi. Quant à lui mettre un coup de pied dans les burnes, je n'y pensai même pas, avec cette saleté de robe et mes talons, impossible de viser ni de lever la jambe pour un peu d'impact.
Panique totale, il me tira vers lui, j'ai beau résister, je ne pouvais rien faire. Il me prit dans ses bras, je grimaçai devant son haleine chargée et son rictus animal. Il m'avait à sa merci, et il savait. Comme je voudrais partir, sortir de mon corps, faire de mes chairs un fluide pour m'échapper. Je n'étais que tétanie et adrénaline, la fuite n'avait pas marché, mon cerveau reptilien n'avait-il plus d'autre réponse ?
Hurler, oui, hurler à lui percer les tympans. Alors, de toute ma gorge, je criai, j'expulsai, à m'en griller les cordes vocales. Lui ne broncha pas, et ses mains se baladèrent sur moi fouillant mes vêtements, palpant mon corps comme pour me dévorer entière.
Le bruit qui sortit de ma bouche était animal, comme si je tentais de m'échapper par le son, mais ce connard n'en avait cure et cherchait absolument à profiter de moi, comme la gazelle qui, dans la gueule du lion pensait qu'il y avait encore un moyen de s'enfuir. Il tenta de me faire taire avec une main sur ma bouche que je mordis de toutes mes forces.
Goût de sang, je ne lâchai pas, je mordis comme si ma vie en dépendait. Un violent coup à la tête me fit vaciller, et étourdie, je me retrouvai allongée sur le sol, du sang au bord des lèvres. Il ne fit pas cas de sa main, mais il plongea au contraire vers moi, pour me saillir et me colla de tout son poids. J'étais encore plus coincée.
—Laisse-toi faire, une tigresse comme toi, je suis sûr que t'es un super coup.
Il fouilla mes jambes, les plis de ma robe, tout à son affaire, tandis que je me débattais. Je ne sentais pas la douleur, juste le contact contre moi. Je sentais son poids, et son souffle, bovin, lourd, aviné, assourdissant.
Je criai, encore, du plus profond de mon âme, ce qui ne le fit pas vaciller, loin de là, il se débattait avec ses mains, les miennes, ma robe, et mon corps qui se débattait de toute ma force.
Un bruit sourd, et son corps se raidit avant de s'effondrer sur moi, inerte. J'étouffais de son poids sur moi. En un instant, je fus libérée. Quelqu'un m'aida à me relever près du corps de mon agresseur étendu sur le sol.
—Tu vas bien ? Me demanda la voix.
J'étais incapable de répondre, chancelante sur mes cannes tremblantes, le souffle court, les cheveux en bataille, le sang qui bouillait dans mes veines, j'étais sous le choc, et cette voix douce qui me parlait.
—Tu vas bien ? Répéta-t-il, comment tu te sens ? Assieds-toi, respire.
Toujours dans mon mutisme, je m'effondrai de tout mon poids sur l'herbe moelleuse. Il se pencha vers moi, je le reconnus, le frère de Mélodie. Il avait fière allure dans son smoking de serveur, il était paniqué, lui aussi.
—Juliette, Charlotte, s'étonna-t-elle, vous êtes rayonnantes, entrez donc.
Mélodie elle aussi s'était paré de ses plus beaux atours, une belle robe noire arrivait aux genoux, et un collier de perles ornait son cou. Simple et élégant, tout comme les convives qui nous regardèrent avec un mélange d'admiration, de surprise et de fausse pudeur d'admettre que nous étions nous aussi assorties à la soirée. Les femmes buvaient des boissons colorées et sucrées et les rares hommes, en chemise et pantalon à pinces faisaient visiblement tapisserie. Certains étaient assis sur le canapé, d'autres en groupe à papoter, verre à la main.
—Que buvez-vous ? Me demanda Mélodie.
—Deux trucs sans alcool, commanda Juliette, ce que tu as.
Elle apprécia notre demande et héla un type qui faisait carrément tâche dans le tableau. Grand, voûté, la barbe hirsute, le cheveu mal agencé, il prit la commande et disparut sans un mot pour ce que j'estime être la cuisine. Il en revint deux minutes après avec un plateau qui portait nos deux verres. Il ne répondit pas à nos remerciements et ne nous laissa admirer que le dos de son t-shirt noir à l'effigie d'In Flames, un groupe que j'adore.
La soirée était mortelle, il faut le dire, même si l'on louait ma tenue et ma venue avec un ton mielleux, je m'ennuyais ferme. J'écoutais poliment les femmes parler de leurs chevaux, de la maison de famille au bord de la mer, des ragots sur nos camarades de promo qui étaient d'autant plus piquants que les intéressées étaient « bizarres », ou « hors-normes » ou « pauvres », avec la violence sociale et le racisme qui allait avec. Je faisais bonne figure, je faisais tapisserie, j'acquiesçais et sirotais mon jus.
J'allai faire un tour du côté des hommes qui n'étaient guère mieux, ils fumaient sur la terrasse, parlaient voitures de grosse cylindrée et ski, ce qui m'ennuiait au plus haut point.
—Bonsoir, vous êtes très en beauté ce soir, à qui ai-je l'honneur, tenta l'un des hommes.
—Charlotte, répondis-je sur la défensive.
—Ça vous dirait de faire quelques pas dans le jardin ?
—J'ai bien peur que mes talons ne s'enfoncent dans la pelouse, déclinai-je.
—Alors, installons-nous ici, sur la terrasse.
—Désolée, mais mes cheveux, ma robe et moi-même ne nous accordons que très mal avec la fumée de votre cigarette. Bonne soirée.
Ce petit salaud n'avait regardé que mes seins pendant qu'il me parlait. C'était bien la peine de lui accorder un peu d'attention.
J'allais faire signe à Charlotte de partir quand un éclat de voix vint troubler le son général de la soirée. Une femme hurlait, et il semblait qu'il s'agissait de Mélodie. Ça bardait pour le matricule de quelqu'un, et les éclats de voix se succédaient, en sens unique. Pas un bruit dans le salon. Tout le monde était suspendu au résultat, tout le monde attendait de savoir qui était l'objet de cette diatribe.
Elle sortit du salon cinq minutes plus tard et nous fîmes tous mine de faire autre chose. Pas dupe, elle s'adressa au premier groupe de femmes qu'elle croisa.
—Cette andouille m'a renversé du rhum sur ma robe. Ma robe fétiche, une Dior, quel idiot !
—Il ne l'a pas fait exprès, tenta d'adoucir une des interlocutrices.
—Soit il l'a fait exprès et c'est un idiot, soit il est maladroit, et dans les deux cas, il m'exaspère. Je vais me changer et j'arrive.
Et les discussions de reprendre comme de par magie. Le léger brouhaha teinté de tubes sirupeux en fond sonore emplit à nouveau l'espace.
Quant à moi, je pris le parti de refaire un tour dehors, histoire de me dégourdir les jambes, un peu meurtries par mes chaussures neuves. Escarpins à la main, je savourais le ciel étoilé de cette immense propriété dans une ville aussi chère et l'odeur de l'herbe mouillée de rosée. Le silence, à défaut d'autre chose emplit mes oreilles, et c'était un délice.
Un pleur vint troubler mon repos. Un pleur d'homme. Je le trouvai vite, prostré contre une porte de service, mon serveur du début de soirée. Je reconnus son t-shirt noir, ses cheveux hirsutes son air prostré, en sanglots. Je l'observais, ne sachant quoi faire. Il pleurait, je ne voyais de lui que des cheveux, ses bras maigres qui verrouillaient sa tête et ses genoux. Coincé, il pleurait tout son saoul et ne m'avait pas remarquée. Il y avait quelque chose de d'étrange à cette scène. J'avais envie de m'en désintéresser, mais cet être était comme moi, et ne méritait pas de souffrir ainsi. Je ne savais que faire. Prendre de ses nouvelles, m'enquérir de lui, ou fuir lâchement, en me disant que ce n'étaient pas mes affaires après tout. Interdite, j'attendais que mon cerveau se décide à prendre une décision.
Je repositionnai mes jambes et marchai sur un truc qui fit du bruit, une branche, une feuille, des cailloux, qu'importe. Et merde ! Il leva la tête. Je vis, au clair de lune et de l'éclairage son visage tuméfié nimbé de larmes. Il n'était pas beau, objectivement, mais touchant, comme un oisillon blessé. Il scruta le paysage autour de lui, et me vit, debout, mes escarpins à la main à le fixer. La panique teinta son visage, ne sachant que faire. Je le sentais tendu, prêt à fuir, interdit, tétanisé.
—Qui êtes-vous, marmonna-t-il, vous avez besoin de boire quelque chose ? Vous voulez me punir ?
—Euh, non, rien de tout ça, répondis-je, je me balade loin de cette soirée, et ça fait du bien.
—Je ne devrais pas rester là, Mélodie m'a interdit de parler à ses amies.
—Je ne suis pas une de ses amies, et tu es assez grand pour décider toi-même, non ?
—Je dois faire ce que Mélodie m'ordonne, se renfrogna-t-il.
—D'accooord soupirai-je, mais, pourquoi pleures-tu ? C'est parce que Mélodie t'a engueulé ?
—Ça, j'y suis habitué, avoua-t-il, même quand elle va au-delà, c'est ses mots qui font mal, et elle le sait.
—Mais qui es-tu ? Qui es-tu pour accepter ça ?
—D'après elle, je suis un bâtard, le fils du jardinier ou du palefrenier, ou d'un ouvrier, bref, je ne suis pas son vrai frère.
—Et ça légitime qu'elle te frappe, m'insurgeai-je à voir les ecchymoses qu'il avait sur son bras.
—Pour elle si.
—Et pour toi ? N'as-tu pas envie de te rebeller ?
—Je ne peux pas, je suis coincé ici.
—Eh bien, mon vieux, j'ai mes propres problèmes, je ne pourrai pas t'aider malgré toi. Bonne soirée.
Je pris congé de mon hôte et trouvai Juliette pour lui faire connaître mon envie, mon besoin de partir. Je vis cette grande saucisse, toujours voûté, à distribuer des boissons sous l'œil vigilant de sa sœur. Je l'observais de loin, avec son œil mauvais, mais sans en avoir l'air. Je sentais le dégoût dans la bouche.
—On y va, Ju', s'il te plait.
—C'est parti.
C'est ainsi que ma meilleure amie me ramena chez moi, dans cette tenue qui coûtait un SMIC. La tête lourde, je m'endormis tout de suite.
Les jours se sont suivis, j'eus mes partiels haut la main, Juliette s'en sortit elle aussi très bien. J'avais oublié cette soirée quand Juliette me força encore à aller à la soirée de fin d'année, eh oui, nous avions eu notre master 1, plus qu'un an à tirer avant de pouvoir exercer.
—Tu n'as pas le choix, tu n'y couperas pas, m'asséna Juliette, fête de fin d'année, tous les étudiants y seront, et toi aussi, avec ta belle robe et tes « fuck me » shoes.
—Okay, et où se situera cette sauterie ?
—Dans une boîte de nuit privatisée pour l'occasion. Notre brave Mélodie, présidente du bureau des élèves assurera l'organisation et cette soirée sera l'occasion pour elle d'asseoir son hégémonie et son ascendant sur la promo.
—Comme si elle en avait besoin.
—N'est-ce pas ? Allez, tu passes à la maison, et je t'y emmène.
—Oui, acceptai-je de mauvaise grâce.
Le soir venu, Juliette me refit une beauté avec ses talents, et après une bonne douche, elle nous regarda dans le miroir toutes les deux. J'avais opté encore une fois pour le body, je dois avouer qu'outre le côté pénible quand on doit satisfaire un besoin naturel, il cachait mes bourrelets et ça rendait foutrement joli.
—On est canon, tu ne trouves pas ?
—Surtout toi, avec ta taille 36 et ton corps sans bourrelets, répondis-je.
—Regarde-toi, avec ta belle robe ocre, tes escarpins, le rouge à lèvres et tes beaux cheveux, c'est toi la bombasse. Moi, je suis quelconque.
Elle prit les clefs de sa voiture, et, telles deux vamps, nous allâmes à tombeau ouvert vers ce lieu de perdition que je détestais déjà, mais que je devais fréquenter, au moins un peu, pour ne pas finir seule et dans un caniveau une fois mon diplôme obtenu.
La musique était déjà assourdissante avant de pénétrer dans l'enceinte de la grotte, mais, au moins, il y avait un extérieur, ce qui me laissait des possibilités de fuite. Un cerbère avec une oreillette et une liste à la main jaugea nos tenues, biffa nos noms et nous fit entrer dans ce que je qualifierais d'abomination. Une pièce immense, avec de la musique de mauvaise soirée de Miss camping 1997 inutilement fort, des lumières horribles, et par-dessus le marché, de la fumée. Les hominidés se trémoussaient entre l'épilepsie et l'électrocution en essayant de se coller le plus possible et de mélanger leurs fluides corporels. Scène affreuse, moi qui préfère le metal, et autres dérivés saturés.
Le bar était l'objet d'une queue immense, avec chacun qui jouait des coudes pour espérer hurler à l'oreille du barman une commande. Et comme de par hasard, derrière le bar, entre autres, le frère de Mélodie, je ne connaissais même pas son prénom. Il s'escrimait, jouait des verres, des bouteilles pour satisfaire les demandes qui semblaient ne pas finir.
Juliette nous trouva un coin pour s'asseoir, et nous vîmes rapidement que toute discussion était impossible, et elle tenta de m'amener danser sur des tubes mièvres et sirupeux qui me donnaient envie de faire du mal physiquement à l'autoproclamé Disc-Jockey. Elle ne prit pas ombrage de mon refus et s'en alla trottiner vers la piste de danse me laissant seule à faire tapisserie.
Ma limite auditive ayant été franchie depuis longtemps, je tentai d'aller vers le bar, et fuis devant la masse de ceux qui y étaient accrochés comme des moules sur un rocher. Les mains vides, je fus heureuse de trouver la terrasse, ou plutôt le fumoir, tant la fumée de cigarette emplissait l'air. Je me frayai un chemin à travers la foule et trouvai le grand air, enfin. Personne à qui parler, personne pour m'importuner. Je me sentais assez bien, l'air était doux, ma robe m'allait à merveille, et je n'avais pas de mauvaises pensées, j'avais réussi mon année. Tout semblait radieux.
—Hey, salut toi, me dit une voix derrière moi, ça va ?
—Euh, oui, répondis-je le plus sobrement du monde en me retournant.
Je vis un homme pas très frais, un verre à la main, dans un costume tout à fait classe, blond, le genre de fils à papa classique des facs de droit.
—Hey, t'es jolie, t'es qui toi ?
—Charlotte, master 1.
—Ah ouaaaaaaiiiiiiiis, la Charlotte ? La gothique ? La vache, comment t'es bonne ce soir ! beugla-t-il.
Mon dieu, aucun homme ne me portait de l'intérêt, et il fallait que ce fut aujourd'hui, lui qui brisa la chaîne. Si Dieu existait (spoiler, non), il avait un sacré sens de l'humour, sadique et bien à lui. Pendant que j'encaissais cette dose de compliments de cet individu ma foi assez éméché, il se rapprochait inexorablement de ma bulle de confort.
—Ca te dirait qu'on passe un moment toi et moi ? Allez, t'es plutôt jolie, on va bien s'amuser ?
—Non, merci, répondis-je en tentant de reculer petit à petit.
Je perdais de mon assurance, car bourré, ce type était bien plus fort que moi et je ne pourrais pas lui échapper bien longtemps.
—Allez, Charlotte, t'es trop coincée, laisse-toi faire, tenta-t-il de m'amadouer. Tu verras, c'est sympa.
—Non, je veux que tu me laisses tranquille.
Merde, il se rapprochait encore, il pouvait presque me toucher, je reculai encore plus vite. Je sentais presque son haleine, je voyais son visage tout propret, sa dégaine de bourgeois sûr de ses privilèges, et ses hormones malheureusement en feu.
Faire face au danger, si je faisais volte-face, il allait m'attraper et je serais sans défense. Je reculai pas après pas, en jetant des coups d'œil furtifs derrière, en direction du son pour tenter de trouver de l'aide. Il tenta de saisir mon bras, je l'esquivai, une deuxième fois. Le monde entra dans un tunnel, je paniquai totalement désormais. Ma respiration se fit lourde, le sang martelait dans mes tempes. Je n'entendais plus ce qu'il me disait. Je ne voyais que lui, ses yeux vides, son air affamé, il n'allait pas me lâcher, comme un Terminator guidé par sa queue.
Je reculai encore, mais, la distance se réduisait, et ce qui arrive dans tous les films d'horreur m'arriva, une aspérité dans la pelouse me fit trébucher et c'est lui qui me rattrapa par les bras.
—Tu vois que t'as besoin de moi, s'amusa-t-il, sans moi, tu tombais.
—Lâche-moi, ordonnai-je.
—Je ne vais pas te faire de mal, promit-il en serrant ses mains sur mes poignets.
—Tu me fais mal, lâche-moi, insistai-je.
Il ne lâcha pas, bien au contraire, et ses mains ne faisaient qu'accentuer son emprise sur moi. J'étais piégée, sans aucun moyen de me sortir de cette situation. Je ne pouvais que repousser la sentence, le décourager restait une infime possibilité, le frapper, impensable, ce type était bien plus fort que moi. Quant à lui mettre un coup de pied dans les burnes, je n'y pensai même pas, avec cette saleté de robe et mes talons, impossible de viser ni de lever la jambe pour un peu d'impact.
Panique totale, il me tira vers lui, j'ai beau résister, je ne pouvais rien faire. Il me prit dans ses bras, je grimaçai devant son haleine chargée et son rictus animal. Il m'avait à sa merci, et il savait. Comme je voudrais partir, sortir de mon corps, faire de mes chairs un fluide pour m'échapper. Je n'étais que tétanie et adrénaline, la fuite n'avait pas marché, mon cerveau reptilien n'avait-il plus d'autre réponse ?
Hurler, oui, hurler à lui percer les tympans. Alors, de toute ma gorge, je criai, j'expulsai, à m'en griller les cordes vocales. Lui ne broncha pas, et ses mains se baladèrent sur moi fouillant mes vêtements, palpant mon corps comme pour me dévorer entière.
Le bruit qui sortit de ma bouche était animal, comme si je tentais de m'échapper par le son, mais ce connard n'en avait cure et cherchait absolument à profiter de moi, comme la gazelle qui, dans la gueule du lion pensait qu'il y avait encore un moyen de s'enfuir. Il tenta de me faire taire avec une main sur ma bouche que je mordis de toutes mes forces.
Goût de sang, je ne lâchai pas, je mordis comme si ma vie en dépendait. Un violent coup à la tête me fit vaciller, et étourdie, je me retrouvai allongée sur le sol, du sang au bord des lèvres. Il ne fit pas cas de sa main, mais il plongea au contraire vers moi, pour me saillir et me colla de tout son poids. J'étais encore plus coincée.
—Laisse-toi faire, une tigresse comme toi, je suis sûr que t'es un super coup.
Il fouilla mes jambes, les plis de ma robe, tout à son affaire, tandis que je me débattais. Je ne sentais pas la douleur, juste le contact contre moi. Je sentais son poids, et son souffle, bovin, lourd, aviné, assourdissant.
Je criai, encore, du plus profond de mon âme, ce qui ne le fit pas vaciller, loin de là, il se débattait avec ses mains, les miennes, ma robe, et mon corps qui se débattait de toute ma force.
Un bruit sourd, et son corps se raidit avant de s'effondrer sur moi, inerte. J'étouffais de son poids sur moi. En un instant, je fus libérée. Quelqu'un m'aida à me relever près du corps de mon agresseur étendu sur le sol.
—Tu vas bien ? Me demanda la voix.
J'étais incapable de répondre, chancelante sur mes cannes tremblantes, le souffle court, les cheveux en bataille, le sang qui bouillait dans mes veines, j'étais sous le choc, et cette voix douce qui me parlait.
—Tu vas bien ? Répéta-t-il, comment tu te sens ? Assieds-toi, respire.
Toujours dans mon mutisme, je m'effondrai de tout mon poids sur l'herbe moelleuse. Il se pencha vers moi, je le reconnus, le frère de Mélodie. Il avait fière allure dans son smoking de serveur, il était paniqué, lui aussi.
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Commentaires ()
Vous me donnez envie d'expédier les fêtes et reprendre mon clavier !
Merci encor
On sent un amour immodéré des mots et des tournures, amour qui nous transporte à chaque lignes dans un délice d'émotions.J'en redemande, encore et encore.
Je surveillerai de près la parution de cette suite et m'en délecterai avec gourmandise.
Merci pour ce partage.
Bonnes fêtes (à vous et a tous les lecteurs)