Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Chrysalide — Chapitre 3 · New Born
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Chrysalide
Chapitre 3 · New Born
—On est dans la merde, trancha-t-il en bougeant le corps de mon agresseur, c'est Julien de Ponchatrain, le petit ami de Mélodie. Ma sœur va me tuer.
Ses paroles résonnaient dans mon esprit, comment pouvait-il se soucier de sa sœur en ce moment ? Non mais quel crétin !
Il prit son portable et je n'entendis que quelques bribes, mon cerveau était concentré sur mon souffle, sur mon sang, et sur la satisfaction d'être en vie. La suite arriva très vite, les sirènes, les gyrophares bleus, cet idiot avait appelé la Police. Tout de suite, La fête avait stoppé, et on emportait le corps inanimé, mais vivant de mon agresseur sous les hurlements fanatiques de Mélodie qui était maîtrisée par deux policiers. Elle invectivait son frère, moi, et tous ceux qui osaient prendre parti pour moi. Aussi, derrière un cordon de policiers, la foule des étudiants se pressait, portable à la main, pour immortaliser la scène, comme des chacals. On n'avait pas laissé passer Juliette, bien que je l'eusse demandé aux policiers, et mon sauveur, lui, s'était retrouvé menottes au poignet.
Les pompiers m'avaient offert une couverture de survie et un verre d'eau. Ils me parlaient avec des manières douces, calmement, mais si l'excitation de l'agression avait disparu, je n'étais pas pour autant à l'aise.
On m'amena à l'hôpital, où les examens statuèrent que j'avais été agressée, mais que je n'avais pas de séquelles physiques. Je m'enquis de l'état de mon agresseur, et on ne me dit rien, et Juliette vint me chercher.
Je m'effondrai en larmes lorsque je la vis dans cette salle d'attente sordide des urgences. Elle m'enlaça, me serra dans ses bras, et me consola. Je pleurai longtemps sur son épaule, debout, alors que je portais encore ma robe déchirée, et que je ressemblais à un monstre.
—Cha', ma Cha', tout va bien, tu es en sécurité, tu viens dormir à la maison, ou tu veux rentrer chez tes parents ?
—Ne me laisse pas seule, s'il te plait, implorai-je.
—Viens à la maison alors.
Arrivées à son appartement, elle me prépara un bain chaud délicatement parfumé qui me délassa. Je m'endormis presque dans cette eau, même si je voyais le visage de ce monstre dès que je fermais les yeux. Juliette revint avec une tasse de thé chaude.
—Tiens ma belle, une tisane, ça t'aidera à t'endormir.
—Merci, lui répondis-je, le corps sous l'eau pour ne pas qu'elle ne vît mon corps.
Je ne sais combien de temps je restai dans l'eau, mais il faisait déjà bien jour quand je me couchai près de Juliette qui m'attendait. Elle me prit dans ses bras, me serra fort. Je pleurai encore, et la fatigue vint me cueillir. Je ne me souviens pas avoir rêvé, mais il faisait jour lorsque j'émergeai enfin.
—Tu vas bien ma belle au bois dormant ? Tu as dormi presque quinze heures, il est sept heures du matin !
J'étais vaseuse, vraiment, j'avais faim, vraiment faim, je dévorai ce que Juliette avait dans son frigo et ses placards. Je ne savais pas où j'étais, ni ce que je devais faire.
—Tu te sens capable de porter plainte, osa-t-elle alors que je me goinfrais de croissants.
—Je ne sais pas trop.
—De toute façon, vu la situation, on va avoir besoin de ton témoignage, le frère de Mélodie est en garde à vue. L'autre est à l'hosto
J'affrontai les jours qui suivirent comme un zombie, ma déposition à la Police fut un calvaire, le fonctionnaire, presque sûr de lui m'accusa d'avoir aguiché ce brave jeune homme dont je voulais oublier jusqu'au prénom. Juliette se tenait près de moi durant toute cette épreuve, et ma plainte fut prise, le père de Juliette refusa, pour des raisons évidentes de proximité, de devenir mon avocat, mais il me recommanda une charmante jeune femme, à peine plus âgée que moi, qui fit une telle impression auprès de policiers débonnaires, qui ne prenaient pas vraiment mon témoignage au sérieux avant son arrivée. J'enviais son assurance, sa voix calme, ferme, posée, son ton sec, tranchant, avec mon interrogateur, et doux et rassurant avec moi. C'est à cette occasion que j'appris que cette pouffiasse de Mélodie avait porté plainte contre moi pour coups et blessures sur son fiancé !
Je passai des jours à dormir, des heures apathique devant mon assiette, et je mangeais peu. Charlotte pris les choses en main et me força à voir un psychologue pour faire le point, et un médecin pour me filer des calmants. Je racontai l'histoire à mes parents également, en cachant les détails les plus scabreux, et les rassurai du mieux que je pouvais.
C'est un jour que tout changea, je reçus un message d'un numéro inconnu. Un mois s'était passé depuis cette détestable soirée, et, au lieu de profiter de mon été, je me morfondais dans ma chambre, sous les regards inquiets et compatissants de mes parents.
—Bonjour Charlotte, je suis Thomas, le frère de Mélodie, je voulais savoir comment tu allais. Passe une bonne journée.
Il ne manquait plus que lui ! Je reposai mon téléphone et retournai à ma torpeur, à mon vide intérieur et à mon envie de calme. Ainsi, les jours passèrent encore, je n'avais rien de prévu à part penser au repas d'après, repas que je ne prenais qu'à peine. Ce fut Juliette qui débarqua chez moi un jour, mes parents étaient au travail, et je gisais dans mon lit.
—Mon dieu Charlotte, mais aère-moi cette chambre par pitié, et file à la douche tout de suite, je t'emmène manger une glace, on sort, et c'est non-négociable.
De mauvaise grâce, je filai prendre une douche, la dernière avait quelques jours et mes longs cheveux, eux qui faisaient ma fierté étaient dans un triste état, ma peau était grasse, blanche à mourir, et je devais avouer que le contact de l'eau sur ma peau me faisait du bien.
J'entrai dans ma chambre avec Juliette, qui avait changé les draps, ouvert en grand les volets et la fenêtre et elle était en train de ranger le dépotoir que cette petite surface était devenue. Elle m'avait sorti des vêtements que j'enfilai sans vraiment y prêter attention.
—Allez, tu es prête, on sort, ça va te faire du bien, et obligation de sourire ma belle.
Quelques stations de bus dans un silence gênant, malgré ses sourires, puis, elle m'amena au centre-ville qui cuisait sous un soleil de plomb qui me faisait bien entendu regretter d'avoir quitté ma caverne. Elle s'assit à une table, chez un glacier et commanda deux coupes remplies plus que de raison de boules multicolores. Elle me fit un clin d'œil, et me souhaita bon appétit.
Elle mangeait avec entrain, et je devais avouer que moi aussi, mon ventre n'avait consommé que quelques maigres rations, de merdes industrielles principalement depuis des semaines. Le froid dans mon intestin n'allait pas arranger les choses, mais, je savourais les saveurs et les parfums exotiques qui coulaient contre mon palais.
—Bonjour, fit timidement une voix derrière moi, une voix d'homme.
—Ah, super, tu es là, installe-toi, tu manges quoi ?
—Euh, rien, je te remercie, je vais juste boire un jus de fruits, j'arrive.
Il s'assit à notre table, rompant notre duo, le frère de Mélodie, mon dieu, mais ce truc me poursuivra partout. Il s'excusait presque d'être là, la tête plongée dans son Orangina frais, l'air moins hirsute, mais toujours aussi paumé.
—Pourquoi il est là ? Aboyai-je.
—Parce qu'il habite avec moi, adoucit Juliette.
—Quoi ? Tu couches avec ?
—Non, du tout, enfin, pour qui tu me prends ?
—J'ai été chassé de chez moi par Mélodie et mes parents, responsable selon eux de la situation.
—Il dort dans le salon, sur le canapé, précise Juliette.
Je ne savais pas quoi leur rétorquer, sinon que je trouvais la situation bizarre et lui encore plus. Un peu plus humain, toujours aussi perdu, renfermé, timide, mais il a retrouvé une figure un peu plus soignée, il s'est peigné, rasé et porte un T-shirt d'Opeth, un groupe que j'adore. Il semble être un adolescent resté coincé à ses treize ans dans un corps trentenaire.
—Ma chérie, je t'ai fait sortir pour te dire qu'il va falloir que tu te soignes, que tu voies un psychiatre, et un psychologue, c'est indispensable pour que tu te reconstruises.
—Et on est obligés de parler de ça devant lui, mordis-je.
—Lui a commencé, je te rappelle qu'il t'a sauvée, et il est accusé d'avoir frappé sans raisons l'autre tâche qui a essayé de te violer. C'est un oiseau blessé, dans une autre proportion que toi.
—Je n'ai pas les moyens, tu sais combien coûte un psychologue de l'heure ?
—En tant que victime d'agression, tu as une prise en charge, je me suis occupé des papiers, tu commences lundi, seize heures, voilà l'adresse. Tu verras elle est très bien, conclut-elle.
—Je vais vous laisser entre filles, proposa-t-il, je vois que ma présence importune Charlotte, et je ne veux pas la mettre mal à l'aise.
—Non, reste, lui intima-t-elle.
Pris entre deux feux contradictoires, il se prostra et entra dans un entre-deux, comme un type de Shrödinger, pas parti, mais pas là non plus.
—Il faut que tu te reconstruises ma belle, tu as un très bel avenir devant toi, tu as tant sacrifié pour abandonner maintenant.
—Tu crois vraiment que je vais faire ça, pour quoi faire ?
—Pour ne pas lui laisser la satisfaction de t'avoir brisée, appuya-t-elle. Ne lui laisse pas le plaisir de gourmet de te voir à terre.
—Et un psy, ça suffit ?
—Il faut que tu en aies envie, me répondit-elle en léchant sa cuillère. On ne guérit pas malgré soi.
—Et je répète ma question, pourquoi il est là lui ?
—Parce qu'il voulait savoir comment tu allais, tout simplement.
—Je vais, lui répondis-je, sans le regarder.
—Il ne te traverse pas l'esprit que quelqu'un puisse s'intéresser à toi pour de vrai, sans arrière-pensée ? S'agaça-t-elle. Il t'a sauvée d'un viol, il se soucie de toi, tu ne crois pas que ça puisse être un sentiment normal ?
—Je ne crois pas à la normalité, surtout pas après ça.
Je me levai et partis sans me retourner, laissant là le petit couple. J'étais furieuse, sans profondeur, juste de la colère, sans visage, pourquoi en faudrait-il une d'ailleurs ?
Un jour passa, deux, je coupai mon téléphone, je vivais, je survivais, dans les neuf mètres carrés de ma chambre, sans lumière, avec Edge of Sanity ou Green Carnation en fond sonore. C'est fou ce que la distorsion peut faire pour me garder en vie. J'avais juste sur mon bureau, et dans un coin de ma tête la carte de visite, celle du psy. Une part de moi voulait l'ignorer, une autre était curieuse. C'est Gorod dans mes oreilles qui m'amena à la raison, je devais au moins essayer.
J'y allai finalement, avec cinq jours de coupure de Juliette, ce qui n'était jamais arrivé depuis des années. J'étais en colère contre… je ne savais pas en fait. Je n'avais pas allumé mon téléphone, ni consulté mes mails, et je ne me sentais pas prête à le refaire.
Une salle d'attente, similaire à celle d'un docteur, des magazines, j'étais seule, heureusement. Une femme, dans la cinquantaine, cheveux grisonnants, l'air d'une prof de français m'accueillit avec un grand sourire, et m'invita à entrer dans son cabinet.
Je m'assis dans un siège très confortable, face à elle.
—Je ne devrais pas être sur un divan, m'étonnai-je.
Elle me sourit, et rit légèrement.
—Nous ne sommes plus dans les temps du Docteur Freud, mais, si vous voulez, la prochaine fois, je peux vous trouver ça. Est-ce le fait de me regarder qui vous importune ?
—Je ne sais pas, c'est la première fois que je vois un psy.
—Expliquez-moi ce que je peux faire pour vous.
De mes mots, avec beaucoup de silences, de phrases tronquées, j'expliquai mon propos, les circonstances, la douleur, le repli, la colère.
—Bien, je vois que nous avons un long chemin à faire avant de remettre tout ça en ordre. Je vous propose de nous voir deux fois par semaine, vous en avez bien besoin. Avez-vous un traitement médicamenteux ?
—Non, je devrais ?
—Pour vous apaiser et vous permettre de dormir sereinement, ça peut vous aider, demandez à votre médecin traitant.
—Mon amie m'a parlé d'un psychiatre, le Docteur Lebrun.
—Oui, il est très bien, n'hésitez pas à le solliciter de ma part. Pour mes honoraires, c'est réglé avec la cellule d'aide aux victimes, votre amie, Juliette de Bordas s'est occupée de tout.
Ce nom, il me laissa une sensation douce-amère, mais l'amertume avait-elle une raison d'être ? Que m'avait-elle fait à part m'imposer cette asperge, je ne connaissais même pas son prénom, c'était juste « le frère de l'autre ».
Cinquante appels en absence, une dizaine de messages vocaux, et quelques SMS, inquiets, pas véhéments, même un de l'autre saucisse, pour s'excuser. Qu'allais-je répondre à ça. Extinction de l'appareil, je n'étais pas prête à ça. Retour dans ma grotte, jusqu'à ce que je sois réveillée par mon lit qui vibra. Juliette se tenait près de moi, le regard sévère.
—Alors, ça va bien ? Me demanda-t-elle sèchement.
Elle avait mes clefs, j'aurais dû m'en souvenir. Les yeux pâteux, le teint blafard, je la fixais avec peine, et je n'avais pas grand-chose à lui opposer.
—Tu as quelque chose à me dire peut-être ?
Silence de ma part, j'étais en faute, et je n'avais pas assez de ressources mentales pour lui opposer quoi que ce fut.
—C'est comme ça que tu me traites ? Tu me considères comme une chaussette Mademoiselle Charlotte ?
Silence encore, je ne savais quels mots devaient sortir de ma gorge. Elle était debout, les bras croisés, en sueur par la chaleur torride de dehors, la bouche pincée, les cheveux ramenés en chignon et ses Ray-Ban en guise de serre-tête.
—Pfff, soupira-t-elle avant de tourner les talons.
Elle quitta ma chambre, et ma maison, le pas lourd, les larmes aux yeux, et rien n'était sorti de ma bouche, j'avais blessé mon amie, la seule qui comptait vraiment, ma famille en somme. Les vannes s'ouvrirent et ce furent des torrents qui quittèrent mes yeux. Les hoquets emplissaient l'espace, et ce furent les seuls sons qui résonnèrent en ces murs.
Je ne pus rien faire les premières heures, ni les suivantes, prostrée dans mon lit. Par un effort inouï, j'allai voir le psychiatre qui vit mon désarroi et me prescrivit des antidépresseurs, pour égaliser mon humeur. Je ne l'écoutai que par bribes, mon esprit focalisé sur Juliette, ma Juliette, que j'avais perdue.
La psy me reçut en larmes, et m'écouta vomir ma haine de moi, ma stupidité, et mon manque de celle qui rendait ma vie potable. Je n'eus pas de mots assez durs pour me faire du mal. La psy me fit sortir mes tripes, et j'en ressortis avec la seule idée, revenir vers elle.
Le son de son répondeur fur ce qu'elle m'opposa. J'eus beau rappeler cent fois avec ce pincement au cœur lorsque j'entendais sa voix, aucune réponse. Il ne me restait qu'une seule solution, Lui.
—Aide-moi, lui envoyai-je. Je dois la voir.
—Elle pleure dans sa chambre, passe si tu veux, je n'arrive pas à l'aider. Je pense que tu es la mieux placée. Si tu le désires, je vous laisserai seules.
—Merci, j'arrive, raccrochai-je.
Je n'ai jamais mis si peu de temps pour rejoindre Juliette, et je sonnai avec frénésie et détermination à sa porte qui s'ouvrit sur ce type bizarre qui squattait le canapé. Je n'eus pas de mot pour lui et fonçai vers la chambre. Je la trouvai en pleurs sur le lit.
—Fiche-le camp, pleura-t-elle.
—J'ai été stupide et égoïste Ju', tu t'en es rendue compte, commençai-je. Je suis venue te présenter mes excuses, même si je n'ai rien à dire pour ma défense.
—Tu te rends compte du mal que tu me fais ?
—Pas assez.
Je tentai de la prendre dans mes bras, mais, je n'enlaçai qu'un bloc de granit hoquetant. Elle restait prostrée, en boule sur son lit.
Je restai ainsi, collée à elle, mes narines dans ses cheveux incroyablement doux, j'humais son parfum, je caressais son être, sa peau, pour me lover à son âme. Qui d'autre pourrait me faire sentir aussi bien qu'elle, en ce moment ?
Nous restâmes comme ça un long moment, elle en boule, et moi contre elle, sans rien avoir d'autre à faire qu'à apprécier sa présence.
Je crois bien que nous nous étions endormies ainsi lorsque la nuit vint nous cueillir, et une odeur de cuisine.
—Je crois que ton coloc a fait à manger, viens, on va casser une graine, tu veux bien ? Lui proposai-je.
Un « Oui » timide vint me répondre et je vis son visage, nimbé de larmes, avec son mascara qui avait coulé. Elle se déplia et me suivit. Avant tout, je la pris dans les bras, et l'étreignis très fort.
—Je suis paumée en ce moment, Ju', je suis désolée, je ne vais pas bien et j'ai besoin de toi comme jamais, tu n'imagines pas.
—J'ai besoin d'entendre que je ne compte pas pour du beurre tu sais.
—Tu es tout pour moi Ju', et si j'étais goudou, je crois que je t'aurais fait du gringue.
—Arrête, t'es bête.
Nous ouvrîmes la porte de la chambre pour trouver la table mise et le coloc de Juliette en train de sortir une tarte du four.
—J'ai pensé que vous aviez faim, s'excusa-t-il, alors, je vous ai fait une tarte aux courgettes, la table est mise, je vous pose ça et je vous laisse, vous avez besoin de vous retrouver.
—Reste, s'il te plait, lui demandai-je.
—Merci Vincent, répondit Juliette, tu es adorable, il ne fallait pas te donner cette peine.
—C'est rien, c'est normal.
Il avait dressé la table, avec deux couverts, rangé l'appartement et le bordel proverbial de ma meilleure amie, rangé ses montagnes d'habits, fait tourner une lessive qui séchait sur le balcon, fait le ménage et la vaisselle, une vraie fée du logis dont je connaissais désormais le prénom.
—Merci Vincent, appuyai-je sur son prénom.
Il nous servit une part chacune et retourna à sa cuisine.
—Assieds-toi, et mange avec nous, lui proposai-je.
—Je ne voudrais pas m'immiscer entre vous, je sens que je suis de trop, et promis, je vais trouver quelque chose rapidement pour ne plus vous importuner.
—Tu ne déranges pas du tout, ta compagnie est très agréable complimenta Juliette. Au contraire, tu es une vraie fée du logis comme j'en ai bien besoin. S'il te plait, assieds-toi avec nous et mange un bout, je te le demande.
Il sortit une assiette et mangea avec nous, et j'appris à le connaître, bien qu'il fût économe de ses paroles, préférant sans cesse nous remettre au centre des attentions. Il avait envie de devenir luthier, de fabriquer et d'entretenir des guitares et basses, un métier manuel qui faisait tache dans une famille de cet acabit. Il avait été rejeté dès le début par sa sœur, par son père qui ne s'en occupait que peu, et par une mère un peu trop abusive qui passait tout à sa fille castratrice. Il avait vécu dans une ambiance de soumission aux caprices de sa sœur, vraie héritière, lui n'aurait rien et il le savait. Amateur de musiques métalliques et saturées, il avait subi les affres d'être rabaissé, humilié en permanence par Mélodie. Alors, il s'était échappé après l'affaire, et s'était retrouvé à la rue. C'est lorsque mon avocate l'a contacté qu'il lui a parlé de sa situation, et Juliette s'était mise en devoir de le secourir.
—Je ne te remercierai jamais assez, Juliette, de m'avoir sorti de cette ornière, et je te promets que je vais m'en aller dès que j'aurai trouvé un travail et un appartement.
—Reste, ne t'en fais pas, cet appartement est trop vide et ça me fait du bien d'avoir quelqu'un à qui parler, même si tu n'es pas très bavard !
—Désolé, se contrit-il.
Je laissai Juliette tard dans la nuit, je devais retourner voir mes parents, je tentais de les protéger de tout ça, ils n'avaient pas besoin de soucis en plus.
L'été passa, et Juliette m'accompagna ce premier jour de rentrée, Vincent également. Je changeais d'avis envers lui, petit à petit. Il avait fini par trouver un contrat d'apprentissage en ébénisterie, et n'attendait que ses premiers deniers pour quitter l'appartement de Juliette. Il tentait de se faire petit, mais, je le voyais à chaque fois que je passais chez ma meilleure amie.
La rentrée fut plus difficile que je pensais, les regards se tournèrent vers moi, les conversations se turent lorsque je passai le seuil du préau. Je pris la main de Juliette fort, très fort, et nous allâmes elle et moi nous asseoir dans les premiers rangs dans l'amphi. Si le cours était intéressant, il me fallut quelques longues minutes de respiration intense, profonde, et le contact cutané pour m'aider à rentrer vraiment dedans. Je sentais les regards qui me jugeaient, qui me jaugeaient, qui comblaient leur vie vide à s'occuper de la mienne. Juliette me pressa de les ignorer, par de douces paroles murmurées, et je réussis, en sueur, en hyperventilation ou presque, à écouter ce qu'on me racontait.
Les jours suivants ne furent pas vraiment mieux, je sentais à chaque pas dans cette fac une sourde rumeur, une hostilité rampante, un éther de haine contenue. Je n'avais pas croisé Mélodie, ni son connard, et c'était tant mieux. Mon avocate m'avait dit que la procédure devrait durer plusieurs années. Mon agresseur avait été mis en examen, mais ressortait libre, je savais ce que ça signifiait, il serait relaxé, et l'armée d'avocats engagés par sa si puissante et respectable famille aurait gain de cause face eu préjudice mineur causé à une minable comme moi.
Je voyais ma psychologue, et je prenais mes médicaments, ça allait mieux, et c'était un petit soulagement, malgré tout, j'avais un équilibre, précaire, lourd, mais supportable. J'avais Juliette, mon roc, et aussi surprenant que ça puisse paraître, Vincent, qui se révélait une fée du logis prévenante et rassurante. L'économie de ses paroles n'en faisait pas cependant un luron tout à fait délirant, mais il nous aidait pas mal dans cette entreprise de normalisation.
—Juliette, j'ai trouvé un logement, un studio près de la cité du Bel Air, l'appartement est libre d'ici deux semaines, je pourrai y emménager et vous laisser l'une et l'autre tranquilles, nous annonça-t-il un soir alors que nous faisions une pause dans nos révisions.
Choquées, nous restâmes silencieuses un instant avant que Juliette ne prenne la parole.
—Bel Air ? Mais c'est à l'autre bout de la ville !
—Je n'ai trouvé que ça, c'est le seul qui a accepté mon dossier.
—Fais-voir l'annonce, demanda Juliette.
—C'est miteux ton truc, 500 balles pour dix mètres carrés au septième étage sans balcon ni garage à vélo ni rien d'autre ! Mais c'est du vol !
—Je n'ai rien pu avoir d'autre, s'excusa-t-il. Sans CDI ni garants, je ne peux pas espérer grand-chose.
—Mais tu vas passer toute ta paie là-dedans, s'exclama-t-elle, hors de question, c'est illégal qui plus est.
—Je n'ai rien trouvé moins cher, se contrit-il, moins cher, c'est un garage.
—Tu n'accepteras pas du tout, tu restes ici, c'est non-négociable, trancha mon amie, en plus, tu as au moins une heure pour aller au boulot, et davantage pour aller à ton école, hors de question, tu restes ici.
Il ne put que baisser la tête et accepter la sentence.
—Au moins, laissez-moi vous remercier de votre accueil et te remercier de ta bienveillance. Et que vont dire tes parents que tu héberges un homme ?
—Rien, je suis grande et je fais ce que je veux, quant à mon père, il sait tout et approuve. Le fait de faire chier ta famille, ça lui plait assez, sans vouloir te vexer.
—Je comprends, ma famille a le don de se rendre aussi incontournable qu'irritante.
—Alors, c'est réglé, tu restes tant que tu n'auras pas trouvé un nid qui soit digne.
—Je peux vous inviter au restaurant au moins, quand vous en aurez envie bien entendu.
—Avec plaisir, fis-je, mais, tu sais, tu cuisines très bien, et c'est aussi bien de rester entre nous.
Il se leva et fila en cuisine pour tourner son plat, un chop suey tout à fait odorant et appétissant. Il dressa en une seconde la table et replongea dans son mutisme en nous regardant engloutir les petits légumes sautés avec leurs nouilles. Ce garçon restait une énigme pour moi. Il avait ce quelque chose d'incongru, d'attirant, d'indéfinissable.
Il le fut encore plus quand, à l'occasion d'une de nos soirées de révisions et de bouffe toujours délicieuses, il nous tendit deux boites, deux écrins de velours bleu fermés par un ruban doré.
—Pour vous remercier de votre gentillesse, et pour m'excuser de la gêne que je vous occasionne. Une babiole.
Nous ouvrîmes tant nos yeux que les boîtes pour y trouver chacune un pendentif en or blanc marqués à nos deux prénoms, Juliette et Charlotte, tenus par une chaîne fine du même métal. Deux belles arabesques finement tissées qui dessinaient une sorte de signe infini. Délicats, les bijoux étaient magnifiques.
—Mais tu es fou ! Pourquoi as-tu fait ça ?
—Tu ne veux pas que je parte, et je voulais vous faire plaisir, je suis désolé si je suis tombé à côté, je les ramènerai et je changerai pour ce que vous préférez.
—Mais ne t'excuse donc pas, continuai-je, enfin, trop, c'est trop, tu ne peux pas nous offrir ça, c'est trop.
—C'est gentil, et c'est magnifique, mais nous ne méritons pas ça, enfin ! Tu as dépensé des sous pour rien.
—Pardon, se renferma-t-il.
—Non, ne pleure pas, je comprends ton geste, tempérai-je, et je vois que tu as voulu nous faire plaisir, et c'est un cadeau comme j'aurais aimé en recevoir. C'est pour nous dire que tu tiens à nous, c'est ça ?
Il ne dit rien, tête baissée, comme pour disparaître et faire corps avec sa chaise.
—Tu es gentil, s'adoucit Juliette, et j'apprécie ton geste, mais tu n'avais pas besoin de ça pour nous dire merci, tu sais, ta tarte aux épinards de ce soir suffisait déjà, je sens que tu fais la cuisine avec amour pour nous dire que tu tiens à nous.
Il sanglotait, hoquetait, s'effondrait sur sa chaise, la tête entre ses mains. Je fis le geste de lui toucher l'épaule pour tenter de le consoler, je sentis un éclair, une décharge, je frissonnai. Il se leva et en deux pas de ses grandes jambes, il sortit de l'appartement et s'enfuit dans un courant d'air.
—J'y vais, annonçai-je à Juliette.
Je pris mon manteau et le chaussai en quittant l'immeuble cossu. Je le trouvai courant sous la pluie de ce mois de novembre, froide en plus. Il finit par ralentir et heureusement, car, entre mes Doc Martens et mes seins qui ballottent, je n'avais pas envie de le poursuivre plus longtemps.
—Vincent, l'approchai-je, tu nous as fait un superbe cadeau qui m'a fait très très plaisir, n'en doute pas, tu es très gentil. C'est très beau et ça nous rappelle notre belle amitié avec Juliette. Je suis fière de te connaître, tu sais, on n'a pas trop envie que tu partes, parce que nos soirées nous manqueront sans toi.
Il ne me regarda pas, tête baissée, de l'eau ruisselait de ses cheveux hirsutes et son t-shirt Iron Maiden prenait désespérément l'apparence d'une serpillère.
—Viens, on rentre, lui intimai-je en prenant sa main.
Ce geste presque anodin me déclencha la même décharge qu'en touchant son épaule, il se figea presque quand je me penchai pour apercevoir ses prunelles à travers ses lunettes et le rideau de ses cheveux.
Il suivit le mouvement que je lui imprimai et emboîta mon pas. Nous retrouvâmes la chaleur cosy de l'appartement de Juliette qui finissait le gâteau au chocolat qu'avait fait Vincent.
—Ton cadeau est très beau et très touchant, Vincent, je suis heureuse que tu nous l'aies offert, je suis même heureuse que tu habites ici, sourit Juliette.
Il ne répondit pas, et je posai mes frusques trempées sur les radiateurs. Lui, trempé, était déjà affairé à ranger, et à faire la vaisselle. Je le regardai faire sans rien dire, traversée de sentiments contrariés.
—Je vais me coucher, bailla Juliette en m'embrassant sur la joue.
Elle alla saluer Vincent, qui rougit, les mains sans sa vaisselle.
—Merci Vincent, tu as été génial. Merci d'être là.
Elle posa sa main sur son épaule, et j'en eus un frisson bizarre, puis, elle franchit la porte de la salle de bains, puis, rapidement, celle de sa chambre, nous laissant seuls lui et moi. Il finit sa vaisselle, nettoya la cuisine, et finit par se tourner vers moi. J'avais enfilé son collier dont le pendentif venait mourir à la naissance de mes seins.
—Il est magnifique Vincent, merci de tout cœur.
Il baissa les yeux, il avait toujours ses cheveux mouillés, et son t-shirt trempé qui lui collait à la peau.
—Tu es trempé, tu ferais mieux de te changer si tu ne veux pas attraper la mort.
—Euh, oui, tu as raison, admit-il, tu m'en veux si je m'éclipse pour prendre une douche ?
—Mais bien entendu, tu es chez toi ou presque, fais à ta guise.
Il disparut dans la salle de bains, et en ressortit dix minutes plus tard, avec le même genre de vêtements, un pantalon informe et un T-shirt de Thrice, un autre groupe que j'adore.
—Je vois que tu as bon goût, j'adore ce groupe, lui lançai-je.
J'avais envie de le faire sourire, au moins un peu, il m'apparaissait touchant, et il n'avait pas un instant tenté de me mater, je ne sentais pas de malice en lui. C'était un homme perdu, blessé par la vie, sans doute trop longtemps brimé au point d'oublier qui il était.
—Moi aussi, j'aime beaucoup, c'est un de mes groupes préférés, mais, tu te doutes bien que je n'avais pas le droit d'en écouter là d'où je viens.
—Tu devais écouter ça en cachette ?
—Quand j'étais seul à la maison, ou au lycée, ou ici, Juliette est gentille, elle ne me dit rien.
—J'espère que tu sauras oublier ce passé, continuai-je. En tous cas, je suis ravie de te connaître, mais je vais rentrer, il se fait tard.
—Pardon de t'avoir fait du mal ce soir, et avant, s'excusa-t-il.
—Au contraire, tu as été adorable, tu sais, ce collier est très joli, fis-je en lui montrant, j'aime beaucoup et Juliette aussi l'aime beaucoup.
Je vis ses yeux descendre vers mon sage décolleté, puis remonter aussitôt, de peur de paraître inconvenant.
—Bonne soirée Vincent.
Je me levai sur mes talons pour atteindre ses joues, je voyais qu'il était déjà rouge pivoine. Je ne m'explique toujours pas ce qui m'a pris à cet instant. Après la première joue, je visai ses lèvres et y posai les miennes. Il répondit par un baiser timide, doux et furtif.
—Pardon, s'écarta-t-il, je ne voulais pas.
—C'est moi qui en avais envie, pas toi ?
Il ne sut me répondre, mais je ne savais ce qui me poussait vers lui. Il recula d'un pas pour buter sur le mur. Je posai encore mes lèvres sur les siennes, une fois, deux, il me répondait, ouvrait les siennes. J'osai toucher ses flancs, je sentis la chaleur de son ventre, sa respiration erratique, ses cheveux qui se mêlaient aux miens, sa bouche douce. Mon premier baiser, du miel, je me sentais bien, mieux que jamais, forte, puissante, épanouie, les mots me manquaient.
Il n'osait me toucher, je le sentais, mais chaque seconde, chaque contact nous rapprochait, il caressait ma langue avec une sensualité que je n'avais jamais connue. Cet instant devait rester gravé dans ma mémoire, il devait être le plus doux, le plus intense.
Combien de temps sommes-nous restés dans l'entrée, lui contre le mur, moi lovée contre lui, à savourer sa chaleur, ses baisers ? Je ne saurais le dire, il est tard lorsque nous ouvrons les yeux.
—Je crois que je vais rentrer maintenant, il est tard.
—Tu veux que je te raccompagne en voiture ?
—C'est gentil, mais il n'y a pas long à marcher.
—Charlotte, tu es la femme la plus belle et la plus merveilleuse du monde
—Et tu es un homme tout à fait charmant.
Je le laissai pour rentrer chez moi, le cœur empli de sentiments contrastés, j'avais peur de celle qui avait osé l'embrasser, et j'étais sur mon petit nuage car ces baisers, mes premiers, étaient tout simplement magiques. Et surtout, j'en voulais encore.
Ses paroles résonnaient dans mon esprit, comment pouvait-il se soucier de sa sœur en ce moment ? Non mais quel crétin !
Il prit son portable et je n'entendis que quelques bribes, mon cerveau était concentré sur mon souffle, sur mon sang, et sur la satisfaction d'être en vie. La suite arriva très vite, les sirènes, les gyrophares bleus, cet idiot avait appelé la Police. Tout de suite, La fête avait stoppé, et on emportait le corps inanimé, mais vivant de mon agresseur sous les hurlements fanatiques de Mélodie qui était maîtrisée par deux policiers. Elle invectivait son frère, moi, et tous ceux qui osaient prendre parti pour moi. Aussi, derrière un cordon de policiers, la foule des étudiants se pressait, portable à la main, pour immortaliser la scène, comme des chacals. On n'avait pas laissé passer Juliette, bien que je l'eusse demandé aux policiers, et mon sauveur, lui, s'était retrouvé menottes au poignet.
Les pompiers m'avaient offert une couverture de survie et un verre d'eau. Ils me parlaient avec des manières douces, calmement, mais si l'excitation de l'agression avait disparu, je n'étais pas pour autant à l'aise.
On m'amena à l'hôpital, où les examens statuèrent que j'avais été agressée, mais que je n'avais pas de séquelles physiques. Je m'enquis de l'état de mon agresseur, et on ne me dit rien, et Juliette vint me chercher.
Je m'effondrai en larmes lorsque je la vis dans cette salle d'attente sordide des urgences. Elle m'enlaça, me serra dans ses bras, et me consola. Je pleurai longtemps sur son épaule, debout, alors que je portais encore ma robe déchirée, et que je ressemblais à un monstre.
—Cha', ma Cha', tout va bien, tu es en sécurité, tu viens dormir à la maison, ou tu veux rentrer chez tes parents ?
—Ne me laisse pas seule, s'il te plait, implorai-je.
—Viens à la maison alors.
Arrivées à son appartement, elle me prépara un bain chaud délicatement parfumé qui me délassa. Je m'endormis presque dans cette eau, même si je voyais le visage de ce monstre dès que je fermais les yeux. Juliette revint avec une tasse de thé chaude.
—Tiens ma belle, une tisane, ça t'aidera à t'endormir.
—Merci, lui répondis-je, le corps sous l'eau pour ne pas qu'elle ne vît mon corps.
Je ne sais combien de temps je restai dans l'eau, mais il faisait déjà bien jour quand je me couchai près de Juliette qui m'attendait. Elle me prit dans ses bras, me serra fort. Je pleurai encore, et la fatigue vint me cueillir. Je ne me souviens pas avoir rêvé, mais il faisait jour lorsque j'émergeai enfin.
—Tu vas bien ma belle au bois dormant ? Tu as dormi presque quinze heures, il est sept heures du matin !
J'étais vaseuse, vraiment, j'avais faim, vraiment faim, je dévorai ce que Juliette avait dans son frigo et ses placards. Je ne savais pas où j'étais, ni ce que je devais faire.
—Tu te sens capable de porter plainte, osa-t-elle alors que je me goinfrais de croissants.
—Je ne sais pas trop.
—De toute façon, vu la situation, on va avoir besoin de ton témoignage, le frère de Mélodie est en garde à vue. L'autre est à l'hosto
J'affrontai les jours qui suivirent comme un zombie, ma déposition à la Police fut un calvaire, le fonctionnaire, presque sûr de lui m'accusa d'avoir aguiché ce brave jeune homme dont je voulais oublier jusqu'au prénom. Juliette se tenait près de moi durant toute cette épreuve, et ma plainte fut prise, le père de Juliette refusa, pour des raisons évidentes de proximité, de devenir mon avocat, mais il me recommanda une charmante jeune femme, à peine plus âgée que moi, qui fit une telle impression auprès de policiers débonnaires, qui ne prenaient pas vraiment mon témoignage au sérieux avant son arrivée. J'enviais son assurance, sa voix calme, ferme, posée, son ton sec, tranchant, avec mon interrogateur, et doux et rassurant avec moi. C'est à cette occasion que j'appris que cette pouffiasse de Mélodie avait porté plainte contre moi pour coups et blessures sur son fiancé !
Je passai des jours à dormir, des heures apathique devant mon assiette, et je mangeais peu. Charlotte pris les choses en main et me força à voir un psychologue pour faire le point, et un médecin pour me filer des calmants. Je racontai l'histoire à mes parents également, en cachant les détails les plus scabreux, et les rassurai du mieux que je pouvais.
C'est un jour que tout changea, je reçus un message d'un numéro inconnu. Un mois s'était passé depuis cette détestable soirée, et, au lieu de profiter de mon été, je me morfondais dans ma chambre, sous les regards inquiets et compatissants de mes parents.
—Bonjour Charlotte, je suis Thomas, le frère de Mélodie, je voulais savoir comment tu allais. Passe une bonne journée.
Il ne manquait plus que lui ! Je reposai mon téléphone et retournai à ma torpeur, à mon vide intérieur et à mon envie de calme. Ainsi, les jours passèrent encore, je n'avais rien de prévu à part penser au repas d'après, repas que je ne prenais qu'à peine. Ce fut Juliette qui débarqua chez moi un jour, mes parents étaient au travail, et je gisais dans mon lit.
—Mon dieu Charlotte, mais aère-moi cette chambre par pitié, et file à la douche tout de suite, je t'emmène manger une glace, on sort, et c'est non-négociable.
De mauvaise grâce, je filai prendre une douche, la dernière avait quelques jours et mes longs cheveux, eux qui faisaient ma fierté étaient dans un triste état, ma peau était grasse, blanche à mourir, et je devais avouer que le contact de l'eau sur ma peau me faisait du bien.
J'entrai dans ma chambre avec Juliette, qui avait changé les draps, ouvert en grand les volets et la fenêtre et elle était en train de ranger le dépotoir que cette petite surface était devenue. Elle m'avait sorti des vêtements que j'enfilai sans vraiment y prêter attention.
—Allez, tu es prête, on sort, ça va te faire du bien, et obligation de sourire ma belle.
Quelques stations de bus dans un silence gênant, malgré ses sourires, puis, elle m'amena au centre-ville qui cuisait sous un soleil de plomb qui me faisait bien entendu regretter d'avoir quitté ma caverne. Elle s'assit à une table, chez un glacier et commanda deux coupes remplies plus que de raison de boules multicolores. Elle me fit un clin d'œil, et me souhaita bon appétit.
Elle mangeait avec entrain, et je devais avouer que moi aussi, mon ventre n'avait consommé que quelques maigres rations, de merdes industrielles principalement depuis des semaines. Le froid dans mon intestin n'allait pas arranger les choses, mais, je savourais les saveurs et les parfums exotiques qui coulaient contre mon palais.
—Bonjour, fit timidement une voix derrière moi, une voix d'homme.
—Ah, super, tu es là, installe-toi, tu manges quoi ?
—Euh, rien, je te remercie, je vais juste boire un jus de fruits, j'arrive.
Il s'assit à notre table, rompant notre duo, le frère de Mélodie, mon dieu, mais ce truc me poursuivra partout. Il s'excusait presque d'être là, la tête plongée dans son Orangina frais, l'air moins hirsute, mais toujours aussi paumé.
—Pourquoi il est là ? Aboyai-je.
—Parce qu'il habite avec moi, adoucit Juliette.
—Quoi ? Tu couches avec ?
—Non, du tout, enfin, pour qui tu me prends ?
—J'ai été chassé de chez moi par Mélodie et mes parents, responsable selon eux de la situation.
—Il dort dans le salon, sur le canapé, précise Juliette.
Je ne savais pas quoi leur rétorquer, sinon que je trouvais la situation bizarre et lui encore plus. Un peu plus humain, toujours aussi perdu, renfermé, timide, mais il a retrouvé une figure un peu plus soignée, il s'est peigné, rasé et porte un T-shirt d'Opeth, un groupe que j'adore. Il semble être un adolescent resté coincé à ses treize ans dans un corps trentenaire.
—Ma chérie, je t'ai fait sortir pour te dire qu'il va falloir que tu te soignes, que tu voies un psychiatre, et un psychologue, c'est indispensable pour que tu te reconstruises.
—Et on est obligés de parler de ça devant lui, mordis-je.
—Lui a commencé, je te rappelle qu'il t'a sauvée, et il est accusé d'avoir frappé sans raisons l'autre tâche qui a essayé de te violer. C'est un oiseau blessé, dans une autre proportion que toi.
—Je n'ai pas les moyens, tu sais combien coûte un psychologue de l'heure ?
—En tant que victime d'agression, tu as une prise en charge, je me suis occupé des papiers, tu commences lundi, seize heures, voilà l'adresse. Tu verras elle est très bien, conclut-elle.
—Je vais vous laisser entre filles, proposa-t-il, je vois que ma présence importune Charlotte, et je ne veux pas la mettre mal à l'aise.
—Non, reste, lui intima-t-elle.
Pris entre deux feux contradictoires, il se prostra et entra dans un entre-deux, comme un type de Shrödinger, pas parti, mais pas là non plus.
—Il faut que tu te reconstruises ma belle, tu as un très bel avenir devant toi, tu as tant sacrifié pour abandonner maintenant.
—Tu crois vraiment que je vais faire ça, pour quoi faire ?
—Pour ne pas lui laisser la satisfaction de t'avoir brisée, appuya-t-elle. Ne lui laisse pas le plaisir de gourmet de te voir à terre.
—Et un psy, ça suffit ?
—Il faut que tu en aies envie, me répondit-elle en léchant sa cuillère. On ne guérit pas malgré soi.
—Et je répète ma question, pourquoi il est là lui ?
—Parce qu'il voulait savoir comment tu allais, tout simplement.
—Je vais, lui répondis-je, sans le regarder.
—Il ne te traverse pas l'esprit que quelqu'un puisse s'intéresser à toi pour de vrai, sans arrière-pensée ? S'agaça-t-elle. Il t'a sauvée d'un viol, il se soucie de toi, tu ne crois pas que ça puisse être un sentiment normal ?
—Je ne crois pas à la normalité, surtout pas après ça.
Je me levai et partis sans me retourner, laissant là le petit couple. J'étais furieuse, sans profondeur, juste de la colère, sans visage, pourquoi en faudrait-il une d'ailleurs ?
Un jour passa, deux, je coupai mon téléphone, je vivais, je survivais, dans les neuf mètres carrés de ma chambre, sans lumière, avec Edge of Sanity ou Green Carnation en fond sonore. C'est fou ce que la distorsion peut faire pour me garder en vie. J'avais juste sur mon bureau, et dans un coin de ma tête la carte de visite, celle du psy. Une part de moi voulait l'ignorer, une autre était curieuse. C'est Gorod dans mes oreilles qui m'amena à la raison, je devais au moins essayer.
J'y allai finalement, avec cinq jours de coupure de Juliette, ce qui n'était jamais arrivé depuis des années. J'étais en colère contre… je ne savais pas en fait. Je n'avais pas allumé mon téléphone, ni consulté mes mails, et je ne me sentais pas prête à le refaire.
Une salle d'attente, similaire à celle d'un docteur, des magazines, j'étais seule, heureusement. Une femme, dans la cinquantaine, cheveux grisonnants, l'air d'une prof de français m'accueillit avec un grand sourire, et m'invita à entrer dans son cabinet.
Je m'assis dans un siège très confortable, face à elle.
—Je ne devrais pas être sur un divan, m'étonnai-je.
Elle me sourit, et rit légèrement.
—Nous ne sommes plus dans les temps du Docteur Freud, mais, si vous voulez, la prochaine fois, je peux vous trouver ça. Est-ce le fait de me regarder qui vous importune ?
—Je ne sais pas, c'est la première fois que je vois un psy.
—Expliquez-moi ce que je peux faire pour vous.
De mes mots, avec beaucoup de silences, de phrases tronquées, j'expliquai mon propos, les circonstances, la douleur, le repli, la colère.
—Bien, je vois que nous avons un long chemin à faire avant de remettre tout ça en ordre. Je vous propose de nous voir deux fois par semaine, vous en avez bien besoin. Avez-vous un traitement médicamenteux ?
—Non, je devrais ?
—Pour vous apaiser et vous permettre de dormir sereinement, ça peut vous aider, demandez à votre médecin traitant.
—Mon amie m'a parlé d'un psychiatre, le Docteur Lebrun.
—Oui, il est très bien, n'hésitez pas à le solliciter de ma part. Pour mes honoraires, c'est réglé avec la cellule d'aide aux victimes, votre amie, Juliette de Bordas s'est occupée de tout.
Ce nom, il me laissa une sensation douce-amère, mais l'amertume avait-elle une raison d'être ? Que m'avait-elle fait à part m'imposer cette asperge, je ne connaissais même pas son prénom, c'était juste « le frère de l'autre ».
Cinquante appels en absence, une dizaine de messages vocaux, et quelques SMS, inquiets, pas véhéments, même un de l'autre saucisse, pour s'excuser. Qu'allais-je répondre à ça. Extinction de l'appareil, je n'étais pas prête à ça. Retour dans ma grotte, jusqu'à ce que je sois réveillée par mon lit qui vibra. Juliette se tenait près de moi, le regard sévère.
—Alors, ça va bien ? Me demanda-t-elle sèchement.
Elle avait mes clefs, j'aurais dû m'en souvenir. Les yeux pâteux, le teint blafard, je la fixais avec peine, et je n'avais pas grand-chose à lui opposer.
—Tu as quelque chose à me dire peut-être ?
Silence de ma part, j'étais en faute, et je n'avais pas assez de ressources mentales pour lui opposer quoi que ce fut.
—C'est comme ça que tu me traites ? Tu me considères comme une chaussette Mademoiselle Charlotte ?
Silence encore, je ne savais quels mots devaient sortir de ma gorge. Elle était debout, les bras croisés, en sueur par la chaleur torride de dehors, la bouche pincée, les cheveux ramenés en chignon et ses Ray-Ban en guise de serre-tête.
—Pfff, soupira-t-elle avant de tourner les talons.
Elle quitta ma chambre, et ma maison, le pas lourd, les larmes aux yeux, et rien n'était sorti de ma bouche, j'avais blessé mon amie, la seule qui comptait vraiment, ma famille en somme. Les vannes s'ouvrirent et ce furent des torrents qui quittèrent mes yeux. Les hoquets emplissaient l'espace, et ce furent les seuls sons qui résonnèrent en ces murs.
Je ne pus rien faire les premières heures, ni les suivantes, prostrée dans mon lit. Par un effort inouï, j'allai voir le psychiatre qui vit mon désarroi et me prescrivit des antidépresseurs, pour égaliser mon humeur. Je ne l'écoutai que par bribes, mon esprit focalisé sur Juliette, ma Juliette, que j'avais perdue.
La psy me reçut en larmes, et m'écouta vomir ma haine de moi, ma stupidité, et mon manque de celle qui rendait ma vie potable. Je n'eus pas de mots assez durs pour me faire du mal. La psy me fit sortir mes tripes, et j'en ressortis avec la seule idée, revenir vers elle.
Le son de son répondeur fur ce qu'elle m'opposa. J'eus beau rappeler cent fois avec ce pincement au cœur lorsque j'entendais sa voix, aucune réponse. Il ne me restait qu'une seule solution, Lui.
—Aide-moi, lui envoyai-je. Je dois la voir.
—Elle pleure dans sa chambre, passe si tu veux, je n'arrive pas à l'aider. Je pense que tu es la mieux placée. Si tu le désires, je vous laisserai seules.
—Merci, j'arrive, raccrochai-je.
Je n'ai jamais mis si peu de temps pour rejoindre Juliette, et je sonnai avec frénésie et détermination à sa porte qui s'ouvrit sur ce type bizarre qui squattait le canapé. Je n'eus pas de mot pour lui et fonçai vers la chambre. Je la trouvai en pleurs sur le lit.
—Fiche-le camp, pleura-t-elle.
—J'ai été stupide et égoïste Ju', tu t'en es rendue compte, commençai-je. Je suis venue te présenter mes excuses, même si je n'ai rien à dire pour ma défense.
—Tu te rends compte du mal que tu me fais ?
—Pas assez.
Je tentai de la prendre dans mes bras, mais, je n'enlaçai qu'un bloc de granit hoquetant. Elle restait prostrée, en boule sur son lit.
Je restai ainsi, collée à elle, mes narines dans ses cheveux incroyablement doux, j'humais son parfum, je caressais son être, sa peau, pour me lover à son âme. Qui d'autre pourrait me faire sentir aussi bien qu'elle, en ce moment ?
Nous restâmes comme ça un long moment, elle en boule, et moi contre elle, sans rien avoir d'autre à faire qu'à apprécier sa présence.
Je crois bien que nous nous étions endormies ainsi lorsque la nuit vint nous cueillir, et une odeur de cuisine.
—Je crois que ton coloc a fait à manger, viens, on va casser une graine, tu veux bien ? Lui proposai-je.
Un « Oui » timide vint me répondre et je vis son visage, nimbé de larmes, avec son mascara qui avait coulé. Elle se déplia et me suivit. Avant tout, je la pris dans les bras, et l'étreignis très fort.
—Je suis paumée en ce moment, Ju', je suis désolée, je ne vais pas bien et j'ai besoin de toi comme jamais, tu n'imagines pas.
—J'ai besoin d'entendre que je ne compte pas pour du beurre tu sais.
—Tu es tout pour moi Ju', et si j'étais goudou, je crois que je t'aurais fait du gringue.
—Arrête, t'es bête.
Nous ouvrîmes la porte de la chambre pour trouver la table mise et le coloc de Juliette en train de sortir une tarte du four.
—J'ai pensé que vous aviez faim, s'excusa-t-il, alors, je vous ai fait une tarte aux courgettes, la table est mise, je vous pose ça et je vous laisse, vous avez besoin de vous retrouver.
—Reste, s'il te plait, lui demandai-je.
—Merci Vincent, répondit Juliette, tu es adorable, il ne fallait pas te donner cette peine.
—C'est rien, c'est normal.
Il avait dressé la table, avec deux couverts, rangé l'appartement et le bordel proverbial de ma meilleure amie, rangé ses montagnes d'habits, fait tourner une lessive qui séchait sur le balcon, fait le ménage et la vaisselle, une vraie fée du logis dont je connaissais désormais le prénom.
—Merci Vincent, appuyai-je sur son prénom.
Il nous servit une part chacune et retourna à sa cuisine.
—Assieds-toi, et mange avec nous, lui proposai-je.
—Je ne voudrais pas m'immiscer entre vous, je sens que je suis de trop, et promis, je vais trouver quelque chose rapidement pour ne plus vous importuner.
—Tu ne déranges pas du tout, ta compagnie est très agréable complimenta Juliette. Au contraire, tu es une vraie fée du logis comme j'en ai bien besoin. S'il te plait, assieds-toi avec nous et mange un bout, je te le demande.
Il sortit une assiette et mangea avec nous, et j'appris à le connaître, bien qu'il fût économe de ses paroles, préférant sans cesse nous remettre au centre des attentions. Il avait envie de devenir luthier, de fabriquer et d'entretenir des guitares et basses, un métier manuel qui faisait tache dans une famille de cet acabit. Il avait été rejeté dès le début par sa sœur, par son père qui ne s'en occupait que peu, et par une mère un peu trop abusive qui passait tout à sa fille castratrice. Il avait vécu dans une ambiance de soumission aux caprices de sa sœur, vraie héritière, lui n'aurait rien et il le savait. Amateur de musiques métalliques et saturées, il avait subi les affres d'être rabaissé, humilié en permanence par Mélodie. Alors, il s'était échappé après l'affaire, et s'était retrouvé à la rue. C'est lorsque mon avocate l'a contacté qu'il lui a parlé de sa situation, et Juliette s'était mise en devoir de le secourir.
—Je ne te remercierai jamais assez, Juliette, de m'avoir sorti de cette ornière, et je te promets que je vais m'en aller dès que j'aurai trouvé un travail et un appartement.
—Reste, ne t'en fais pas, cet appartement est trop vide et ça me fait du bien d'avoir quelqu'un à qui parler, même si tu n'es pas très bavard !
—Désolé, se contrit-il.
Je laissai Juliette tard dans la nuit, je devais retourner voir mes parents, je tentais de les protéger de tout ça, ils n'avaient pas besoin de soucis en plus.
L'été passa, et Juliette m'accompagna ce premier jour de rentrée, Vincent également. Je changeais d'avis envers lui, petit à petit. Il avait fini par trouver un contrat d'apprentissage en ébénisterie, et n'attendait que ses premiers deniers pour quitter l'appartement de Juliette. Il tentait de se faire petit, mais, je le voyais à chaque fois que je passais chez ma meilleure amie.
La rentrée fut plus difficile que je pensais, les regards se tournèrent vers moi, les conversations se turent lorsque je passai le seuil du préau. Je pris la main de Juliette fort, très fort, et nous allâmes elle et moi nous asseoir dans les premiers rangs dans l'amphi. Si le cours était intéressant, il me fallut quelques longues minutes de respiration intense, profonde, et le contact cutané pour m'aider à rentrer vraiment dedans. Je sentais les regards qui me jugeaient, qui me jaugeaient, qui comblaient leur vie vide à s'occuper de la mienne. Juliette me pressa de les ignorer, par de douces paroles murmurées, et je réussis, en sueur, en hyperventilation ou presque, à écouter ce qu'on me racontait.
Les jours suivants ne furent pas vraiment mieux, je sentais à chaque pas dans cette fac une sourde rumeur, une hostilité rampante, un éther de haine contenue. Je n'avais pas croisé Mélodie, ni son connard, et c'était tant mieux. Mon avocate m'avait dit que la procédure devrait durer plusieurs années. Mon agresseur avait été mis en examen, mais ressortait libre, je savais ce que ça signifiait, il serait relaxé, et l'armée d'avocats engagés par sa si puissante et respectable famille aurait gain de cause face eu préjudice mineur causé à une minable comme moi.
Je voyais ma psychologue, et je prenais mes médicaments, ça allait mieux, et c'était un petit soulagement, malgré tout, j'avais un équilibre, précaire, lourd, mais supportable. J'avais Juliette, mon roc, et aussi surprenant que ça puisse paraître, Vincent, qui se révélait une fée du logis prévenante et rassurante. L'économie de ses paroles n'en faisait pas cependant un luron tout à fait délirant, mais il nous aidait pas mal dans cette entreprise de normalisation.
—Juliette, j'ai trouvé un logement, un studio près de la cité du Bel Air, l'appartement est libre d'ici deux semaines, je pourrai y emménager et vous laisser l'une et l'autre tranquilles, nous annonça-t-il un soir alors que nous faisions une pause dans nos révisions.
Choquées, nous restâmes silencieuses un instant avant que Juliette ne prenne la parole.
—Bel Air ? Mais c'est à l'autre bout de la ville !
—Je n'ai trouvé que ça, c'est le seul qui a accepté mon dossier.
—Fais-voir l'annonce, demanda Juliette.
—C'est miteux ton truc, 500 balles pour dix mètres carrés au septième étage sans balcon ni garage à vélo ni rien d'autre ! Mais c'est du vol !
—Je n'ai rien pu avoir d'autre, s'excusa-t-il. Sans CDI ni garants, je ne peux pas espérer grand-chose.
—Mais tu vas passer toute ta paie là-dedans, s'exclama-t-elle, hors de question, c'est illégal qui plus est.
—Je n'ai rien trouvé moins cher, se contrit-il, moins cher, c'est un garage.
—Tu n'accepteras pas du tout, tu restes ici, c'est non-négociable, trancha mon amie, en plus, tu as au moins une heure pour aller au boulot, et davantage pour aller à ton école, hors de question, tu restes ici.
Il ne put que baisser la tête et accepter la sentence.
—Au moins, laissez-moi vous remercier de votre accueil et te remercier de ta bienveillance. Et que vont dire tes parents que tu héberges un homme ?
—Rien, je suis grande et je fais ce que je veux, quant à mon père, il sait tout et approuve. Le fait de faire chier ta famille, ça lui plait assez, sans vouloir te vexer.
—Je comprends, ma famille a le don de se rendre aussi incontournable qu'irritante.
—Alors, c'est réglé, tu restes tant que tu n'auras pas trouvé un nid qui soit digne.
—Je peux vous inviter au restaurant au moins, quand vous en aurez envie bien entendu.
—Avec plaisir, fis-je, mais, tu sais, tu cuisines très bien, et c'est aussi bien de rester entre nous.
Il se leva et fila en cuisine pour tourner son plat, un chop suey tout à fait odorant et appétissant. Il dressa en une seconde la table et replongea dans son mutisme en nous regardant engloutir les petits légumes sautés avec leurs nouilles. Ce garçon restait une énigme pour moi. Il avait ce quelque chose d'incongru, d'attirant, d'indéfinissable.
Il le fut encore plus quand, à l'occasion d'une de nos soirées de révisions et de bouffe toujours délicieuses, il nous tendit deux boites, deux écrins de velours bleu fermés par un ruban doré.
—Pour vous remercier de votre gentillesse, et pour m'excuser de la gêne que je vous occasionne. Une babiole.
Nous ouvrîmes tant nos yeux que les boîtes pour y trouver chacune un pendentif en or blanc marqués à nos deux prénoms, Juliette et Charlotte, tenus par une chaîne fine du même métal. Deux belles arabesques finement tissées qui dessinaient une sorte de signe infini. Délicats, les bijoux étaient magnifiques.
—Mais tu es fou ! Pourquoi as-tu fait ça ?
—Tu ne veux pas que je parte, et je voulais vous faire plaisir, je suis désolé si je suis tombé à côté, je les ramènerai et je changerai pour ce que vous préférez.
—Mais ne t'excuse donc pas, continuai-je, enfin, trop, c'est trop, tu ne peux pas nous offrir ça, c'est trop.
—C'est gentil, et c'est magnifique, mais nous ne méritons pas ça, enfin ! Tu as dépensé des sous pour rien.
—Pardon, se renferma-t-il.
—Non, ne pleure pas, je comprends ton geste, tempérai-je, et je vois que tu as voulu nous faire plaisir, et c'est un cadeau comme j'aurais aimé en recevoir. C'est pour nous dire que tu tiens à nous, c'est ça ?
Il ne dit rien, tête baissée, comme pour disparaître et faire corps avec sa chaise.
—Tu es gentil, s'adoucit Juliette, et j'apprécie ton geste, mais tu n'avais pas besoin de ça pour nous dire merci, tu sais, ta tarte aux épinards de ce soir suffisait déjà, je sens que tu fais la cuisine avec amour pour nous dire que tu tiens à nous.
Il sanglotait, hoquetait, s'effondrait sur sa chaise, la tête entre ses mains. Je fis le geste de lui toucher l'épaule pour tenter de le consoler, je sentis un éclair, une décharge, je frissonnai. Il se leva et en deux pas de ses grandes jambes, il sortit de l'appartement et s'enfuit dans un courant d'air.
—J'y vais, annonçai-je à Juliette.
Je pris mon manteau et le chaussai en quittant l'immeuble cossu. Je le trouvai courant sous la pluie de ce mois de novembre, froide en plus. Il finit par ralentir et heureusement, car, entre mes Doc Martens et mes seins qui ballottent, je n'avais pas envie de le poursuivre plus longtemps.
—Vincent, l'approchai-je, tu nous as fait un superbe cadeau qui m'a fait très très plaisir, n'en doute pas, tu es très gentil. C'est très beau et ça nous rappelle notre belle amitié avec Juliette. Je suis fière de te connaître, tu sais, on n'a pas trop envie que tu partes, parce que nos soirées nous manqueront sans toi.
Il ne me regarda pas, tête baissée, de l'eau ruisselait de ses cheveux hirsutes et son t-shirt Iron Maiden prenait désespérément l'apparence d'une serpillère.
—Viens, on rentre, lui intimai-je en prenant sa main.
Ce geste presque anodin me déclencha la même décharge qu'en touchant son épaule, il se figea presque quand je me penchai pour apercevoir ses prunelles à travers ses lunettes et le rideau de ses cheveux.
Il suivit le mouvement que je lui imprimai et emboîta mon pas. Nous retrouvâmes la chaleur cosy de l'appartement de Juliette qui finissait le gâteau au chocolat qu'avait fait Vincent.
—Ton cadeau est très beau et très touchant, Vincent, je suis heureuse que tu nous l'aies offert, je suis même heureuse que tu habites ici, sourit Juliette.
Il ne répondit pas, et je posai mes frusques trempées sur les radiateurs. Lui, trempé, était déjà affairé à ranger, et à faire la vaisselle. Je le regardai faire sans rien dire, traversée de sentiments contrariés.
—Je vais me coucher, bailla Juliette en m'embrassant sur la joue.
Elle alla saluer Vincent, qui rougit, les mains sans sa vaisselle.
—Merci Vincent, tu as été génial. Merci d'être là.
Elle posa sa main sur son épaule, et j'en eus un frisson bizarre, puis, elle franchit la porte de la salle de bains, puis, rapidement, celle de sa chambre, nous laissant seuls lui et moi. Il finit sa vaisselle, nettoya la cuisine, et finit par se tourner vers moi. J'avais enfilé son collier dont le pendentif venait mourir à la naissance de mes seins.
—Il est magnifique Vincent, merci de tout cœur.
Il baissa les yeux, il avait toujours ses cheveux mouillés, et son t-shirt trempé qui lui collait à la peau.
—Tu es trempé, tu ferais mieux de te changer si tu ne veux pas attraper la mort.
—Euh, oui, tu as raison, admit-il, tu m'en veux si je m'éclipse pour prendre une douche ?
—Mais bien entendu, tu es chez toi ou presque, fais à ta guise.
Il disparut dans la salle de bains, et en ressortit dix minutes plus tard, avec le même genre de vêtements, un pantalon informe et un T-shirt de Thrice, un autre groupe que j'adore.
—Je vois que tu as bon goût, j'adore ce groupe, lui lançai-je.
J'avais envie de le faire sourire, au moins un peu, il m'apparaissait touchant, et il n'avait pas un instant tenté de me mater, je ne sentais pas de malice en lui. C'était un homme perdu, blessé par la vie, sans doute trop longtemps brimé au point d'oublier qui il était.
—Moi aussi, j'aime beaucoup, c'est un de mes groupes préférés, mais, tu te doutes bien que je n'avais pas le droit d'en écouter là d'où je viens.
—Tu devais écouter ça en cachette ?
—Quand j'étais seul à la maison, ou au lycée, ou ici, Juliette est gentille, elle ne me dit rien.
—J'espère que tu sauras oublier ce passé, continuai-je. En tous cas, je suis ravie de te connaître, mais je vais rentrer, il se fait tard.
—Pardon de t'avoir fait du mal ce soir, et avant, s'excusa-t-il.
—Au contraire, tu as été adorable, tu sais, ce collier est très joli, fis-je en lui montrant, j'aime beaucoup et Juliette aussi l'aime beaucoup.
Je vis ses yeux descendre vers mon sage décolleté, puis remonter aussitôt, de peur de paraître inconvenant.
—Bonne soirée Vincent.
Je me levai sur mes talons pour atteindre ses joues, je voyais qu'il était déjà rouge pivoine. Je ne m'explique toujours pas ce qui m'a pris à cet instant. Après la première joue, je visai ses lèvres et y posai les miennes. Il répondit par un baiser timide, doux et furtif.
—Pardon, s'écarta-t-il, je ne voulais pas.
—C'est moi qui en avais envie, pas toi ?
Il ne sut me répondre, mais je ne savais ce qui me poussait vers lui. Il recula d'un pas pour buter sur le mur. Je posai encore mes lèvres sur les siennes, une fois, deux, il me répondait, ouvrait les siennes. J'osai toucher ses flancs, je sentis la chaleur de son ventre, sa respiration erratique, ses cheveux qui se mêlaient aux miens, sa bouche douce. Mon premier baiser, du miel, je me sentais bien, mieux que jamais, forte, puissante, épanouie, les mots me manquaient.
Il n'osait me toucher, je le sentais, mais chaque seconde, chaque contact nous rapprochait, il caressait ma langue avec une sensualité que je n'avais jamais connue. Cet instant devait rester gravé dans ma mémoire, il devait être le plus doux, le plus intense.
Combien de temps sommes-nous restés dans l'entrée, lui contre le mur, moi lovée contre lui, à savourer sa chaleur, ses baisers ? Je ne saurais le dire, il est tard lorsque nous ouvrons les yeux.
—Je crois que je vais rentrer maintenant, il est tard.
—Tu veux que je te raccompagne en voiture ?
—C'est gentil, mais il n'y a pas long à marcher.
—Charlotte, tu es la femme la plus belle et la plus merveilleuse du monde
—Et tu es un homme tout à fait charmant.
Je le laissai pour rentrer chez moi, le cœur empli de sentiments contrastés, j'avais peur de celle qui avait osé l'embrasser, et j'étais sur mon petit nuage car ces baisers, mes premiers, étaient tout simplement magiques. Et surtout, j'en voulais encore.
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Commentaires ()
J'espère qu'ils sauront retrouver la lumière et oublier leur passé tumultueux.
Vivement la suite.