Mégalolo
Chapitre 1 · La photo de trop
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Mégalolo — Chapitre 1 · La photo de trop

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matchless
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Mégalolo

Chapitre 1 · La photo de trop

  Mathilde était une jeune femme que l'on pouvait qualifier de normale. Elle était bonne élève sans être brillante, épanouie sans être extravertie, agréable à regarder sans être jolie, légèrement maladroite sans être empotée. Sa timidité avancée lui jouait toutefois certains tours, son visage rougissait aisément et rapidement dès lors qu'un inconnu ou un beau garçon l'apostrophait.  
   Mathilde avait toutefois une particularité que toutes les femmes ne possédaient pas : elle était munie d'une poitrine généreuse. Très généreuse. Beaucoup trop généreuse.  
   La croissance de sa poitrine commença dès sa dixième année de vie. À cette époque, la petite fille s'en trouvait fière, elle voyait désormais les garçons la regarder avec des yeux différents, des yeux à travers lesquels transparaissaient les premières traces d'intérêt pour le sexe opposé.  
   À ses douze ans, la poitrine de Mathilde tenait la comparaison avec une poitrine d'adulte. À cette époque, elle avait posé de nombreuses questions à sa mère, appréciant le cadeau que la nature eût daigné lui offrir.
   Dès ses quatorze ans, le rêve avait viré au cauchemar. Sa poitrine, devenue plus encombrante qu'enivrante, lui donnait d'horribles douleurs dans le dos et dans la nuque, si bien que, depuis son quinzième anniversaire, elle était contrainte de s'allonger régulièrement afin de ménager ses muscles dorsaux soumis à une pression constante. Pour couronner le tout, la croissance de sa poitrine fut si rapide que sa peau avait peiné à suivre la cadence ; des vergetures se furent formées autour de la base de ses seins.
   Mathilde avait vingt ans lorsque sa mère, qui n'avait de cesse de répéter à sa fille qu'un tel phénomène n'était pas anodin, décida de prendre rendez-vous chez son médecin de famille. Mathilde avait tenté de la dissuader, prétextant qu'avoir une lourde poitrine n'était pas une raison pour consulter un spécialiste, mais la mère n'avait pas laissé sa fille s'enfermer dans le déni, aussi avait-elle décidé malgré tout de contacter le médecin. La secrétaire médicale lui avait réclamé une photo afin de s'assurer qu'un rendez-vous fût nécessaire, aussi Mathilde avait-elle dû poser torse nue, dans sa chambre, devant sa mère.
 - Tu vois, ma chérie, je t'avais dit qu'il y avait quelque chose d'anormal dans tout ça, renchérit ma mère tandis qu'elle conduisait sa petite Citroën, achetée d'occasion deux années auparavant.
Je ne répondis pas. Je faisais tourner mon index droit dans ma chevelure brune mi-longue, un toc qui avait néanmoins le mérite de contenir mes émotions lorsque j'avais du mal à le faire par moi-même. Je savais que ma mère avait raison, que c'était probablement nécessaire, mais de là à m'amener à consulter un médecin, de là à me dévoiler à moitié nue devant un homme. Je savais pourtant que mon médecin était consciencieux et professionnel, je savais qu'à aucun moment il ne lui vint à l'esprit de profiter de moi et de mon corps pourtant offert à ses yeux. Il aurait pu mater des minutes durant mon corps dévoilé, mes quelques rondeurs que je n'avais plus la force de combattre, ma poitrine que je ne parvenais ni à cacher ni à apprécier, mes hanches dont les courbes étaient distinguables malgré mon pantalon en jeans, mes fesses que je haïssais presque autant que le reste de mon corps. Il aurait également pu prolonger volontairement la consultation, palper davantage ma féminité, mais il ne s'était contenté que d'une légère et succincte palpation mammaire. Ses yeux, plutôt que de me dévorer du regard en m'imaginant nue sous la ceinture, s'étaient posés sur les extrémités de mes deux seins à la recherche d'un éventuel kyste ou nodule cancéreux. Mais il n'avait rien trouvé. Dans le doute, avait-il expliqué, il m'avait préconisé de passer une radio de la poitrine – rien à voir avec une mammographie, m'avait-il rassurée – afin de s'assurer qu'il n'y eût rien de nocif pour ma santé, mais il m'avait avoué ne pas y croire une seconde. D'après lui, je me portai bien, mais je souffrais de ce qu'il avait appelé l'hypermastie, le nom savant de l'hypertrophie mammaire, deux noms plus élégants que « maladie des gros nénés ».
   Grosso modo, il s'agit d'une maladie, souvent d'origine hormonale, poussant mes glandes mammaires à trop se développer, résultant en un volume anormalement élevé de ma poitrine. Il m'avait rassurée en m'expliquant que, dans mon cas, ma poitrine ne grossirait pas davantage, mais ce n'était pas le cas de toutes les femmes ; certaines, à terme, devraient envisager une chirurgie afin de réduire la masse de leurs poitrines. Il n'y avait ainsi rien de spécial à faire, je devrais endurer cette masse énorme toute ma vie ; une opération coûte très cher et n'est remboursée par la sécurité sociale que si l'on ôte au minimum 300 grammes à chaque sein, ce qui était loin d'être mon cas.
 Pourtant, bien que j'eusse désormais accès à toutes ces informations, je ne me sentais guère mieux. Ma poitrine me gênait toujours autant, je me sentais toujours aussi énorme, et mettre un nom sur le phénomène ne me servait qu'à injurier la nature pour une telle erreur, autrement dit cela ne m'avançait pas à grand chose.  
   Ma mère et moi rentrâmes finalement à la maison sans que nous eussions échangé le moindre mot. De multiples fois, ma mère avait tenté d'entamer un dialogue, mais je n'avais pas consenti une seule fois à lui adresser la parole. Je ne lui en voulais pas entièrement, mais une part de moi se demandait si je n'aurais pas préféré ne pas savoir du tout. À peine fus-je rentrée que j'allai m'enfermer dans ma chambre et pleurer tout mon soûl.  
   La journée passa à une bien maigre allure, mais bientôt ma mère annonça que le dîner était prêt. Je décidai alors de quitter ma chambre, que je n'avais pas abandonnée depuis mon retour de chez le médecin, pour descendre les escaliers menant au rez-de-chaussée, par lequel on accédait à la cuisine faisant également office de salle à manger. À peine entrai-je dans la petite pièce rectangulaire que je fus assaillie par de multiples odeurs alléchantes mêlant beurre fondu, oignons caramélisés et pommes de terre cuites. Si je n'avais pas autant le moral dans les chaussettes, j'en aurais probablement eu l'eau à la bouche. Ma mère, la seule personne présente dans la pièce, portait encore son tablier de cuisine pendant qu'elle remuait les pommes de terre sautées dans sa large poêle de cuisine noire en inox. Je ne pus m'empêcher de l'observer pendant que je mis la table : quatre assiettes blanches et épurées pour autant de trios de couverts d'un gris argenté parfaitement propre, mes félicitations au lave-vaisselle. Ma mère avait quarante-sept ans, mais elle était parvenue à garder une silhouette svelte. Je ne savais pas comment elle s'y prenait, j'avais déjà du mal à garder la ligne alors que je n'avais atteint que la vingtaine. Ses cheveux bruns coiffés à la lionne ondulaient à chacun de ses mouvements d'épaule, comme si ses mèches et les pommes de terre dansaient sous le rythme de son bras se baladant d'avant en arrière. Mes cheveux à moi, mi-longs et légèrement ondulés, ne tenaient pas la comparaison, bien que j'admisse ne pas porter autant d'attention à ma crinière que ma mère à sa chevelure.
   Bientôt, je m'assis à table et ma mère commença à servir les assiettes, faisant de son mieux pour ne pas nous brûler, elle et moi. Mon père et mon frère n'arrivèrent qu'une dizaine de secondes ensuite. Mon père s'assit le premier. Dans moins d'un mois, il prendrait cinquante ans, et bien qu'il répétât incessamment que l'âge ne lui importait que peu, nous sentions tous que cette nouvelle dizaine pesait sur son moral. Encore bel homme, avec ses cheveux bruns coupés court virant par endroit au poivre-et-sel et ses yeux marron et profonds, je savais que ma mère craignait que mon père ne cherchât une jeunette pour maîtresse à cause de la crise de la cinquantaine. J'avais beau lui répéter qu'elle était encore suffisamment jolie pour ne pas craindre que papa allât chercher ailleurs, elle me répétait sans cesse que la majorité des cocues pensait la même chose avant de découvrir la triste vérité. Elle ajoutait toujours que mon père, un bon avocat sans être exceptionnel, ne lui parlait que rarement de ses dossiers, alors elle se doutait que de jeunes femmes désespérées pouvaient parfois passer le seuil de sa porte.
   Mon frère, quant à lui, était majeur depuis légèrement plus d'une demi-année. En terminal dans son lycée, il passait le baccalauréat à la fin de l'année, ce qui lui apportait un stress monumental qui se manifestait en une légère poussée d'acné et des tendances au grignotage, qui toutefois ne se répercutaient pas sur son physique ; si seulement Mère Nature avait pu être aussi bienveillante envers moi. Mon frère était assez maigre et avaient de courts cheveux bruns, qui ressemblaient suffisamment à ceux de mon père pour que l'on pût s'imaginer qu'il l'imitait.
   Bientôt, ma mère eut servi toute la tablée, aussi prit-elle place parmi nous avant de nous souhaiter un bon appétit. Un léger silence s'installa alors, brisé uniquement par le son des fourchettes s'attaquant au contenu de nos assiettes.
 - Alors, qu'a dit le médecin, demanda finalement mon père entre deux bouchées.
 - Rien de spécial, répondis-je en manquant de peu d'avaler une bouchée de travers.
 - Ce n'est pas ce que je dirais, répliqua ma mère tandis qu'elle but une gorgée de son verre d'eau.
 - Maman ! m'insurgeai-je. C'est un truc de fille !
 - Ton père s'inquiète pour toi, me sermonna ma mère. Il a le droit de savoir.   
Je n'insistai pas, mais parler à mon père, et indirectement à mon frère, de mes soucis de poitrine me gênait atrocement. Il s'agissait de mon intimité, et je n'appréciai pas qu'un garçon, bien qu'il fût de ma famille, y fût informé.  
 - Ta fille souffre d'hypertrophie mammaire, expliqua ma mère.
 - C'est à ce point-là ! s'étonna mon père en reposant bruyamment sa fourchette sur la table.
 - C'est bien pour ça que j'ai longtemps insisté pour prendre ce rendez-vous, ajouta ma mère sans chercher à cacher la petite pique qui m'était adressée.
 - Je ne pensais pas, dit-il comme s'il s'excusait auprès de moi.
 - Tiens, si tu veux te rendre mieux compte, ajouta ma mère en sortant son téléphone portable.
Elle pianota quelques secondes avant de tendre son téléphone à mon père qui le saisit d'une main hésitante. Je les observai, intriguée et inquiète en m'imaginant ce que montrait l'écran de l'appareil.
 - Bordel de …, s'interrompit mon père juste à temps.
 - Grande sœur, je ne sais même pas quoi te dire, ajouta mon frère avec un rictus ambigu tandis que, piqué par la curiosité, ses yeux s'étaient posés sur l'écran.
Je me levai, épouvantée en imaginant ce que ma mère avait pu leur montrer. Je les rejoignis, et lorsque mes yeux se posèrent sur le téléphone de ma mère, je manquai de hurler. Sur l'écran se trouvait la photo que ma mère avait prise afin de justifier la nécessité d'une consultation médicale pour ma situation. Sur cette photo, bien que je tournasse la tête, les joues rougies par la gêne, on me voyait torse nue, ma forte poitrine clairement apparente.  
   Je toisai tour à tour ma mère, mon père et mon frère, tous comme envoûtés par cette photo qu'aucune paire d'yeux ne semblait vouloir lâcher. Cette photo qu'aucune paire d'yeux n'aurait jamais dû avoir à visualiser.  
 - Maman, murmurai-je d'une voix tremblante.
 - Ma chérie, intervint mon père. Ce n'est rien, je t'assure. Tu restes ma magnifique petite fille.
Ses mots rebondirent sur moi comme s'ils avaient été faits de mousse. Bientôt plus que de la gêne, de la colère s'empara de moi. Mon visage vira au rouge et mes yeux devinrent tremblants.  
 - Mathilde, entama ma mère, il...
Ma mère ne put achever sa phrase que je la giflai violemment. Ma gorge se serra, mon estomac se serra, et aussitôt je ressentit le besoin de disparaître. Je quittai la pièce en courant, montai non moins vivement les escalier et allai m'enfermer dans ma chambre avant que quiconque n'eût le temps de réagir.
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