Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Hôtel Zéro — Chapitre 3
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Hôtel Zéro
Chapitre 3
Chapitre 3 — Étage 11
Paris, 5e arrondissement, mardi, 22h04
La pluie avait commencé à tomber vers vingt heures et n'avait plus cessé, une de ces pluies parisiennes de novembre qui ne mouillent pas vraiment mais qui s'infiltrent partout, dans le col, dans les manches, dans l'humeur. Ilias marchait sans capuche, ses cheveux noirs plaqués en mèches irrégulières sur son front, son sweat Carhartt vert kaki pesant deux kilos de trop. Il avait vingt-quatre ans, un master d'urbanisme à moitié terminé à Paris 1, des Converses qui prenaient l'eau depuis l'hiver dernier et trois jours de rupture dans le sang.
Camille était partie dimanche. Pas les affaires dans un carton, pas la scène de ménage, rien d'aussi propre. Elle avait juste dit, assise en tailleur sur le canapé Ikea, les mains autour d'un mug qu'elle lui avait offert pour son anniversaire deux ans plus tôt, je crois que j'ai besoin de me retrouver. Et il avait compris, à la façon dont elle avait buté sur le verbe, que ça voulait dire autre chose, que ça voulait dire j'ai besoin de me retrouver sans toi, mais qu'elle n'avait pas le courage de le formuler en entier. Alors il l'avait fait à sa place, il avait dit ok, et elle avait pleuré, et il n'avait pas pleuré, et c'était peut-être ça qui l'avait convaincue qu'elle avait raison.
La vérité c'est que ça faisait des mois que ça partait en vrille. Le sexe avait été le premier à lâcher, bien avant les mots. Au début de leur histoire ils baisaient tout le temps, partout, dans la douche, dans la cuisine, une fois dans les toilettes d'une médiathèque. Puis ça s'était espacé sans qu'ils s'en rendent compte, une fois par semaine, une fois toutes les deux, une fois par mois. La dernière remontait à fin septembre, presque deux mois en arrière, un samedi après-midi où ils s'étaient forcés parce qu'ils se rendaient compte qu'ils ne se touchaient plus, et ça avait été le pire souvenir de sexe de sa vie, mécanique, gêné, fini trop vite pour qu'aucun des deux n'ait à faire semblant. Après, elle s'était levée pour prendre une douche et il était resté sur le dos à fixer le plafond en se demandant à quel moment ils avaient perdu ça.
Depuis dimanche, il dormait mal. Soixante-douze heures de micro-siestes entre deux scrolls, des rêves courts qui le laissaient plus épuisé qu'avant. Il avait mangé trois fois. Il avait bloqué Camille sur les réseaux puis débloqué puis re-bloqué, et chaque aller-retour avait la même saveur que se gratter une croûte.
Le message, il l'avait trouvé cet après-midi. Un thread sur un sub obscur où des gens postaient des expériences limites à Paris, des adresses de bars cachés, des performances clandestines dans les catacombes. Un post sans historique de l'utilisateur, deux lignes.
Hôtel Zéro, rue de l'Estrapade. L'étage te trouve.
Il avait pris ça pour un truc d'artiste, peut-être une installation immersive, peut-être une arnaque à trente euros. Il s'en foutait un peu. N'importe quoi plutôt que de retourner dans le studio où Camille avait laissé son odeur dans le rideau de la douche.
La rue de l'Estrapade était déserte, les commerces tirés, une lumière jaune qui tombait d'un lampadaire sur les pavés mouillés. La ruelle apparut entre une imprimerie fermée et un immeuble en travaux emballé de bâches bleues, un interstice si mince qu'il ne l'avait pas remarqué la première fois. Il s'y glissa en tournant l'épaule.
La porte était en bois sombre, un zéro gravé à hauteur de poitrine. Il posa ses doigts sur le cercle. Le bois était tiède, ce qui n'avait aucun sens vu la température extérieure. La porte pivota vers l'intérieur sans qu'il eût à la pousser vraiment.
Le hall sentait l'ambre et le papier vieux, des lampes à huile posées sur un comptoir en marbre, une femme derrière le comptoir qui leva les yeux de son registre avec la lenteur de quelqu'un qui ne se laisse déranger par rien. Grande, mâchoire nette, les lèvres peintes si sombres qu'elles semblaient noires, les cheveux tirés en arrière si serré que ça devait faire mal.
— Bonsoir.
Sa voix avait la texture d'un tissu qu'on passe sur une plaie.
— Bonsoir. J'ai vu l'annonce.
— Tu signes. L'étage te trouvera.
Elle fit glisser le registre vers lui. Le stylo était en métal, lourd, presque froid, un poids de billard dans la paume. Au-dessus de la ligne vierge, d'autres noms. Une écriture ronde avec un -1 qui pulsait doucement. Une écriture carrée, masculine, avec un 3 à côté, et juste en dessous une écriture plus fine avec le même 3. Il inscrivit son prénom, son nom, ses doigts hésitant à peine. Dans la colonne de droite, un 11 apparut en lettres d'encre qui mirent trois secondes à sécher.
— Onze. L'escalier est derrière la tenture.
— Il y a un ascenseur ?
Il avait posé la question sans réfléchir, par réflexe parisien, et il la vit sourire pour la première fois, un sourire minuscule qui n'atteignait pas les yeux.
— Pas ici.
Il passa derrière la tenture bordeaux. L'escalier n'était pas en spirale comme il l'aurait imaginé, c'était un escalier droit, très long, en bois ciré qui craquait sous les semelles humides. Il ne compta pas les marches. À un moment, il remarqua que sa respiration ne s'accélérait pas, qu'il n'avait même pas chaud, que ses jambes ne lui demandaient rien.
Au palier du onzième, il y avait une seule porte, pas numérotée.
-------
La chambre le cueillit comme une paume qui se referme.
Il s'était préparé à quelque chose de théâtral, des voûtes en pierre, des bougies, un décor de rite. C'était l'inverse. Une chambre d'hôtel parisien moyen de gamme, papier peint crème avec un motif végétal discret, moquette beige un peu trop épaisse, une lampe de chevet allumée qui diffusait une lumière chaude, orangée, sans agression. Un grand lit double avec une couette blanche épaisse, l'édredon roulé en boudin au pied. Une fenêtre aux rideaux tirés. Une commode en bois clair avec un plateau posé dessus, une bouteille d'eau, deux verres. Ça sentait le propre, un truc de linge frais qui a séché en plein air, avec une note de quelque chose d'autre par-dessous, peut-être de la peau, peut-être du thé.
Elle était dans le lit. Assise contre la tête de lit en tissu matelassé, les jambes sous la couette, un livre ouvert dans les mains. Elle leva les yeux quand il entra et referma le livre sans marquer la page, comme si elle avait fini de lire pour la soirée.
— Salut.
Sa voix était basse, légèrement enrouée, une voix de fin de journée.
— Salut.
Elle était rousse, un roux foncé presque brun aux racines et plus clair aux pointes, les cheveux longs jusqu'aux omoplates qu'elle avait attachés en chignon lâche avec un élastique. Des taches de rousseur, pas beaucoup, une constellation sur l'arête du nez et le haut des pommettes. Une petite bouche, la lèvre inférieure un peu plus pleine que la supérieure. Des yeux verts, il en était presque sûr, même si la lumière basse rendait la couleur incertaine. Elle portait un tee-shirt blanc trop grand, le col qui tombait sur une épaule nue constellée des mêmes taches, et en dessous la couette cachait le reste. Pas de maquillage. Vingt-cinq ans peut-être, peut-être moins.
— Moi c'est Lou. Toi ?
— Ilias.
— Ilias. Viens, enlève ton truc mouillé, tu trembles.
Il regarda ses mains. Elles tremblaient, en effet, pas beaucoup, juste ce qu'il fallait pour qu'une inconnue le remarque avant lui. Il retira le sweat Carhartt, le laissa glisser au sol. En dessous, un tee-shirt noir banal. Il hésita.
— Tu peux te doucher si tu veux, dit-elle. La salle de bain est là. Mais t'es pas obligé. T'es obligé de rien ici.
Elle avait dit ça d'un ton tellement neutre qu'il mit trois secondes à comprendre ce que ça voulait dire. T'es obligé de rien. Il se rendit compte qu'il s'était attendu à l'inverse, à un contrat, à une prestation. Il resta debout au milieu de la chambre, les bras ballants, con comme un étudiant dans un oral qu'il aurait oublié de préparer.
— Tu veux baiser ou dormir d'abord ?
Elle avait posé la question sans sourire, sans provocation, comme on demande thé ou café. Il eut un rire court, surpris.
— C'est une vraie question ?
— Ouais.
— Baiser d'abord.
— Ok. Viens.
Elle écarta la couette de son côté. En dessous, elle n'avait qu'une culotte noire en coton tout simple, pas de la lingerie, juste un sous-vêtement du quotidien. Ses jambes étaient pâles, fines, pas musclées, avec une petite cicatrice à un genou. Le tee-shirt descendait jusqu'à mi-cuisse.
Il s'approcha du lit. Il ne savait pas quoi faire de ses mains. Elle lui attrapa le poignet et le tira doucement vers elle, sans brusquer, et il se retrouva assis sur le bord du matelas, puis à genoux dessus, puis au-dessus d'elle avec une jambe de chaque côté des siennes, le tee-shirt noir encore sur lui, le jean qu'il n'avait pas enlevé.
— T'as pas fait ça depuis combien de temps ?
Ce n'était même pas une question vraiment, c'était une constatation qu'elle lui offrait en cadeau, pour qu'il n'ait pas à l'avouer tout seul.
— Deux mois, souffla-t-il. Avec elle. Mais pas vraiment.
— Je sais ce que tu veux dire.
Elle leva les mains et les posa de chaque côté de son visage, des mains petites, tièdes, les paumes contre ses joues. Elle le regarda. Il sentit qu'elle regardait vraiment, pas une manière de le séduire, pas non plus une manière de le plaindre, juste un regard qui prenait son temps.
— T'as de la chance, dit-elle. T'es beau.
Il voulut répondre quelque chose de spirituel, un truc qui aurait fait rire Camille, mais sa gorge fit un bruit bizarre et rien ne sortit. Alors il se pencha et il l'embrassa.
Elle avait un goût de menthe et d'autre chose, une chose végétale, peut-être du thé vert. Le baiser commença fermé, prudent, puis elle ouvrit la bouche et il suivit, et sa langue était chaude et précise. Elle ne se jeta pas dessus. Elle embrassait comme on lit à voix haute, avec des respirations, des pauses pour regarder ce qui venait ensuite. Il sentit sa propre bite durcir dans son jean en trente secondes chrono, une érection brutale d'ado, et il eut honte, et il la désira d'autant plus fort.
Il lui retira le tee-shirt en le faisant passer par-dessus sa tête. Le chignon tint le coup. Elle avait des petits seins, pâles, ronds, les bouts roses et déjà pointés par le froid ou par autre chose, asymétriques, le droit légèrement plus petit que le gauche. Des taches de rousseur descendaient sur le décolleté, se raréfiaient sur les seins eux-mêmes, reprenaient sur le ventre, une carte qu'il aurait voulu apprendre par cœur.
— T'es belle.
— Merci.
Elle l'avait dit avec naturel, sans fausse modestie. Il se rendit compte qu'elle recevait bien le compliment, qu'elle savait qu'elle était belle, et que ça ne la rendait pas moins touchante, au contraire.
Il se pencha et prit un téton dans sa bouche. Elle inspira vite, un hnn bref, et arqua légèrement le dos. Il roula la pointe contre son palais, doucement d'abord, puis il la suça franchement, et elle laissa échapper un ah, putain tout bas, presque un rire dans la gorge. Il passa à l'autre. Sa main gauche descendit sur son ventre, les doigts à plat, glissa sous l'élastique de la culotte.
Elle était trempée. Pas un peu mouillée, vraiment, la chatte inondée de quelqu'un qui le voulait depuis avant même qu'il soit entré dans la chambre, et il faillit gémir juste en sentant ça sur ses doigts.
— Déjà.
— Bah ouais, chuchota-t-elle. Je t'attendais.
Il leva la tête. Elle le regardait avec un demi-sourire, pas moqueur, complice, le genre de sourire qu'on a quand on partage une blague privée dans une soirée bruyante. Il ne comprit pas exactement ce qu'elle voulait dire, et en même temps il comprit très bien. Il fit glisser un doigt entre ses lèvres, du bas vers le haut, récolta son jus et le passa sur son clito. Elle ferma les yeux.
— Comme ça, dit-elle. Pas trop vite au début.
Il obéit. Il tourna en rond autour du bouton, léger, presque sans pression, et elle commença à onduler des hanches sous lui, très peu, un mouvement qu'il sentait plus qu'il ne le voyait. Son autre main, il la glissa sous la nuque de Lou et il enroula ses doigts dans son chignon sans le défaire, juste pour la tenir.
— Mets un doigt, dit-elle au bout d'un moment. Et continue sur le clito avec le pouce.
Il optempéra. Elle était brûlante à l'intérieur, étroite et lisse, et quand il recourba le doigt vers l'avant elle jura dans un souffle. Il trouva la zone un peu rugueuse derrière l'os, pressa, et son ventre se contracta visiblement sous ses yeux.
— Un autre, souffla-t-elle.
Il en ajouta un. Ses doigts s'enfoncèrent jusqu'à la jointure. Le pouce sur le clito, il trouva un rythme, et elle se mit à respirer plus vite, plus court, le cou tendu, la bouche entrouverte, ses petits seins qui montaient et descendaient avec des mouvements asymétriques.
Il la regarda jouir. Ce fut rapide, trop rapide pour qu'elle ait feint quoi que ce soit, son ventre qui se plia en deux, ses cuisses qui se serrèrent autour de sa main, un nnngh-ah, ah, ahh sorti d'entre ses dents, et une vague de chaleur mouillée qui inonda sa paume. Elle resta immobile une seconde, les yeux fermés, puis elle rouvrit les yeux et éclata de rire.
— Oh putain.
— Quoi.
— Rien, pardon. C'est juste que t'es doué. Ça m'a surprise.
Il rit avec elle, un rire vrai, le premier depuis dimanche. Le sang battait fort dans sa bite, il avait le jean qui le serrait comme un étau. Elle le remarqua, posa une main sur la bosse, pressa doucement.
— Viens, dit-elle. Enlève tout.
Il descendit du lit, se déshabilla debout, le tee-shirt, le jean, le caleçon d'un bloc avec le jean par maladresse, les chaussettes, et il resta planté là à poil, la bite dressée contre le ventre, et elle le regarda de haut en bas sans se presser.
— Ok, dit-elle. Ok. Reviens.
Il revint. Elle s'allongea complètement, retira sa culotte d'un geste rapide en la faisant passer par les chevilles. Sa chatte était rasée court, pas épilée à ras, un duvet roux très court, les lèvres roses et encore brillantes. Elle écarta les cuisses. Il s'installa entre, il prit sa bite en main, il hésita une seconde, un réflexe d'époque, et elle lut la question sur son visage avant qu'il la pose.
— Ici c'est pas pareil, dit-elle. Pas besoin.
Il ne sut pas exactement ce qu'elle voulait dire, ni pourquoi il la crut tout de suite. Quelque chose dans la chambre, dans l'air, dans la façon dont l'hôtel posait ses propres règles.
Il la pénétra lentement. Elle inspira profondément, le laissa entrer jusqu'au bout, et quand il fut complètement en elle elle soupira un long aaah de soulagement, comme si elle avait attendu exactement ça, exactement cette longueur, exactement cette grosseur. Il commença à bouger. Sa peau contre la sienne, rien entre eux, la chaleur d'elle autour de sa bite, il comprit à l'instant ce qu'elle avait voulu dire, il n'avait jamais rien senti d'aussi dense.
Et c'est là que ça arriva.
Il ne s'y était pas préparé. Il poussait en elle, elle serrait les cuisses autour de ses reins, elle gémissait à chaque coup, et soudain il sentit une pression derrière ses yeux, une montée chaude, et deux larmes partirent avant qu'il ait pu les arrêter. Elles tombèrent sur la joue de Lou.
Il s'immobilisa.
— Pardon.
— Continue, dit-elle simplement.
Elle remua sous lui pour relancer le mouvement, sans en faire un drame, sans le couver. Il recommença à bouger, les larmes séchèrent en quelques secondes, le plaisir reprit le dessus. Il la baisa vraiment. Il trouva son rythme, profond, pas trop rapide, et elle leva les jambes pour les enrouler autour de sa taille. Elle sentait la sueur maintenant, la sueur et le sexe, et ça ne sentait rien de surnaturel, ça sentait un corps, le corps de Lou qui transpirait parce qu'il la faisait jouir.
— Plus fort, dit-elle.
Il tapa plus fort. Le lit grinça, pas honteusement comme celui du studio qu'il partageait avec Camille, plein comme un vrai lit d'hôtel qui a l'habitude. Lou se mit à jurer sans s'arrêter, un flot de putain, putain, oui, comme ça, ah, ah, putain, et il sentit qu'elle approchait d'un deuxième orgasme. Il glissa une main sous ses fesses, changea l'angle, la baisa exactement là où il fallait. Elle cria. Pas fort, juste assez. Sa chatte se convulsa autour de lui.
Il jouit une seconde après elle, trop vite pour avoir pu se retenir, un orgasme qui remontait de si loin qu'il crut qu'il ne finirait jamais, son front pressé dans le cou de Lou, le souffle court et chaud contre sa peau, le sperme qui se répandait en elle en longues pulsations. Deux mois d'habitudes mortes qui se vidaient d'un coup, dans une inconnue rousse, dans une chambre du onzième étage d'un hôtel qui ne figurait sur aucune carte.
Il s'effondra sur elle. Elle l'accueillit avec un oof amusé et passa un bras autour de ses épaules, l'autre dans ses cheveux trempés. Il resta comme ça, la bite encore en elle et qui débandait lentement, pendant ce qui aurait pu être une minute ou cinq. Elle lui caressait la nuque avec le bout des doigts.
— Ça va, murmura-t-elle.
— Ça va.
— T'es sûr.
— Ouais.
Il se redressa sur les coudes, essuya ses joues avec le dos du poignet, penaud.
— C'était pas prévu.
— Je sais.
Il se retira doucement, roula sur le côté. Elle se tourna sur le flanc, une main sous la joue, et elle le regarda.
— T'as faim ?
— Je sais pas.
— Moi ouais. Je commande un truc.
Elle se leva, nue, attrapa le tee-shirt blanc qui traînait et l'enfila. Sur la commode, il y avait un petit carnet de cuir avec une plume, pas de téléphone, pas de menu. Elle écrivit quelque chose dedans, referma, le reposa. Elle revint dans le lit et se cala contre lui, la tête au creux de son épaule.
— Ça vient tout seul, dit-elle en réponse à une question qu'il n'avait pas posée. T'inquiète pas.
Il hocha la tête. Il n'avait plus la force d'être étonné.
-------
Quand il rouvrit les yeux, il faisait plus sombre, la lampe de chevet avait été baissée. Il avait dormi, il ne savait pas combien de temps, peut-être une demi-heure, peut-être trois. Lou était assise en tailleur à côté de lui, en tee-shirt toujours, un plateau posé entre eux sur la couette. Des tartines de pain de mie grillées, du beurre, un pot de confiture de figues, une théière qui fumait, deux tasses. Un truc tout simple, un dîner de copine qui vient dormir chez toi.
— T'as dormi quarante-cinq minutes, dit-elle. Mange.
Il s'assit. Le goût du beurre, la première bouchée, lui donna l'impression de redécouvrir comment fonctionnait sa bouche. Il mangea trois tartines à la suite sans parler. Lou mordait dans la sienne en le regardant avec une curiosité tranquille.
— Elle s'appelait comment.
— Camille.
— Vous étiez ensemble depuis longtemps ?
— Quatre ans. Depuis la L2.
— C'était bien ?
Il réfléchit. Personne ne lui avait posé la question de cette manière. Ses potes avaient dit mec c'est mort passe à autre chose. Sa sœur avait dit tu mérites mieux. Sa mère avait dit elle reviendra. Personne n'avait demandé si ça avait été bien.
— Oui. C'était été bien. Pendant longtemps.
— Et à la fin ?
— À la fin, on avait plus rien à se dire le soir. On regardait des séries.
— Quelle série ?
Il rit malgré lui.
— The Bear.
— Ah ouais, quand même. C'est pas la pire pour une rupture ça.
— Non.
Il but du thé. C'était un thé au jasmin, pas trop fort. Lou posa sa tartine à moitié mangée et le regarda de plus près.
— Tu sais ce qui est bien avec toi, Ilias.
— Non.
— Tu pleures en baisant et tu rebandes derrière.
Il s'étouffa à moitié dans sa tasse.
— C'est un compliment, là.
— Ouais. C'est un vrai compliment. La plupart des mecs qui arrivent ici après une rupture, soit ils sont cramés et ils peuvent plus rien faire, soit ils font semblant que tout va bien et c'est triste. Toi tu fais les deux en même temps. T'es honnête avec ton corps.
Il ne sut pas quoi répondre. Il reposa la tasse. Lou repoussa le plateau au pied du lit et se rapprocha de lui, la cuisse contre la sienne, l'épaule contre son bras. Elle sentait les draps, le sexe et un peu le thé.
— Je peux te poser une question, dit-il.
— Ouais.
— Tu es quoi.
Elle sourit. Un vrai sourire cette fois, qui lui plissa le coin des yeux.
— Je suis quelqu'un qui a très envie de dormir contre toi. Ça te va comme réponse ?
— Ouais.
— Alors éteins la lumière.
Il se pencha pour atteindre l'interrupteur. La chambre devint noire, pas un noir total, il y avait une veilleuse quelque part qui diffusait une lueur bleutée très basse. Il se recoucha. Lou se glissa contre lui, le dos contre son ventre, les fesses calées contre son bassin, les pieds froids qui cherchèrent les siens. Il passa un bras autour de son ventre, sous le tee-shirt, la paume à plat sur sa peau.
— Bonne nuit, Ilias.
— Bonne nuit.
Il s'endormit en moins de deux minutes. Pour la première fois depuis dimanche, il dormit huit heures d'affilée.
-------
Paris, lieu incertain, mercredi, 9h12
Il se réveilla à cause de la lumière. Les rideaux étaient toujours tirés mais une clarté grise de matin de novembre filtrait par-dessous. Lou dormait encore, tournée vers lui maintenant, une joue écrasée dans l'oreiller, la bouche entrouverte. Dans le sommeil elle paraissait plus jeune, vingt-deux peut-être. Il la regarda un long moment.
Il sentit qu'il bandait. Pas frénétiquement, une érection tranquille de matin, celle qui n'est liée à rien de précis, juste le sang qui circule bien dans un corps qui a dormi. Il hésita à se rendormir, puis il glissa sa main sous le tee-shirt blanc et il lui caressa le dos, du creux des reins jusqu'entre les omoplates, lentement.
Elle soupira sans ouvrir les yeux. Puis elle sourit, les yeux toujours fermés.
— Bonjour toi.
— Bonjour.
Elle se retourna complètement vers lui, se blottit contre sa poitrine, et elle sentit son érection contre son ventre en riant doucement.
— Ah. T'as bien dormi on dirait.
— Très bien.
— Tu veux qu'on remette ça ?
— Si tu veux.
— Je veux.
Ce fut différent cette fois. Lent, presque paresseux. Il n'y avait pas d'urgence, pas de larmes en embuscade, juste deux corps qui se connaissaient déjà un peu et qui s'amusaient à se redécouvrir dans la lumière du jour. Elle retira le tee-shirt avec des gestes mous.
Elle monta sur lui. Elle s'installa à cheval, se prit en main pour le guider en elle, et elle descendit en roulant les hanches, les yeux plantés dans les siens. Ses petits seins bougeaient à peine à ce rythme-là, juste une légère oscillation à chaque ondulation du bassin. Il posa ses deux mains sur ses hanches, laissa faire, la regarda se servir de lui sans hâte.
— Tu vois, dit-elle entre deux respirations, ça c'est bien aussi.
— Ouais.
— C'est pas obligé de faire la drama queen tout le temps.
Il rit. Elle rit avec lui. Elle se laissa tomber en avant, s'appuya sur les avant-bras de chaque côté de sa tête, et elle continua à bouger le bassin, plus petits mouvements, plus resserrés, le clito frotté contre la racine de sa bite. Il sentit qu'elle approchait, cette fois il voyait les signes, les joues qui rosissaient, les taches de rousseur qui s'estompaient dans la rougeur, la respiration qui se désynchronisait.
Il leva la tête et lui lécha un téton. Elle jouit comme ça, presque sans bruit, juste un long ahhh chuchoté dans ses cheveux, le bassin qui se convulsait en petites secousses contre le sien. Il jouit peu après, poussé dans son ventre par les dernières contractions, un orgasme plus doux que celui de la veille, qui laissa juste un engourdissement tiède dans les jambes.
Elle resta sur lui un moment, son poids léger, son souffle dans son cou. Puis elle roula sur le côté.
— Petit-déj.
— Sérieux ?!
— Ouais. J'ai trop la dalle.
Un plateau les attendait sur la commode, qu'il n'avait pas vu arriver. Des croissants qui fumaient encore, deux jus d'orange, du café dans une cafetière à piston, un petit ramequin de confiture d'abricot, deux yaourts nature dans des verres en céramique. Il ne chercha pas à comprendre par où c'était entré. Lou rapporta le plateau sur le lit, et ils mangèrent assis en tailleur face à face, elle en tee-shirt, lui nu sous le drap remonté à la taille.
Elle lui posa des questions banales. Son mémoire d'urba, sur quoi, il lui expliqua, une étude sur les micro-forêts urbaines à Paris Est, elle l'écouta vraiment. Sa sœur, il avait une sœur ? Oui, Lila, quinze ans. Un film qu'il aimait beaucoup, un vrai, pas un film qu'on cite pour faire le malin. Il hésita puis il dit Little Miss Sunshine. Elle hocha la tête comme si c'était la bonne réponse.
Elle ne lui posa aucune question sur Camille. C'était peut-être le plus beau cadeau qu'elle lui faisait.
À un moment, il regarda vers la fenêtre. Les rideaux étaient maintenant ouverts, il n'avait pas vu qui les avait ouverts. Dehors, il y avait une rue. Pas la rue de l'Estrapade. Une rue qu'il ne reconnaissait pas, plus large, avec des tilleuls, un trottoir en pavés, et au loin ce qui ressemblait à une église qu'il n'arrivait pas à identifier. Un homme promenait un golden retriever. Une femme passait à vélo. Ça avait l'air parfaitement normal, et ça ne l'était pas du tout, et curieusement ça ne lui fit pas peur.
— T'inquiète pas pour la fenêtre, dit Lou en suivant son regard. Elle donne où elle a envie.
— D'accord.
Il regarda son téléphone qu'il avait posé la veille sur la table de nuit. L'écran s'allumait normalement. Aucune notification. Zéro. Pas un SMS, pas un mail, pas une story, rien. Comme si le monde avait reposé pendant la nuit. Il éteignit l'écran.
Ils finirent le petit-déj. Lou s'étira, les bras au-dessus de la tête, et il vit son ventre se creuser, les côtes affleurer une seconde sous la peau.
— Il va falloir que tu y ailles, dit-elle. C'est pas que je te vire. C'est juste que c'est comme ça.
— Je sais.
— Habille-toi. Je te raccompagne pas plus bas que la porte, par contre.
Il se leva. Il retrouva son jean et son sweat séchés pliés sur une chaise qu'il était sûr de ne pas avoir vue hier. Il s'habilla. Elle resta assise dans le lit, les genoux remontés contre la poitrine, le tee-shirt blanc tiré sur les mollets.
Quand il fut prêt, il s'assit au bord du lit. Il ne savait pas quoi dire.
— Lou.
— Ouais.
— Merci.
— De rien.
— Est-ce que je peux revenir ?
Elle prit le temps de réfléchir. Elle repoussa une mèche échappée du chignon derrière son oreille.
— Non, dit-elle. Pas ici. L'Hôtel donne une fois ce qu'il donne. Mais je vais te dire un truc, et tu vas peut-être pas me croire tout de suite. Tu retiens ?
— Oui.
— La prochaine, elle existe déjà quelque part. Elle est dans un appart que tu connais pas, elle est en train de faire sa vaisselle ou de finir une série ou de râler sur un prof, elle pense pas à toi parce qu'elle te connaît pas encore. Mais elle existe. Et tu vas la rencontrer, pas tout de suite, dans six mois peut-être, dans un an, à un endroit que tu choisirais pas si on te le disait aujourd'hui. Et elle va aimer ton corps, et elle va aimer que tu pleures en baisant, et elle va aimer que tu rebandes derrière. T'as pas perdu ta capacité à être aimé. Tu l'as juste posée par terre trois jours. Ramasse-la en sortant.
Il resta silencieux. Il hocha la tête, deux fois.
— Vas-y.
Il se pencha, l'embrassa sur la tempe, sentit une dernière fois l'odeur de ses cheveux. Il se redressa, traversa la chambre, ouvrit la porte. Sur le palier il se retourna. Lou était déjà recouchée, le livre rouvert sur les genoux, la lampe de chevet rallumée. Elle lui fit un petit signe de la main sans lever les yeux de la page.
Il descendit l'escalier en bois. Il ne compta pas les marches cette fois non plus. En bas, le hall était vide, la réceptionniste absente. Le registre était toujours ouvert sur le comptoir, et il vit, à sa ligne, que son 11 s'y trouvait toujours, comme les autres, en encre sèche maintenant, stable. Une trace qui resterait.
Il poussa la porte et sortit rue de l'Estrapade.
Il était midi. Le soleil était sorti pendant la nuit, un soleil pâle de novembre qui faisait luire les pavés encore humides. Un livreur Uber Eats passa à vélo en sifflotant. Une boulangerie, à l'angle, sentait le pain chaud. Ilias sortit son téléphone. Trois messages de sa sœur, un mail de son directeur de mémoire, une notification Instagram. Rien de Camille.
Il rangea le téléphone dans sa poche. Il prit la direction du métro Cardinal Lemoine, les mains au fond du sweat, et il se surprit, au bout de vingt mètres, à siffler lui aussi sans s'en rendre compte.
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