Note de l’auteur
Ce récit est né d’une rencontre, d’une confidence portée par un homme qui, soir après soir, voyait sa femme s’absenter, le laissant seul dans le silence de leur foyer.
Au fil de nos échanges, j'ai cherché à plonger dans les méandres de sa psychologie, à comprendre les mécanismes de ses pensées et ce qui se jouait, invisible, derrière son quotidien. Mon intention a été de traduire l’inexprimable, de mettre en lumière ce fantasme qu’il portait en lui comme un secret inavoué.
Voici ma version de son histoire si l’illusion tombait :
Les rires fusent, le vin coule, et le salon est saturé de cette excitation fébrile qui précède les grandes sorties. Les deux filles, Marilyn sa femme et Patricia, les deux sont des « besties », installées dans le canapé, les filles textent leur amie qu’elles doivent rejoindre plus tard, déballent leurs goûts et leurs projets pour la nuit. Le nom de Steven est nommé ; l’espace d’un moment, Gaétan perçoit la tension vécue par les deux filles, puis elles repartent la conversation comme un air d’aller sur le « DJ de fou » qui va y avoir à soir et presque neuf cents personnes attendues ! « Ça va être malade !!!!! » dans le speaker, la musique qui vient de commencer. Les deux filles chantent les paroles avec une intensité dramatique, puis le « drop » et se mettent à danser, mains sensuelles qui passent dans leurs propres cheveux et leurs faciès qui actent un orgasme, se trémoussant le cul de manière sensuelle. Gaétan s’abreuve de leur énergie en les regardant.
En bon homme de cinquante ans et comme tous les hommes de la même génération, il garde ça en dedans, mais affiche un sourire qui rajoute à l’image coincée. Il est debout à côté, une coupe à la main, totalement immergé dans le mouvement. Il ponctue les échanges, il sourit, il participe et tente du mieux qu’il peut de s’intégrer.
— Bing !! OK ils sont là !
Tout le monde se tourne en même temps, Marilyn prend le speaker dans sa main et le trio se dirige vers la porte en dansant, et ensemble au rythme « whoup whoup », continuant vers la voiture qui est venue les chercher
les deux hommes qui en sortent ont environ trente-cinq ans, ils sont bâtis et avec le costume de rave party, ils ont du « swag » comme ils disent. Gaétan est au seuil de la porte, il les regarde se saluer avec beaucoup (trop) de proximité et Marilyn glousse en se dégageant, amusée, avec le regard d’une fille faussement offensée : « T’es trop con, arrête ». Gaétan ne l’entend pas, il est trop loin et avec la musique qui joue... Pourtant il entend :
— Attends, pas ici.
— Allez, on décolle ! lance l'amie en se levant d'un bond.
La petite troupe se dirige vers l'entrée dans un tourbillon de manteaux, d’accessoires funky et lumineux, et les derniers rires disparaissent avec le bruit des portières qui se referment et des pneus qui crissent. Gaétan agite la main alors qu’il regarde la voiture remonter l'allée, bordée de ces petits corps de logis de vétérans, ces petites maisons construites pour loger les soldats qui revenaient de la guerre en Europe. Les phares de la voiture illuminent leurs formes caractéristiques, une à une en s’alignant.
Personne ne s’est retourné pour rendre la politesse de la main.
Le silence, censé appeler la sérénité tranquille du quartier, havre de paix, se fait assourdissant, vertigineux et écrasant dans son chest.
Le silence n’en est pas un, car des centaines de cigales mâles crient leur solitude dans la nuit.
Gaétan brise le moment suspendu, ferme la porte blanche de l’entrée et tourne le loquet.
Il regarde sa montre : 21h09.
Il sort son portable, l’écran illumine et affiche la même heure. Regarde un moment, déverrouille, ouvre l’app internet. Ferme l’app. Ferme l’écran, ouvre l’écran :
21h09.
D’un pas décidé, il va vers la stéréo, ouvre l’enceinte, tourne la tête vers sa collection de disques vinyle et parcourt du doigt les rangées d’albums. Il s’arrête sur Breakfast in America de Supertramp, le sort de la pochette en carton et le met sur la table tournante.
Il regarde sa montre d’un coup d’œil rapide : 21h13.
Le disque commence. Gaétan se laisse aller, le rythme lui fait du bien. Il savoure l’attaque du piano sur l’introduction, cette précision qui claque dans la pièce. C’est le plaisir pur de la musique qu’il connaît par cœur.
Quand la voix de Roger Hodgson s’élève, claire et familière, il se sent instantanément mieux. Il s’installe, tranquille au salon, la musique emplit la pièce. Elle est portée par la justesse de chaque instrument. Il ferme les yeux, savourant juste la présence de cette voix et la chaleur de cet album qui, pour lui, fait toute la différence. Comme il est seul et plus détendu, l’idée de se rendre sur ce site internet lui passe à l’esprit, le stresse une fraction de seconde.
La première chanson s'achève. Gaétan ouvre les yeux, la tête plus légère, et redresse le menton. C'est à cet instant qu'il balaie la pièce du regard et que le contraste le frappe : au milieu du salon, les verres vides et la vaisselle traînent sur la table, témoins du passage des filles qui ont laissé derrière sans se poser plus de questions, car le bon Gaétan est toujours là.
Il regarde sa montre : 21h17.
Il se presse la poche à travers son pantalon un peu fort avant de se lever tranquillement. Il commence simplement à ramasser les verres et à débarrasser la table pour remettre de l'ordre dans le salon. Il fait ça doucement, un geste après l'autre, pendant que la musique continue en fond.
Estimant le temps à trente minutes de plus, il regarde : 21h39... « Merde ».
Ayant fini sa tâche, il décide de s’asseoir dans son canapé et regarde les lieux propres. Il est tout de même content que demain, quand Marilyn arrivera vers quatre ou cinq heures du matin, la maison sera ordonnée. Quand elle se réveillera en milieu d’après-midi, encore la tête « bric à brac », elle aura l’esprit clair dans un environnement sain et elle mangera le repas consistant, mais pas lourd, avec beaucoup de fruits que son mari lui aura préparés.
À ce moment-là, ils feront peut-être l’amour, selon sa soirée à elle. Parfois, elle lui réclame sa sexualité ; il faut qu’il lui donne des préliminaires longs et qu’il continue même quand sa mâchoire lui fait mal.
Gaétan se masse la bite au travers de son pantalon ; avec la musique en fond, il se remémore les deux femmes qui se paluchaient au rythme de la musique électro dans son salon il y a peu. Patricia est très belle, une petite brune, cheveux longs, sportive, très sexy, et elle avait un minishort rouge qui moulait le rebondi de son petit cul serré et une camisole minimaliste blanche qui est toujours aussi efficace pour mettre en valeur une femme, agrémentée d’accessoires comme une casquette multicolore, une multitude de colliers et de bagues aux couleurs vives.
Son esprit s'attarde sur Marilyn. Bien qu’elle ait une dizaine d’années de plus que sa complice Patricia, sa femme dégage une aura indéniable. Sa silhouette témoigne d'une discipline et d'une assurance qui n'ont rien à envier à la jeunesse. Sa peau, lisse et ferme, est sublimée par cette lingerie en dentelle noire, ceinturant avec élégance la tonicité de son corps entretenu par des heures à la salle de sport, qu’elle avait faussement dissimulée sous un chandail blanc dont le bas avait volontairement été arraché pour en faire un crop top, avec une paire de jeans baggy retenus par une large ceinture, bas sur ses hanches.
Il y a chez elle une beauté épanouie, une sensualité qu'elle porte malgré les années de maturité, qui rend chaque mouvement, chaque courbe, infiniment plus captivant. Là où Patricia rayonne par une énergie vive et spontanée, Marilyn impose une présence, une beauté ostentatoire qui cherche à plaire et qui attire irrésistiblement comme un aimant. En la regardant, Gaétan ressent ce mélange complexe de fierté et de désir intense, teinté d'une pointe de jalousie à l'idée de tous les regards masculins qui pourraient se poser sur elle durant la soirée. Pourtant, il réprime ce sentiment (il lui fait confiance). Il sait qu’elle éprouve le besoin d'être regardée, que c'est une forme d'exutoire pour elle, mais il garde ancrée en lui cette certitude qu'elle ne franchirait jamais la ligne. Elle le lui a affirmé à maintes reprises au fil des années, et il se doit de respecter ce besoin vital de séduction, tout en cultivant la foi inébranlable qu'elle ne le tromperait jamais.
Pourtant, alors qu'il se laissait aller à cette évocation de Marilyn dansant dans le salon, une main traînant sur lui-même sous le tissu de son pantalon pour apaiser la tension physique que ce souvenir avait éveillée, la pensée de sa fidélité, pourtant si souvent clamée, lui revint comme un boomerang. Ce n'était pas une certitude sereine, mais une épine qui s'enfonçait doucement.
Pourquoi, en cet instant précis, cette promesse de loyauté qu'il chérissait tant se transformait-elle en un doute lancinant ?
Le stress monta, sourd, dans sa poitrine. Il avait beau se répéter qu'elle ne faisait qu'aimer le jeu des regards, le contraste entre cette image de sa femme, rayonnante et ouverte aux attentions d'autrui, et la réalité du silence vide de leur maison, faisait naître en lui une angoisse qu'il ne pouvait plus occulter. Ce n'était plus seulement de la jalousie classique ; c'était la sensation troublante que, quelque part dans cette nuit électrisée, la ligne qu'il croyait infranchissable n'était peut-être, pour elle, qu'une frontière bien plus floue qu'il ne l'avait imaginé.
À la pensée que sa femme pouvait être infidèle, il se serra très fort les testicules. Ce geste brutal contrastait violemment avec les douces caresses qu’il venait de se donner, une réaction immédiate et viscérale face à cette pensée intrusive.
Étonnamment, c’est ce geste brutal qui l’excita le plus. Malgré la légère hyperventilation et la sueur froide qui perlaient derrière sa nuque, des symptômes normalement si désagréables, il se sentait envahi par une montée de désir brut. Sans même s’en apercevoir, emporté par le tourbillon de ses propres tourments, il avait désormais sa verge en érection, fermement maintenue dans sa main.
L’imaginaire de Gaétan s’embrase, devenant un écran où se projette sa propre agonie. Il ferme les yeux, et soudain, le salon disparaît. Il voit Marilyn, là-bas, au milieu de la foule, cernée par les deux hommes vus plus tôt. Il les imagine, chacun de leur côté, pressés contre elle, leurs mains balayant ses courbes tandis qu’elle, loin de se dérober, se cambre, réclamante, assoiffée de cette attention qu'il ne peut lui donner, ici dans la solitude de leur maison.
Il se laisse volontairement couler dans cette douleur. Il visualise les souffles courts, les regards échangés, l'abandon de sa femme dans une étreinte qui n'est pas la sienne. Plus insoutenable encore, il la voit détacher la boucle de ceinture de l'un des deux hommes, tandis que l'autre, derrière elle, se frotte contre ses reins dans un rythme saccadé. Cette image est un poison, une morsure qui le déchire.
Le supplice devient presque physique. Gaétan, haletant, tente brusquement de briser le film, de s'arracher à cette vision qui le brûle.
Il ouvre les yeux, le souffle court, et plonge un regard anxieux sur sa montre : 21h45.
Gaétan s'enfonce dans le tri, une quête de normalité obsessionnelle. Il sépare les vis à bois de trois pouces et demi des vis à métaux de deux pouces et un quart, manipulant chaque morceau de fer mécaniquement. Le garage est baigné d’un silence électrique, seulement troublé par le bourdonnement irrégulier du néon au plafond qui grésille par intermittence.
Mais le cliquetis du métal dans le bac devient le métronome d'une autre réalité. Alors qu'il devrait se concentrer sur le diamètre des boulons, le pas de vis et la dureté de l'acier, son esprit dévie sur le diamètre et la dureté des pénis qui s'enfoncent dans sa femme. Cette substitution mentale le fait basculer. Plus il cherche à mettre de l'ordre dans ses vis, plus ses propres pensées se désorganisent. Il ne s'en rend même plus compte, mais ses gestes deviennent erratiques : une main continue mécaniquement son tri, tandis que l'autre, comme aimantée par sa propre folie, est déjà revenue se poser sur son entrejambe, enfermant sa verge en érection dans une prise ferme, au rythme saccadé de son trouble grandissant.
Le grésillement du néon s'arrête brusquement, plongeant le garage dans une lumière blanche incandescente soudaine qui le ramène à la réalité. Gaétan halète, le cœur battant à tout rompre, la sueur froide lui collant au corps. Il réalise avec effroi où il est et ce qu'il est en train de faire. Il lâche les boulons qui retombent dans le bac dans un fracas métallique, comme un symbole de son esprit qui se brise. Il se sent revenir de très loin, lessivé par cette montée de tension insoutenable.
Il doit se laver. Il doit faire cesser ce tumulte. Il se dirige vers la salle de bain, se déshabille avec des gestes mécaniques et se glisse sous le jet de la douche, qu'il règle au plus froid. L'eau glacée lui fouette le dos, lui brûle presque la peau, cherchant à annihiler l'excitation qui persiste en lui.
Mais l'eau ne lave rien. Sous le rideau de plastique, son esprit s'emballe à nouveau. La pensée de sa femme en train de se donner à d'autres, cette certitude qui l'enrage autant qu'elle l'excite, s'impose avec une clarté nouvelle.
Il se revoit, soumis, acceptant pendant toutes ces années ce pacte absurde : chacun son jardin secret, ne jamais poser de questions. Il se rappelle sa voix, calme et péremptoire : « On a chacun nos vies, Gaétan. Je ne te demande pas ce que tu fais avec tes chums, ne me demande pas ce que je fais de mes soirées. »
Il réalise maintenant que ce « jardin secret » n'était qu'un paravent. Une cage dorée qu'elle a construite pour mieux étouffer sa curiosité, pour le tenir à distance de la réalité crue de ses escapades. Ce silence imposé, qu'il prenait pour une forme de respect mutuel, lui apparaît soudain pour ce qu'il est réellement : un mépris froid, une insulte à leur union.
L'eau froide coule sur son visage, mais le feu de la colère et du désir brûle en lui plus fort que jamais. Il est en train de comprendre qu'il n'a jamais été un mari confiant ; il a été un complice involontaire de sa propre tromperie.
Il est maintenant 22h10.
Le poids de ce pacte, cette cage dorée qu’il a lui-même acceptée, devient insupportable. Un cri sourd, primitif, jaillit du fond de sa gorge, se perdant dans le fracas de l'eau qui ricoche sur la céramique. Il hurle sa rage, sa frustration et ce désir qui le corrompt, espérant que le bruit couvrira le tumulte de ses propres pensées.
Il coupe l'eau brutalement, le silence qui suit est presque pire que le vacarme. Sans prendre le temps de s'essuyer, dans un élan de pure survie mentale, il enfile un short de course et s'élance dehors. Il court autour de la maison, ses foulées sont lourdes, rapides, acharnées. Il cherche à épuiser ce venin qui circule dans ses veines, à expulser par la sueur cette « certitude » qui l'habite. Chaque tour de maison est une tentative de distancer ses démons.
À bout de souffle, Gaétan s'effondre enfin, épuisé, vidé. Sa respiration ralentit, sa circulation sanguine s'apaise. Dans ce calme retrouvé, la rationalité reprend ses droits. Il se dit que ce n'était qu'un égarement, une crise de jalousie passagère, normale après tout dans une relation aussi longue. Il se rappelle les fondements de leur couple : le respect, la confiance mutuelle, ce pacte sacré. Il faut qu'il recommence à lui faire confiance. Ils ont toujours fonctionné ainsi, dans une liberté réciproque, et c'est cette confiance qui les lie. Il se promet de ne plus douter.
Apaisé par cette nouvelle interprétation, il rentre à l'intérieur, prend une seconde douche, cette fois tempérée, où il savoure une sensation de confort retrouvée. L'esprit serein, il s'en va se glisser entre les draps, prêt à trouver enfin le repos.
Il regarde l’heure : 23h27. Il se dit qu'un bon sommeil va lui faire du bien.
Il est 23h27. Installé confortablement sous les draps, Gaétan soupire, cherchant le sommeil. Pourtant, l'agitation de la soirée ne s'est pas complètement dissipée. Son téléphone, posé sur la table de chevet, semble l'appeler.
Il le saisit, l'écran projetant une lueur bleutée dans l'obscurité de la chambre. Il hésite un instant, puis, cherchant désespérément à chasser les images de Marilyn et de ses deux compagnons, il se tourne vers ses habitudes pour se changer les idées. Il déverrouille l'appareil et accède à ses favoris, ouvrant l'un de ces sites pornographiques qu'il affectionne particulièrement. Là, dans le confort de sa solitude, il cherche à construire de nouveaux fantasmes, une évasion virtuelle pour apaiser, ou peut-être nourrir, le tumulte de ses sens avant de sombrer enfin.
Ses doigts glissent sur l'écran avec frénésie, tapant des mots-clés qui, d'ordinaire, auraient suffi à l'embraser : lesbienne, double pénétration, Blacked, touchy. Il scrolle, il fouille, il essaie des combinaisons de plus en plus précises. Les titres défilent, les miniatures s'animent en boucles obsédantes, offrant une débauche de corps parfaits et de scénarios mis en scène.
Mais rien ne fonctionne. La mécanique du désir, d'habitude si efficace, semble grippée. Chaque vidéo, chaque image est scrutée avec une exigence glaciale et finit par être rejetée. Il finit par s'immobiliser, le regard fixé dans le coin de son écran, là où s'affiche l’heure : 00h08. Il est là, prostré dans le silence de sa chambre, coincé entre une excitation qui refuse de s'éteindre et une satisfaction qui, désespérément, lui échappe.
Une pensée folle, presque délirante, commence à germer dans son esprit : l'appel vidéo. Il imagine Marilyn décrochant, le visage éclairé par les lumières de la soirée, les bruits de la foule en arrière-plan. Il pourrait voir, entendre, vérifier.
Il rejette cette idée aussitôt, avec une violence verbale qu'il murmure dans le noir : « Non, pas ça. Pas comme ça. » Pourtant, malgré ce refus catégorique, l'idée s'est installée. Elle tourne en boucle, comme une démangeaison qu'il ne peut pas gratter. Chaque fois qu'il tente de se concentrer sur autre chose, l'image du bouton « Appel vidéo » sur l'écran de son téléphone revient hanter ses pensées, une tentation toxique qui semble promettre à la fois sa délivrance et sa perte totale.
Quelques minutes plus tard, il revient pourtant à la charge sur les sites, scannant frénétiquement de nouvelles miniatures, cherchant
désespérément une image, une scène, n'importe quoi qui pourrait apaiser la tension dans son bas-ventre. Mais le résultat est toujours le même : le vide. Entre chaque recherche, son regard revient, comme aimanté, sur l’heure qui avance inexorablement.
La lutte intérieure est épuisante. La tentation de l'appel vidéo, qu'il avait repoussée avec force, revient avec une insistance nouvelle, plus insidieuse.
C’est alors qu’il tombe dessus. La vidéo parfaite. Le scénario est chirurgical, presque insoutenable : une femme, au téléphone, qui parle à son mari d'une voix posée, presque chuchotée, lui jurant qu'elle l'aime et qu'elle a hâte de le retrouver, alors qu'en arrière-plan, sans que le mari de la femme ne se doute de rien, un homme massif la prend avec une brutalité implacable. Gaétan ne quitte plus l'écran des yeux. Son souffle devient court, saccadé. L'excitation monte en lui, une brûlure qui dévore tout le reste, jusqu'à l'obséder totalement. Il regarde la séquence en boucle, se laissant engloutir par cette mise en scène qui semble refléter exactement le chaos qu'il pressent au fond de ses tripes. Il en vient à se rendre fou, totalement perdu dans cette vue qui lui confirme ce qu'il redoute, tout en l'excitant au-delà de toute limite.
Lorsqu'il finit par libérer cette tension accumulée dans une jouissance solitaire, il est à bout de forces, les yeux rivés sur le visage de cette actrice qui, comme sa Marilyn, maîtrisait l'art du mensonge avec une aisance déconcertante.
Il jette un œil sur le coin de son écran : 00h52.
Une fois l'écran noir, le silence de la chambre reprend ses droits, mais il est différent, chargé d'une décision nouvelle. L'image de la vidéo s'est imprimée dans son cerveau. Le doute s'est mué en conviction. Il ne peut plus rester là, à attendre comme un idiot, à espérer que le silence de sa femme soit de l'innocence. Il faut qu'il sache. Il faut qu'il l'entende, là, tout de suite. La décision est prise : il va l'appeler, et il va forcer la main au destin.
Il lance l'appel, essayant de paraître serein. La lampe de chevet l'éclaire, il se redresse dans son lit, jouant la décontraction, et attend qu'elle réponde.
Soudain, le visage de sa femme apparaît à l'écran. Elle est complètement nue et essoufflée. Aussitôt, le téléphone est posé, et Gaétan ne voit plus que le plafond.
— Non, c’est seulement mon mari, il n’a jamais appelé à cette heure-là, mais c’est pas grave, je saurai demain ce qu’il voulait.
C’est sa femme qui parle. De toute évidence, elle a répondu par erreur et ne sait pas qu'il entend tout.
Son cœur bat si fort qu’il a l’impression que sa poitrine va éclater. Il est pétrifié, le souffle coupé, incapable de décrocher un seul mot, un seul son. Il hésite : doit-il se signaler, hurler sa présence, ou rester ce témoin invisible et impuissant ?
Alors qu'il se débat avec cette hésitation, une voix s'élève, limpide et dénuée de toute gêne. C’est sa femme.
— Allez, viens là. Viens, viens mon gros nounours avec ta grosse bite, on va continuer, on va continuer où on était.
Un gloussement s'échappe. Elle a un ton de complicité qui déchire Gaétan. Puis, une voix d'homme, basse et rocailleuse, lui répond dans un grognement satisfait :
— Et bien je pense que tu suçais ma grosse bite. C’est ça continue comme ça ma grosse cochonne.
Gaétan ne voit toujours rien, l'écran reste obstinément braqué sur le plafond. Mais le son, lui, ne lui épargne rien. Il entend le bruit charnu des baisers, le smoutsh d’une queue qui passe entre des lèvres glout glout, échappé par une femme qui accueille un membre au fond de sa gorge.
La panique le submerge, mais au lieu de l'anéantir, elle le pousse dans une frénésie incontrôlable. Son regard est rivé sur l'écran, les yeux exorbités par ce qu'il entend. Contre toute logique, son propre corps réagit : son pénis est en érection, plus dur qu'il ne l'a jamais été, tendu par l'adrénaline et la perversion de la situation.
— Ah oui tu es une salope de compétition toi... Ahhh ouiii bien au fond !! l’homme à la voix rauque du bonheur primitif.
Et Gaétan entend sa femme qui reprend son souffle et qui rit.
— Encore, j’en veux plus, et le manège auditif reprend de plus belle durant les quatorze minutes suivantes, il entend l’homme vanter les talents de sa femme qui répond en salve de succion.
— Ah je suis ta salope, baise-moi la gorge.
Gaétan laisse couler des larmes silencieuses tout en continuant de se masturber dans une tempête d’émotion contradictoire. Lui qui ne se rappelle plus la dernière fois qu’elle lui a accordé une fellation, et c’était loin d’être cette technique.
Le moment arrive où sa femme demande à l’homme de lui donner sa bite que son vagin le réclame.
— C’est ça que tu veux, dit l’homme accompagné de bruit de claquement humide qui tapote.
— Oui, c’est ça que je veux.
— C’est quoi que tu veux ? Dis-le moi.
— Je veux ton gros sexe dans ma chaaaAAAAaaaTtte ! Oui comme ça c’est bon !
Le frottement rythmé et incessant du matelas qui grince sous le poids des corps en mouvement, le souffle saccadé qui se mêle aux râles de jouissance. Chaque craquement de bois, chaque cri étouffé est un coup de poignard en plein cœur. Il est là, dans le silence de sa propre chambre, à écouter en direct l’irréparable se produire.
Il se met à se masturber avec une violence sauvage, les mâchoires serrées pour ne pas laisser échapper un son, le moindre souffle qui pourrait trahir sa présence. Il est l'observateur invisible, le témoin privilégié de sa propre chute et nirvana à la fois. Trente-trois minutes d’action de plus qui s’accumulent dans ses bourses.
À travers le haut-parleur, la scène s'intensifie. Les bruits de friction du matelas deviennent plus rapides, plus désordonnés, le meuble subit les assauts de leurs corps dans un vacarme qui résonne dans la chambre de Gaétan. Il entend alors sa femme atteindre le paroxysme, ses mots se bousculant dans un délire de plaisir :
— Ah oui, comme ça... plus fort, plus loin ! Ah oui, oui, oui, là... oui... Ah, mon Dieu, tu es bon, c'est cosmique !
Il l'entend alors jouir, un cri long et brisé qui se traduit du côté du voyeur en un soupir de pur soulagement. Il est là, obnubilé, du plaisir dans la douleur la plus totale, totalement possédé par la honte et l'excitation.
Il a joui en même temps que sa femme.
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