La peau des autres
Chapitre 1
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✦ Nils Marange La peau des autres XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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La peau des autres — Chapitre 1

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Nils Marange
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Le monde imaginé ici est immédiatement crédible et troublant : les bracelets qui transforment le désir en pourcentage, la cage de verre, la peau de scène qu'on retire couche après couche. On est embarqué dans quelque chose de rare — une histoire érotique qui réfléchit sur ce que signifie être regardé, et qui pose ses questions sans jamais lâcher la tension. La voix de Léone est précise, sans une fausse note, et certaines scènes ont cette densité des moments vrais, maladroits et chauds à la fois.

La peau des autres

Chapitre 1

Nouvelle de science-fiction érotique par Nils Marange
Résumé : Dans un club souterrain où le désir se mesure en temps réel, Léone performe sous une peau artificielle. Le public lui renvoie des scores. Un homme refuse de transmettre les siens. Ce silence la trouble plus que tous les chiffres.
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LA PEAU DES AUTRES – 1/5
I — La Fosse & II — Ce qui reste après
I — LA FOSSE
À La Fosse, personne n'entrait par hasard. Il fallait descendre trois niveaux sous les quais de l'ancien réseau de fret, laisser son identité civile au vestiaire, puis traverser un couloir où les parois diffusaient une lumière rouge assez basse pour faire disparaître les visages. Les corps, eux, restaient visibles. C'était la règle. On pouvait protéger son nom, son emploi, ses conversations, ses données bancaires ; on ne venait pas ici pour soustraire sa peau au regard.
J'aimais cette règle depuis la première nuit. La cage occupait le centre de la salle, un cylindre de verre optique posé sur une grille d'acier. Trois cents personnes pouvaient s'y masser autour sans jamais me toucher. Elles voyaient tout, ou du moins tout ce que je décidais de leur laisser voir. De l'intérieur, la vitre transformait la foule en anneau sombre troué de pupilles, de bouches entrouvertes et de halos biométriques. Les bracelets du club envoyaient leurs données vers le plafond : rythme cardiaque, fixation du regard, variations thermiques, dilatation pupillaire. Au-dessus de moi, un cercle de chiffres montait et descendait en silence.
Je connaissais leur musique. Quarante-deux pour cent d'attention moyenne quand j'entrais vêtue. Soixante-sept lorsque je laissais apparaître mes épaules. Plus de quatre-vingts dès que la peau de scène commençait sa mue. Les techniciens appelaient ça l'indice de capture. Les propriétaires de La Fosse parlaient plus simplement de rendement. Moi, je n'avais jamais eu besoin de leur vocabulaire pour comprendre ce qui se passait dans une salle lorsqu'on me regardait.
Ce soir-là, je portais une peau anthracite, presque noire, moulée sur mon corps depuis les chevilles jusqu'à la naissance des cheveux. Elle n'était pas un vêtement. Elle respirait avec moi, chauffait sur mes reins, se contractait légèrement lorsque je serrais les cuisses. À la lumière, sa surface paraissait mate ; de près, de très fines veines d'argent suivaient les lignes de mon ventre et de mes seins. Gaspard les avait redessinées trois fois dans l'après-midi parce que je trouvais le premier tracé trop symétrique.
— Tu vas encore chercher le quatre-vingt-dix, avait-il dit.
— Je vais chercher mieux.
— Mieux que quatre-vingt-dix ?
— Mieux qu'un chiffre.
Il avait ri. À l'époque, je croyais seulement le provoquer. Lorsque les portes de la cage se refermèrent derrière moi, le brouhaha de la salle perdit de sa netteté. J'entendis surtout ma respiration, le souffle régulier de la ventilation et la première vibration contre ma hanche : 51. L'indice grimpa à 58 lorsque je levai les bras au-dessus de ma tête. Je laissai quelques secondes au public pour regarder la ligne de mes flancs, puis je tournai lentement sur moi-même.
Gaspard entra à son tour. Il ne portait qu'un pantalon noir, bas sur les hanches, et les sangles de commande fixées à ses avant-bras. Sa peau était entièrement organique. Il avait refusé les corrections dermiques que La Fosse proposait gratuitement à ses performeurs : la cicatrice pâle sous son omoplate, les vergetures fines autour des épaules après des années de musculation, la petite dépression laissée par une ancienne fracture de clavicule. J'aimais ces accidents. Dans la lumière trop parfaite de la cage, ils faisaient de lui quelque chose qu'aucun atelier ne pouvait reproduire exactement.
Il s'arrêta à deux mètres de moi. Nous ne nous touchions jamais tout de suite. Le public venait pour l'attente autant que pour le reste. À l'extérieur, quelqu'un s'approcha de la vitre. Une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux rasés d'un seul côté, posa sa paume contre le verre. Son bracelet pulsait à quatre-vingt-sept. Derrière elle, un couple se tenait enlacé ; l'homme regardait Gaspard, la femme me regardait moi, et leurs index grimpaient presque ensemble. J'aimais ce moment précis, lorsque le désir cessait d'avoir une direction propre. Qui voulait qui ? Qui se montrait à qui ? La question devenait inutile.
Gaspard leva la main. Il ne me toucha pas. Ses doigts restèrent à quelques millimètres de ma gorge, exactement là où le verrou de ma peau de scène était dissimulé.
— Oui ? demanda-t-il.
Il aurait pu activer le mécanisme sans parler. Le geste avait été répété cent fois. Pourtant il posait toujours la question.
— Oui.
Le verrou céda sous ses doigts avec un bruit si discret que la foule ne pouvait pas l'entendre. Je le sentis, moi : une détente autour de mon cou, puis la légère perte de pression qui annonçait l'ouverture. Gaspard prit les deux bords de la peau et commença à les écarter. Je n'étais pas nue dessous. Pas encore. C'était précisément ce qui fascinait La Fosse.
La membrane anthracite glissa de mes épaules et révéla une seconde surface plus claire, celle que je portais dans la vie ordinaire. Une peau biomimétique couleur miel, presque indistinguable de la chair à distance, mais traversée à certains endroits par les marques de ma reconstruction. Sous mon sein gauche, une ligne plus sombre courait jusqu'aux côtes. Ma hanche droite présentait une zone légèrement plus rigide où la greffe neuromusculaire rejoignait encore mal le tissu ancien. Autour de mon nombril, le derme synthétique ne reproduisait jamais tout à fait la même texture que ma peau organique.
Le public adorait ces défauts. Moi aussi, à condition de choisir quand ils apparaissaient. L'indice passa à 76. Gaspard fit descendre la membrane jusqu'à mes coudes. Je restai immobile, les bras pris dans la peau comme dans une veste trop étroite. Cette position m'exposait sans me livrer entièrement. Mes seins étaient nus, mais mes mains ne pouvaient pas encore les couvrir. Le protocole n'avait rien d'une contrainte : je pouvais rompre la scène d'un mot. Justement pour cette raison, l'abandon avait du poids.
La chaleur monta dans mon visage lorsque la foule comprit ce que je lui laissais voir. Un frisson se propagea sur la partie organique de mon ventre. Les capteurs de la cage enregistrèrent probablement la réaction ; je refusai de lever les yeux vers le cercle de chiffres. Gaspard approcha sa bouche de mon oreille.
— Tu trembles.
— Ils aiment ça.
— Je ne parle pas d'eux.
Sa voix me traversa plus sûrement que les regards. Je tournai la tête, juste assez pour que mes lèvres frôlent sa joue.
— Continue.
Il fit descendre la peau jusqu'à ma taille, puis s'agenouilla pour la libérer de mes jambes. Le geste était lent, presque domestique. Il ressemblait moins à quelqu'un qui me déshabillait qu'à quelqu'un qui retirait avec précaution une enveloppe fragile autour d'un objet vivant. Lorsque mes chevilles furent libres, il resta accroupi devant moi quelques secondes. Son regard remonta de mes pieds à mon visage.
Je savais exactement ce que le public voyait : mes jambes nues, la légère asymétrie de mes hanches, la cicatrice à l'intérieur de ma cuisse gauche, la jonction pâle de mon bassin reconstruit. Je ne portais plus rien qui puisse être retiré. La cage me renvoyait l'écho de centaines de respirations. L'indice atteignit 91. Je le regardai malgré moi. Gaspard suivit mon mouvement et eut un sourire presque imperceptible.
— Voilà, murmura-t-il. Tu l'as eu.
Je voulais répondre que ce n'était pas pour le chiffre. Au même instant, quelque chose d'inhabituel attira mon attention derrière son épaule. Au premier rang, un homme regardait la cage. Il devait avoir quarante ans, peut-être davantage. Rien dans sa tenue ne le distinguait vraiment : chemise sombre, manches retroussées, visage calme. Il n'appuyait pas ses mains contre la vitre, ne cherchait pas à se rapprocher, ne parlait à personne. Ce qui me frappa fut le halo au-dessus de son poignet.
Il n'y en avait pas. Pas de valeur de fixation. Pas de température. Pas de fréquence cardiaque transmise au système de La Fosse. Une absence au milieu de trois cents preuves. Je tournai légèrement le bassin, par réflexe. Son regard suivit le mouvement. Le bracelet resta noir. Je passai une main dans mes cheveux et m'approchai de Gaspard jusqu'à sentir sa poitrine contre mon dos. La foule réagit immédiatement. Sur la vitre, des halos montèrent en cascade. L'homme, lui, continua simplement à me regarder. J'aurais dû l'oublier. À la place, je me demandai ce qu'il voyait.
II — CE QUI RESTE APRÈS
La sortie de scène était toujours plus brutale que l'entrée. Dans la cage, chaque lumière semblait avoir été placée pour moi ; dans les loges, les néons révélaient les serviettes humides, les gobelets oubliés, les traces de talc sur le sol et les petites flaques de condensation sous les casiers thermiques. Je m'assis sur le banc pendant que Gaspard suspendait ma peau anthracite à son support de séchage. Sans elle, je paraissais moins lisse. Je préférais généralement cette version de moi-même, mais seulement lorsque personne ne m'obligeait à la regarder.
Gaspard revint avec un flacon de gel conducteur. Il en déposa une noisette au-dessus de ma hanche droite et massa doucement la jonction qui avait chauffé pendant la performance. Son pouce suivait la cicatrice sans chercher à l'éviter. Il connaissait mon corps avant les corrections, pendant les opérations et après. Il connaissait aussi les endroits où je ne sentais presque rien et ceux où un contact trop léger suffisait à me faire frissonner.
— Quatre-vingt-onze, dit-il.
— J'ai vu.
— Tu étais contente.
— J'étais bien.
— Ce n'est pas la même chose.
Je levai les yeux vers lui. Il souriait encore, mais quelque chose dans sa façon de tenir le flacon me disait qu'il avait remarqué ma distraction.
— Tu l'as vu ? demandai-je.
— Qui ?
— Premier rang. Chemise sombre. Bracelet coupé.
Gaspard prit le temps de remettre le bouchon sur le gel.
— Oui.
— Pourquoi il peut entrer sans télémétrie ?
— Parce que la Fosse vend des exemptions à ceux qui paient. Ou parce qu'il a piraté son bracelet. Ou parce qu'il a un vrai vieux modèle. Il existe encore des gens qui n'aiment pas donner leur rythme cardiaque à une boîte de nuit.
— Il regardait.
— Tout le monde regardait.
Je détestai la simplicité de sa réponse. Gaspard s'assit à côté de moi. Son épaule toucha la mienne. Nous restâmes quelques secondes sans parler, la respiration encore haute, avec derrière la cloison les vibrations sourdes du set suivant. Puis il passa la main autour de ma taille et m'attira contre lui.
J'aimais l'après presque autant que la scène. Pas l'après-spectaculaire que le public imaginait probablement, mais celui-ci : la fatigue, la peau collante, les jambes lourdes, le retour du poids du corps. Gaspard avait parfois une façon de me tenir qui ramenait toute mon attention dans un espace minuscule, entre son avant-bras et mes côtes.
— Ça t'a plu ? demanda-t-il.
Je savais qu'il ne parlait pas du score.
— Oui.
— Qu'est-ce qui t'a plu ?
Je ris doucement.
— Tu fais l'enquête maintenant ?
— J'aime entendre la réponse.
Je réfléchis. C'était une habitude entre nous. Après les grosses scènes, nous disions ce qui avait fonctionné et ce qui avait frotté. Pas pour transformer notre désir en compte rendu, même si certains soirs, cela y ressemblait, mais parce que nous avions appris qu'un corps ne garde pas toujours les mêmes frontières d'une semaine à l'autre.
— Le moment où mes bras étaient encore pris dans la membrane, dis-je. Quand je ne pouvais pas me couvrir.
— Je m'en doutais.
— Et quand tu es resté à genoux après avoir libéré mes chevilles.
Il hocha la tête.
— Parce que tu étais plus bas ?
— Parce que tu regardais avant de te relever.
Cette fois, il sourit franchement. Je posai la main sur sa cuisse. Sous mes doigts, ses muscles étaient encore chauds de l'effort.
— Et toi ?
— La femme au premier rang.
— Celle avec les cheveux rasés ?
— Oui. Elle te regardait comme si elle allait casser la vitre.
— Ça t'a plu ?
— Beaucoup.
Il le disait sans provocation. Nous n'avions jamais joué à feindre l'indifférence. Gaspard aimait que d'autres personnes me désirent. Pas parce qu'il me possédait et qu'il voulait exhiber ce qui lui appartenait ; justement parce qu'il savait que je ne lui appartenais pas. Il m'avait expliqué un soir, bien avant La Fosse, que la jalousie n'était pas pour lui l'inverse du désir. Elle pouvait être une épice, tant qu'on savait à quel moment arrêter de la verser.
Je glissai ma jambe entre les siennes et l'embrassai. Sans projecteurs, sans chiffres, le baiser n'avait rien de spectaculaire. Il était meilleur pour cette raison. Sa main remonta dans mon dos, s'arrêta à la base de ma nuque, puis revint sur mon épaule. J'entendis son souffle changer lorsque je me rapprochai encore.
— Ferme le verrou, murmurai-je.
Il tendit le bras vers la porte sans quitter ma bouche. Le panneau passa au rouge. Nous ne nous précipitâmes pas. Toute la scène précédente avait reposé sur l'exposition ; celle-ci naissait de la fermeture. Il n'y avait plus personne pour compter les secondes où il regardait mes seins, plus aucun capteur pour comparer la température de nos corps. Gaspard embrassa la cicatrice sous mon sein gauche, puis la jonction de ma hanche, deux endroits que le public venait d'applaudir comme des curiosités. Sous sa bouche, ils redevenaient simplement des morceaux de moi.
Je le poussai légèrement contre le banc, assez pour qu'il comprenne que je voulais mener le rythme. Il se laissa faire. Sa paume glissa derrière ma cuisse tandis que je me plaçais à cheval sur lui, nos torses serrés l'un contre l'autre. Le désir n'avait plus la netteté théâtrale de la cage ; il était plus maladroit, plus chaud, mêlé à la sueur et à la fatigue. Lorsque je sentis ses doigts se refermer sur ma hanche, je fermai les yeux.
Je les rouvris presque aussitôt. L'image de l'homme au bracelet noir venait de traverser mon esprit. Gaspard le sentit avant que je dise quoi que ce soit. Il ralentit et posa son front contre le mien.
— Tu es où ?
Je détestais qu'il sache toujours poser cette question au bon moment.
— Ici.
— Pas complètement.
Je descendis de ses cuisses. Pas brusquement ; suffisamment pour que le geste ne ressemble pas à un rejet. Il me laissa faire, puis ramassa ma serviette tombée au sol et la posa sur mes épaules.
— Désolée.
— Tu n'as rien fait.
— J'ai pensé à lui.
— Je sais.
Je m'attendais à une pointe de jalousie. À la place, il eut ce demi-sourire qui m'avait souvent donné envie de le gifler et de l'embrasser dans la même seconde.
— Ça aussi, ça peut être intéressant.
— Ne fais pas semblant d'être au-dessus de tout.
— Je ne suis au-dessus de rien. J'ai juste envie de savoir pourquoi un type qui ne transmet pas son pouls t'intéresse plus que trois cents personnes qui viennent de te montrer exactement ce qu'elles ressentaient.
Je regardai la porte verrouillée.
— Parce que je ne sais pas.
— Voilà.
Il ne développa pas. C'était une autre de ses qualités : il savait parfois laisser une phrase travailler seule. Le panneau de la loge clignota. Une demande privée venait d'arriver sur notre interface. Gaspard se pencha, lut le message, puis me tendit l'écran.
CLIENT : N° 7041 PROTOCOLE DEMANDÉ : DÉPOSE PRIVÉE TÉLÉMÉTRIE : REFUSÉE CONTACT : LIMITÉ AUX ZONES AUTORISÉES PARTENAIRE OBSERVATEUR : ACCEPTÉ SI DÉSIRÉ
Je n'eus pas besoin de voir son visage pour savoir.
— C'est lui, dis-je.
— Probablement.
— Il veut une dépose privée.
— Oui.
— Avec toi présent si je veux.
Gaspard me regarda longtemps.
— Et toi, tu veux quoi ?
La réponse monta avant la prudence.
— Qu'il enlève la peau.
Gaspard ne bougea pas. Il ne protesta pas non plus. C'était presque pire, parce que son silence m'obligeait à entendre ce que je venais de dire.
— Toute la peau ? demanda-t-il enfin.
Je regardai mon corps dans le miroir des loges. Sans la membrane anthracite, on voyait déjà une partie de ce que je cachais d'habitude. Mais la peau miel elle-même pouvait être déposée sur certaines zones, révélant les interfaces profondes, la chair réparée, les plaques de soutien et les bordures de tissu organique autour des greffes. Je n'avais jamais montré cela au public. Gaspard était le seul à m'avoir vue entièrement ouverte depuis la fin de ma reconstruction.
— Je ne sais pas encore.
Il acquiesça.
— Alors tu ne signes pas encore.
Je posai l'écran face contre le banc. Pour la première fois depuis longtemps, un chiffre ne pouvait pas m'aider à décider.
— Suite à la partie suivante.
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LA PEAU DES AUTRES – 2/5
III — L'opaque
III — L'OPAQUE
Je ne répondis pas à la demande ce soir-là. Ni le lendemain. Le troisième jour, j'ouvris l'interface pendant mon petit-déjeuner, relus les quatre lignes du protocole, puis refermai l'écran avant que Gaspard sorte de la douche. Je me trouvai ridicule. J'avais accepté des séances plus complexes, des expositions à plusieurs, des jeux de rôle où le public décidait de l'ordre de la mue, des soirées durant lesquelles une dizaine de mains pouvaient toucher mes épaules et mon dos à condition de rester dans les zones lumineuses. Ce client-là demandait moins que beaucoup d'autres. Pourtant sa simple absence de données avait créé une résistance dans ma tête.
À La Fosse, les performances suivantes furent excellentes. Mes scores ne descendirent jamais sous quatre-vingt-six. Le vendredi, j'atteignis quatre-vingt-treize en laissant Gaspard ouvrir ma peau de scène depuis le bas du dos plutôt que depuis le cou. Le samedi, une femme monta dans la cage avec nous, une habituée nommée Selma dont le corps portait les marques visibles d'une grossesse ancienne. Elle n'avait rien corrigé. Sa poitrine tombait légèrement lorsqu'elle se penchait, son ventre gardait une souplesse que les ateliers de sculpture effaçaient désormais en une heure. Le public la regarda d'abord avec cette curiosité prudente que provoquait une imperfection assumée, puis quelque chose bascula. Lorsque Selma prit ma main et la posa sur son ventre, l'indice collectif grimpa si vite que les chiffres du plafond changèrent de couleur.
J'en éprouvai une joie presque enfantine. Je compris à nouveau pourquoi j'aimais cet endroit. Pas parce que La Fosse transformait les corps en marchandises — même si elle le faisait sans honte — mais parce qu'elle permettait parfois de voir le désir déborder les normes qu'on lui avait préparées. Le ventre de Selma, que des cliniques auraient qualifié de « corrigeable », devenait au centre de la cage une chose que trois cents personnes ne pouvaient plus cesser de regarder. Après la scène, elle me retrouva dans le couloir et m'embrassa sur la joue.
— Tu avais raison, dit-elle. C'était meilleur de ne pas lisser.
— Tu as regardé le score ?
— Non.
Elle éclata de rire devant mon expression.
— Tu es sérieuse ?
— Je regarde toujours.
— Ça se voit.
Je pris la remarque comme une plaisanterie, mais elle me resta sous la peau. L'homme au bracelet noir revint le dimanche. Cette fois, je le repérai avant même d'entrer dans la cage. Il se tenait près du bar inférieur, un verre d'eau à la main, toujours seul. Je demandai discrètement à l'interface de zoomer sur les identifiants publics. Aucun nom. Aucun abonnement social. Aucun profil de préférence. Seulement le numéro 7041 et une autorisation d'opacité biométrique permanente.
— Tu triches, dit Gaspard derrière moi.
Je coupai l'écran.
— Je vérifie la sécurité.
— Bien sûr.
Il passa devant moi, déjà torse nu, et s'arrêta à la porte de la cage.
— Tu veux qu'on change quelque chose ce soir ?
— Non.
— Léone.
— Quoi ?
— Si tu joues pour lui, dis-le-moi. Je préfère savoir dans quel jeu je suis.
La phrase me fit rougir davantage que n'importe quelle exposition. Je baissai les yeux vers la peau de scène que je portais ce soir-là, un modèle translucide laissant deviner la couleur du derme dessous sans révéler les raccords.
— Je ne joue pas pour lui.
Gaspard attendit.
— Pas seulement pour lui, ajoutai-je.
— Ça me va mieux.
Nous entrâmes. Pendant les premières minutes, je réussis à ne pas chercher le premier rang. Je fis ce que je savais faire : laisser l'attention monter, interrompre un mouvement au moment où la foule s'attendait à ce que je continue, utiliser Gaspard comme un contrepoids plutôt que comme un partenaire. Il passa derrière moi, déposa une main sur ma taille, puis la retira. Je sentis l'absence de contact presque davantage que le contact lui-même.
Lorsque je regardai enfin vers l'homme opaque, il avait changé de place. Il se tenait à gauche de la cage, plus loin qu'avant. Son visage restait calme, mais son regard n'était pas neutre. Il suivait chaque geste avec une concentration presque physique. J'aurais préféré un sourire, une tension visible, n'importe quel signe facile à lire. Il ne m'offrait rien de cette sorte.
Je fis quelque chose qui n'était pas prévu. Au lieu de laisser Gaspard retirer entièrement la peau translucide, je lui pris les mains et les éloignai de mon corps. Puis je saisis moi-même la membrane au niveau de mes côtes et l'ouvris jusqu'à ma hanche droite, là où la greffe formait une légère surépaisseur. Le public avait déjà vu cette zone, mais jamais d'aussi près. Je m'approchai de la vitre.
Le bruit de la salle changea. Je posai deux doigts sur la jonction de mon bassin et suivis lentement la ligne pâle jusqu'à l'aine. Ce n'était pas un geste obscène en soi ; le regard des autres lui donnait sa charge. Je sentis mon propre désir monter à mesure que je comprenais ce que je faisais : je ne montrais plus seulement une partie de mon corps. Je testais quelqu'un.
L'homme ne détourna pas les yeux. Son bracelet resta noir. Je continuai. Derrière moi, Gaspard ne bougea pas. Il savait exactement ce qui se passait. Sa présence me soutenait et m'irritait à la fois. Je voulais qu'il intervienne, qu'il me ramène dans notre partition ; je voulais aussi qu'il me laisse aller jusqu'au bout de l'idée. Je fis glisser la membrane de scène jusqu'à mi-cuisse, exposant davantage la peau miel et la cicatrice qui courait presque jusqu'au pli de ma jambe. L'indice collectif passa 94. Je n'y pris aucun plaisir.
Je regardais seulement le bracelet éteint. Lorsque la scène se termina, Gaspard attendit que la porte des loges soit refermée avant de parler.
— C'était pour lui.
Je retirai mes bracelets de contrôle et les posai sur la tablette.
— Oui.
— Tu as dépassé le tracé qu'on avait prévu.
— Je sais.
— Tu étais d'accord avec toi-même ?
La question m'arrêta. Je m'attendais à un reproche, pas à ça.
— Oui.
— Alors je ne vais pas te faire la morale. Mais tu n'as pas eu l'air heureuse quand le score a monté.
— Parce que je m'en foutais du score.
— Non. Tu voulais un score que tu ne pouvais pas avoir.
Je me retournai vers lui.
— Tu crois que je suis dépendante d'un bracelet ?
— Je crois que tu es très forte pour savoir quand une salle te désire. Et que tu viens de rencontrer quelqu'un qui refuse de te donner cette information. Ça te travaille. Moi aussi, ça me travaillerait peut-être.
— Pas de la même manière.
— Probablement pas.
Il s'approcha et posa ses mains sur mes épaules. Son visage n'avait rien de sévère.
— Je ne veux pas t'empêcher d'y aller, Léone. Je veux juste que si tu y vas, ce soit parce que tu veux une expérience, pas parce que tu veux gagner contre un bracelet éteint.
Je restai silencieuse. Le panneau mural clignota. La demande de session privée venait d'être renouvelée. Cette fois, un message accompagnait le protocole.
JE NE DEMANDE PAS PLUS QUE CE QUE VOUS CHOISIREZ DE MONTRER. JE REFUSE SEULEMENT QUE LA MACHINE VOUS DISE CE QUE J'EN PENSE.
Je relus la phrase trois fois.
— Salaud, murmurai-je.
Gaspard eut un petit rire.
— Ah. Là, je comprends mieux.
— Quoi ?
— Pourquoi tu as envie de le voir.
Je tournai l'écran vers lui.
— Tu viens avec moi.
Son sourire disparut.
— Comme observateur ?
— Comme mon partenaire. S'il veut me voir sans médiation, il verra aussi ce qui fait partie de ma vie.
— Tu veux que je sois dans la pièce ?
— Oui.
— Et si ça change ce qu'il veut ?
Je pensai au bracelet noir.
— Alors j'aurai enfin une information.
Gaspard secoua la tête, amusé malgré lui.
— Tu es impossible.
— Tu savais ça avant de me mettre nue devant trois cents personnes.
Il prit l'écran et lut les conditions une dernière fois.
— On écrit les nôtres.
Nous passâmes près d'une heure sur le contrat. Nous évitâmes les mots spectaculaires — domination, soumission, tous ceux dont certains clients se servaient pour donner à leurs fantasmes une gravité qu'ils n'avaient pas toujours. Nous préférâmes les gestes : retirer la peau de scène ; toucher les épaules, le dos, les bras et les jambes ; demander avant toute zone intime ; pouvoir arrêter d'un mot ; pouvoir refuser un geste sans mettre fin à toute la session. Gaspard resterait présent et n'interviendrait qu'à ma demande ou en cas de problème technique. Aucune donnée biométrique. Aucun enregistrement. À la dernière ligne, j'ajoutai une clause.
RÉCIPROCITÉ DU REGARD : SI JE CHOISIS DE MONTRER UNE PARTIE DE MON CORPS QUE JE N'EXPOSE PAS AU PUBLIC, LE CLIENT ACCEPTE À SON TOUR DE SE MONTRER DANS LA MESURE QU'IL CHOISIRA AU MOMENT DE LA SESSION.
Gaspard relut la phrase. — Ça veut dire quoi ? — Que si je franchis une de mes limites habituelles, je ne veux pas être la seule à prendre un risque. — Il peut dire non. — Évidemment. — Et s'il dit non ? Je regardai la signature numérique du client apparaître sous le contrat. — Alors son non fera partie de ce qu'il aura choisi de me montrer.
— Suite à la partie suivante.
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LA PEAU DES AUTRES – 3/5
IV — La dépose
IV — LA DÉPOSE
La Suite 6 ne ressemblait pas aux salons privés de La Fosse. Pas de velours, pas de miroir au plafond, pas de mobilier conçu pour suggérer des usages. C'était une pièce presque nue : parquet sombre, deux fauteuils bas, une table, une douche derrière une paroi opaque. Le club la louait plus cher précisément parce qu'elle ne fabriquait aucune ambiance. Ceux qui la choisissaient devaient venir avec la leur.
J'arrivai dix minutes avant l'heure, avec Gaspard et une caisse de maintenance. Je portais une robe noire très simple, sans peau de scène visible. Sous le tissu, ma couche miel couvrait encore tout mon corps. Gaspard vérifia les sécurités mécaniques une dernière fois, puis s'assit dans un fauteuil, légèrement en retrait.
— Tu veux que je parle s'il essaie de négocier ? demanda-t-il.
— Non. S'il négocie, je réponds.
— Et si tu me regardes ?
— Si je te regarde et que je dis ton nom, tu viens.
— D'accord.
La porte s'ouvrit. L'homme du premier rang entra seul. De près, il était moins lisse que je ne l'avais imaginé. Quelques fils gris aux tempes, une petite marque sous le menton, les mains sèches. Il avait ce genre de visage que les algorithmes de beauté notaient rarement très haut parce qu'aucun trait ne dominait les autres. Je le trouvai immédiatement plus attirant pour cette raison, ce qui m'agaça. Il s'arrêta en voyant Gaspard.
— Vous avez accepté sa présence, dis-je.
— Oui.
— Vous pouvez encore partir.
— Vous aussi.
Sa voix n'avait rien de particulièrement grave, rien de travaillé. Elle me fit pourtant plus d'effet que je ne voulais l'admettre.
— Votre nom ? demandai-je.
— Élias.
Je fronçai légèrement les sourcils.
— Un vrai nom ?
— Un nom suffisant pour cette pièce.
— Très bien.
Il retira sa veste et la posa sur le dossier du second fauteuil. Son bracelet était bien là, autour de son poignet gauche, mais l'écran demeurait noir.
— Avant de commencer, dis-je, je veux comprendre quelque chose. Pourquoi payer pour venir ici si vous refusez le système qui fait fonctionner cet endroit ?
— Je ne refuse pas l'endroit.
— Vous refusez ce qu'il mesure.
— Oui.
— Pourquoi ?
Il hésita, puis regarda Gaspard avant de revenir vers moi.
— Parce que j'ai passé dix ans à concevoir des outils qui prétendaient savoir ce que les gens désiraient avant qu'ils le sachent eux-mêmes.
Je sentis Gaspard se redresser derrière moi.
— Vous travaillez dans la mesure affective ?
— J'y travaillais.
— Vous avez inventé les bracelets ?
— Non. J'ai travaillé sur ce qui vient après. Les modèles de conversion. L'attention transformée en probabilité d'achat, de contact, de retour, d'attachement. Nous avons fini par vendre des certitudes là où il n'y avait que des signaux.
— Et maintenant, vous venez dans une boîte qui les vend au plafond.
— Oui.
— C'est hypocrite.
— Probablement.
Je m'attendais à une défense. Son absence de justification me désarma davantage.
— Pourquoi moi ? demandai-je.
Il prit le temps de respirer.
— Parce que la première fois que je vous ai vue, vous avez regardé le score juste après que votre partenaire a retiré la peau de vos jambes.
Je sentis une chaleur sèche monter dans mon cou.
— Tout le monde regarde le score.
— Non.
Je compris immédiatement qu'il disait vrai. Selma ne l'avait pas regardé. Gaspard presque jamais. Beaucoup de performeurs se moquaient des chiffres tant que leur contrat était renouvelé.
— Vous m'avez demandé une session pour me faire une analyse ?
— Non.
— Alors pourquoi ?
Son regard descendit brièvement vers ma robe puis remonta jusqu'à mes yeux.
— Parce que je vous désire.
La phrase fut dite sans sourire, sans recherche d'effet. Elle entra en moi avec une simplicité presque inconvenante. Je cherchai malgré moi son poignet. L'écran était toujours noir. Élias vit mon regard. Il ne commenta pas. Je me retournai vers la table et ouvris la caisse. À l'intérieur, la peau de scène que j'avais choisie était translucide, plus fine que celle utilisée dans la cage. Elle ne modifiait presque pas la silhouette. Son intérêt était ailleurs : lorsqu'on la retirait lentement, elle adhérait suffisamment à la couche inférieure pour tirer légèrement sur le derme, comme si le corps hésitait à abandonner son enveloppe.
— Aidez-moi à la mettre, dis-je à Gaspard.
Il se leva. Élias resta à distance pendant que je retirais ma robe. Je sentis son regard avant même de me tourner vers lui. Rien ne s'affichait, rien ne vibrait, mais je n'avais plus besoin de preuve pour savoir qu'il me regardait. Cette certitude-là était moins propre que les chiffres. Elle me donnait davantage de vertige.
Gaspard fit remonter la peau depuis mes pieds jusqu'à mes épaules. Ses mains lissaient la matière contre mes jambes, mon ventre, ma poitrine. Le geste était technique et intime à la fois. Élias observait tout. Je compris alors quelque chose que j'avais sous-estimé : ce qui m'excitait n'était pas seulement d'être regardée par lui, mais qu'il voie Gaspard me toucher avec cette familiarité. Il voyait notre complicité, l'aisance avec laquelle je pouvais être nue devant mon compagnon, la façon dont celui-ci connaissait mes attaches mieux que moi-même. Quand la membrane fut verrouillée à mon cou, Gaspard recula.
— Tout est stable.
Je regardai Élias.
— Vous connaissez le contrat.
— Oui.
— Dites-moi ce que vous allez faire.
— M'approcher. Poser mes mains sur vos épaules. Chercher l'ouverture sous votre clavicule. Si vous confirmez, déverrouiller la couche externe et la retirer jusqu'à ce que vous me demandiez d'arrêter.
— Et après ?
— Je demanderai avant de toucher ce qu'elle révèle.
— Bien.
Il s'avança. Ce fut le premier moment où je regrettai presque l'absence de données. Je voulais savoir si son cœur accélérait. Je voulais une mesure, même minuscule, qui me permette d'anticiper la façon dont ses mains allaient se poser sur moi. Mais cette ignorance faisait partie de ce que j'avais accepté. Ses paumes rencontrèrent mes épaules. Elles étaient chaudes.
Je m'étais attendue à des gestes hésitants. Il fut lent, pas maladroit. Ses pouces suivirent le bord de ma clavicule jusqu'au verrou. Je sentis le poids de ses mains, la légère rugosité de ses doigts, et surtout l'attention qu'il mettait à ne pas glisser ailleurs. La retenue devint presque immédiatement une forme de contact supplémentaire.
— Là ? demanda-t-il.
— Oui.
Le verrou céda. Il écarta les deux bords de la membrane. La matière se détacha de mon cou avec un frisson froid, puis descendit sur mes épaules. J'inspirai plus profondément. Élias s'arrêta.
— Ça va ?
— Continuez.
Il fit glisser la peau jusqu'au haut de ma poitrine. Contrairement à Gaspard, il ne connaissait pas le bon angle ; la membrane tira davantage sur le derme autour de mon sein gauche. Une sensation aiguë me traversa, pas douloureuse, juste assez vive pour faire contracter mon ventre. Ses yeux suivirent le mouvement. Je savais que ma poitrine était visible. Je savais aussi qu'il voyait la cicatrice, cette ligne qui cassait la symétrie recherchée par la plupart des ateliers. Dans la cage, je contrôlais exactement la distance à laquelle le public pouvait l'observer. Ici, il était à moins d'un mètre.
— Vous pouvez toucher, dis-je.
Sa main s'arrêta au-dessus de ma peau.
— Où ?
— La cicatrice.
Il posa deux doigts sur la ligne sombre sous mon sein. Pas sur mon sein lui-même. Sur la cicatrice. Je fermai les yeux. Ce contact me troubla davantage que s'il avait saisi ma poitrine. La plupart des gens contournaient les zones réparées ou les caressaient avec une prudence affectée, comme s'ils craignaient de me rappeler qu'elles existaient. Élias suivit la ligne sans commentaire, de la côte jusqu'à l'endroit où elle disparaissait sous la membrane encore fermée.
— Vous sentez ? demanda-t-il.
— Par endroits.
— Ici ?
Son doigt revint légèrement en arrière.
— Peu.
— Et là ?
Il descendit d'un centimètre. Je frissonnai.
— Beaucoup.
Il retira sa main immédiatement.
— Je n'ai pas dit d'arrêter.
— Non.
— Alors pourquoi vous arrêtez ?
— Parce que je voulais voir si vous me demanderiez de continuer.
Je le regardai.
— Vous jouez aussi.
— Évidemment.
Derrière lui, Gaspard croisa les bras. Il n'avait pas l'air amusé. Je pris les bords de la membrane et les abaissai moi-même jusqu'à ma taille.
— Continuez à partir de là.
Élias se remit au travail. Ses mains descendirent sur mes flancs, libérant la couche externe de mon ventre puis de mes hanches. Lorsqu'il atteignit la jonction droite, il s'arrêta presque imperceptiblement.
— C'est là ? demanda-t-il.
— Quoi ?
— La greffe principale.
— Oui.
— Je peux ?
— Oui.
Il posa sa paume entière sur la zone. Sous la couche miel, la greffe était plus ferme que le reste de mon bassin. Je sentais la chaleur, mais moins la pression. Je regardai sa main sur moi et pensai à toutes les fois où cette partie de mon corps avait été évaluée, photographiée, corrigée, notée. Dans la cage, elle était devenue un détail excitant. Ici, elle redevint le lieu où j'avais failli perdre ma jambe.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il.
Je me raidis.
— Ce n'est pas dans le contrat.
— Vous avez raison. Pardon.
Il retira sa main. J'aurais pu laisser la question mourir. Au lieu de cela, je dis :
— Accident de transport. Un véhicule autonome a protégé ses quatre passagers et m'a prise, moi, comme variable de perte. La formule figure encore dans le rapport d'assurance.
Je posai la main sur ma hanche, là où la greffe durcissait sous la peau miel.
— On m'a reconstruite après ça. Des années plus tard, des gens paient pour regarder ce que le système avait jugé sacrifiable.
Élias baissa les yeux vers ma paume, puis releva le regard sans chercher de phrase consolante.
— D'accord, dit-il simplement.
Cette réponse simple rétablit quelque chose entre nous. Je fis glisser moi-même la membrane jusqu'à mes genoux, puis m'assis sur le bord de la table pour la retirer complètement. Je restai nue devant lui, sans la seconde peau de scène. Gaspard était toujours dans mon champ de vision. Sa présence m'empêchait de transformer la session en duel. Élias me regarda longtemps. Cette fois, je ne cherchai pas son bracelet.
— Qu'est-ce que vous voyez ? demandai-je.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Vous voulez vraiment que je vous le dise ?
— Oui.
— Je vois que vous chargez davantage la jambe gauche quand vous restez immobile, que la lumière accroche différemment votre peau ici, et là. Il hésita, puis un sourire bref lui échappa. — Et je vois que vous serrez les orteils depuis trente secondes. Je suppose que vous attendez autre chose de moi.
Je baissai les yeux. Mes orteils étaient effectivement crispés contre le parquet. Gaspard éclata de rire. Je lui lançai un regard furieux.
— Traître.
— Désolé, dit-il sans parvenir à reprendre son sérieux.
Même Élias sourit. La tension se brisa juste assez pour que je respire mieux.
— Et donc ? insistai-je.
Élias redevint sérieux.
— Et donc je vous trouve belle.
Je sentis mon ventre se contracter.
— Malgré ça ?
Je désignai vaguement les cicatrices.
Élias fronça les sourcils, comme si la question l'agaçait autant qu'elle le mettait en défaut.
— Je ne sais pas répondre proprement à cela. Je vous trouve belle. Je vois les raccords, oui. Ils sont là. Mais je ne les regarde pas à votre place.
Je ne sus pas quoi répondre. Pour la première fois depuis que je travaillais à La Fosse, quelqu'un venait de me regarder entièrement sans qu'un score apparaisse, et cette absence ne me semblait plus vide. Elle me faisait peur autrement.
— Suite à la partie suivante.
==================================================
LA PEAU DES AUTRES – 4/5
V — Réciprocité
V — RÉCIPROCITÉ
Je restai assise sur le bord de la table, nue, les mains posées de chaque côté de mes cuisses. Élias était toujours debout devant moi. La pièce paraissait soudain plus petite qu'au début de la session. Ce n'était pas la nudité qui changeait l'espace ; c'était le fait qu'elle n'ait plus rien de spectaculaire à cacher derrière elle. Je me souvenais de la dernière clause.
— À vous, dis-je.
Élias eut un mouvement presque imperceptible vers son poignet, comme si le bracelet noir pouvait lui fournir une sortie.
— Vous pouvez refuser, ajoutai-je. Le contrat est clair.
— Je sais.
— Alors ?
Il regarda Gaspard, puis moi.
— Je peux enlever ma chemise.
— C'est vous qui décidez.
Il commença par les boutons du haut. Lentement, sans théâtralité. Je m'attendais à éprouver la satisfaction de l'inversion, celle que j'avais imaginée en rédigeant la clause : l'homme venu me voir exposée acceptant à son tour d'être regardé. Mais la scène n'avait rien d'une victoire. Ses doigts tremblaient légèrement. Il ne jouait pas à être vulnérable ; il l'était réellement.
Sous la chemise, son torse était ordinaire. Pas sculpté, pas corrigé. Une cicatrice courte près du sternum, probablement ancienne. Un ventre qui se plissait lorsqu'il se penchait, des poils gris au milieu de la poitrine. J'enregistrai chaque détail avec une curiosité presque tendre.
— Jusqu'où ? demandai-je.
— Comme ça.
— D'accord.
Je ne négociai pas. Cette fois, il me regarda comme si ma réponse l'avait surpris.
— Vous n'êtes pas déçue ?
— Un peu.
Il sourit.
— Merci pour l'honnêteté.
— Mais votre limite m'intéresse davantage que si vous l'aviez franchie pour me faire plaisir.
Gaspard se leva enfin de son fauteuil. Il s'approcha de moi et posa une main sur mon épaule. Je compris qu'il ne venait pas interrompre la scène ; il vérifiait simplement que je voulais toujours sa présence près de moi. J'appuyai ma joue contre son poignet. Élias observa le geste.
— Vous deux, dit-il, c'est ça qui m'a intrigué la première fois.
— Quoi ? demanda Gaspard.
— Vous la regardiez comme les autres, mais vous n'aviez pas l'air de surveiller ce qu'ils lui faisaient avec leurs yeux.
Gaspard eut un petit rire.
— Je ne suis pas son gardien.
— Beaucoup d'hommes disent ça jusqu'au moment où quelqu'un regarde vraiment.
— Beaucoup de gens confondent protéger une relation et posséder un corps.
Je posai la main sur le torse de Gaspard.
— Vous pouvez continuer cette conversation philosophique sans moi, ou alors vous pouvez vous rappeler que je suis toujours nue au milieu de la pièce.
Ils rirent tous les deux. La tension changea encore de nature. Je pris la main d'Élias et la posai sur mon avant-bras.
— Vous pouvez me toucher ici.
— Seulement ici ?
— Pour l'instant.
Ses doigts suivirent la ligne jusqu'à mon épaule. Gaspard, de l'autre côté, posa la paume sur ma hanche organique, celle où je sentais le mieux la pression. Je me retrouvai entre deux types de contact : l'un familier, précis, chargé de souvenirs ; l'autre neuf, prudent, presque trop conscient de lui-même. Je fermai les yeux.
Ce que j'aimais dans l'exhibition revint d'un coup, mais débarrassé de la foule. Être au centre. Savoir que deux regards se croisaient sur mon corps. Sentir qu'ils voyaient aussi la façon dont je réagissais à chacun d'eux. Gaspard savait que cette configuration m'excitait. Sa main remonta doucement dans mon dos, s'arrêta à la base de ma nuque. Élias attendait encore.
— Plus bas, dis-je.
Il posa la main sur ma taille. Je sentis mon souffle accélérer. Aucun chiffre ne l'annonça. Personne ne le traduisit en pourcentage. Mon corps n'avait pas besoin d'un tableau de bord pour comprendre ce qu'il voulait. Je me tournai vers Gaspard et l'embrassai. Le baiser fut lent, presque insolent dans cette pièce où un autre homme nous regardait à moins d'un mètre. Je savais qu'Élias voyait ma bouche s'ouvrir contre celle de Gaspard, la main de celui-ci se refermer sur ma hanche, mon corps se rapprocher du sien. Cette conscience ajoutait une couche de désir que je connaissais bien. Je rompis le baiser et regardai Élias.
— Toujours d'accord ?
— Oui.
— Dites-le clairement.
— Oui, je veux rester.
Je pris sa nuque et l'attirai vers moi. Notre premier baiser ne ressemblait pas à celui de Gaspard. Il y avait davantage d'hésitation, la recherche d'un rythme commun, une retenue qui ne disparut pas tout de suite. J'aimai cette maladresse. Elle prouvait que personne ici n'exécutait une partition écrite d'avance. Quand je me séparai de lui, Gaspard me regardait. Son expression avait changé. Pas de colère. Quelque chose de plus dense, de plus vulnérable aussi.
— Ça va ? demandai-je.
— Oui.
— Tu veux que j'arrête ?
Il secoua la tête.
— Non. Mais viens là.
Je m'approchai. Il m'enlaça et posa son front contre le mien. J'entendis sa respiration. Pendant quelques secondes, Élias disparut presque de mon attention.
— Je te veux, murmura Gaspard.
La phrase me traversa avec une force absurde. Je me mis à rire contre sa bouche.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Rien.
Je ne pouvais pas lui expliquer encore pourquoi ces trois mots venaient soudain de peser plus lourd que quatre-vingt-treize points d'indice collectif. La session continua sans chercher à atteindre une figure imposée. Nous nous embrassâmes, nous nous touchâmes, nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour déplacer une main, demander un accord, rire d'un geste maladroit. À un moment, Élias posa sa bouche sur mon épaule pendant que Gaspard me tenait par la taille, et la simplicité de cette sensation me fit fermer les yeux plus longtemps que prévu. À un autre, je restai simplement debout entre eux, nue, offerte à leurs regards sans qu'aucun des deux me touche. Ce fut peut-être le moment le plus intense de la soirée.
Parce que je pouvais partir. Parce qu'ils pouvaient partir. Parce que personne ne me demandait une performance. Lorsque le désir devint plus pressant, nous ne cherchâmes pas à le rendre spectaculaire. La main de Gaspard demeura ferme contre ma taille ; celle d'Élias avançait moins sûrement, avec cette hésitation qui me faisait sentir chaque centimètre gagné. Leurs chaleurs n'étaient pas les mêmes. Je connaissais par cœur le poids de Gaspard contre moi, la façon dont son souffle ralentissait lorsqu'il retenait un geste. Élias, lui, me surprenait par de petites choses : la paume un peu sèche au creux de mon dos, son front qui effleura ma tempe avant qu'il ose m'embrasser de nouveau, la tension de ses doigts lorsqu'il comprit que je ne me retirais pas. Je guidai une main, en arrêtai une autre, changeai de place entre eux. À plusieurs reprises, le rire nous prit, trop proches pour retrouver immédiatement notre souffle.
Ce qui me troublait le plus restait leur regard : sentir ma peau chauffer sous deux attentions différentes, savoir que chacun voyait les réactions que l'autre provoquait. Le mélange des corps n'avait rien d'une conquête. Il avait la densité des choses qui peuvent cesser à chaque instant et qui continuent précisément parce que chacun décide de rester.
Plus tard, je m'allongeai sur le parquet, la tête contre la cuisse de Gaspard. Élias était assis à côté de nous, sa chemise toujours ouverte. Aucun de nous ne parlait. J'avais chaud, les muscles lourds, la greffe de ma hanche légèrement douloureuse. Gaspard massa la zone avec son pouce.
— Trop ? demanda-t-il.
— Non. Fatiguée.
Élias regarda le bracelet noir autour de son poignet.
— Vous voulez savoir ? demanda-t-il.
Je savais exactement ce qu'il proposait.
— Non.
Il releva les yeux.
— Non ?
— Si vous l'allumez maintenant, je vais regarder. Et si je regarde, tout ce qu'on vient de faire va finir dans ma tête sous forme de chiffres.
Je pris sa main et retournai son poignet contre le sol, écran caché.
— Gardez-le éteint.
Gaspard sourit.
— Là, ça devient vraiment intéressant.
Je lui donnai un coup de coude léger. Nous restâmes encore un moment dans la Suite 6, sans caméra, sans témoin, sans score. Puis Élias se rhabilla. Avant de partir, il s'arrêta près de la porte.
— Vous allez remonter sur scène ?
— Évidemment.
— Avec les chiffres ?
Je regardai Gaspard.
— Je ne sais pas.
Élias hocha la tête et ouvrit la porte.
— Alors peut-être qu'on se reverra quand vous saurez.
Je ne lui demandai pas son numéro. Ce fut la première décision de la soirée dont je fus immédiatement fière.
— Suite à la partie suivante.
==================================================
LA PEAU DES AUTRES – 5/5
VI — Sans indice
VI — SANS INDICE
La Fosse n'aimait pas les expériences qu'elle ne pouvait pas mesurer. Lorsque je demandai deux jours plus tard que notre prochaine performance soit diffusée sans indice de capture visible, le responsable artistique crut d'abord à une plaisanterie.
— Les clients paient pour ça, Léone.
— Ils paient pour nous voir.
— Ils paient aussi pour savoir ce que les autres ressentent. C'est la moitié de l'expérience.
— Alors, vendons-leur l'autre moitié.
Il me regarda comme si je venais de proposer d'éteindre l'électricité. Gaspard, assis à côté de moi, ne disait rien. Nous avions décidé avant la réunion qu'il me laisserait porter la demande. La veille, il m'avait posé une seule question : « Tu veux couper les scores parce que tu n'en veux plus, ou parce que tu veux prouver que tu peux t'en passer ? » Je n'avais pas su répondre. Il avait considéré mon silence comme une raison suffisante pour essayer.
Nous obtînmes vingt minutes. Pas davantage. Une session expérimentale au milieu de la nuit du jeudi, avec mention explicite sur les billets : AUCUNE DONNÉE COLLECTIVE AFFICHÉE PENDANT LA PERFORMANCE. La salle fut pleine. Cela m'agaça presque. J'aurais préféré une moitié de public, quelque chose qui prouve que la curiosité ne suffisait pas. Au lieu de cela, les trois cents places entourant la cage furent occupées bien avant notre entrée. Beaucoup étaient des habitués. Quelques personnes avaient activé leurs propres interfaces privées, mais le système de La Fosse bloquait les agrégations. Chacun pourrait connaître son rythme cardiaque s'il le voulait. Personne ne pourrait connaître celui de la salle.
Je portais une peau blanche. Pas une surface parfaite. Gaspard avait intégré au polymère des irrégularités inspirées de mon corps réel : une légère différence de teinte autour de la hanche, une ligne sombre sous le sein gauche, de fines marbrures sur les cuisses. De loin, on aurait pu croire que je ne portais rien. De près, la matière révélait sa nature artificielle.
— Prête ? demanda-t-il derrière la porte.
— Non.
— Tant mieux.
Je le regardai.
— Tu pourrais être rassurant une fois dans ta vie.
— Si tu étais rassurée, ce serait moins drôle.
Nous entrâmes. Le plafond resta noir. Ce fut la première chose que je vis. Aucun cercle de chiffres. Aucun halo moyen. Rien à suivre du coin de l'œil. La foule applaudit, puis se tut. J'avançai jusqu'au centre de la cage. Mon corps connaissait la chorégraphie, mais quelque chose manquait. Habituellement, la première vibration du système arrivait avant même que je choisisse mon deuxième mouvement. Ce soir-là, je ne reçus rien. J'entendis seulement les chaussures qui frottaient à l'extérieur, une toux, le souffle des ventilateurs.
Je me sentis presque nue avant d'avoir retiré quoi que ce soit. Gaspard resta à distance. Nous avions prévu qu'il n'intervienne pas pendant les deux premières minutes. Deux minutes pouvaient être très longues lorsqu'aucun chiffre ne disait si le silence était bon. Je levai les bras. Une femme au deuxième rang se pencha légèrement en avant. Un homme derrière elle sourit. À ma droite, quelqu'un détourna les yeux pour parler à son voisin.
Je vis tout. C'était épuisant. Les chiffres avaient toujours eu une fonction que je n'avais pas reconnue : ils simplifiaient la foule. Trois cents réactions devenaient une valeur unique. Sans eux, je devais accepter que certaines personnes me trouvent belle, d'autres non, certaines soient excitées, d'autres distraites, certaines viennent pour Gaspard, d'autres pour nous deux, d'autres peut-être seulement pour regarder un corps reconstruit sous une lumière crue.
Je ne pouvais plus gagner contre la salle parce qu'il n'existait plus de salle unique. Gaspard s'approcha enfin.
— Oui ? demanda-t-il.
Je sentis le verrou sous ma gorge.
— Attends.
Il retira sa main. Un murmure parcourut le public. La plupart s'attendaient à la mue. Je restai immobile. Je pensai à Élias, à la Suite 6, à la façon dont il avait regardé mes orteils se crisper. Puis je pensai à Selma et à son ventre qu'elle avait refusé de lisser. Enfin, je pensai à Gaspard derrière moi, à son corps imparfait, à ses mots dans la pièce privée.
Je pris moi-même le bord de la peau blanche. Au lieu d'activer le verrou, je la déchirai. Le polymère céda depuis mon épaule jusqu'à ma poitrine avec un bruit sec. La foule eut un mouvement collectif impossible à traduire en pourcentage. Je continuai, ouvrant la membrane à la main, laissant les bords irréguliers pendre le long de mon ventre. Gaspard comprit immédiatement. Il se plaça derrière moi et m'aida à arracher la matière sans chercher la ligne prévue.
La peau de scène tomba par morceaux. Ce n'était pas élégant. Ce n'était pas la mue parfaitement contrôlée que La Fosse vendait sur ses affiches. Une bande resta collée derrière mon genou ; une autre tira sur la jonction de ma hanche et me fit grimacer. Le public vit la grimace. Je la laissai visible. Quand la dernière pièce tomba, je restai nue.
Pas la nudité architecturée des soirées précédentes. Mon vrai corps de scène, c'est-à-dire mon corps de tous les jours : vivant, réparé, asymétrique, parfois douloureux. Je fis un pas vers la vitre. La femme au deuxième rang posa sa main contre le verre. Je posai la mienne en face. Je ne savais pas ce qu'elle ressentait. Pour la première fois, cela ne ressemblait pas à un manque. Gaspard vint se placer derrière moi. Je sentis sa poitrine contre mon dos.
— Tu veux continuer ? murmura-t-il.
Je regardai les visages autour de la cage.
— Oui.
Il m'embrassa dans le cou. La foule réagit, mais je n'essayai pas d'en mesurer l'intensité. Je tournai la tête et l'embrassai à mon tour. Son corps contre le mien avait quelque chose de familier et de neuf parce que je savais qu'on nous regardait sans savoir comment. Je posai ses mains sur ma taille. Il les laissa là. Nous n'avions pas besoin d'aller plus loin pour que la salle comprenne.
Nous étions deux corps exposés, désirants, pas une démonstration de performance. Je sentis la fierté que j'avais toujours aimée chez Gaspard lorsqu'on me regardait, mais aussi sa propre vulnérabilité. Lui aussi était visible. Lui aussi acceptait que des inconnus projettent sur son corps ce qu'ils voulaient. Je me tournai entièrement vers lui.
— Dis-le, murmurai-je.
— Ici ?
— Ici.
Il comprit.
— Je te veux.
Je fermai les yeux une seconde. Aucun écran ne confirma la phrase. Pourtant mon corps la reçut avec une précision que les capteurs n'avaient jamais approchée. Autour de nous, trois cents personnes continuaient de regarder, et je n'avais aucune idée de ce que notre baiser provoquait dans leurs veines. L'incertitude resta là, entière. Elle ne devint pas agréable par miracle. Elle cessa seulement d'être intolérable.
Quand les portes de la cage se rouvrirent, les applaudissements arrivèrent sans note au-dessus d'eux. Je ramassai un morceau de peau blanche tombé sur la grille. Le polymère gardait encore la chaleur de mon ventre. Un technicien me demanda si nous voulions consulter les données après coup. Je regardai Gaspard avant de répondre.
— Demain, peut-être.
Il ne se moqua pas de moi. Dans les loges, il s'assit pendant que je rinçais les traces d'adhésif sur ma hanche. La greffe tirait un peu. Il posa une serviette sur le banc, puis m'aida à sécher l'endroit sans parler. Le silence entre nous n'avait plus rien de celui de la cage ; il était usé, familier, chargé de tout ce que nous venions de montrer à des inconnus.
Je me rhabillai lentement. Avant de fermer ma chemise, je surpris mon reflet dans le miroir : poitrine asymétrique, cicatrice sombre, peau rougie là où le polymère avait résisté. J'eus le réflexe de chercher une valeur sur la glace. Il n'y avait rien. Gaspard vint derrière moi et posa le menton sur mon épaule.
— Tu regrettes ? demanda-t-il.
— Non.
— Tu vas regarder les données demain ?
Je souris.
— Probablement.
— Ça me rassure.
— Pourquoi ?
— J'aurais eu peur que tu deviennes raisonnable.
Je me retournai pour lui faire face.
— Tout à l'heure, dans la cage...
— Oui ?
— Quand tu as dit que tu me voulais.
— Je le pensais.
— Je sais.
Je passai mes bras autour de son cou. Pour une fois, je n'avais rien à montrer à personne. La porte était verrouillée, les bracelets posés sur la tablette, la vitre loin derrière les murs.
— Mais dis-le encore.
— Fin —
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