Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Sans visage — Chapitre 1 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Sans visage
Chapitre 1 · Deux solitaires que tout oppose apprennent à se voir : l'une malgré son masque, l'autre malgré le sien.
**Le monstre**
*Anna*
*Anna*
Je m'aventure comme chaque matin dans l'ascenseur, avec cette promiscuité que personne ne supporte vraiment. Personne n'est indifférent à mon arrivée. Le gardien a ce tic — il fixe un point dans le vide, légèrement au-dessus de mon épaule, comme si me regarder directement me rendrait contagieuse. Les stagiaires, eux, n'ont pas encore appris à faire semblant.
Arrivée à l'étage du service commercial, je vois les costards s'échapper comme si un dangereux virus s'était introduit dans l'habitacle. Dans l'espace repas qui précède l'open-space, je distingue de nouvelles têtes. La responsable RH tire la manche d'une jeune recrue dont les yeux s'attardent une seconde de trop. Je connais ce geste par cœur. Elle lui murmurera l'essentiel plus tard, à la machine à café : brûlures au troisième degré, quinze ans, une casserole, une jalousie de cour de lycée, un visage fondu. Le genre d'histoire qu'on se raconte à voix basse, comme pour se rassurer que ça n'arrive qu'aux autres.
Le masque blanc, je l'ai choisi moi-même. Les chirurgiens m'avaient redonné vaguement figure humaine — très vaguement — mais c'est moi qui ai décidé de ne plus m'en excuser. Je m'y suis même attachée : ressembler au tueur du film Vendredi 13 était le doigt d'honneur que je faisais à ma condition et à ceux qui riaient de mon état.
Je m'enfonce dans les couloirs, sans un bonjour, jusqu'au placard à balais qui me sert de bureau. Celui-ci ressemble à la vitrine d'un cabinet de curiosités : tout le monde peut observer "le monstre" pendant qu'il travaille. Mais j'accepte mon sort avec plaisir. Pourquoi ? Car j'ai une vue imprenable sur un autre aquarium où travaille Kei, le petit génie de l'informatique, dont je suis éperdument amoureuse.
Un asiatique à lunettes cerclées de métal qui n'en finissent pas de glisser sur son nez — il les repousse du majeur sans s'interrompre, machinal, tel un tic qu'il ignore lui-même. Ce qui m'a frappée la première fois, c'est qu'il a une édition de poche d'Ovide sur son bureau, coincée sous un câble ethernet. Personne ici ne lit Ovide. Encore moins en latin. Tandis que j'ai été isolée pour ne pas distraire mes collègues, lui l'a été car il ne supportait plus de travailler avec d'autres. Un introverti notoire, avare de bonnes manières hypocrites : un blasphème pour l'esprit corporate.
Je m'arrange pour toujours sortir au même moment où il va se servir un café. Sa drogue, c'est la caféine. La mienne, c'est ces quelques minutes dans la même pièce que lui — la chaleur du café, l'odeur de sa veste, le bruit de sa respiration quand il attend que la machine finisse. Des détails idiots que je collectionne sans pouvoir m'en empêcher. La nuit, je sais exactement quoi faire de mon désir. Le jour, je n'ai que ça.
Nous parlons peu. Il ne me regarde pas vraiment. Mais lui au moins ne semble pas répugné par mon apparence — je suis simplement transparente, comme tout ce qui l'entoure.
Un jour, alors que je cherchais un document dans les archives et qu'il était là par hasard, il avait dit sans lever les yeux :
— Vous êtes la seule ici à utiliser encore le classement alphabétique. C'est reposant.
Pas un compliment. Même pas une tentative. Juste une observation, comme s'il pensait à voix haute. J'avais rougi sous mon masque. La nuit, parfois, c'est à lui que je pense. Pas aux hommes qui sont en moi. À lui. Je me suis déjà demandé s'il désire quoi que ce soit, ou qui que ce soit. S'il a simplement décidé, à un moment, que le monde ne méritait pas cette attention-là. C'est une énigme. Mon énigme. La seule chose qui me dissuade de me mettre en arrêt maladie et d'utiliser mon handicap comme excuse pour toucher des aides et rester devant Netflix pour le restant de mes jours.
Mes journées passent ainsi. Longues, ennuyeuses, à peine réelles. Mes nuits sont tout le contraire.
Le jour, je suis invisible. La nuit, on se souvient de moi.
☆☆☆
Le videur m'ouvre la porte de derrière en VIP tout en me saluant chaleureusement. Capuche sur la tête, je volette comme une ombre dans ces couloirs sinueux que je connais par cœur. Le "Sauna Bleu" n'a de sauna que le nom : c'est le club échangiste branché de la ville. Une institution. La bourgeoisie s'y rend pour assouvir ses fantasmes en toute discrétion — l'établissement ne laisse pas rentrer n'importe qui. Moi, j'y suis une attraction très en vogue. Personne ne connaît mon nom, mais ma réputation se répand depuis plusieurs années, de bouche à oreille, dans le sens le plus littéral qui soit.
Je rejoins l'espace des gloryholes où j'ai mes habitudes. J'y croise Marco, un quinquagénaire habitué des lieux — un homme adorable, raffiné, plein de bienveillance quant à mon état, mais gay jusqu'à l'os. Dommage. Déjà nu, il fait passer son petit cul totalement imberbe dans l'imposant trou mural afin de s'offrir bien volontiers au premier inconnu.
— Oh non, Anna ! Ma chérie, pourquoi es-tu venue ? Tu vas me voler tous les hétéros. — Désolée Marco, dure journée au boulot aujourd'hui. Il faut que je décompresse. — D'accord, mais tu m'en laisses un peu quand même ? — Promis, je ne partirai pas trop tard.
Je me déshabille et suspends mes affaires avant de faire disparaître mon corps de l'autre côté, jusqu'aux épaules. Un rituel bien rôdé. Il fait toujours un peu froid, mais la température va monter bien assez vite. Une fine barrière de plastique me laisse l'amplitude pour m'offrir dans toutes les positions. Un autre orifice, plus haut et décalé sur la droite, me permet de démontrer mes talents pour les amateurs de fellation. Le gloryhole a un contrat implicite avec lequel on ne transige pas, sous peine d'exclusion définitive. La protection, bien sûr — mais surtout, l'interdiction absolue de regarder qui s'offre de l'autre côté. Ce contrat n'a en réalité rien d'équitable. Car il m'est facile d'apercevoir qui entre dans le box, grâce à l'entrebâillement laissé par une planche abîmée par des années d'orgies passionnées. J'ai donc le plaisir de voir défiler, en plus des inconnus, certains collègues de travail et même mon patron. Cocasse, quand on sait que la plupart sont mariés et bons pères de famille. Aucun d'entre eux n'a jamais cherché à savoir qui j'étais. Ils ne sont pas ici pour ça, de toute façon.
Ce n'est pas que mon corps soit parfait — il ne l'est pas. Mais j'y habite comme nulle part ailleurs. Une façon d'occuper l'espace, de bouger, d'offrir et de m'offrir, de répondre. Ça s'entendait, paraît-il. Ça se sentait. Et ça, aucun masque ne peut le cacher. Avant que mon visage ne fonde, j'étais une eurasienne au corps flatteur. Ici, dans la lumière tamisée du box, ce corps est tout ce que je suis. Et il suffit largement.
C'est ce pouvoir-là que je viens chercher. Celui de ne plus être transparente, ni repoussante. Celui d'entendre quelqu'un retenir son souffle à cause de moi. D'être toute puissante.
Mon premier inconnu se présente dans le box. Aucun mot n'est échangé. Il est nu et moi aussi — il n'y a pas besoin de cérémonie. Je le reconnais immédiatement à sa démarche pataude. Un petit homme timide, coincé, qui prend son pied à me satisfaire à chaque fois qu'il s'accorde une soirée ici. Il vient toujours fourrer sa tête entre mes cuisses jusqu'à ce que je n'en puisse plus. Il sait y faire, heureusement. Commencer par lui ce soir est un régal et me met de très bonne humeur. Le pauvre, je fais durer les choses bien plus que de raison pour savourer la quasi-vénération qu'il me porte, en frottant tout mon sexe à même son visage. Sa langue est précise, patiente, presque déférente — il prend son temps comme s'il avait peur que je disparaisse. Je finis par me laisser aller, les doigts crispés sur le rebord de la planche, la nuque contre le mur. Quand je n'en peux vraiment plus, je lui accorde une fellation sans préservatif jusqu'à ce qu'il se vide abondamment dans ma bouche. Il s'en va, guilleret, comme si je venais de le soulager de tous ses problèmes.
Mon second invité est également un habitué et si je ne connais pas son nom, je le soupçonne d'être un chef de chantier. C'est un taureau, dans tous les sens du terme. Massif, à la respiration bruyante. Un homme à qui l'on ne refuse rien. Il me faisait peur au début. Mais j'ai appris à apprécier nos moments sauvages. Il n'a rien de doux. Tout est puissance chez lui.
Je reconnais son sexe parmi tous — une énorme boule toute en largeur, un diamètre exotique qui m'inflige toujours quelques douleurs lorsqu'il force l'entrée sans égard. Ce soir ne fait pas exception. Il prend ce qu'il veut, sans préambule, sans demander la permission. Ses deux mains saisissent mes hanches comme des étaux et il s'enfonce d'un coup, brutal, précis, jusqu'à ce que mes fesses viennent s'écraser contre son ventre avec un claquement sec. J'étouffe un cri dans le mur. Pas de douleur — enfin, si, un peu, cette brûlure familière qui disparaît presque aussitôt, emportée par le plaisir chaud pulsant dans mon bas ventre.
Passé cet inconfort, quelque chose se déverrouille en moi.
Il impose son rythme — lent d'abord, presque provocateur, comme s'il savait exactement ce qu'il fait. Chaque coup de reins est calculé pour que je le sente entier, que je mesure ce qu'il m'impose. Mes doigts cherchent quelque chose à quoi s'accrocher et ne trouvent que la planche lisse du gloryhole. Je m'y cramponne. À ce moment précis, je n'existe plus que dans mon corps. Plus de masque. Plus de bureau. Plus de Kei. Rien que cette sensation brute qui me traverse et que je n'ai pas à gérer, à contrôler, à mettre en scène.
Il accélère. Ses hanches cognent contre les miennes avec une régularité de machine, et le bruit de nos corps qui se percutent emplit le box. Je crie dans le mur. Personne n'entend. Il grogne derrière moi — pas de mots, pas besoin — et sa main lâche ma hanche pour venir s'enrouler dans mes cheveux, tirant ma tête légèrement en arrière. La cambrure que ça m'impose est inconfortable et parfaite à la fois.
Puis il s'arrête.
Je l'entends se déplacer derrière moi. Il retire ses mains, et je comprends ce qu'il veut sans qu'il le dise — il contourne le dispositif, pousse la porte du box, entre de l'autre côté. C'est une transgression technique, une entorse au protocole que le club tolère pour lui seul depuis des années. Personne ne lui a jamais rien dit. Je me retourne.
Il est là, debout dans l'étroit espace, imposant, les bras croisés, qui me regarde comme si j'étais à lui. Il y a quelque chose d'animal dans ce regard — pas de tendresse, pas de cruauté non plus. Juste une certitude tranquille. Il s'assoit sur le petit banc fixé au mur et me fait signe de venir.
Je viens.
Je m'installe sur lui face à face, genoux de chaque côté de ses cuisses épaisses, et je le guide en moi lentement cette fois — à mon rythme, ce qui ne lui ressemble pas et me donne l'impression fugace de reprendre le contrôle. Cette impression ne dure pas. Ses mains remontent le long de mes cuisses, s'installent sur mes hanches, et il commence à me bouger lui-même, à me soulever et me rabaisser sur lui avec une facilité déconcertante, comme si je ne pesais rien. Je pose les mains sur ses épaules pour m'équilibrer. Il ne me regarde pas dans les yeux — il regarde nos corps, fasciné par le spectacle de sa propre violence douce.
C'est dans cette position que quelque chose lâche vraiment.
Pas un abandon progressif — une rupture nette. Mon bassin commence à répondre au sien sans que je lui en aie donné l'ordre, cherchant l'angle, le point précis où la sensation devient insupportable. Je le trouve. Je ne crie plus dans le mur — je retiens mon souffle, les dents serrées, les yeux fermés, concentrée sur ce point unique qui grossit et s'étend et n'en finit plus de grossir encore. Sa respiration s'emballe. Ses mains sur mes hanches deviennent des griffes.
On jouit ensemble — lui avec un grognement sourd, presque douloureux, moi dans un silence total qui vaut tous les cris du monde.
Il me tient encore quelques secondes après, immobile, avant que ses mains ne retombent. Il se lève, me dépose sur le banc avec une délicatesse surprenante chez un homme comme lui, remet son jean et sort sans un regard en arrière. Comme toujours.
Je reste assise un moment, les jambes un peu molles, à regarder la porte refermée. C'est exactement pour ça que je reviens.
De retour dans mon gloryhole, rien ne me surprend moins que de voir mon patron débarquer avec son sens très particulier de la théâtralité. Il est le seul à ne jamais entrer nu. Chemise, pantalon, ceinture, tout est retiré dans un rituel lent, trop lent, mais qui l'excite au plus haut point. Dans le privé, comme au travail, il aime se faire désirer. Admirer. J'ai remarqué qu'il était toujours très sensible à la flatterie. Et comme à chaque fois, je me prends au jeu. Il enfile méticuleusement le préservatif pour montrer patte blanche, mais je ne suis pas dupe : le bout de plastique a une fâcheuse tendance à se faire la malle avec lui. Il n'a aucune limite, aucune barrière. Il veut tout. Le sexe anal est son péché mignon, sans doute l'interdit que sa femme ne lui a jamais accordé. Sur le dos, j'écarte mes fesses de manière presque provocante, attisant son vice. Je suis celle qu'il désire mais n'aura jamais vraiment. Il se glisse en moi et regarde son sexe disparaître entre mes fesses avec fascination. Tout est lenteur, frustration et vexation. Il meurt d'envie de me prendre nature. Mais cela restera un fantasme : car je sais qu'à la minute où il aura fini en moi, je perdrais le contrôle que j'ai sur lui. Il retire lentement le préservatif et je le laisse caresser son gland bien chaud sur mon étoile grande ouverte après de longues minutes de pénétrations. Mon refus le rend dingue. J'ai à peine le temps de relever son sexe pour recevoir son abondante semence sur mon ventre et mes seins. Il grogne de satisfaction et repart, aussi frustré qu'il était venu.
Je m'essuie à l'aide d'un rouleau de sopalin et reste immobile un instant. Le corps repu, l'esprit qui revient. C'est toujours dans cet entre-deux que Kei refait surface. Pas pendant — pendant, je suis ailleurs, je suis libre. Mais après, il est là, fidèle à son poste. Je me rhabille en entendant Marco de l'autre côté prendre son pied — à en juger par le brouhaha, il n'avait pas chômé. Je m'en réjouis pour lui.
Je remets ma capuche avant même de quitter le box. Le rituel du retour. Redevenir une ombre. Je quitte le club en hâtant le pas, avant de m'enfoncer dans la rue suffisamment vite pour qu'il soit impossible de m'associer à mon jardin secret.
Il est tard et les rues sont presque vides. Les regards des rares passants glissent sur moi sans s'attarder — pour une fois, l'indifférence est un soulagement. Vais-je vivre ainsi jusqu'à ce que mon corps n'intéresse plus personne ? La boule dans la gorge, je l'ignore. Quand je claque la porte de mon appartement, le silence ravage le peu de joie qu'il me reste. Mes pieds glissent à moitié sur une culotte et un jean que je m'étais promis de mettre dans la machine la veille. Je m'écroule dans mon lit vide, en me faisant la douloureuse remarque que j'aurais échangé tous les hommes qui m'avaient baisé ce soir pour un seul qui puisse se réveiller à mes côtés demain matin.
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