Périphélie
Chapitre 1
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✦ Nils Marange Périphélie XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Périphélie — Chapitre 1

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Nils Marange
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Rarement une novella érotique réussit à faire tenir dans la même phrase la rigueur d'un rapport de mesure et la montée du désir. La voix d'Elena — froide, précise, incapable de se mentir — rend chaque glissement vers l'inconnu plus vertigineux. Le duo avec Jonas fonctionne à merveille : leurs piques professionnelles cachent mal une complicité qui craque sous pression. Et la manière dont le texte pose la science et le corps l'un contre l'autre, sans jamais lâcher ni l'un ni l'autre, est franchement saisissante.

Périphélie

Chapitre 1

Novella de science-fiction psychosexuelle
Nils Marange
À bord d'Eventide, le temps n'avait jamais la même valeur pour tout le monde. La station descendait par périodes de quarante-huit heures dans la zone profonde de Némésis, un trou noir supermassif autour duquel le relais habité Port-Anselme suivait une orbite beaucoup plus haute. Onze heures de navette séparaient le relais de la station lorsque celle-ci remontait ; dans la zone de travail, les gradients, les effets de lentille et le décalage gravitationnel imposaient une autre discipline. Les ingénieurs parlaient de fenêtre, de marge orbitale, de charge admissible. Les médecins parlaient de vomissements, de trous de mémoire, de membres qui semblaient arriver trop tard dans le corps. À quarante-huit heures subjectives, on relevait l'équipage. Elena Voss en était à sa trente-troisième.
Le module d'observation externe flottait au bout d'une colonne pressurisée, séparé du cœur de la station par deux cloisons blindées et une trappe manuelle. L'air y gardait une odeur de polymère chaud, de métal et de sueur séchée que les filtres ne parvenaient jamais à effacer tout à fait. À chaque correction d'attitude, le plancher vibrait sous les semelles puis se taisait. De l'autre côté du hublot, l'espace avait l'air saisi dans une torsion. Le disque d'accrétion dessinait une couronne blanche tandis que les étoiles derrière Némésis se dédoublaient, se courbaient, revenaient là où aucune géométrie ordinaire ne les aurait placées. Après six heures, Elena avait la langue sèche, les reins douloureux et toujours aucune envie de détourner les yeux.
Son travail consistait à comparer trois horloges optiques, deux gravimètres atomiques et un interféromètre dont la calibration avait coûté davantage que l'ensemble du module. Rien de tout cela n'avait été conçu pour mesurer un corps humain. Pourtant, depuis dix-sept minutes, l'une des horloges refusait de rejoindre les deux autres. L'écart était ridicule : quatre milliardièmes de seconde, une valeur assez faible pour sembler insignifiante et assez impossible pour lui interdire de l'ignorer. Elena recommença la procédure de synchronisation. Le système confirma l'erreur, corrigea, puis dériva de nouveau.
— Eventide-Ext à central, dit une voix dans son oreillette. Elena, tu es encore vivante ?
C'était Jonas Sen, médecin de bord et responsable des limites de charge humaine. Son humour devenait plus sec à mesure que les heures passaient.
— Ça dépend de ta définition administrative.
— Ma définition administrative exige une réponse toutes les trente minutes.
— Alors je suis vivante.
— Ton rythme cardiaque dit que tu t'es offert une belle pointe il y a vingt minutes.
Elena retira instinctivement la main du capteur posé sur son sternum, comme si le geste pouvait effacer l'enregistrement.
— Stress vestibulaire.
Un silence, puis un petit souffle amusé.
— Bien sûr.
La chaleur lui monta au visage. Jonas avait accès aux constantes physiologiques, pas aux images du module. Personne n'y voyait personne sans demande explicite. La règle avait été écrite après plusieurs missions longues, lorsqu'on avait enfin admis que l'intimité ne disparaissait pas parce qu'un organisme coûtait plusieurs milliards à maintenir en vie. Les gens mangeaient, vomissaient, pleuraient, se masturbaient, dormaient bouche ouverte sous les capteurs. Elena sentit sous son tee-shirt le bord collant de l'électrode thoracique. Elle aurait dû laisser la conversation mourir. Son regard revint pourtant sur l'horloge numéro deux : quatre milliardièmes de seconde de dérive, apparus au moment exact où son rythme cardiaque avait culminé.
Ce n'était pas la première fois qu'elle cherchait du plaisir pendant une rotation. Près de Némésis, le sommeil se fragmentait, les muscles restaient contractés sans raison et les médecins encourageaient tout ce qui permettait de faire retomber la tension sans médicament. Ce qui la troubla n'était pas le geste, mais sa trace dans une horloge optique. Elle exporta les données brutes dans un dossier privé, effaça le marqueur automatique qui rapprochait le pic physiologique de la dérive et relança la mesure. Son pouce resta un instant au-dessus de la commande d'envoi vers le central. Elle le retira.
— Jonas ?
— Oui ?
— Combien de temps avant la prochaine correction orbitale ?
— Cinquante-deux minutes. Pourquoi ?
— Je veux une fenêtre propre.
— Tu l'as.
Il hésita.
— Et Elena ?
— Quoi ?
— Si tu trouves quelque chose de drôle, évite de devenir toi-même l'expérience.
Elle sourit malgré elle.
— C'est précisément ce que disent les gens qui ne trouvent jamais rien.
La communication se coupa. Elena resta immobile, la paume contre la vitre froide du pupitre. Elle pouvait transmettre la dérive, ouvrir une anomalie, laisser les ingénieurs démonter le problème couche après couche. Elle connaissait la procédure au mot près. À la place, elle verrouilla les flux secondaires et attendit que son pouls redescende. Une honte sèche lui serrait la gorge : non pas celle du désir, mais celle d'espérer que la corrélation se reproduise. Némésis occupait le hublot comme une masse muette. Elena desserra le col de son tee-shirt, repoussa une mèche humide collée à sa joue et ferma les yeux.
Le corps résista d'abord à l'ordre qu'elle lui donnait. Mesurer le désir le rendait pauvre, presque administratif. Elena se concentra sur le frottement du tissu contre sa peau, sur la chaleur enfermée sous ses cuisses, sur le battement épais de son sang contre l'électrode. Peu à peu l'attention cessa de découper chaque sensation. Son souffle changea. Le ventre se dénoua, les épaules lâchèrent, et l'excitation monta assez pour rétrécir le monde autour d'elle. L'horloge numéro deux dériva. Elena ouvrit les yeux. Le chiffre avait doublé. La surprise coupa net ce qui montait ; le pouls tomba et l'écart se résorba. Elle resta penchée sur le pupitre, moite, le cœur encore rapide, avec une peur beaucoup plus froide que la gêne.
Elle recommença deux fois. La corrélation revint, irrégulière dans son amplitude mais obstinée. Au quatrième essai, l'expérience cessa de ressembler à un problème de capteur : l'interféromètre inscrivit une frange sombre qui traversa l'écran et s'effaça aussitôt. Elena sentit sa nuque se contracter. Sur le canal médical, Jonas demanda :
— Qu'est-ce que tu fais ?
Elle fixa le tracé qui venait de s'inscrire.
— Je travaille.
— Ton organisme n'est pas d'accord avec cette définition.
— Donne-moi dix minutes.
— Non. Tu as une réponse vasculaire bizarre et ton électroencéphalogramme vient de perdre un paquet de synchronisation.
— Dix minutes.
— Elena...
Elle coupa le canal. Ce geste lui coûterait au minimum un rapport disciplinaire. Pour la première fois depuis son arrivée, elle ne s'en soucia pas. Sur l'écran, la frange sombre revint. Cette fois, elle resta.
À trente-sept heures subjectives, Elena n'appelait plus cela une erreur. Elle avait réduit l'expérience à ce qu'elle pouvait encore contrôler : repos, montée physiologique, seuil, arrêt. Les capteurs suivaient le rythme cardiaque, la conductance cutanée et certaines bandes de l'électroencéphalogramme ; son corps, lui, ne se laissait pas ranger aussi proprement. Après chaque série, ses cuisses tremblaient quand elle se levait, sa bouche avait le goût salé d'une déshydratation légère et la peau sous les adhésifs commençait à brûler. Pourtant les courbes revenaient. L'horloge dérivait. L'interféromètre inscrivait la même faute. Et, depuis la septième série, Elena avait commencé à recevoir certaines sensations au mauvais moment.
Ce n'était ni un vertige ni une perte de conscience, plutôt un décalage plus discret et, pour cette raison, plus inquiétant. Quand elle posait la main sur la tablette, la sensation arrivait parfois après le contact. Une fraction de seconde seulement, assez pour lui donner l'impression que ses doigts appartenaient à quelqu'un d'autre. À d'autres moments, le phénomène s'inversait : elle croyait entendre le clic d'un relais avant que le voyant correspondant ne s'allume. Elle enregistra tout. Elle ne transmit rien. Jonas, lui, avait cessé de plaisanter.
— Rouvre le canal médical complet.
— Il est ouvert.
— Tu sais ce que je veux dire.
Elena travaillait assise dans la lumière basse, les jambes ramenées sous elle. La sueur avait séché puis refroidi entre ses omoplates. Une électrode s'était décollée sur le bord et tirait sur un duvet de peau à chaque mouvement. Ses cheveux flottaient autour de son visage lorsque les propulseurs corrigeaient l'attitude.
— Je veux finir la série.
— Tu viens de franchir trente-sept heures. Tu as un retard proprioceptif et deux micro-absences sur les dix dernières minutes.
— Je n'ai pas eu de micro-absences.
— Justement.
La phrase la heurta plus qu'elle ne l'aurait admis. Sur un second écran, Jonas envoya les tracés. Deux portions de six secondes apparaissaient sans activité consciente cohérente, encadrées par des signaux normaux. Elena consulta sa propre chronologie. Pour elle, ces douze secondes n'existaient pas.
— C'est probablement un artefact.
— Tout est probablement un artefact jusqu'au moment où quelqu'un se met à convulser.
— Je ne convulse pas.
— Pas encore.
Elle inspira lentement.
— Jonas, j'ai quelque chose.
Le silence changea de nature.
— Quoi ?
— Pas sur le canal central.
— Tu te moques de moi ?
— Je veux d'abord comprendre.
— Elena, si tu as une anomalie physique dans le module externe et que tu la caches pendant une fenêtre de station-keeping, ce n'est plus ton expérience. C'est mon problème médical et celui du commandant.
— Donne-moi vingt minutes.
— Je t'en donne cinq pour ouvrir la trappe et revenir.
Elle ne répondit pas. Némésis dessinait un croissant de lumière autour d'un noir sans texture. Le trou noir ne ressemblait ni à une gueule ni à un œil ; il ressemblait à une absence autour de laquelle le reste devait se déformer pour continuer d'exister. L'interféromètre frémit. Avant qu'Elena voie le signal, une chaleur basse lui traversa le ventre. Elle se figea. L'afflux n'était pas monté depuis elle. Son corps venait de recevoir l'ordre avant sa pensée.
Elle se leva trop vite. Le sol sembla glisser sous ses pieds ; sa paume heurta le pupitre, froide d'abord, puis douloureuse un battement plus tard. Une pression sans point de contact se déploya sous sa peau. Pas une caresse : une modification de densité, diffuse, qui prit sa nuque, le sternum, l'intérieur des cuisses avec la même indifférence. Ses genoux cédèrent presque.
— Jonas.
— Je suis là.
— Attends.
— Non.
— Attends.
Le mot sortit avec une peur que Jonas entendit immédiatement.
— Qu'est-ce qui se passe ?
La sensation revint et, avec elle, le temps cessa de se comporter comme une suite de petites unités dociles : le ventilateur ne produisait plus un bourdonnement mais une série de strates qu'elle pouvait entendre séparément, son cœur commença une contraction et Elena eut le loisir absurde d'en attendre la fin, d'en sentir la poussée sous le sternum, le sang dans le cou, la détente, tandis que l'air inspiré descendait si lentement qu'une panique primitive lui ordonna de reprendre une respiration alors que la première n'avait pas encore atteint le fond de sa poitrine ; elle voulut bouger, sa main obéit avec un retard immense, le bord métallique du pupitre entra dans sa paume, et quelque part dans cet intervalle élargi elle comprit qu'elle était encore debout dans un module où moins de deux secondes s'écoulaient.
Puis tout revint. Le chronomètre avait avancé de 1,8 seconde. Elena avait les dents serrées et l'empreinte du pupitre rouge dans la paume.
— Elena ?
La voix de Jonas paraissait lointaine.
— Je crois que quelque chose m'a répondu.
Il n'y eut pas de réaction immédiate.
— Répète.
— La perturbation. Elle a précédé ma réponse physiologique.
— Tu es en train de me dire que ton anomalie t'a excitée ?
La crudité de la formulation lui rendit brusquement le monde ordinaire.
— Je suis en train de te dire que la causalité est inversée.
— Et moi je te dis de revenir immédiatement.
Elena regarda la trappe. Derrière, il y avait le café brûlé du central, les cloisons rayées par les caisses, la voix de Jonas et l'odeur rassurante des vêtements portés trop longtemps. Son corps tremblait. La frange sombre traversa de nouveau l'interféromètre. Trois mots apparurent sur le moniteur.
ERREUR DE PHASE.
Les lettres se brouillèrent. Pendant moins d'une seconde, le moniteur afficha une structure de courbes qui n'appartenait à aucun alphabet : des orbites en coupe, peut-être, ou seulement du bruit organisé par un cerveau qui voulait désespérément y voir une forme. Au centre, une zone vide semblait porter davantage d'information que tout le reste. Le motif disparut. Elena resta devant la trappe fermée.
Le commandant déclara l'incident à trente-huit heures et douze minutes. À partir de ce moment, Elena n'était plus officiellement responsable du module externe. Elle resta pourtant à l'intérieur. La trappe avait été verrouillée depuis le centre, mais le mécanisme exigeait une égalisation de pression avant ouverture. Elena avait suspendu cette égalisation en lançant un diagnostic manuel, ce qui lui offrait au mieux vingt minutes avant que l'équipe technique ne reprenne la main. Jonas lui parlait désormais sur le canal d'urgence.
— Elena, écoute-moi. Tu n'as rien à prouver. Tu sauvegardes tes données et tu reviens.
— Si je reviens maintenant, on perd la fenêtre.
— Oui.
— Tu ne comprends pas.
— Je comprends très bien que tu as commencé par cacher une anomalie et que tu es maintenant enfermée avec elle.
— Elle n'est pas dans le module.
— Formidable. Où est-elle ?
Elena fixa Némésis.
— Dans la métrique.
Jonas jura. Elena aurait voulu que la phrase « dans la métrique » lui paraisse aussi ridicule qu'à lui. Les données l'en empêchaient. Son activité cérébrale ne créait pas la perturbation ; elle semblait fournir une configuration à laquelle l'interféromètre répondait. La peur, la douleur, la respiration forcée et la stimulation lumineuse n'avaient rien produit de stable. Seul un état où désir, attention et abandon se recouvraient faisait revenir la frange. Elena détestait la propreté de cette corrélation. Elle aurait préféré une particule, un défaut de calibration, n'importe quoi qui ne la connaisse pas de l'intérieur.
La présence - si présence il y avait - procédait par essais. Une pression trop forte au sternum, un froid aigu derrière l'œil, une chaleur qui tombait à côté du plaisir comme une main maladroite. Quand Elena se crispait, le phénomène changeait de place ou d'intensité. Il n'y avait là ni douceur ni cruauté, seulement une série d'ajustements dont elle ignorait le critère. Cette indifférence lui faisait davantage peur qu'une intention hostile.
— Je vais provoquer une réponse courte, dit Elena.
— Non.
— Si le signal corrige ses erreurs à partir de mes réactions, il y a échange d'information.
— Et si c'est ton cerveau qui se réorganise pour lui donner du sens ?
Elena regarda les deux micro-absences sur le tracé. La peau sous l'électrode de son sternum la démangeait. Derrière la cloison, l'équipe technique frappait déjà sur le mécanisme d'égalisation.
— C'est justement ce qu'il faut distinguer.
Jonas ne répondit pas. Sur le canal, Elena entendit sa respiration. Puis un clavier. Il venait d'ouvrir les données brutes de l'interféromètre.
— Trente secondes, dit-il enfin.
Elena releva la tête.
— Quoi ?
— Trente secondes. Je garde le canal complet, je coupe au premier signe de dissociation et je nie avoir prononcé cette phrase si tu survis assez longtemps pour la citer.
— Tu viens de m'autoriser ?
— Je viens de faire quelque chose que je vais probablement regretter.
La faute changea de camp sans quitter Elena. Jonas voulait voir, lui aussi. Cette découverte la rassura et la mit en colère dans le même mouvement.
Elle s'installa dans le fauteuil d'observation et fixa les sangles sur ses cuisses. Le tissu, déjà humide, colla contre la peau. Cette fois le désir ne vint pas comme un exercice. Il portait la peur de la trappe, la honte des données cachées, la présence de Jonas qui avait cédé. Elena laissa sa respiration ralentir. La chaleur revint. La frange sombre apparut.
Une pression tomba sur son sternum, trop forte. L'air lui manqua. Elle eut un cri bref et la pression disparut avant que Jonas ne coupe quoi que ce soit.
— Tu as vu ? murmura Elena.
— Oui. Continue. Dix secondes.
La présence essaya ailleurs, à la nuque, puis dans la paume. Chaque variation semblait tâtonner à travers les conséquences de la peau plutôt qu'à travers la peau elle-même. Un frisson involontaire provoquait un ajustement ; une crispation brusque, un retrait. Elena finit par appeler cela l'Autre, non parce qu'elle savait qu'il existait, mais parce qu'« anomalie » était devenu trop petit pour ce qu'elle vivait.
Le plaisir monta avec une lenteur lourde. L'Autre n'avait ni main ni bouche, aucun trajet anatomique, et pourtant l'intimité naissait de son ignorance : il testait, se trompait, revenait. Elena lui enseignait peut-être les frontières de son corps ; peut-être ne faisait-elle que nourrir un système qui optimisait un signal. Elle n'eut plus le temps de choisir entre les deux hypothèses. Le temps s'ouvrit.
La seconde qui suivit ne passa pas. Elle s'étendit. Le battement de son cœur devint une masse lente sous ses côtes, la sueur glissa le long de son flanc sans atteindre sa taille, le harnais mordit l'intérieur de sa cuisse avec une douleur qui mettait trop longtemps à naître ; le plaisir, d'abord immense parce qu'il semblait enfin délivré de la chute, cessa peu à peu d'être une vague et devint un milieu, une chambre sans porte où chaque contraction restait assez longtemps pour être examinée, redoutée, attendue encore, et Elena comprit avec une lucidité atroce que son corps ne vivait que quelques secondes tandis que son esprit, lui, ne savait plus depuis combien de minutes il demeurait là, enfermé dans une sensation incapable de finir.
Elle pensa à une équation. Au goût métallique de l'eau. Au visage de Jonas. Rien ne raccourcit la seconde. La peur monta, non comme une émotion mais comme une nécessité animale : sortir. L'Autre poursuivit encore un instant - optimisation, incompréhension, inertie, elle n'en savait rien - puis la structure se rompit.
Le monde revint d'un seul coup. L'air lui frappa les poumons. La ventilation hurla. Son cœur sembla vouloir rattraper tout le temps perdu en trois battements. Elena se plia contre les sangles et vomit à sec. Le chronomètre avait avancé de 4,6 secondes.
Jonas avait rouvert de force le canal.
— Elena ! Réponds-moi !
Elle détacha les sangles avec des doigts maladroits.
— Je suis là.
— Ouvre la trappe.
— Attends.
— Non. C'est terminé.
La frange sombre avait disparu. Un motif restait dans le bruit de fond : des courbes concentriques, brisées près du moment où la peur avait envahi son tracé. Elena sentit ses yeux brûler. Elle ne savait pas si elle regardait une réponse ou seulement la cicatrice mathématique d'une rupture.
— Le signal s'est arrêté, dit-elle.
— Quoi ?
— Quand j'ai eu peur, il s'est cassé.
Jonas ne répondit pas immédiatement.
— Ou ton cerveau a rompu le couplage. Ou le système a saturé. On ne sait pas.
— Peut-être.
— Ouvre la trappe.
Cette fois, Elena obéit.
Après Eventide, les jours standard lui parurent obscènement rapides. On la remonta à Port-Anselme, le relais habité au-dessus de la zone profonde, et on l'enferma quarante-huit heures dans l'anneau centrifuge. Le faux ciel des chambres de récupération passait du bleu au gris selon un cycle programmé ; Elena le détesta dès la première nuit. Rien ne bougeait à la bonne vitesse. La douche frappait parfois son épaule une fraction de seconde après qu'elle avait senti l'eau. Le claquement d'une porte arrivait avant le mouvement. Une fois, dans la cafétéria, elle entendit une fourchette toucher le sol, se retourna et la vit encore basculer au bord d'un plateau. Le métal tomba ensuite. Elena renversa son verre en reculant.
Les médecins appelèrent cela une désynchronisation perceptive transitoire. Le mot ne pesait rien. Dans son lit, Elena sentait son cœur avant de l'entendre et l'entendait parfois après qu'il avait battu. Elle se réveillait avec la certitude d'avoir dormi plusieurs heures ; neuf minutes s'étaient écoulées. À d'autres moments, vingt minutes disparaissaient dans le temps d'un clignement. Elle commença à planter l'ongle de son pouce dans la base de son index lorsqu'elle doutait de l'ordre des sensations. Au quatrième jour, Jonas remarqua les demi-lunes rouges sur sa peau.
— Arrête ça.
— Ça me donne un repère.
— Ça te donne une plaie.
— Au moins elle arrive au bon moment.
Il voulut lui prendre la main. Elena la retira avant qu'il n'ait fini le geste. Jonas resta figé, le bras entre eux.
— Tu l'avais vu venir ?
— Je ne sais pas.
— Elena...
— Ne prononce pas mon prénom avant de le prononcer.
La phrase sortit trop fort. Deux personnes se retournèrent à l'autre bout de la cafétéria. Elena se leva, heurta la table et partit sans ramasser son verre. Une heure plus tard, Jonas la trouva dans un couloir technique, assise par terre entre deux gaines de ventilation parce que leur vibration continue lui donnait enfin un temps stable.
Le comité scientifique parla, lui, comme si tout s'était produit à distance. Elena admit les expériences non autorisées, les flux masqués et le diagnostic manuel utilisé pour retarder l'ouverture de la trappe. Elle remit les données brutes. Trois équipes indépendantes confirmèrent une modulation locale de phase corrélée à certains états neurologiques ; aucune énergie produite par son organisme ne pouvait expliquer l'effet, et personne de sérieux ne prétendit le contraire. Le mot conscience n'entra dans aucun rapport. Elena s'en félicita. Il aurait transformé l'inconnu en personnage avant même qu'ils aient prouvé qu'il y avait quelqu'un.
Jonas comparut après elle. Elle l'apprit parce qu'il ne revint pas de la matinée et parce qu'un avertissement disciplinaire apparut ensuite dans son dossier médical partagé. Il avait retenu quarante-sept secondes de télémétrie avant de pousser l'alerte au central. Quarante-sept secondes pendant lesquelles il avait voulu voir si la frange répondrait une seconde fois.
Elena le coinça le soir dans le sas des laboratoires.
— Tu m'as laissé continuer.
— Oui.
— Et tu as passé quatre jours à me parler comme si tu étais le seul adulte dans la station.
Le visage de Jonas se ferma.
— J'ai laissé quarante-sept secondes. Toi, tu as neutralisé une trappe.
— Tu voulais savoir.
— Oui !
Le mot claqua. Jonas frappa du plat de la main contre la cloison. Elena ne l'avait jamais vu faire un geste inutilement violent.
— Oui, je voulais savoir. J'ai regardé ton EEG se déformer et j'ai pensé : encore dix secondes. Puis encore dix. J'ai eu peur et j'ai eu envie que ça recommence. Tu voulais une faille chez moi ? La voilà. Maintenant ne t'en sers pas pour rendre la tienne plus noble.
Elena sentit monter une réponse acide, puis rien. Le silence leur resta entre les dents.
Les jours suivants furent pires avant de devenir supportables. Au laboratoire neurologique, Elena anticipait certains stimuli de quelques dizaines de millisecondes et en recevait d'autres trop tard. Elle ratait une balle qu'on lui lançait puis sursautait avant qu'une lumière ne s'allume. La nuit, au bord du sommeil, une pression revenait parfois derrière sa conscience. Elle ne ressemblait plus au plaisir. C'était la trace d'une porte qu'elle n'arrivait pas à décider ouverte ou fermée. Elle n'en parla pas tout de suite.
Un matin, Jonas posa deux cafés sur la table du laboratoire. Elena entendit la tasse toucher le métal exactement quand elle le vit. Le soulagement fut si violent qu'elle dut détourner le visage.
— Tu le sens encore ? demanda-t-il.
— Oui.
C'était la première fois qu'elle ne mentait pas.
— Et tu veux retourner là-bas.
Elena regarda le faux ciel. Au-delà des parois de Port-Anselme, Némésis n'était qu'une masse noire quelque part sous eux, hors de portée des fenêtres.
— Je veux savoir si ce que j'ai pris pour une réponse en était une.
— Ce n'est pas tout.
— Non.
— Dis-le quand même.
Elle posa la paume sur la table. Le métal était froid, immédiatement froid. Pas de retard.
— Là-bas, une seconde avait de la place. Ici, tout me pousse dehors avant que j'aie fini de le vivre.
Jonas baissa les yeux vers son café.
— Ça ressemble dangereusement à une raison de replonger.
— Et toi ? Pourquoi tu as attendu quarante-sept secondes ?
Il ne répondit pas. Cette fois, Elena n'insista pas.
Trois semaines plus tard, Eventide reçut l'autorisation d'une seconde descente. Elena devait reproduire l'anomalie sous supervision complète. Jonas avait d'abord demandé son remplacement ; il retira sa demande la veille du départ. Quand Elena lui demanda pourquoi, il répondit seulement qu'il préférait être présent au moment où il commettrait sa prochaine erreur.
La deuxième descente rendit Némésis plus inquiétant parce qu'il était devenu reconnaissable. Elena retrouva la courbe du disque d'accrétion, les étoiles écrasées au bord du noir, le tremblement presque imperceptible de la colonne pressurisée. Son corps aussi reconnut le lieu : avant le premier signal instrumental, une chaleur lente lui traversa la poitrine. Elle posa les doigts sur le rebord du siège. Le métal sentait le désinfectant et la vieille transpiration malgré le nettoyage.
— Tu l'as senti ? demanda Jonas.
Jonas se trouvait cette fois dans le module avec elle. Il respirait à moins de deux mètres, attaché à son fauteuil, une ecchymose jaune au poignet laissée par la précédente descente. Les caméras médicales étaient actives, les données partaient vers le central, et aucune cloison ne permettrait cette fois à l'un d'eux de prétendre qu'il n'avait pas vu l'autre franchir une limite.
— Oui.
— Avant le signal ?
— Oui.
L'interféromètre frémit. Jonas regarda Elena, puis l'écran.
— D'accord.
Le protocole commença. Elena n'avait pas besoin de reproduire les gestes de la première mission : respiration, mémoire corporelle et contact léger suffisaient à reconstruire la configuration recherchée. Elle sentit la chaleur gagner sa peau, la sueur naître sous les capteurs, le tissu tirer contre ses cuisses. Jonas annonçait les seuils d'une voix qui voulait rester clinique et n'y parvenait pas tout à fait.
— Seuil trente pour cent.
Elena hocha la tête.
— Quarante-deux.
La chaleur s'épaissit.
— Cinquante-neuf.
Le monde sembla reculer d'un pas.
— Anomalie de phase, dit Jonas.
Elena ouvrit les yeux. La présence revint. Elle ne la toucha pas d'abord. Elle resta au bord de sa conscience comme une pression immense contenue derrière quelque chose de très mince. Elena éprouva une émotion qu'elle n'avait pas anticipée : du soulagement.
— Il est là.
Jonas ne corrigea pas le pronom. La première impulsion fut douce, presque hésitante, une variation de chaleur dans le creux de sa main suivie d'une autre près de sa nuque. Elena sourit malgré elle.
— Il se souvient.
— Ou il reproduit un motif.
— C'est peut-être la même chose.
L'interféromètre satura. Les courbes revinrent, plus denses, avec des segments qui épousaient certaines fréquences de son EEG. Elena éprouva un soulagement si brutal qu'elle en eut honte. La présence - ou la forme qui lui en donnait l'impression - n'avait pas disparu.
Jonas posa deux doigts sur le coupe-circuit.
— On coupe à soixante-trois.
Elena tourna les yeux vers lui.
— Le protocole dit cinquante-neuf.
— Je sais.
— Pourquoi tu changes la limite ?
Il regardait l'écran, pas elle.
— Parce que le motif reproduit la séquence de ta première descente et que je veux voir ce qui vient après.
Elena eut un rire sans joie.
— Voilà donc le médecin raisonnable.
— Tais-toi et respire.
À soixante et un, la pression changea. Elle ne suivit aucun trajet de peau ; plusieurs sensations éloignées se rapprochèrent comme si l'espace intérieur d'Elena avait été replié. Jonas compta soixante-deux. Puis il se tut.
Le temps se dilata avant soixante-trois. Sa main, suspendue au-dessus du coupe-circuit, se mit à avancer avec une lenteur démente, et Elena eut le loisir de voir la peau blanchir sur ses jointures, une coupure minuscule près de l'ongle, la pulsation d'une veine au poignet ; elle voulut lui dire de couper, voulut aussi qu'il attende, et pendant que ces deux volontés incompatibles coexistaient sans s'annuler le plaisir se densifia jusqu'à devenir une architecture, des instants posés les uns contre les autres, des distances sans mètres, un ordre froid où son EEG, les horloges et la courbure autour de Némésis semblaient appartenir au même problème, si bien qu'elle pensa moi avec la stupidité bouleversante de quelqu'un qui frappe à une porte sans savoir s'il y a une pièce derrière.
La réponse fut une compression. Toute sensation convergea vers un point impossible à situer. Elena cria. Jonas frappa le coupe-circuit. Rien. Il recommença.
Sa voix se transforma en grondement. Le module contenait deux Jonas légèrement décalés, puis trois mains, puis une seule ; son souffle arrivait avant que sa poitrine ne se soulève et la douleur de ses ongles dans les accoudoirs précédait la pression. Elena chercha la peur qui avait rompu la première interface. Cette fois, elle ne rompit rien. Peut-être l'Autre avait-il appris autre chose de cette peur. Peut-être le système était-il simplement entré dans un régime différent. Elle n'avait plus de mots assez fiables pour choisir.
Jonas saisit son poignet. La chaleur de sa main fut le premier événement qui retrouva un ordre : peau, pression, douleur. Elena s'y accrocha. Elle suivit cette limite simple, la peau contre la peau, jusqu'à ce que l'espace intérieur cesse de se plier. Le retour fut brutal. Elle vomit dans le masque que Jonas lui plaqua sur la bouche pendant que les alarmes se mettaient à hurler.
DÉVIATION ORBITALE NON COMMANDÉE.
Eventide avait reçu une impulsion infime, suffisante pour déclencher la remontée d'urgence. Jonas fixa la valeur, livide.
— J'ai attendu une seconde et quatre dixièmes après le seuil, dit-il.
Elena essuya sa bouche avec le revers de la main.
— Le coupe-circuit n'a pas répondu.
— Avant ça. J'ai attendu. Parce que je voulais voir.
Il frappa du poing contre son propre genou, une fois.
— Mets-le dans le rapport, ajouta-t-il. Si je commence à raconter que tout ça est de ta faute, rappelle-moi cette seconde.
Elena regarda Némésis. La station remontait déjà.
— Je veux comprendre ce qui vient de pousser Eventide.
— Et moi, pour la première fois, j'ai surtout envie de rester vivant assez longtemps pour lire le rapport.
Le commandant ordonna la sortie immédiate de la zone profonde. Les propulseurs principaux s'allumèrent et la structure vibra longtemps, comme si Eventide tirait sur une corde tendue jusqu'à Port-Anselme. Elena passa les premières minutes dans le module médical. Jonas vérifia ses pupilles, ses réflexes, son nom, la date de mission. Quand il leva deux doigts, Elena vit d'abord trois mains, puis deux.
— Deux.
Jonas nota le résultat sans commentaire.
— Tu restes ici jusqu'à la sortie.
— L'anomalie décroît avec la distance. Si on ne mesure pas la rupture maintenant, on perd la fenêtre de couplage.
— La station vient de bouger.
— De neuf micromètres par seconde.
— Ne transforme pas le chiffre en petite chose parce qu'il tient sur une ligne.
Elena se redressa. La pièce tanguait encore légèrement dans sa perception.
— Tu as toi-même dépassé le seuil.
Le visage de Jonas se durcit.
— Oui. Et j'ai failli nous aider à nous tuer. Tu veux vraiment utiliser ça comme permission ?
— Je veux que tu arrêtes de jouer le garde-fou comme si la curiosité ne t'avait pas mordu aussi.
— Elle m'a mordu. Je n'ai pas besoin qu'elle me mange pour prouver qu'elle existe.
Ils restèrent face à face, trop fatigués pour adoucir quoi que ce soit. Elena regarda ses mains. Son index gauche recevait encore le mouvement avec un retard infime.
— Quand il est là, dit-elle, ce n'est plus seulement du plaisir.
— Je sais.
— Non. C'est de la place. Une seconde devient assez vaste pour contenir plusieurs pensées. Ici tout se referme trop vite.
Jonas passa la paume sur son visage.
— Et tu appelles ça du temps parce que tu refuses peut-être de dire que tu en redemandes.
— Toi aussi tu en as redemandé une seconde et quatre dixièmes.
Il eut un rire bref, sans amusement.
— Voilà. On y arrive.
L'alarme annonça dix-sept minutes avant la sortie de zone. Elena sentit alors la pression à l'arrière de sa conscience, faible, discontinue. Elle se leva si vite que Jonas tendit le bras.
— Il revient.
— Ou ton cerveau reproduit l'état parce que tu sais qu'on s'éloigne.
— Je ne sais pas.
Cette réponse l'arrêta davantage qu'une certitude. Elena ferma les yeux. À mesure que la station remontait, la pression s'effilochait. Elle éprouva un manque si physique qu'il lui donna la nausée.
— Trois minutes dans le module externe, dit-elle.
— Non.
— Tu viens avec moi. Limiteurs actifs. Aucun dépassement.
Jonas fixa la porte. Sa mâchoire travaillait.
— Je déteste que l'idée me tente encore.
— Moi aussi.
Ce fut ce qui le fit céder.
Le module externe vibrait sous la poussée de remontée. Le halo de Némésis s'ouvrait déjà, les étoiles reprenaient lentement des positions moins impossibles. La frange sombre était devenue faible, presque noyée dans le bruit. Elena n'eut pas besoin de chercher le désir ; le souvenir corporel du couplage suffisait.
— Soixante secondes, dit Jonas. Cette fois je coupe à cinquante-neuf.
— D'accord.
La phase se modifia. Le temps s'élargit sans atteindre la violence précédente. Elena pensa au mouvement de la station : s'éloigner. Sur l'écran apparurent deux courbes qui partageaient un centre avant de diverger. Elle sentit sa gorge se fermer. Une séparation, pensa-t-elle immédiatement. Puis la scientifique revint assez pour détester le mot : cela pouvait être une simple bifurcation de phase, la projection d'un cerveau affamé de sens sur quelques lignes, un défaut produit par la remontée elle-même. Elle ne savait pas. Cette ignorance pesa davantage que la certitude qu'elle avait voulu fabriquer depuis le début.
Jonas posa la main sur son épaule. Sous son index, une petite coupure s'était rouverte ; une perle de sang touchait le tissu de la combinaison d'Elena.
— Temps.
La frange pâlissait.
— Encore dix secondes.
— Non.
Elle regarda le sang sur son épaule, puis l'écran. Les deux courbes continuaient de s'écarter. Elena se leva. Elle quitta le module avant de savoir si elle venait d'interrompre un message ou une coïncidence.
Elena resta dix-neuf mois à Port-Anselme. Le programme la suspendit des descentes profondes ; Jonas demanda son transfert hors d'Eventide trois semaines après leur retour. Ils ne se séparèrent pas proprement. Il y eut un dîner où Elena lui reprocha de fuir, un verre brisé contre un évier, puis six mois sans message. Ses symptômes diminuèrent par vagues. Certains jours, les portes claquaient une fraction de seconde avant le bruit. D'autres, elle perdait le milieu d'une phrase et retrouvait son interlocuteur déjà au bout. Elle cessa de planter ses ongles dans sa peau. Elle apprit surtout qu'une minute ordinaire pouvait être longue lorsqu'on ne passait pas son temps à la comparer à autre chose.
Une sonde laissée en orbite profonde autour de Némésis finit par transmettre une modulation périodique. Deux courbes partageaient un centre puis divergeaient. Le motif revenait toutes les 19,7 heures locales depuis six mois. Personne ne l'appela message. Elena non plus. Lorsqu'on lui demanda si elle acceptait une mission d'observation depuis une orbite située au-dessus du seuil de couplage, elle répondit oui avant la fin de la question.
La station Aster était plus petite qu'Eventide et conçue pour remonter automatiquement au moindre défaut. Jonas n'était pas à bord. Elena en fut soulagée jusqu'au moment où elle comprit qu'elle n'aurait personne à haïr si elle franchissait elle-même la limite.
Pendant trois jours, rien ne se produisit. Puis un propulseur secondaire se mit en défaut au cours d'une correction. Aster perdit quelques kilomètres avant que les automatismes reprennent la poussée. Le calcul de navigation afficha vingt-deux secondes sous le seuil de couplage.
Elena sentit la pression avant l'alarme.
Le temps s'ouvrit, moins profondément qu'autrefois. La voix de l'opératrice centrale se déploya dans son oreillette, syllabe après syllabe, avec assez d'espace entre elles pour qu'Elena puisse penser à Port-Anselme, à la main de Jonas, à l'ongle qu'elle avait enfoncé autrefois dans son index pour savoir quel événement venait en premier. L'interféromètre traça les deux courbes. Elles divergeaient, puis l'une d'elles se replia selon une forme qu'Elena n'avait jamais vue. Elle chercha malgré elle une intention. Adieu. Retour. Attente. Aucun mot ne tenait.
À sa droite, le levier de dérivation manuelle permettait de retarder la correction orbitale. Quelques minutes supplémentaires suffiraient à obtenir davantage de données. Elle posa les doigts dessus. La pression derrière sa conscience se densifia aussitôt - ou bien ce fut son propre désir, ou la trajectoire, ou la peur de perdre la fenêtre. Pour la première fois, Elena ne choisit pas l'explication qui lui faisait le plus plaisir.
Elle retira sa main.
Aster remonta. La sensation se défit par couches. Au dernier instant, l'interféromètre inscrivit une variante du motif : une courbe s'interrompait ; l'autre continuait au-delà du cadre avant de disparaître dans le bruit.
Elena resta devant l'écran jusqu'à ce que la phase redevienne normale. Elle ne sut jamais laquelle des deux lignes elle avait regardée comme la sienne.
FIN
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