Il y a des missions dont on se souvient pour un bâtiment, un problème technique, une salle particulièrement réussie. Et puis il y a celles où l'on se souvient simplement d'une personne. Ce jour-là, je suis dans un conservatoire pour un audit acoustique avant rénovation. Un vieux bâtiment magnifique, un peu fatigué, avec ses hauts plafonds, ses parquets marqués par les années et ses longs couloirs où la musique semble ne jamais vraiment disparaître. Depuis le matin, je passe d'une salle à l'autre. Piano. Violon. Percussions. Voix. Des portes qui s'ouvrent et se referment. Des fragments de mélodies qui se croisent dans les circulations avant de mourir quelque part dans les escaliers. Vers dix-huit heures, tout commence enfin à s'apaiser. Les élèves partent. Les professeurs ferment leurs salles. Les conversations deviennent plus rares. Le conservatoire se vide lentement. Il me reste une dernière pièce à visiter. Une salle de musique de chambre située au bout d'un couloir. Sur mon planning, elle est libre. J'approche. Et avant même d'ouvrir la porte, j'entends quelques notes. Une harpe. Très douce. Je ralentis instinctivement. Puis pousse la porte de quelques centimètres. Et je reste là. Immobile. Comme un idiot. Au milieu de la salle, baignée par la lumière dorée de cette fin de journée, une jeune femme joue. Pendant quelques secondes, tout ce qui m'entoure disparaît. Le chantier. Les plans. Les mesures. La route qui m'attend. Tout. Elle doit avoir vingt-quatre ans. De longs cheveux châtain clair descendent sur ses épaules et dans son dos. La lumière qui traverse les grandes fenêtres accroche certaines mèches et leur donne des reflets presque dorés. Elle porte une robe claire. Simple. Légère. Rien de sophistiqué. Elle n'en a pas besoin. Elle est incroyablement belle. Mais même ce mot me paraît insuffisant. Parce que ce n'est pas seulement son visage. C'est l'ensemble. La lumière. La harpe. La douceur de ses gestes. Cette manière qu'elle a de se pencher légèrement vers son instrument comme si elle lui confiait quelque chose. Ses doigts viennent chercher les cordes avec une délicatesse fascinante. Une main monte vers les aigus. L'autre lui répond dans les graves. Ses poignets bougent avec une souplesse presque irréelle. Sa respiration semble suivre la musique. Une mèche tombe devant son visage. Elle ne s'arrête pas. Elle incline simplement la tête et la laisse glisser contre sa joue. Je suis hypnotisé. Littéralement. Je sais que je devrais entrer. L'interrompre. Lui expliquer que cette salle est prévue dans ma campagne de mesures. Mais j'en suis incapable. J'ai presque peur qu'un mot trop fort brise quelque chose. Alors je reste dans l'ombre de la porte. Et je la regarde. Pas comme on regarde simplement une jolie femme. Il n'y a même pas encore vraiment de désir. C'est autre chose. Une fascination. Comme si j'étais tombé par hasard sur une scène à laquelle je n'aurais jamais dû assister. Quelque chose de délicat. D'intime. Presque précieux. Elle ferme les yeux pendant quelques notes. Un léger sourire apparaît sur ses lèvres. À cet instant précis, avec cette lumière autour d'elle et ses doigts glissant sur les cordes, elle a quelque chose d'irréel. Pas une perfection froide ou inaccessible. Au contraire. Quelque chose de vivant. Une respiration. Une peau. Des mèches rebelles. Et une grâce totalement inconsciente de l'effet qu'elle produit. Enfin... C'est ce que je crois. Le morceau ralentit. Ses doigts libèrent quelques dernières notes. La dernière s'élève dans la salle. Elle reste suspendue. Longtemps. Puis se dissout doucement dans le silence. Je ne bouge toujours pas. Elle garde les mains posées contre la harpe. Quelques secondes passent. Puis sa voix s'élève.
— Vous savez que je vous ai vu ?
Merde. Je souris malgré moi. Elle tourne lentement la tête. Et mon problème ne s'arrange absolument pas. De grands yeux sombres viennent chercher les miens. Un visage lumineux. Quelques mèches châtain clair autour de ses joues. Et ce petit sourire amusé de quelqu'un qui savait manifestement depuis un moment qu'il était observé.
— Depuis longtemps ?
— Assez.
— Désolé.
— Pourquoi ?
Je cherche une réponse.
— Je devais vous interrompre.
Elle baisse légèrement les yeux vers mon matériel.
— Mais vous ne l'avez pas fait.
— Non.
— Pourquoi ?
Je regarde la harpe. Puis elle.
— Parce que ça aurait été criminel.
Elle rit doucement. Un rire presque aussi joli que ce qu'elle jouait quelques secondes auparavant.
— À ce point-là ?
— J'ai complètement oublié pourquoi j'étais entré.
Elle baisse les yeux. Et cette fois, je crois voir une légère couleur apparaître sur ses joues.
— Alors je vais prendre ça comme un compliment.
— C'en était un.
Son regard revient vers moi. Un peu plus longuement cette fois. Et quelque chose, à peine perceptible, vient de changer. Je finis par entrer.
— Malheureusement, maintenant je vais devoir redevenir beaucoup moins poétique.
— Pourquoi ?
Je pose ma mallette près du mur.
— Parce que j'ai besoin de votre salle.
Elle pose une main contre sa poitrine avec une fausse indignation.
— Vous restez là à m'écouter pendant je ne sais combien de temps et maintenant vous venez me mettre dehors ?
— Présenté comme ça, je reconnais que mon entrée manque d'élégance.
— Beaucoup.
Je lui tends la main.
— Seb. L'acousticien.
Elle regarde ma main. Puis moi. Et pose doucement la sienne dans la mienne. Ses doigts sont fins. Chauds. Le contact ne dure probablement qu'une seconde. Mais après l'avoir regardée jouer pendant plusieurs minutes sans oser entrer, ce simple effleurement me paraît étrangement intime.
— Emma.
Elle retire doucement sa main. Puis ajoute :
— La harpiste que vous venez d'expulser.
Je souris.
— Je vais essayer de me faire pardonner.
Elle me regarde encore une seconde.
— On verra ça, monsieur l'acousticien.
Elle commence à rassembler ses partitions. Je déplie mon trépied.
— Vous pouvez rester si vous voulez.
Elle relève la tête.
— Je croyais que vous aviez besoin d'une salle vide.
— Vide de bruit. Pas forcément de vous.
Je réalise la formulation une demi-seconde trop tard. Elle aussi. Un petit sourire apparaît.
— Alors je reste.
Elle reprend place sur une chaise à quelques mètres.
— Je veux voir comment un acousticien écoute une salle.
— Vous risquez d'être très déçue.
— Pourquoi ?
Je positionne le microphone.
— Parce que ce sera infiniment moins élégant que ce que vous faisiez.
— J'attends de voir.
Je vérifie mon appareil. Puis ouvre une autre mallette.
— Bon...
— Quoi ?
Je la regarde.
— C'est probablement ici que votre opinion sur moi va commencer à se dégrader.
Elle fronce légèrement les sourcils. Puis je sors le pistolet d'alarme. Ses yeux s'arrondissent. Elle regarde l'objet. Puis moi. Puis de nouveau l'objet.
— Vous êtes sérieux ?
— Complètement.
Elle éclate de rire.
— Mais c'est affreux. J'étais tranquillement là avec ma harpe et vous débarquez avec ça ?
— Nous avons manifestement deux approches différentes de l'acoustique.
— Manifestement.
Je lui explique simplement le principe. Une impulsion très courte. La salle qui répond. Puis l'énergie qui décroît jusqu'à ce que le silence reprenne sa place. Emma regarde autour d'elle.
— Donc vous faites énormément de bruit juste pour écouter comment le silence revient.
Je m'arrête.
— Vous avez un talent agaçant pour rendre mon métier beaucoup plus poétique qu'il ne l'est.
Elle sourit.
— Chacun son domaine.
Je lui fais signe de rester un peu en retrait. Première détonation. Brutale. Sèche. La salle répond immédiatement. Le son frappe les parois, se mêle aux réflexions puis s'efface peu à peu. Le contraste avec la harpe est presque indécent. Quelques minutes auparavant, Emma remplissait cet endroit d'une musique qui semblait flotter. Moi, je viens de déchirer le silence pour regarder comment il se reconstruit. Elle me fixe.
— C'est impressionnant.
— Moins délicat que la harpe.
— Beaucoup moins.
Deuxième mesure. Puis une troisième. À chaque fois, la même violence brève. Puis ce retour lent au calme. Emma finit par se rapprocher.
— Je peux voir ?
— Bien sûr.
Elle vient à côté de moi. Je lui montre la décroissance sur l'écran. Son épaule touche légèrement la mienne.
— Là ?
— Oui. Vous voyez la pente ?
Elle acquiesce. Je lui explique ce que je regarde. Elle écoute réellement. Pose des questions. Puis son regard passe de l'écran au pistolet. Je le remarque.
— Vous voulez essayer ?
Elle relève immédiatement les yeux.
— Moi ?
— Oui.
— Sérieusement ?
— Vous avez l'air beaucoup trop curieuse pour que je ne vous le propose pas.
Elle hésite. Puis tend la main. Je dépose l'objet dans sa paume. Son poignet descend légèrement sous le poids.
— Ah oui...
Je souris.
— Quoi ?
Elle le regarde, surprise.
— Je ne pensais pas que ce serait aussi lourd.
Elle le prend à deux mains et le soupèse doucement. L'image me fait sourire. Les mêmes doigts qui, quelques minutes plus tôt, semblaient à peine effleurer les cordes d'une harpe tiennent maintenant quelque chose de lourd, froid, brutal.
— Ne vous moquez pas.
— Je ne me moque pas.
— Si.
— Je trouve juste le contraste assez incroyable.
Elle baisse les yeux vers ses mains.
— Votre fameux ange et votre démon ?
Je souris.
— Quelque chose comme ça.
Elle rit doucement. Puis prend position. Elle semble soudain moins sûre d'elle. Une longue mèche tombe devant son visage. Elle essaie de la repousser d'un petit mouvement de tête.
— Attendez.
Je m'approche. Doucement. Je récupère la première mèche entre mes doigts. La glisse derrière son oreille. Puis l'autre. Mes doigts frôlent sa peau. Elle reste parfaitement immobile. Son regard ne quitte pas le mien. Plus de sourire. Pas de gêne non plus. Simplement cette conscience soudaine de notre proximité.
— Voilà.
Sa voix descend presque au murmure.
— Merci.
Elle regarde devant elle. Puis le pistolet.
— Et mes oreilles ?
Je souris légèrement.
— Je m'en occupe.
Je viens me placer derrière elle. Puis pose doucement mes mains sur ses oreilles. Directement. Mes paumes les recouvrent pour la protéger au moment de la détonation. Mes doigts viennent se perdre dans ses cheveux châtain clair. Emma se fige une fraction de seconde. Je suis presque contre elle maintenant. Assez près pour sentir son parfum. Assez près pour percevoir sa respiration. Je me penche légèrement.
— Ça va ?
Elle acquiesce.
— Oui.
Je garde mes paumes en place.
— Quand vous voulez.
Quelques secondes passent. Je sens son hésitation. Puis elle déclenche. La détonation fend brutalement la salle. Son corps sursaute légèrement devant moi. Instinctivement, mes mains restent fermement contre ses oreilles pendant que l'impulsion se propage puis décroît dans la pièce. Le silence revient. Et je ne retire pas immédiatement mes mains. Une seconde. Peut-être deux. Elle reste immobile elle aussi. Puis je desserre doucement mes paumes. Emma se retourne. Ses cheveux retombent autour de son visage. Ses yeux brillent. Et elle éclate de rire.
— Mon Dieu...
Je ris avec elle.
— Alors ?
— C'est complètement dingue.
Elle regarde l'objet. Puis moi.
— Et vraiment lourd.
— Ça, vous l'aviez déjà remarqué.
— Très drôle.
Elle me le tend. Puis hésite.
— Il en reste une ?
— Une dernière.
Elle garde l'objet.
— Alors je la fais.
Cette fois, elle reprend sa place avec davantage d'assurance. Puis une mèche retombe encore devant son visage. Elle tourne légèrement la tête vers moi. Un sourire apparaît.
— Monsieur le démon ?
Je comprends immédiatement. Je m'approche. Et cette fois, elle ne bouge même pas lorsque mes doigts viennent replacer ses cheveux derrière ses oreilles. Je prends mon temps. Probablement un peu plus que nécessaire. Elle le sait. Moi aussi. Puis je reprends ma place derrière elle. Mes mains viennent recouvrir ses oreilles. Cette fois, son corps ne se crispe pas au contact. Au contraire. Pendant une seconde, elle semble presque se laisser aller dans mes paumes.
— Prête ?
— Oui.
Dernière détonation. Elle sursaute à peine. Je garde mes mains sur ses oreilles jusqu'à ce que le silence revienne complètement. Puis je les retire lentement. Elle se retourne. Nous sommes proches. Beaucoup plus que nécessaire. Ses yeux descendent brièvement vers mes lèvres. Puis remontent. Je ne bouge pas. Elle non plus. Pendant une seconde, je me demande sérieusement si elle va m'embrasser là, debout au milieu de cette salle, avec encore le pistolet entre les mains. Mais elle finit simplement par me le tendre. Ses doigts rencontrent les miens.
— Voilà, monsieur le démon.
Je récupère l'objet.
— Pas mal.
Elle sourit.
— Maintenant, c'est mon tour.
— Votre tour de quoi ?
Elle regarde sa harpe. Puis moi.
— Vous m'avez fait essayer votre instrument.
Elle pose doucement une main sur les cordes.
— Je vais vous faire essayer le mien.
Je regarde la harpe. Puis elle.
— Non.
Elle rit.
— Pourquoi ?
— Parce que je viens déjà de massacrer votre salle. J'aimerais éviter de massacrer votre instrument.
— Vous n'allez rien massacrer.
Elle désigne le petit siège.
— Venez.
Je finis par m'approcher. Je m'assieds devant l'instrument. Et soudain, je me sens infiniment plus maladroit qu'elle quelques minutes auparavant.
— Je fais quoi ?
Emma vient derrière moi.
— Déjà, vous arrêtez d'avoir peur.
— Facile à dire.
Elle rit doucement. Puis sa main descend le long de mon bras. Ses doigts trouvent les miens.
— Donnez-moi votre main.
Je la laisse faire. Elle prend doucement mes doigts entre les siens. Ses mains sont fines. Chaudes. Incroyablement douces. Elle les place contre les cordes.
— Pas comme ça.
— Quoi ?
— Vous êtes trop raide.
— Je suis acousticien, pas harpiste.
— Justement. Relâchez.
Sa voix est presque contre mon oreille. Elle replace mon poignet. Puis l'autre. Pendant quelques secondes, elle m'entoure presque. Je sens sa présence derrière moi. Sa respiration. Ses cheveux qui viennent parfois frôler ma joue lorsqu'elle se penche.
— Regardez les cordes.
— Je regarde.
— Non.
Elle rit doucement.
— Vous regardez mes mains.
Touché.
— Elles sont littéralement sur les miennes.
— Bonne excuse.
Elle guide mon index. Une corde vibre. Une note. Simple. Pure. Je souris malgré moi. Emma le voit.
— Vous voyez ?
Elle déplace ma main. Une autre corde. Puis une troisième. Rien qui ressemble vraiment à un morceau. Mais je m'en fiche complètement. Parce que ses mains ne quittent presque pas les miennes. Elle me guide avec une patience infinie. Parfois sa joue arrive presque contre la mienne pour regarder mes doigts. À un moment, je tourne légèrement la tête. Elle aussi. Nos regards se rencontrent. Elle s'immobilise. Moi également. Ses mains sont toujours posées sur les miennes. Une seconde. Deux. Puis elle murmure :
— Concentration, monsieur l'acousticien.
Je souris.
— J'essaie très fort.
— Vous essayez mal.
Ses joues prennent cette légère teinte rose que j'avais déjà remarquée. Elle baisse les yeux. Puis reprend doucement mes doigts.
— Encore une.
Nous faisons vibrer une dernière corde ensemble. Puis elle retire lentement ses mains. Et bizarrement, leur absence me paraît immédiatement beaucoup trop présente. Emma reprend place derrière la harpe.
— Maintenant, écoutez.
Je reste assis juste à côté d'elle. Ses doigts remplacent les miens. Et en quelques secondes, les trois notes maladroites que j'avais réussi à produire deviennent quelque chose de magnifique. À cette distance, je n'entends plus simplement une harpe dans une salle. J'entends l'instrument lui-même. Le contact des doigts sur les cordes. Les mécanismes. Sa respiration entre les phrases. Le froissement presque imperceptible de sa robe. Je regarde ses mains. Puis son visage. Elle joue. Ses yeux sont baissés. Puis son regard vient vers moi. Sans interrompre le morceau. Et sa jambe effleure la mienne. À peine. Je ne bouge pas. Probablement un hasard. Quelques secondes passent. Nouvel effleurement. Un peu plus lent. Je tourne légèrement la tête. Elle joue toujours. Mais un sourire vient d'apparaître au coin de ses lèvres. Très bien. Pas un hasard. Je laisse ma jambe contre la sienne. Rien de plus. Quelques centimètres de contact. Et pourtant mon cœur accélère beaucoup plus que lorsqu'elle était presque dans mes bras quelques minutes auparavant. Elle termine le passage. La dernière note résonne. Décroît. Puis disparaît. Nous restons parfaitement immobiles. Nos jambes toujours légèrement l'une contre l'autre.
— Alors, monsieur l'acousticien ?
Sa voix est basse.
— Alors quoi ?
Elle tourne la tête vers moi.
— Le verdict.
Je regarde la salle. Puis elle.
— Je crois que je suis beaucoup trop près de la source pour être objectif.
Elle baisse les yeux avec un sourire.
— Peut-être que c'était le but.
Ses doigts restent posés sur les cordes. Puis :
— Vous voulez en entendre une dernière ?
— Oui.
— Celle-là n'est pas au programme.
— Pourquoi vous la jouez ?
Elle réfléchit.
— Pour moi.
Je souris.
— Alors oui.
Elle commence. Le morceau est différent. Plus lent. Plus intime. Presque fragile. Quelques notes seulement. Puis quelque chose qui se construit très doucement. Je ne connais pas cette musique. Je ne cherche même plus à l'analyser. Je ne suis plus acousticien. Je suis simplement assis à quelques centimètres d'une jeune femme magnifique qui a décidé de me laisser entrer quelques minutes dans son monde. Sa jambe reste contre la mienne. Ses cheveux châtain clair tombent légèrement devant son visage. La lumière est maintenant beaucoup plus basse. Plus chaude. Elle ferme les yeux. Et pendant un instant, je retrouve exactement l'image qui m'avait arrêté à la porte. Seulement cette fois, je ne suis plus dans l'encadrement. Je suis à côté d'elle. J'ai senti ses mains sur les miennes. J'ai replacé ses cheveux derrière ses oreilles. Je l'ai protégée entre mes paumes pendant qu'elle entrait quelques secondes dans mon univers. Et maintenant, elle m'offre le sien. Le morceau ralentit. Une dernière corde vibre. Puis plus rien. Emma garde les yeux fermés. Je la regarde. Elle les ouvre doucement. Nos regards se rencontrent. Je murmure :
— C'était magnifique.
— Merci.
Elle ne détourne pas les yeux. Nous sommes toujours assis côte à côte. Nos jambes se touchent. Elle tourne légèrement son visage vers moi. Je fais la même chose. Quelques centimètres disparaissent. Ses yeux glissent une seconde vers mes lèvres. Puis remontent. Je pourrais m'arrêter. Elle aussi. Personne ne le fait. Ses lèvres viennent toucher les miennes. Doucement. Un seul baiser. Presque timide pendant la première seconde. Puis un peu plus profond. Un peu plus tendre. Ma main remonte naturellement contre sa joue. Mes doigts retrouvent ces mèches que j'avais replacées derrière son oreille quelques minutes auparavant. Sa main vient se poser sur mon avant-bras. Elle se rapproche légèrement. Je sens son souffle. Son parfum. La chaleur de sa peau sous ma paume. Il n'y a aucune urgence. Aucune gourmandise. Aucune volonté de transformer ce moment en autre chose. Seulement l'envie qu'il dure. Quand nos lèvres se séparent, nous restons proches. Nos fronts viennent presque naturellement l'un contre l'autre. Elle garde les yeux fermés. Moi aussi. Je pourrais l'embrasser encore. J'en ai terriblement envie. Elle aussi, peut-être. Mais aucun de nous ne le fait. Et c'est probablement pour ça que ce baiser devient immédiatement différent de tous les autres. Elle ouvre enfin les yeux. Un sourire apparaît. Un peu gêné. Un peu heureux aussi.
— Celui-là...
— Oui ?
Elle regarde mon matériel.
— Il faudra pas le mettre dans votre rapport.
Je souris. Mon pouce effleure doucement sa joue.
— Non.
Elle reste contre ma main.
— Celui-là, je le garde pour moi.
Je l'aide à remettre la housse sur sa harpe. Nous parlons peu. Pas par gêne. Simplement parce que quelque chose serait probablement abîmé si on essayait trop de l'expliquer. Nous traversons ensemble les couloirs désormais presque silencieux. Elle pousse son instrument. Moi, je porte mon matériel. À un moment, nos mains se frôlent sur une porte. Simplement. Nous nous regardons. Et sourions. Arrivés dans le hall, elle s'arrête.
— Vous revenez demain ?
— Non.
Une légère déception traverse son regard.
— J'ai terminé ici.
— Ah.
Je pourrais demander son numéro. Elle pourrait demander le mien. Aucun de nous ne le fait. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que cette rencontre appartient trop parfaitement à cette salle. À cette heure. À cette lumière. Peut-être parce qu'on sent tous les deux qu'essayer immédiatement de lui donner une suite enlèverait quelque chose à ce qui vient de se passer. Elle pose une main sur la poignée.
— Alors... au revoir, monsieur le démon.
Je souris.
— Bonne soirée, petit ange.
Elle baisse les yeux en riant doucement. Puis me regarde une dernière fois.
— Et bon courage pour votre rapport.
— Je vais essayer de rester objectif.
— Ça, j'ai compris que c'était compliqué.
Elle sourit. Puis disparaît derrière la porte avec sa harpe. Je reste quelques secondes seul dans le hall. Sans bouger. Je range mon matériel dans la voiture. Le soir est tombé. Je reste assis quelques instants derrière le volant avant de démarrer. Toute la journée, j'avais mesuré des temps de réverbération. Combien de temps une salle conservait la trace d'un son après qu'il avait cessé d'exister. Dans l'après-midi, tout cela n'était qu'une valeur. Une courbe. Quelques chiffres à mettre dans un rapport. Puis j'avais ouvert une porte. J'avais découvert une harpiste jouant dans une lumière dorée. J'avais opposé à sa douceur quelques détonations brutales. Elle avait pris mon pistolet entre ses mains. J'avais replacé ses cheveux derrière ses oreilles. Protégé son audition entre mes paumes pendant qu'elle entrait quelques secondes dans mon univers. Puis elle avait posé ses mains sur les miennes pour me faire découvrir le sien. Nos jambes s'étaient effleurées. Et nous nous étions offert un seul baiser. Rien de plus. Mais certains sons disparaissent en quelques secondes. Certains contacts ne durent qu'un instant. Certains baisers n'arrivent qu'une fois. Et pourtant ils continuent à résonner bien après que la salle est redevenue silencieuse. J'étais venu savoir combien de temps une note mettait à disparaître. Celle-là m'a suivi beaucoup plus longtemps que prévu.
S. Vesambre
Ondes de peau
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