Fiction
Hétéro
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Un corps, deux destins — Chapitre 4 · Chapitres 11 à 13
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Un corps, deux destins
Chapitre 4 · Chapitres 11 à 13
Gabrielle quitta le Jardin des Sens alors que la nuit commençait à pâlir. L'homme des dossiers avait disparu dans le couloir, mais l'image de son visage restait gravée dans sa mémoire. Elle marchait vite, trop vite peut-être, ses talons claquant sur le bitume froid. Le froid de l'aube lui mordait les jambes à travers les bas fins. Elle n'avait pas pris de manteau. Elle n'avait pensé qu'à fuir l'alcôve, à fuir l'odeur du sexe et du désir qui imprégnait encore sa peau.
Elle prit une ruelle qu'elle croyait être un raccourci vers la station de métro. C'était une erreur. Les réverbères y étaient rares, les façades désertes. Ses pas résonnaient entre les murs. Puis elle entendit d'autres pas. Derrière elle. Réguliers. Disciplinés. Pas les pas d'un noctambule qui rentre chez lui.
Elle accéléra. Les pas derrière elle accélérèrent aussi. Elle se retourna brièvement. Une silhouette. Grande. Large. L'homme des dossiers. Ou un autre. Elle ne put distinguer les traits. Elle se mit à courir.
— Hé ! Pas si vite, ma jolie !
La voix était rauque, moqueuse. Gabrielle courait maintenant, ses talons hauts la gênant à chaque foulée. Elle sentait son cœur cogner contre ses côtes. La peur lui nouait la gorge. Pas la peur de l'inconnu. La peur de la nuit d'il y a des mois. La peur des silhouettes. La peur des coups.
Elle tourna dans une impasse. Erreur fatale. Un mur. Elle se retourna. L'homme était là. Il avait ralenti. Il savait qu'elle était coincée. Il s'approcha, un sourire aux lèvres. Il portait un blouson de cuir. Ses mains étaient épaisses, noueuses.
— Tu es pressée, dit-il. Moi aussi. J'ai envie de toi.
Gabrielle recula jusqu'au mur. Son dos heurta la brique froide. Elle sentait son sexe — le sexe de Gabriel — encore sensible après les heures passées dans l'alcôve, coincé dans le string humide. Elle sentait la douleur diffuse entre ses jambes, la brûlure de l'abus répété. Mais elle n'avait pas le choix. Elle devait se battre.
L'homme s'approcha. Il leva une main pour saisir son bras. Gabrielle esquiva. Le mouvement qu'elle exécuta était mécanique, fruit de centaines d'heures de rééducation et d'autodéfense. Elle pivota sur le côté, saisit le poignet de l'homme et le tira vers elle tout en levant son genou. Son genou heurta le creux de son bras avec un bruit sec. L'homme hurla.
— Petite salope !
Il se rua sur elle. Gabrielle se baissa, esquiva le coup de poing qui siffla au-dessus de sa tête, et enfonça son poing dans son ventre. L'homme se plia en deux. Elle enchaîna avec un coup de coude derrière la nuque. Il s'effondra à genoux.
Mais il n'était pas seul. Une deuxième silhouette surgit de l'angle de l'impasse. Plus jeune. Plus rapide. Il fonça sur Gabrielle et la plaqua contre le mur. Son visage heurta la brique. Elle sentit le goût du sang dans sa bouche. Ses lèvres s'étaient fendues. L'homme saisit ses cheveux et tira en arrière, exposant son cou.
— Tu vas payer pour mon copain, grogna-t-il.
Gabrielle sentit la panique monter. Puis elle sentit autre chose. Une colère froide. Une colère qui venait du fond de ses entrailles. La colère de Gabriel. La colère du survivant. Elle ne jouerait plus la victime.
Elle leva son talon et l'enfonça dans le pied de l'homme. Le talon de l'escarpin perça la chaussure et la chair. L'homme hurla et lâcha prise. Gabrielle se retourna et lui assena un coup de genou dans l'aine. Il s'effondra en gémissant.
Elle se tenait debout au milieu de l'impasse, haletante, le visage ensanglanté, les cheveux en bataille, la robe déchirée sur le côté. Elle regarda les deux hommes à ses pieds. L'un se relevait lentement. L'autre rampait.
— Fous le camp, cracha-t-elle. Et dis à ton boss que je ne suis pas une proie.
L'homme des dossiers — car c'était bien lui, elle le vit maintenant, le visage marqué par la douleur — la fixa un long moment. Puis il cracha du sang et s'enfuit en boitant, traînant son complice.
Gabrielle resta seule. Elle glissa le long du mur jusqu'à s'asseoir sur le bitume froid. Ses mains tremblaient. Ses jambes aussi. Elle porta une main à sa bouche et regarda le sang sur ses doigts. Elle sentait la douleur de ses lèvres fendues, le picotement de ses phalanges écorchées, la brûlure de sa cheville tordue.
Elle se mit à rire. Un rire nerveux, sans joie. Elle avait survécu. Encore une fois. Mais cette fois, elle s'était battue. Elle n'était plus la proie. Elle était devenue le prédateur.
Elle resta là, assise dans la ruelle, jusqu'à ce que l'aube devienne rose. Puis elle se leva, boitilla jusqu'à la rue principale, et disparut dans la ville qui s'éveillait.
Trois jours plus tard, Gabrielle tenait un nom. Vidal. C'était l'homme de l'impasse. Celui qui l'avait attaquée. Celui qui avait fui en laissant tomber son portefeuille. Un portefeuille qu'elle avait ramassé, tremblante, dans le sang et la poussière. Un portefeuille contenant une carte d'identité, une adresse, et un numéro de téléphone.
Elle l'avait suivi. Discrètement. Méthodiquement. Elle avait découvert qu'il fréquentait un bar malfamé du quinzième arrondissement. Un repaire de petits trafiquants et de fricoteurs. Elle y entra un soir, vêtue d'une tenue plus agressive : cuir noir, bottes à talons hauts, un décolleté provocant. Elle voulait être vue. Elle voulait qu'il la reconnaisse.
Il était là, au fond, adossé au comptoir. Un pansement sur le nez. Une marque violacée sur le cou. Il la vit entrer. Leurs yeux se croisèrent. Elle vit la peur passer dans son regard. Puis la colère. Il se leva.
— Toi...
Gabrielle s'approcha. Elle marchait lentement, déhanchée, provocante. Elle s'arrêta à un mètre de lui.
— Tu m'as manqué, Vidal, dit-elle d'une voix suave et dangereuse.
Il serra les poings. Il était plus grand qu'elle. Plus lourd. Mais il avait déjà goûté à ses coups.
— Tu es folle de venir ici.
— Peut-être. Ou peut-être que c'est toi qui es fou de m'avoir attaquée.
Elle s'approcha encore. Leurs corps se touchaient presque. Elle sentait l'odeur de la cigarette et de la sueur sur lui. Elle sentait sa propre peur, qu'elle refoulait au fond de son ventre.
— Je veux des réponses, Vidal. Qui tu sers. Qui t'a envoyé. Et pourquoi.
Il ricana.
— Tu crois que je vais te dire quoi que ce soit ?
— Je crois que tu vas me dire tout. Parce que sinon, je vais te briser le bras que je t'ai épargné l'autre nuit.
La colère déforma son visage. Il leva le poing. Gabrielle était prête. Elle esquiva, saisit son bras en plein mouvement et le tordit vers l'arrière. Elle enfonça son talon sur le dessus de son pied. Vidal hurla. Elle le poussa contre le mur du bar, le bras tordu dans le dos, le visage plaqué contre la pierre.
— Parle, murmura-t-elle à son oreille. Qui est l'homme que tu protèges ? Celui que j'ai vu au Jardin des Sens.
Vidal grogna de douleur.
— Je ne sais pas de quoi tu parles !
Elle tordit plus fort. Un craquement sinistre. Pas de fracture. Presque.
— Tu mens. Je le sens. Tu trembles, Vidal. Tu as peur. De moi ? Ou de lui ?
Il cracha par terre.
— Tu ne sais pas dans quoi tu te mets, petite conne.
— Oh, mais si. Je sais exactement dans quoi je me mets. Et c'est pour ça que je suis là.
Elle le fit pivoter brutalement et lui assena un coup de genou dans le ventre. Il se plia en deux, haletant. Elle le saisit par les cheveux et le força à la regarder.
— Je vais te poser une dernière fois la question. Qui est-il ? Comment fonctionne le réseau ?
Vidal la fixa. Dans ses yeux, elle vit quelque chose céder. La peur l'emportait sur la loyauté.
— Morel, souffla-t-il. Il s'appelle Morel. C'est lui qui gère les recrutements. Les soirées. Les clients.
— Où le trouver ?
— Je... je ne sais pas. Il change d'adresse. Il est paranoïaque.
— Un indice. Un lieu. Un nom.
Vidal ferma les yeux.
— Le... le Jardin des Sens. C'est là qu'il choisit. La plupart du temps. Il observe. Il sélectionne. Puis il envoie ses hommes.
Gabrielle le lâcha. Vidal s'effondra sur le sol, haletant, le bras pendouillant douloureusement.
— Si tu lui dis que je suis passée, je te retrouverai. Et la prochaine fois, je ne m'arrêterai pas au bras.
Elle sortit du bar sans se retourner. Dehors, l'air frais la frappa au visage. Elle sentit soudain la douleur dans sa main. Elle avait serré les poings si fort que ses ongles avaient entaillé sa paume. Elle regarda le sang qui perlait. Elle tremblait. Mais elle tenait un nom. Morel.
L'appartement était silencieux. Gabrielle s'assit sur le canapé, le corps meurtri. Elle avait retiré sa tenue de cuir. Sous ses vêtements, son corps portait les stigmates de la nuit : un hématome sur la hanche où Vidal l'avait poussée contre le bar, des écorchures sur les paumes, la lèvre encore gonflée de l'impasse.
Elle se regarda dans le miroir. Le visage de Gabrielle. Mais les yeux étaient ceux de Gabriel.
— Tu as été imprudente, dit Gabriel intérieurement.
— J'ai obtenu ce qu'on voulait.
— Tu as failli te faire tuer.
— Je ne me suis pas faite tuer. Je suis là.
Un silence. Puis Gabrielle reprit :
— Tu as senti la peur de Vidal ? Il a parlé. Parce qu'il avait plus peur de Morel que de moi, mais il a parlé.
— C'est dangereux, Gabrielle. Tu ne peux pas te battre contre tout le réseau seule.
— Je ne suis pas seule. Tu es là.
Gabriel ne répondit pas. Il regardait leur reflet. Ce corps qu'ils partageaient. Ce corps qui portait les cicatrices de l'agression, les marques de la rééducation, les bleus des combats récents. Ce corps qui avait connu le viol, la mort d'Ambre, puis le plaisir avec Thomas, puis l'extase avec les inconnus du Jardin des Sens.
— Je ne sais plus qui je suis, murmura Gabriel.
— Tu es Gabriel. Et je suis Gabrielle. Nous sommes deux. Dans un seul corps.
— Mais lequel de nous est réel ?
Gabrielle sourit. Un sourire triste.
— Les deux. Ni l'un ni l'autre. Nous sommes ce que la vie nous a fait devenir.
Elle se leva et alla vers la salle de bains. Elle se déshabilla complètement. Elle se regarda nue dans le miroir. Ses seins étaient petits, fermes, le résultat des hormones qu'elle prenait depuis quelques mois. Sa taille était fine. Ses hanches s'étaient arrondies légèrement. Mais entre ses jambes, le sexe de Gabriel était toujours là. Dur parfois, quand elle pensait à Thomas. Ou mou, quand elle se sentait femme à cent pour cent.
Elle caressa son ventre. Puis elle descendit plus bas. Elle prit son sexe entre ses doigts. Elle le branla lentement, sans excitation particulière, presque mécaniquement. Elle voulait sentir qu'elle existait. Que ce corps existait.
— Tu penses à Thomas ? demanda Gabriel.
— Oui.
— Tu l'aimes.
— Je ne sais pas. Je pense que oui. Et toi ?
Gabriel hésita.
— Je l'apprécie. Il est... bon.
— Il est plus que bon. Il est le premier à nous avoir vue. Vraiment vue. À accepter les deux.
Gabrielle sentit le plaisir monter lentement. Elle s'assit sur le rebord de la baignoire, les jambes écartées. Elle se masturbait doucement, la tête rejetée en arrière, les yeux fermés. Elle pensait à Thomas. À ses mains. À sa bouche. À son sexe en elle.
Elle jouit seule, dans le silence de la salle de bains. Un orgasme discret, presque triste. Puis elle se doucha longuement, laissant l'eau chaude emporter la sueur, le sang et le sperme des autres nuits.
Quand elle sortit, enveloppée dans une serviette, elle trouva un message sur son téléphone.
Thomas : On peut se voir ? J'ai besoin de te parler.
Gabrielle sentit son cœur se serrer. Elle répondit : Oui. Quand tu veux.
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