La porte de l'appartement se referma doucement derrière elle. Gabrielle resta quelques secondes immobile dans l'entrée, la main encore posée sur la poignée. Le silence. Un silence tellement différent de celui de l'appartement de Thomas. Elle entendait encore, quelque part dans sa mémoire, leurs voix, leurs rires, les bruits de la ville derrière les fenêtres. Elle revoyait son regard lorsqu'il lui avait demandé si elle regrettait. Non, elle ne regrettait pas. C'était précisément ce qui lui faisait peur.
Gabrielle posa son sac sur une chaise et retira lentement ses bottines. Ses jambes tremblaient légèrement. La fatigue de la nuit commençait seulement à se faire sentir. Elle traversa le salon sans allumer la lumière. Dans la pénombre, le portant où elle conservait ses vêtements lui apparut comme une silhouette familière. Une robe d'Ambre était toujours suspendue là.
Gabriel s'arrêta. Pendant quelques secondes, il fixa le vêtement. Puis il détourna les yeux. Il n'avait pas envie de penser à Ambre. Et pourtant, elle était là. Toujours. Dans chaque pièce, dans chaque souvenir, dans chaque décision qu'il avait prise depuis cette nuit.
Il entra dans la salle de bains et alluma la lumière. Le miroir lui renvoya le visage de Gabrielle. Il resta silencieux. Puis, presque machinalement, il commença à retirer son maquillage. À mesure que les traces disparaissaient, son visage redevenait celui de Gabriel. Mais quelque chose avait changé. Il ne savait pas exactement quoi. Il passa une main dans ses cheveux et observa longuement son reflet.
— Qu'est-ce que tu es en train de faire ? murmura-t-il.
La question resta sans réponse. Il retira finalement la robe, le collant et ses sous-vêtements et enfila un pantalon et un vieux tee-shirt.
Lorsque Gabriel retourna dans le salon, il se sentit presque soulagé. Presque. Il s'assit sur le canapé et ferma les yeux.
Thomas. Son prénom apparut immédiatement dans son esprit. Son sourire, sa voix, sa manière de la regarder. Et surtout cette sensation étrange que Gabrielle avait ressentie auprès de lui. Ce n'était pas seulement du désir, c'était autre chose. Quelque chose de beaucoup plus dangereux. De l'attachement ? Gabriel secoua la tête. Non, c'était impossible. Il connaissait Thomas depuis quelques heures seulement. Quelques heures.
Et pourtant, pour la première fois depuis des mois, lui — Gabrielle — avait eu envie de rester auprès de quelqu'un sans chercher immédiatement à comprendre comment cette personne pouvait lui être utile. Cette pensée lui fit mal. Parce qu'elle signifiait que, pendant quelques heures, son obsession de vengeance avait cessé d'être au centre de son existence.
Il regarda les photographies posées sur une étagère. Une photo d'Ambre et lui. Ils étaient jeunes et insouciants. Ambre souriait à l'objectif tandis que Gabriel faisait semblant d'être agacé. Il prit la photo entre ses mains.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
Il ne savait même pas exactement pourquoi il s'excusait. D'avoir continué à vivre ? Que Gabrielle ait éprouvé du plaisir ? D'avoir laissé quelqu'un s'approcher de lui ? Ou simplement d'avoir découvert qu'une partie de lui pouvait encore ressentir quelque chose qui ressemblait au bonheur ?
Il reposa la photographie. Puis son regard se posa sur ses carnets d'enquête. Tout ce qui devait conduire aux hommes responsables de la mort d'Ambre.
Il ouvrit un carnet. Thomas n'y figurait évidemment pas. Il prit un stylo mais au lieu d'écrire, il resta immobile. Pour la première fois, une question s'imposa à lui. Et si Thomas n'était pas seulement une étape de son enquête ?
Gabriel sentit son estomac se nouer. Il se leva brusquement et referma le carnet.
— Non.
Il avait besoin de dormir. Demain, tout redeviendrait clair. Gabrielle serait de nouveau un personnage. Thomas ne serait qu'une rencontre, une parenthèse, un hasard. Il répétait ces mots comme s'ils pouvaient devenir vrais à force d'être prononcés. Mais au fond de lui, il savait déjà que quelque chose avait changé.
Il alla se coucher alors que l'aube commençait à éclaircir les fenêtres. Allongé dans l'obscurité, Gabriel ferma les yeux. Il s'attendait à retrouver les cauchemars habituels : les cris, la rue, les silhouettes, Ambre. Mais cette nuit-là, son esprit lui offrit autre chose. Le visage de Thomas. Et, pour la première fois depuis longtemps, Gabriel s'endormit avec le souvenir d'une voix qui lui disait simplement : Alors raconte-moi seulement ce que tu peux.
À son réveil, il était presque midi. Gabriel resta longtemps allongé sans bouger. La lumière du soleil traversait les rideaux. Il attrapa son téléphone. Aucun message. Il ressentit une déception qu'il s'efforça immédiatement de nier. Puis l'écran s'alluma. Un nouveau message.
Thomas : J'espère que tu es bien rentrée. Je ne veux pas être indiscret, mais j'ai passé une très bonne soirée avec toi.
Gabrielle relut le message plusieurs fois. Un sourire apparut malgré lui. Puis il disparut presque immédiatement. Elle posa le téléphone sur la table de nuit. Elle ne devait pas répondre trop vite. Elle ne devait surtout pas donner l'impression qu'elle attendait ce message.
Quelques secondes passèrent. Elle reprit finalement le téléphone. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus du clavier. Puis elle écrivit : Moi aussi. Elle hésita, effaça. Réécrivit : Moi aussi, j'ai passé une bonne soirée. Elle relut la phrase. Puis appuya sur envoyer.
Le message partit. Et immédiatement, une sensation étrange l'envahit. Pour la première fois depuis des années, Gabrielle venait d'attendre la réponse de quelqu'un. Pas celle d'un policier ou d'un informateur ou d'un homme susceptible de le conduire jusqu'à ses ennemis. Celle de Thomas.
Elle posa le téléphone contre sa poitrine et ferma les yeux. Une pensée traversa alors son esprit. Peut-être que sa véritable épreuve ne serait pas de devenir Gabrielle. Peut-être serait-elle de réussir à rester Gabriel tout en découvrant ce que Gabrielle était devenue. Et cette fois, aucune préparation, aucun entraînement, aucune stratégie informatique ne pourrait lui dire comment procéder.
Le téléphone vibra quelques minutes plus tard.
Thomas : Tu dors encore ?
Gabrielle sourit.
Gabrielle : Non. Je viens juste de me réveiller.
La réponse arriva presque immédiatement.
Thomas : Alors j'ai une question importante.
Gabrielle : Je t'écoute.
Thomas : Est-ce que tu accepterais de me revoir ? Mais cette fois sans musique assourdissante et sans avoir à crier pour se parler ?
Gabrielle resta quelques secondes devant l'écran. Une partie d'elle voulait répondre immédiatement. Une autre, Gabriel, lui rappelait qu'elle avait une enquête à mener, une identité à protéger et une vengeance qui constituait depuis des mois la seule direction de son existence. Mais il repensa à la soirée précédente, à leurs discussions, à son rire, à la sensation de sécurité qu'il avait éprouvée auprès de Thomas, à ses caresses, à son sexe.
Gabrielle : Oui. J'aimerais bien.
Thomas : Demain après-midi ? Une promenade au bord du Rhône ?
Gabrielle : D'accord.
Thomas : Alors c'est un rendez-vous.
Gabrielle relut le dernier mot : Un rendez-vous. Elle posa le téléphone et se leva. Cette fois, le sourire resta longtemps sur son visage.
Le lendemain, pour leur second rendez-vous, Gabrielle avait choisi une tenue plus légère que celle de leur première rencontre, tout en restant élégante et suffisamment discrète pour ne pas attirer inutilement les regards. Elle portait une robe d'été fluide, légèrement au-dessus des genoux, dont le tissu accompagnait naturellement ses mouvements. Le décolleté restait sage, mais laissait apparaître la naissance de ses épaules. Une fine veste légère complétait l'ensemble, qu'elle pouvait retirer si la température montait. Ses jambes étaient simplement couvertes de bas très fins, et elle avait choisi de petites chaussures élégantes, beaucoup plus confortables que les bottines de la première soirée. Ses cheveux châtains tombaient librement sur ses épaules. Elle avait choisi un maquillage discret : un peu de mascara, une touche de couleur sur les lèvres et juste assez de fond de teint pour atténuer les marques de fatigue.
Devant le miroir, Gabriel s'observa longuement. Cette fois, il n'avait pas cherché à reproduire exactement l'apparence d'Ambre. La tenue appartenait à Gabrielle. C'était peut-être cela qui le troublait le plus. Pour la première fois, il ne se demandait pas seulement si son apparence était crédible. Il se demandait s'il se sentait bien ainsi. Et la réponse fut immédiate : oui.
Lorsque Thomas la vit arriver, son sourire suffit à lui donner la réponse qu'elle espérait.
— Tu es très jolie.
Gabrielle baissa légèrement les yeux, amusée.
— Merci.
Mais intérieurement, Gabriel ressentit quelque chose de plus profond. Il n'avait pas choisi cette tenue pour son enquête. Il l'avait choisie pour Thomas.
La lumière était douce et la ville beaucoup plus calme que durant la nuit. Ils marchèrent sans véritable destination. Ils parlèrent de tout et de rien. Des études, de leurs projets, des endroits qu'ils aimeraient découvrir. Thomas racontait des anecdotes avec une facilité qui faisait régulièrement rire Gabrielle. Gabriel observait pourtant toujours. Mais plus les heures passaient, moins il avait envie d'analyser Thomas. Il avait simplement envie de profiter de sa présence et de céder la place à Gabrielle.
À plusieurs reprises, leurs mains se frôlèrent. La troisième fois, Thomas prit doucement la sienne. Gabrielle ne la retira pas. Ils continuèrent ainsi à marcher. Cette simplicité bouleversait Gabrielle davantage que tout ce qui s'était passé la veille.
Gabriel avait passé des mois à se préparer à affronter des monstres. Il ne s'était jamais préparé à rencontrer quelqu'un de gentil et de vouloir être Gabrielle avec lui.
Arrivés près d'un banc, ils s'assirent. Thomas la regarda.
— Tu sais que tu es difficile à comprendre ?
Gabrielle sourit.
— On me l'a déjà dit.
— J'ai parfois l'impression que tu es là sans être vraiment là.
Elle baissa les yeux.
— C'est compliqué.
Thomas ne posa pas davantage de questions. Il se contenta de rapprocher doucement sa main de la sienne.
— Alors on prendra notre temps.
Cette phrase resta longtemps dans l'esprit de Gabrielle. Ils reprirent leur promenade, puis décidèrent finalement de rentrer chez Thomas. Cette fois, le trajet était différent. Il n'y avait plus la tension de la première soirée. Il y avait quelque chose de plus profond, une confiance fragile. Lorsqu'ils arrivèrent chez lui, Thomas prépara deux cafés. Ils s'installèrent dans le salon et la conversation continua encore un moment. Puis le silence s'installa. Thomas s'approcha, Gabrielle leva les yeux vers lui.
Le baiser fut doux. Elle posa ses mains sur ses épaules et se rapprocha. Cette fois, elle ne se demanda pas si elle devait jouer un rôle. Elle ne pensa ni à son enquête ni à son passé. Elle était simplement là, avec lui. Leurs baisers devinrent plus tendres, puis plus passionnés. Thomas s'arrêta un instant pour chercher son regard, elle lui sourit.
— Ne t'arrête pas.
Il l'embrassa à nouveau et leurs mains commencèrent à découvrir le corps de l'autre. Thomas se leva et guida Gabrielle jusqu'à sa chambre tout en continuant à l'embrasser, tandis que leurs vêtements se retrouvaient au sol, traçant une ligne du canapé au lit de Thomas. Ils atteignirent le lit nus, Gabrielle ne conservant que ses bas légers. Elle était allongée sur Thomas tandis que leur baiser se prolongeait et devenait plus profond.
Gabrielle sentit le sexe de Thomas contre le sien, ce qui l'excita, et elle commença à onduler doucement pour que leurs sexes se frottent en douceur. Le rythme de leurs respirations s'accéléra tandis que le plaisir montait. Finalement, Gabrielle quitta la bouche et commença à découvrir le corps de Thomas, du bout des lèvres, du bout de la langue. Elle descendit le long de son cou, s'attarda sur son torse, titillant ses tétons du bout de la langue, les embrassant, les mordillant. Thomas avait fermé les yeux et s'abandonnait aux caresses de Gabrielle. Seul le rythme de sa respiration montrait qu'il appréciait.
Gabrielle entreprit de poursuivre. Elle parcourut son ventre de baisers, découvrit son nombril et, du bout de la langue, poursuivit son chemin tandis qu'elle sentait le sexe de Thomas glisser le long de sa joue. Arrivée à sa base, elle le remonta du plat de la langue jusqu'au gland qu'elle titilla quelques instants avant de l'avaler.
Thomas gémit de plaisir tandis qu'elle entamait une lente fellation. Elle accompagna celle-ci de sa main, ne laissant exposée aucune partie du sexe de Thomas. Celui-ci haletait et grognait lorsqu'elle l'avalait jusqu'au fond de sa gorge.
Gabrielle sentit Thomas se raidir tandis qu'il commençait à donner des coups de bassin pour aller à la rencontre de sa bouche, sa jouissance étant proche. Alors elle le libéra, remonta sur lui, présenta son sexe bien lubrifié par sa salive contre le sien et s'y empala. La douleur fut fugace tandis que le plaisir monta rapidement, alors que le sexe de Thomas la pénétrait. Gabrielle gémit lorsqu'elle sentit les cuisses de Thomas contre ses fesses et qu'il la remplissait entièrement. La pénétration était profonde.
À califourchon sur Thomas, elle commença à bouger, à son rythme, recherchant son plaisir. Celui-ci montait doucement, délicieusement, tandis que Gabrielle le faisait coulisser en elle. Il allumait un feu dans ses entrailles qui se répandait dans son corps. Elle accéléra le mouvement, le souffle court, tandis que Thomas lui attrapait les hanches et faisait aller et venir son bassin au rythme du sien. Il la tirait vers le bas pour la pénétrer au plus profond. Gabrielle et Thomas gémissaient de plaisir quand Thomas la plaqua fortement contre lui, se cambra et jouit dans un râle. Gabrielle le rejoignit instantanément dans un orgasme puissant. Tout son corps fut parcouru de spasmes et elle s'effondra sur Thomas, à la recherche de ses lèvres comme d'une bouée de secours.
Plus tard, ils restèrent allongés côte à côte, silencieux. Gabrielle avait la tête contre l'épaule de Thomas. Il passa doucement une main dans ses cheveux.
— Tu es différente aujourd'hui, murmura-t-il.
Elle releva la tête.
— Différente comment ?
— Plus présente.
Gabrielle sentit son cœur se serrer. Elle aurait voulu lui dire la vérité. Lui expliquer qui elle était réellement. Lui parler de Gabriel, d'Ambre, de la nuit de l'agression, de son obsession. Mais les mots restèrent enfermés.
Thomas embrassa doucement son front. Et, pour la première fois depuis longtemps, Gabrielle accepta simplement de rester là.
Même si, au fond d'elle, elle savait que cette parenthèse ne pourrait pas durer éternellement. Car dès qu'elle franchirait à nouveau la porte de cet appartement, il faudrait qu'elle cède la place à Gabriel et qu'il devrait retrouver son enquête. Elle commençait à comprendre que Thomas risquait de devenir la plus grande faiblesse de son — leur ? — plan.
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