De l'audace
Chapitre 1
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✦ Zeutis De l'audace XSTORY
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Réel
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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De l'audace — Chapitre 1

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Zeutis
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Ce qui frappe d'emblée, c'est la voix : drôle, lucide, jamais vulgaire, elle parle d'elle-même avec une autodérision qui rend tout de suite la narratrice attachante. On aime la façon dont le désir se glisse dans les détails du quotidien — le panier de linge, la machine à laver qui gargouille — sans jamais perdre son élégance. Les répliques font mouche, et l'humour tient jusqu'au bout sans forcer le trait.

De l'audace

Chapitre 1

Je ne faisais pas cinquante kilos, j'avais un visage de première communiante, et j'étais plutôt du genre à marcher sur la pointe des pieds. Mon entourage m'avait collé l'étiquette de la fille discrète, celle qui fait des confitures et garde le chat de ses copines parties en vacances. Il est vrai que j'avais avancé dans la vie sans faire de vagues. J'avais des amis mais dans les soirées qui tournaient bien, on m'oubliait vite fait ; mon rayonnement social tenait plus de la lampe de chevet que du phare d'Alexandrie. Sur le papier, je n'étais une menace pour personne. Une ombre dans un angle mort.
Mais depuis quelque temps, je sentais en moi la morsure d'un guerrier impatient, lassé d'être astreint à une trêve sans fin. En face, il y avait la désarmante délicatesse de mon amant. J'aimais sa retenue, mais je m'excitais à l'idée qu'elle le quitte. L'envie de le mettre en scène avait débarqué sans prévenir et se propageait dans des scénarios pleins d'outrages pour ses chairs. Je me voyais l'accompagner vers une impudique dégringolade pour devenir la voyeuse que j'ai toujours voulu être. L'homme qui partageait ma vie allait devoir être excitant comme un diable, aguichant comme une biche, et cela au vu et au su d'assemblées familières ou anonymes. Mes songes l'installaient comme modèle dénudé posant pour les yeux attentifs d'un cours de dessin, ou l'exposaient à la convoitise dans les vapeurs d'un sauna gay. Et quand je poussais à peine plus le curseur de mon imaginaire, ses parties génitales roulaient dans le creux de mes mains, mais dans un décor de plage publique. Rien de mon monde intérieur ne correspondait plus au cadre de la jeune fille rangée. Ma pente secrète m'entraînait tout droit vers l'indécence, et je sentais, au fond, que je pouvais aller jusqu'au bout de la glissade.
Il fallait donc bien qu'arrive le jour où mes rêveries se mettent à tambouriner à la porte du réel…
J'ai basculé ce matin-là. La lumière de ce milieu d'automne avait certainement participé à me désinhiber. Mais l'amie italienne qui nous avait rendu visite pour le week-end y était aussi pour quelque chose. Les discussions de la veille avaient été sincères, des vérités intimes, énoncées tard dans la nuit. C'était son amie à lui, et c'était la première fois que je la rencontrais. Elle nous avait partagé son goût pour l'ornithologie nocturne et la correspondance amoureuse des soldats envoyés au front. Elle nous avait aussi raconté, avec une retenue toute feinte, ses bains nocturnes débridés dans le lac de Côme qui, une fois, s'étaient terminés par une course-poursuite avec des carabiniers. Elle n'avait plus qu'un petit filet de voix à l'évocation de son célibat et des frustrations qui l'accompagnaient. Mais elle était repartie de plus belle, mezzo forte, quand elle avoua son plaisir d'aller à la Scala voir les danseurs aux arêtes trempées par la sueur. Au fil des heures, elle jouait à se dévoiler par petites touches. Ses confessions étaient pleines de malice et évoquaient avec pudeur des sujets parfois très impudiques. Elle se montrait tour à tour mystérieuse, intrépide, légère, toujours captivante. Et cerise sur le gâteau, quand elle parlait, elle agitait des bras, aux muscles étirés, plaqués direct contre une peau couleur pain d'épice. Deux lianes insolentes qui m'empêchaient de poser mes pensées. Je me demandais à quel point elle en avait conscience, et à quel point elle les aimait, elle, ses bras dessinés pour les batailles et les caresses. De mon côté, j'en étais trop fan pour en être vraiment envieuse.
Sa présence faisait un bien fou. J'avais passé la soirée à me délecter des propos de la fille des Pouilles tout en regardant mon amoureux se partager entre elle et moi. Il avait su doser son attention. Il était présent mais parlait peu, préférant écouter, laissant s'épanouir les rires pour nous lier l'une à l'autre. Il faisait, tout en douceur, des efforts pour que nous nous trouvions. Nous comptions pour lui. Je me sentais en place, au bon endroit, avec les bonnes personnes.
La nuit qui suivit fut sans doute une inconsciente préméditation…
Le lendemain matin, l'Italienne et moi nous étions levées plus tard que lui. Nous prenions le café toutes les deux, collées à la fenêtre, hilares, embarquées dans une causerie sur les frasques de Berlusconi et les fameuses soirées Bunga Bunga. L'homme de la maison apparut dans notre diagonale. Un petit Buongiorno discret nous fut lancé à la volée. Monsieur trimbalait le panier de linge sale et proposa de nous faire des œufs brouillés mais nous étions déjà repues. On aurait dit qu'il jouait à être un Mastroianni déconstruit, se voulant plus serviable que charmeur. J'étais contente qu'il soit là ; je voulais lui montrer la facilité avec laquelle j'apprivoisais son amie, et lui faire comprendre qu'elle me plaisait bien, cette fille-là avec toute sa gouaille. En attendant qu'il daigne venir jusqu'à nous, mes yeux se baladaient sur sa silhouette accroupie devant la machine à laver. Je m'accrochais tranquillement aux parcelles de chairs que son short et son T-shirt laissaient voir. Je scrutais l'enchaînement de ses gestes sans trop savoir quelles interprétations j'allais en faire. Mais l'atmosphère se chargeait d'un vibrato inhabituel, conséquence d'un méli-mélo de bonnes choses : le soleil, les souvenirs de la veille à se confier, ma voisine à dix centimètres, l'homme qui, s'occupant du linge, s'activait pour le bien de la communauté, et aussi un peu ma rythmique intime. Sans trop m'en rendre compte, se composait dans ma tête une chanson racontant un duo de filles qui reluquait avec envie un homme en train de s'affairer. L'agitation de mon guerrier intérieur devenait palpable. Plus qu'une démangeaison, une marée qui montait.
Il fallait donc qu'il se passe quelque chose de singulier, quelque chose qui ferait voler en éclats le train-train et les convenances.
Et c'est au moment où je vis une tache bleuâtre incrustée dans le coton de son T-shirt, peut-être n'était-ce qu'un mirage à dire vrai, que la convoitise se matérialisa. Brutale et très opportuniste : je voulais que l'homme de ma vie se déshabille ici, tout de suite, et qu'il nous soit visible sous toutes les coutures. Qu'il expédie ses vêtements dans le ventre de notre Whirlpool 7120 pour venir nous reverser une tasse de café avec la générosité d'un prince magnanime. J'imaginais ma créature favorite avancer sans textile, tout en tissu musculaire. C'était inconvenant mais c'était surtout irrépressible. Je n'avais même pas eu le temps de discipliner mes pensées pour les développer encore un peu, que je lui déballai :
— Chéri, sérieux, tes fringues, tu ne le vois peut-être pas, mais elles sont toutes tachées. Elles sont bonnes pour la machine, crois-moi. Enlève-les toutes. Allez, ce sera l'occasion de nous faire un p'tit défilé naturiste pour bien commencer la journée.
Juste après avoir ouvert la bouche, j'imaginais le film pour spectatrices averties. Le T-shirt qui se faufile entre ses bras, le visage en gros plan qui s'empourpre, et au ralenti, le moment fatidique où l'on discerne les premiers rivages du pubis… Évidemment, le film était sur pause avant même le générique car mon compagnon resta tout interdit. Il tenta vainement de trouver l'énergie pour produire un son, mais les fonctions langagières semblaient l'avoir abandonné, tant ses yeux occupaient toutes ses ressources pour me signifier qu'il était stupéfait.
—...
— Allo chéri ? Tu as besoin d'être intubé ?
Bien sûr, son silence sonnait comme une victoire, même si, au fond, je ne croyais pas que sa reddition soit possible. Mais pourquoi ne pas jouer un peu puisque son mutisme me donnait l'espace d'avancer quelques pions. Je m'étais jetée à l'eau, alors autant faire quelques coulées de brasse. Juste pour la beauté du geste, quitte à finir en perdante magnifique.
— Allez s'il te plaît. Remets-toi. Il n'y a pas mort d'homme, t'es trop beau à même la peau. Ça égayera la maison comme un bouquet de tulipes. Allez à poil, mon bel homme à femmes !
J'entendis mon Italienne pouffer, et lui, finit par décoller sa langue pour me lancer :
— Mais chérie, c'est fou ce que tu me demandes. Je peux pas faire ça...
Ça c'était vraiment parler pour ne rien dire. La réponse sans panache de mon homme. Aucune chance de me désarmer avec une riposte si misérable.
— Est-ce que tu te rends compte comme ça peut être renversant une femme qui demande à son homme de se déshabiller pour poser un regard de gourmandise sur la beauté masculine dont tu te trouves être un exemplaire très réussi ? Est-ce que tu piges un peu la magie du moment ? Et qu'en plus, il y a deux paires d'yeux pour te regarder. La femme de ta vie et la belle Italienne.
— Heu, ben…
(oh ! Mon petit minable homme d'amour avec ses réponses à la con).
— Un homme en tenue d'Ève face à deux créatures tout juste réveillées, égayées par la lumière automnale. Tu n'as pas envie de participer à ce tableau ? Tu crois qu'on n'a pas d'appétence pour tes fesses et tes reliefs tout en muscle ? Détrompe-toi, les filles ça adore mater. En pleine conscience, et pour tout décortiquer. On ne va pas te violer mon chéri, on veut juste que ton corps fasse partie du décor.
C'est alors que la doublure de Sofia Loren me prit la main et se tourna vers ma cible. Le plus enjôleur des sourires lui fut lancé, plein d'un acquiescement à mon argumentaire, un sourire mu par un fol espoir, et foncièrement irrésistible. J'avais donc une alliée. Elle était mon aide de camp, il était face à l'axe du mal. Je commençais par croire en ma bonne étoile, et je me disais que peut-être, mon entreprise ne finirait pas au cimetière de mes illusions. Il fallait donc s'appliquer à maintenir la cadence :
— Déshabille-toi. Enlève tout. Ma voisine en rêve. Observe un peu ses yeux de louve romaine remplis d'espoir. Et en ce qui me concerne, penser à toi nu comme une salamandre au milieu de la pièce, ça me donne des palpitations d'adolescente. Alors sois un bonhomme, fais ta femelle, ne sois pas pudique ma beauté. Allez, vire-moi ta panoplie.
Mon Italienne s'amusait de ma logorrhée et de l'aphasie de mon loustic. Elle se marrait que j'en fasse des tonnes pour faire l'apologie du déshabillage masculin. Lui était sonné, moi j'étais Mike Tyson, Sofia Loren faisait la ola. Mais même si je me sentais inspirée j'étais tendue de tous les côtés. À droite, mon impatience d'ado attardée ravivait un vieux syndrome de Gilles de la Tourette et des noms d'oiseaux à son encontre commençaient à s'emparer de ma raison face à la possibilité que mon désir soudain de le voir sans rien sur la peau ne puisse être exaucé. Et à gauche, mon regard aiguisé sur les rapports de genre me conduisait à la réflexion que si, dans un tel contexte, une femme un peu dégourdie avait entendu une telle requête de la part de son partenaire, elle se serait sentie en confiance et se serait enhardie à strip-teaser sans vergogne. J'en venais même à penser qu'avec une supplique bien moins longue notre transalpine aux muscles longilignes aurait pu remplacer au strip-tease mon bien trop timide compagnon. Diantre ! Il faut leur ériger la muraille de Chine pour que les hommes envisagent, consentent, jouissent d'être objectivés par la concupiscence féminine, alors qu'une femme est bien plus téméraire en la matière. Mais mieux valait faire taire mes convictions et en vrai, j'étais prête à toutes les lâchetés idéologiques pour le bien immédiat de ma libidineuse cause. Alors, bonne pâte que je fus, je me remis à l'ouvrage pour en rajouter une couche et me vautrer avec une ferveur toute machiavélique dans la glorification de l'homme.
— Tu n'as rien à craindre, tu serais laid comme un vieux sanglier, ton geste serait encore magnifique. Là tu es mon petit Dieu, tu peux tout te permettre. On ne fera rien d'autre que d'admirer ton sang-froid, ton sang-chaud peut-être…, et certainement ton corps sculpté pour nous faire perdre le sens des priorités. On ne touchera à rien, tout restera à sa place. On sera deux limaces à côté d'un athlète. Rends-toi ! C'est l'estocade, on n'a jamais vu un Minotaure en caleçon !
Pendant que je laissais infuser mon Marcello sous les prunelles de l'Italienne, qui commençaient à flirter sévère avec la luxure, je cherchais une explication à mon dérapage. Qu'est-ce qui m'avait pris ? Pourquoi avais-je mis les formes de mon amoureux au menu du p'tit déj ? Est-ce que je voulais échauffer l'Italienne, grâce au pouvoir que je pourrais avoir sur lui ? Franchement en y regardant de près, c'était troublant cette possibilité ; l'idée que sa lingerie se gorge d'humidité par le cadeau que j'aurais pu lui faire, m'électrisait. Penser à elle qui pensait à moi en train de pousser mon homme à se transformer en danseuse du Crazy Horse me faisait entrevoir des perspectives encore inconnues. J'étais timbrée.
Ou peut-être que non, et qu'il n'était là question que d'empathie. Peut-être voulais-je offrir à Monsieur le rare plaisir de pouvoir s'exhiber devant deux créatures. Devant son amie, au regard inédit, qui goûterait sa toute première rasade de mon mignon, et devant sa femme, familière, toujours rassurante, qui le regarderait se faire regarder par une autre. Ben oui, comment ça fait un homme quand ça a envie de se montrer pour susciter de l'excitation ? Pas facile hein ? Ça sort de la douche au moment où les invités arrivent (« Oups, pardon, je pensais qu'il n'était que dix-huit heures, je prends une serviette et je vous sers le champagne ») ? Ça invente des activités un peu téléphonées (« Ça vous dit un bain de minuit ? Non, non. Mais vas-y toi, on t'attend ») ? Ou ça montre ses blessures de guerre (« Regarde, je me suis pris une balle de ping-pong sur la fesse ») ? Surtout il ne faut pas qu'il le fasse exprès. Arborer un décolleté ? Que nenni ! Ils n'ont pas de décolleté les hommes ; et les chemises ouvertes sur torses velus et chaînes plaquées or, ça, c'est mort de mort. Mettre un minishort qui rentre dans les fesses ? J'imagine trop comment mes copines détesteraient de le voir affublé de la sorte (mais moi, sérieux, je kifferais de ouf).
Et si c'était encore plus simple que cela ? Que je pousse mon alter ego à faire quelque chose que moi-même je mourais d'envie d'expérimenter, à savoir que lui m'intime de me défaire en public de mon pyjama trop pudique. Mais, le connaissant, jamais il ne me demanderait un truc pareil.
Allez, soyons généreuse, et convenons que c'était un peu tout cela à la fois.
Alors que j'étais encore en train de sonder les raisons de ma soudaine lubie, l'Italienne était passée à l'action. Elle se leva, s'inclina vers moi, telle la tour de Pise, pour me chuchoter qu'elle souhaiterait plus que tout qu'il m'obéisse ciecamente. Un moment charnière. Tout est encore vivant dans ma mémoire. Ce rapprochement physique qui me trouble, ses aveux sulfureux, en phase avec ma sulfureuse requête, qui me troublent tout autant. Elle le sent, s'engouffre dans la brèche, se colle à moi d'une manière totalement assumée. Mon oreille, très vite cernée par ses lèvres, ingurgite, avide, les crépitements de sa voix. Je savoure, elle savoure, nous savourons. Elle me susurre des tas de trucs. Surtout qu'elle adore me voir clamer haut et fort ce dont j'ai envie. La pointe de sa langue prend ses aises dans la fente de mon oreille, vite devenue une alcôve prête à toutes les souillures. Les mots de sa langue maternelle ont remplacé le français, mais je les devine truffés de gauloiseries. Je l'écoute et j'imagine le meilleur, ou mieux encore, le pire du meilleur. Mais juste avant que je ne goûte au premier orgasme auriculaire de toute mon existence, elle se retire brutalement tel un amant trop pressé. Hâtive, sans scrupules, son plaisir avant le mien, bien sûr... Je suis groggy. Je frissonne, déjà accro à l'organe qui vient de s'enfuir. Elle me délaisse, elle sait qu'elle me malmène, une prise de pouvoir est en train de s'opérer. Elle fait pivoter ma chaise en direction du jardin. Lui est sorti de mon champ de vision. Il se tait mais doit me détester. Ma demande bien trop embarrassante, et en prime, la langue bien trop indécente de ma coéquipière dépassent largement son seuil de tolérance. Il va m'en vouloir pendant des plombes et je vais devoir faire des pieds et des mains pour le récupérer, avec bien d'autres équipements que mes pieds et mes mains. Je le connais, et je sais qu'il s'est embarqué dans une séance « d'air insultes » dans mon dos. Les muscles de ses lèvres, emportés par une chorégraphie au titre du genre « TOI, TU VAS ME LE PAYER », doivent friser le claquage.
Je lève la tête pour constater que c'est encore à lui qu'elle adresse un nouveau sourire, un diamant plus rutilant encore que le premier. Son inclinaison vers moi lui avait fait glisser l'encolure de son pull. Ben voyons… L'épaule s'est libérée du cachemire. Vivace, une splendeur. Elle se garde bien de se réajuster. Un encouragement pour lui montrer la voie ? Toujours sa main dans la mienne, elle revient à moi. Une posture de surplomb face à mon début d'aliénation. Mais je sens qu'elle se crispe (il se passe un truc), ses ongles s'empalent sur mon épiderme, ses yeux me harponnent puis s'arrachent pour guetter ce qui se trame dans mon dos. Elle m'a jeté un sort. Scellée à ma chaise, je n'arrive plus à bouger. Une torture. Mais elle aussi, maintenant, elle déguste. Dans ce qui ressemble à un mordillement lascif, j'aperçois ses incisives qui taillent dans ses lèvres. Les morsures qu'elles s'infligent s'accélèrent au rythme de sa respiration. Ça s'emballe derrière et je ne vois rien, toujours immobilisée par l'emprise. J'entends la machine à laver qui démarre, l'eau qui se déverse ; ça gargouille et tourbillonne, comme dans mon ventre. Mais que se passe-t-il ? Elle se raidit encore plus, et me balance dans un cri expulsé comme un kiai de karaté : « Ecco fatto! ».
…
Tout est suspendu, une colonie d'anges passe. Mais je comprends que je l'ai eue ma victoire. J'en mesure les effets chez elle au contact de ses doigts. Elle est toute moite, la cyprine lui coule des mains. La fontaine de Trevi dans ma cuisine ! Il a dû vraiment y mettre les formes le bougre, et dire que j'ai raté le début. Il doit penser qu'il l'a bien méritée sa petite vengeance en réservant l'exclu à la transalpine. Bien sûr qu'il va me faire poireauter et qu'elle va en profiter longtemps avant moi. Et voilà maintenant qu'ils se mettent à parler italien. Je ne capte rien. Je n'ose participer, j'ai l'impression que leurs paroles n'acceptent pas les plans à trois. Exclue, je me décompose d'impatience, et en attendant je regrette d'avoir fait allemand deuxième langue. Mais voilà maintenant que la prima donna lui fait la révérence. Son buste coule vers le sol, ce qui élargit, dans les grandes largesses, l'entrebâillement de son pull. On dirait un cabriolet Ferrari à ciel ouvert. Et la ritale qui tient la pose en vrai maître yogi. Et moi plantée au milieu de deux exhibitionnistes.
Ça y est, il arrive sur ma droite le corps dévoilé, je le savoure enfin mon Grand Paradis qui a fait fondre l'armure. Une montagne d'indécences. Un subtil assemblage : aubergine, prunes et potiron fendu, en parfaite harmonie (mon bien-aimé, tout droit sorti d'une toile d'Arcimboldo). On en a plein les mirettes. Il passe, me frôle, mais son ignorance envers moi est flagrante. Pas la moindre escale à mes côtés. Il a la rancune tenace mon avion de chasse. Il se transporte direct vers la baie vitrée, l'ouvre et poursuit sa trajectoire. Il plane dans le jardin. À poils devant nous. Il finit par s'arrêter tout au fond, juste à l'endroit où pend encore le linge de la veille. Mais c'est qu'il a le béguin pour la blanchisserie l'animal ! Le voilà qu'il décroche chaque pièce une à une. Il prend tout son temps pour vérifier méticuleusement l'absence de taches avant de passer au pliage. Il est là tout exposé. Rien à foutre des voisins, rien à foutre des montgolfières. Il est dans son jardin.
Son retour se fait au ralenti, comme pour nous laisser le temps tout inventorier. On est aux premières loges. Les yeux de l'Italienne scintillent comme des lucioles. Il veut qu'on en profite jusqu'au bout : Il papillonne, le nez dans les dahlias, les mains qui caressent les bambous. On se repaît sans vergogne. Son corps souffle la concupiscence. Il performe magnifiquement la nudité avec son air de pas y toucher.
Ça me ferait quoi s'il poussait l'indécence un peu plus loin ? Qu'en pense ma voisine ? A-t-elle envie de le toucher ? Va-t-elle le faire, là dans notre jardin ou une fois qu'il sera rentré ? Attend-elle mon feu vert ? Je ne sais pas si je veux… mais je ne sais pas si je ne veux pas... A priori Sofia Loren n'a jamais versé dans le cinéma X, mais il y a un début à tout.
En attendant, il poursuit ses déambulations, et finit par marquer un arrêt pour poser la pile de linge sur la table de jardin. Il se saisit d'une figue ; il l'ouvre, nous exhibe bras tendus, les deux faces intérieures du fruit, rouge vif en leur centre, luisantes, juteuses, bientôt dégoulinantes. Merci pour la métaphore darling, on avait pigé ; t'inquiète, on sait toutes les deux à quoi tu penses. Tu nous prends peut-être pour des demi-figues mais on n'est pas des idiotes. Évidemment, ta langue s'immisce dans nos avatars de circonstance et nous déguste à distance. C'est moins bien qu'en mode tactile, mais ça a quand même de la gueule. Ta technique vue en plan large me rappelle de savoureux souvenirs. Manifestement ces amuse-bouche te font de l'effet car ta physionomie a évolué pour le meilleur ; et ce serait toi maintenant l'acteur pour les plus de dix-huit ans. Te voir bander devant une autre femme. Quelle drôle de sensation ! Laquelle de nous est responsable du plus grand nombre de centimètres ? Je m'inquiète quand même pour les voisins, et un peu aussi pour les hirondelles, celles qui ne sont pas encore parties ; faudrait pas qu'elles ratent leur migration à cause de toi.
Ta dégustation dégénère : une coulée de nectar ruisselle de la commissure des lèvres jusqu'à tes abdominaux. J'adore cette vision. Et question coulée de nectar qui ruisselle, je crois que l'on a toutes les deux une longueur d'avance sur toi... En hôtesse attentionnée, je me demande même si notre invitée a prévu une culotte de rechange. Pour ne pas te perturber, je lui en parle discrétos à la manière d'une ventriloque :
— Je t'en prêterai une si tu veux, on ira choisir celle qui te fait envie…
Elle me rétorque toute aussi ventriloque :
— Je n'ai pas besoin de culotte, mais plutôt d'une paire de chaussettes…
Il me faut un peu de temps pour accuser réception des deux sous-entendus de cette réplique. J'en ressors avec la sensation d'un étrange fondu enchaîné, où la Cicciolina effacerait Sofia Loren.
L'artiste a fini son numéro. Retour en coulisses. Les hirondelles se sont envolées. Probablement dans les yeux de l'Italienne.
Tu arrives, impérial devant tes deux Cléopâtres. Je constate que la coulée fruitée a progressé jusqu'en dessous de la ceinture... Il va falloir nettoyer… Mais je crois que l'on va pouvoir s'entendre, car moi j'adore le jus de figue autant que toi tu adores le jus de fille. Tu t'approches et tu nous déposes, entre deux restes de croissants, dans un geste très Veni, Vidi, Vici, la pile de linge impeccablement pliée. Au sommet trône, de manière ostentatoire, la culotte transparente que je m'étais offerte en catimini dans le quartier rouge d'Amsterdam. Tu finis par lâcher avec une désinvolture toute calculée : « Avec plaisir ma chérie ! ». Le panache était de retour. Nous deux, spectatrices toutes flasques, comme deux méduses médusées.
Je pense pour moi-même – Tu es le Rocco Siffredi de l'audace mon darling.
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