Le samedi soir, vingt-deux heures. Mélanie gare son vélo sur le parking du Pirate. Elle a mis une robe noire, légère, qui tombe mi-cuisse. Bien plus courte que celles qu'elle porte en cours, mais pas non plus choquante pour aller en boîte de nuit, bien que peu pratique pour l'utilisation d'un vélo. Pas de sous-vêtement, comme d'habitude : elle n'a jamais supporté la sensation de contrainte de la lingerie. Le tissu glisse directement contre sa peau, contre ses seins petits et fermes, contre le creux de ses hanches. Elle a laissé ses cheveux détachés pour l'occasion, et les boucles blondes ondulent librement autour de son visage. Le maquillage est discret : elle ne s'est autorisée qu'à forcer un peu sur le crayon pour souligner la pâleur de ses yeux océans.
La musique frappe contre les murs du bâtiment avant même qu'elle n'entre. Une basse profonde, rythmée, qui vibre dans le sol. L'air sent l'alcool renversé, la sueur, et ce parfum générique de boîte de nuit : un mélange de désinfectant et de phéromones synthétiques. Elle en vient à se demander ce qu'elle fait là.
Avant qu'elle ne se décide à faire demi-tour, son regard est attiré par un mouvement proche de l'entrée de la boîte de nuit. Maïlyne, qui l'attendait à l'entrée, vient vers elle, moulée dans son jean, tout sourire. Elle est avec deux autres filles de la classe : Chloé et Sarah, ses meilleures amies. Elles sont déjà légèrement éméchées, riant fort, leurs verres de cocktail en plastique à la main.
— Vous êtes venue ! Madame Losfelt ! Enfin… Mélanie. Putain, j'suis trop contente !
— Regarde Sarah, c'est Madame Losfelt ? Qu'est-ce qu'elle fait là ? Si on m'avait dit que ..., remarque Chloé à son amie.
Maïlyne se jette littéralement contre Mélanie et l'enlace. Le contact est soudain, chaleureux, impulsif : le corps mince de la jeune fille plaqué contre le sien, la douceur d'un léger pull en cachemire contre la peau nue des bras de Mélanie. Cette dernière est envahie par l'odeur de son élève : un shampoing à la fleur de tiaré, teinté de vanille, mélangé à la chaleur de sa peau et à une pointe d'alcool.
— Doucement, rit Mélanie en lui tapotant le dos. C'est bon, je suis là. Joyeux anniversaire.
Elle tend un petit sac à celle qu'on est venu fêter. À l'intérieur : un marqueur quatre couleurs. Le même modèle que celui que Maïlyne utilise en cours, mais avec un motif alliant molécules d'ADN et motifs végétaux. Une carte avec un dessin de neurone et la mention « Pour que tes synapses restent actives même en soirée » accompagne le paquet.
Maïlyne éclate de rire. Un rire franc, qui fait se retourner les gens à l'entrée.
— C'est trop parfait ! Vous êtes la meilleure, sérieusement. Venez, on a une table réservée.
L'intérieur du Pirate est exactement ce qu'on peut imaginer : sombre, bruyant, des lumières stroboscopiques qui balayent la piste de danse bondée. L'air est épais, moite. Elles s'installent dans un coin, sur des banquettes en simili cuir collant. Maïlyne commande des shooters.
— C'est pour mes dix-huit ans, c'est obligatoire ! dit-elle en les distribuant à chaque invité.
Les heures passent dans un flot de musique, de rires, de conversations qui doivent être criées pour être entendues. Mélanie boit plus qu'elle ne le ferait d'habitude. L'alcool monte progressivement, installant une chaleur diffuse dans ses membres, un relâchement de la tension qu'elle porte dans ses épaules depuis la rentrée. Chloé et Sarah partent danser vers minuit et demi, laissant Mélanie et Maïlyne seules sur la banquette.
Elles sont assises côte à côte, proches, peut-être trop proches. Le niveau sonore environnant n'autorise guère une distance plus acceptable. Maïlyne parle, le visage à quelques centimètres de celui de Mélanie, son souffle tiède portant des fragments de vodka et du gloss à lèvres vanille. Elle raconte à son enseignante sa vie avec ses grands-parents, sa peur de les perdre, son rêve de devenir infirmière. L'enseignante écoute, la tête légèrement penchée, les yeux mi-clos.
— Vous savez quoi, Madame ? dit Maïlyne à un moment, sa main posée sur la cuisse de Mélanie.
Le contact est naturel, innocent : le geste de quelqu'un qui a besoin de toucher pour communiquer. Mais la main reste. Le contact de doigts et de la paume posée à plat contre la paume diffuse une chaleur qui dépasse un simple échange thermique.
— Vous êtes la seule adulte qui me parle comme ça. Comme si j'étais… quelqu'un. Pas juste une élève. Pas juste une gamine qui a perdu ses parents. Quelqu'un.
Mélanie déglutit. Ses pensées deviennent floues et se ralentissent mais le contact physique la maintient ancrée dans le présent.
— Tu es quelqu'un. Tu l'as toujours été. Et personne n'en doute : ni Chloé, ni Sarah.
Les mots sortent dans un murmure. Maïlyne la fixe : un regard long, où quelque chose change. Une bascule imperceptible. Le pouce de Maïlyne bouge, un geste minuscule, presque inconscient, qui trace un cercle sur la peau. Le temps s'allonge, avant que la bulle n'explose.
— Venez, on va danser !
Maïlyne s'extrait du banc, tirant son enseignante par la main pour rejoindre Chloé et Sarah qui se déhanchent déjà sur la piste de danse. Mélanie se laisse aller, oubliant le bruit, son corps bougeant au rythme sourd des basses qui font frémir l'atmosphère.
Les secondes deviennent des minutes, les minutes des heures. Tout devient flou, comme devant un appareil photo à l'obturateur grand ouvert, en pause longue. Les corps se mêlent, les bras se lèvent, les pieds glissent sur le sol au rythme infernal de la musique.
Au cours de la soirée, les deux femmes se rapprochent, dansant serrées l'une contre l'autre, les yeux animés avec une fièvre doucement éthanolée (sic). Maïlyne se penche. C'est un mouvement lent, hésitant : elle avance son visage, ses lèvres se rapprochent de celles de Mélanie, et elle s'arrête à un centimètre. Les corps se collent, ressentant la chaleur de l'autre, l'écrasement des poitrines menues. Comme si elle laissait à la jeune enseignante la possibilité de reculer. Comme si elle hésitait.
Mélanie ne recule pas.
Le baiser est doux, candide, avec une délicatesse presque enfantine. Les lèvres de Maïlyne sont légèrement collantes de gloss, tièdes de vodka et d'excitation. Le contact se rompt, en l'espace d'un battement de cœur. Les yeux s'écarquillent, comme si elle s'étonnait de ce qu'elle venait de faire.
— Pardon, dit-elle. Pardon, je… j'sais pas pourquoi j'ai…
Mélanie pose sa main sur celle de Maïlyne, la rassurant, se rassurant elle-même.
— C'est… c'est rien. Ce sont les dix-huit ans, l'ambiance, la fatigue. C'est…
Elle ne finit pas sa phrase. Parce qu'elle ne sait pas comment la finir. Parce qu'elle n'a pas entendu ce qu'a dit Maïlyne. Parce qu'elle sait que cette dernière ne l'a pas entendu. Dans sa poitrine, son cœur bat trop fort pour qu'elle puisse formuler une explication rationnelle. Elles restent là, au milieu de la boîte de nuit, au milieu des corps qui s'agitent, enlacées, simplement. Puis Mélanie regarde l'heure sur sa montre : trois heures du matin.
— Il est trois heures. L'internat…
L'intéressée fronce les sourcils. La réalité revient d'un coup : l'internat, elle n'avait pas vraiment compté dessus. Il n'est de toute façon plus possible d'entrer après dix-huit heures. Elle était censée dormir chez ses grands-parents, mais ils sont à quarante kilomètres et elle n'a pas de voiture. Elle avait pensé dormir chez Chloé, mais cette dernière désormais est hors de vue, probablement rentrée à l'heure qu'il est. S'extrayant de la foule pour rejoindre la table, elle jure :
— Merde. Merde, merde. J'suis bloquée. Les grands-parents dorment, je peux pas les réveiller…
Mélanie réfléchit. L'alcool rend la décision plus simple qu'elle ne le devrait.
— Viens dormir chez moi. J'ai un petit lit. Ce n'est pas l'internat, mais c'est un toit. Et tu ne seras pas loin du lycée.
— Vous êtes sûre ?
— Sûre. Je ne vais pas te laisser sur le carreau. Et c'est le rôle d'une enseignante de prendre soin de ses élèves. Viens. On y va.
Elles se lèvent, un peu vacillantes. Mélanie regrette sa phrase qui lui rappelle encore l'impossibilité de cette situation qui n'aurait jamais dû être. Elle paye le reste de l'addition, laissant un pourboire excessif, comme pour combler l'inconscience dans laquelle elle s'enfonce, pas après pas. Elles sortent dans la nuit d'octobre. L'air devenu frais frappe leurs visages comme une gifle bienfaisante. Les rues sont désertes, éclairées par les lampadaires orange qui projettent des ombres longues sur le bitume. La ville est tranquille, mais leurs oreilles résonnent encore d'un surplus de bruit.
Le vélo décroché, les deux jeunes femmes marchent côte à côte à travers la ville, le bruit régulier de la roue libre résonnant au rythme de leurs pas, dans le silence. Maïlyne trébuche sur un trottoir, Mélanie la rattrape par le bras, et elles rient : un rire fatigué et un peu nerveux.
Le trajet dure trente minutes. Maïlyne s'accroche à son enseignante comme à une bouée pour ne pas sombrer. Les lampadaires défilent : elle se laisse guider. L'enseignante marche, tranquillement, le corps chaud de son élève accroché à son bras, sa hanche frottant contre la sienne, diffusant une sensation ou un sentiment que sa raison s'applique à repousser, malgré la brume dans ses pensées.
Son appartement se situe au cinquième étage d'un immeuble ancien, à proximité du lycée. Il est petit, mais fonctionnel : une pièce de vie lumineuse, une chambre occupée par l'enseignante et une chambre plus restreinte occupée par un lit simple. À cette heure, il est plongé dans la pénombre. L'occupante allume la lampe du salon : une lueur chaude, orange, qui révèle un canapé vert d'un autre temps, une table encombrée de copies et de fruits et des cadres photo grands formats. Sur ces cadres, Maïlyne retrouve son enseignante dans les bras d'un homme et deux adolescentes qui sourient à l'objectif. Sur l'une d'elles, Mélanie porte un T-shirt orné sombrement d'un « Best Mum », entourant de ses bras une adolescente en salopette.
— Voilà, c'est chez moi, dit-elle avec un geste vague. C'est pas grand, mais… c'est calme. La salle de bain est à droite, si tu veux te débarbouiller. Je vais te préparer ton lit.
Maïlyne explore son environnement immédiat. Elle remarque les livres, les post-its colorés collés sur le frigo, la théière vide sur le comptoir. L'appartement sent le thé et la lavande. Une odeur de propre et de simplicité.
— C'est joli, dit-elle doucement. Ça vous ressemble.
Elle rejoint son hôte qui sort des draps d'un placard et les lance sur le lit. Leurs gestes sont un peu maladroits mais ensemble, elle font le lit, leurs mains se frôlant sur le tissu : un contact. Encore.
— Merci, dit Maïlyne. Pour tout. Pour le cours. Pour ce soir. Pour… ne pas m'avoir repoussée.
Mélanie l'observe. Dans la lumière orange de la lampe, les cheveux auburn ont des reflets cuivrés. Ses yeux verts sont mi-clos, fatigués. Une mèche de cheveux tombe sur son visage.
— Bonne nuit, Maïlyne.
— Bonne nuit, Madame Losfelt. Mélanie ...
Le prénom, encore. Prononcé dans un murmure, comme un secret.
Mélanie se retire dans sa chambre, s'allonge sur son lit, fixe le plafond. Son cœur bat encore trop fort. Elle porte ses doigts à ses lèvres. Le souvenir du gloss vanille, de la chaleur, de la douceur.
De l'autre côté de l'appartement, elle entend la jeune fille s'installer sur petit lit. Le froissement des draps d'une personne qui n'arrive pas à s'endormir. La valse d'une personne qui n'arrive pas à se décider.
Mélanie ferme les yeux. Quelque chose a commencé ce soir : quelque chose qu'elle ne sait pas encore nommer. Quelque chose qui l'anime, mais la terrifie au plus haut point. Elle finit par s'endormir, encore habillée, un goût de vanille sur les lèvres.
Commentaires ()
Le désir s'installe, ce premier bisous tendre et pas vraiment inattendu, est accepté par Mélanie, à son grand étonnement ! Mais l'est-elle réellement ?
Je me réjouis déjà de te lire !