À cet instant, Léa tourne légèrement la tête. Elle aperçoit Gérard, un peu plus loin… toujours avec les deux femmes. Il rit. Il ne les regarde pas.
Elle revient vers Sandor. Un peu plus proche. Elle ne dit rien.
— C’est étrange comme les femmes… les vraies… aiment se perdre juste un instant. Entre le désir… et la peur. C’est là que naissent les plus beaux frissons.
— Et vous… aimez-vous qu’une femme se perde ?
— J’aime surtout l’aider à ne pas vouloir retrouver son chemin.
Léa et Sandor dansent, leurs visages proches, les yeux parfois fermés, comme s’ils glissaient ensemble dans un rêve. Sandor ne l’a pas touchée autrement que par la main et la taille, et pourtant, elle est en feu, toute son énergie tendue vers lui.
Léa jette un regard discret.
Là-bas, Gérard. Il les voit. Il les regarde.
Mais il ne vient pas. Il reste entre les deux femmes, un verre à la main, souriant un peu trop fort, comme s’il s’obligeait à jouer un rôle qu’il n’aime pas.
Léa revient à Sandor. Un rien plus proche. Un demi-centimètre. Mais suffisant.
— (regardant vers Gérard) Une connaissance ?
— Mon mari.
— Et pourtant… il ne bouge pas. Vous pensez qu’il ne vous reconnaît pas… ou qu’il a peur de vous interrompre ?
— Peut-être qu’il s’amuse autant que nous.
— Vous… vous amusez ?
— Je ne sais pas encore. Peut-être…
— Vous êtes une femme… extrêmement belle. Et vous avez cette chose rare… cette retenue qui demande à être transgressée.
Sandor recule très légèrement son visage. Non pas pour s’éloigner, mais pour mieux la contempler, comme on recule d’un pas devant un tableau dont le détail se révèle à distance.
Léa, sans même le décider, bascule la tête en arrière. Un geste souple, presque las, mais qui découvre toute sa nuque, cette courbe fragile que la lumière caresse comme une promesse.
Son chignon tremble légèrement, vivant, quelques mèches noires échappées de sa coiffure viennent s’accrocher à sa peau douce, le long de sa nuque, puis sur l’arrondi discret de son épaule.
Ses épaules s’ouvrent doucement.
Le haut de sa robe suit le mouvement. Sa petite poitrine, haute et ferme, pousse légèrement contre le tissu, parfaitement dessinée. Ce ne sont pas ses seins qui captent le regard, mais la façon dont ils se soulèvent, comme appelés par un souffle invisible, par une tension qu’elle ne cherche plus à contenir.
Le corset épouse ses formes avec précision, et dans ce mouvement, le tissu s’ajuste, menaçant de découvrir la naissance de ses aréoles, une ombre qui n’en dit pas trop, mais suffisamment pour troubler.
Un tableau d’équilibre. Rien n’est forcé. Tout est offert dans l’abandon délicat d’un corps qui sait qu’il est observé… et qui le veut.
Sandor ne bouge pas. Ses yeux la lisent comme un livre précieux, un souffle de respect dans la gorge.
— Vous dansez comme si vous rêviez… qu’on vous vole.
— Peut-être que j’attends d’être prise.
— Mais pas par n’importe qui.
— (yeux dans les siens) Non. Seulement par quelqu’un… qui me voit.
— (après un silence, toujours très doux) Et votre mari… vous voit-il encore ?
Léa ne répond pas.
Sandor regarde à nouveau Gérard. Toujours là. Toujours figé. Toujours souriant.
— Il vous regarde… comme on regarde une œuvre qu’on ne sait plus comment toucher.
— Peut-être a-t-il peur d’abîmer.
— Ce serait dommage de ne jamais abîmer ce qui ne demande qu’à vivre.
— Vous voulez m’abîmer ?
— (lève doucement les yeux vers elle, un fin sourire dans le regard) Ce n’est pas à moi de vouloir. C’est à vous de l’inviter.
— (penche la tête comme pour mieux l’observer) Et si je vous disais que je suis… précieuse ? Fragile ?
— Alors je vous traiterais comme une œuvre rare… qu’on approche sans jamais croire qu’elle vous appartient.
— Et pourtant… vous parlez comme si je vous appartenais déjà un peu.
— Non. Je parle comme un homme… qui sait reconnaître une envie… même lorsque le mot n’est pas prononcé.
Un silence suspendu.
— Vous êtes très sûr de vous.
— Pas de moi. De vous. Je vous vois.
— Et que voyez-vous exactement ?
— Une femme magnifique… qui brûle de vivre un moment… qu’elle n’a encore jamais osé réclamer à voix haute.
— (regard dans le sien, provocante) Et s’il était déjà trop tard pour le réclamer ?
— Alors peut-être… qu’il est juste temps… de le vivre.
Leurs corps glissent encore, avec cette fluidité hypnotique que seule donne la tension parfaitement partagée. Le monde est ailleurs. Le slow les enveloppe.
— Et si je vous disais… que je n’ai pas l’habitude de danser aussi longtemps avec un inconnu ?
— Alors je vous dirais que je n’ai pas l’habitude… de danser avec une femme qui oublie de regarder l’horloge.
— Vous semblez penser que je suis… distraite.
— Je pense que vous êtes parfaitement consciente. Et que vous appréciez la sensation… de ne plus devoir choisir entre le danger… et la bienséance.
— Peut-être que je joue à oublier… ce que je suis censée éviter.
— Et peut-être que vous espérez… que quelqu’un vous y ramènera.
Un silence. Ils pivotent, les pas sont si légers qu’on croirait voir flotter leurs ombres.
— Vous êtes très doué pour dire sans dire.
— Et vous… pour entendre sans répondre.
— Peut-être parce que j’aime les conversations… qui frôlent la peau sans jamais l’effleurer.
— Mais certaines peaux… demandent plus que des mots.
— La mienne, par exemple ?
— La vôtre… murmure déjà bien plus que vos lèvres.
La musique continue, un jazz doux, presque irréel. La salle semble s’éloigner peu à peu. Léa et Sandor tournent, presque sur place.
— Vous êtes… d’une telle intensité… que je peine à croire que ce soit la première fois que je vous vois.
— Peut-être m’avez-vous rêvée ?
— Non… je ne rêve pas. Je préfère les expériences réelles… les contacts réels… même s’ils sont fugaces.
— Vous êtes un homme pressé ?
— Pas pressé… mais attentif à ce qui ne revient pas.
— Qu’est-ce qui ne reviendrait pas ?
— (regard lent, glissant sur sa bouche, puis son décolleté) Ce moment. Ce frisson. Cette sensation… d’être exactement là où l’on pourrait… se perdre.
— Vous parlez souvent comme ça ?
— Seulement quand je ne peux pas parler autrement.
— (feignant l’innocence) Je ne suis pas certaine de comprendre ce que vous sous-entendez.
— Vous comprenez parfaitement. Mais… c’est parfait ainsi. Comprendre trop vite… tue l’ivresse. Et vous… vous êtes une femme qui mérite l’ivresse… pas la précipitation.
Elle se mord légèrement la lèvre. Son épaule se tend contre lui. La robe glisse d’un demi-centimètre, comme si son corps cherchait lui-même à s’ouvrir, sans en avoir reçu l’ordre.
Mais ce n’est pas tout.
À force de garder ses bras levés autour de la nuque de Sandor, dans cette étreinte dansée, dans cette posture où son buste se tend, le bustier satiné de sa robe commence inexorablement à descendre.
Rien de brusque. Pas un accident. Un phénomène lent, presque vivant. Comme si la gravité elle-même conspirait avec le désir.
Le tissu s’étire très légèrement sous la tension de ses omoplates, déroulant la ligne de son décolleté vers une zone plus intime, plus fragile.
Sa petite poitrine, jusque-là contenue avec élégance, se soulève à chaque respiration, et dans ce mouvement d'abandon, le tissu ne parvient plus tout à fait à la couvrir entièrement.
L’ombre fine, peut-être le bord d’une aréole, commence à apparaître dans le creux de la lumière. Rien n’est vraiment visible, mais tout est devinable. C’est le genre de dévoilement qu’un œil avide verrait… mais qu’un homme comme Sandor ressentirait avant même de le voir.
Et il le voit.
Il ne bouge pas. Il ne baisse pas les yeux.
Mais le silence de son regard se fait plus dense.
— Vous cherchez toujours à faire perdre la tête aux femmes mariées ?
— Non… je ne cherche jamais. Je me contente d’ouvrir des portes. Si une femme les franchit… c’est qu’elle était déjà à l’intérieur.
— Et que se passe-t-il si elle s’égare ?
— Alors… je m’assure qu’elle s’égare délicieusement.
Un temps.
Elle ne dit rien. Mais son souffle s’accélère.
— Vous devriez faire attention. Vous avez un talent certain… pour faire dire aux femmes ce qu’elles n’ont jamais dit.
— Et pour les entendre… même lorsqu’elles ne parlent pas. Je vous l’ai dit.
Ils continuent à danser, leurs corps glissent, sans effort, comme portés par quelque chose de plus ancien, plus profond que la musique. Les voix se sont tues autour d’eux. Le reste du monde s’efface.
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