Je suis autiste, mais je me soigne
C’est toujours étonnant cette boule dans la gorge. Une sensation très désagréable quand je suis angoissée. Depuis quelques années, ma vieille télévision me cause de la boule au ventre. Comme un mal-être rondouillard qui te prend le bide pour tout et n’importe quoi. C’est quoi l’histoire ? C’est encore une invention des tripatouilleurs de psychismes, balancée par nos médias bien merdiques, pour nous pourrir la vie ? On veut nous faire peur. La boule au ventre des écoliers en échecs scolaires. La boule au ventre pour faire peur aux parents des écoliers. Une "boulette ventrale" pour gamins, pour faire culpabiliser leurs vieux, qui eux, ont tout juste le temps de s’occuper d’eux. Parce qu’ils doivent bosser du matin au soir, pour ne pas que leurs mômes chopent la boule au ventre "spéciale trouille de crever de faim".
Jamais une bonne nouvelle n’égaye le monde. Notre petite planète ne vit que de mauvaises choses. Des mauvais choix, des mauvais politiciens, des catastrophes. Heureusement qu’ils sont là, eux, les influenceurs, les médias, les spécialistes de tout et de rien, les pseudos psychologues, les sociologues de salons. La boîte à images nous explique tant de choses. Nous ! Nous sommes les seuls et uniques fautifs. Ce ne sont pas les gouvernements incompétents et corrompus, les responsables. Ni les Tonton Christobal aux gros culs cousus d’or, qui tuent des gens et notre écologie du monde. Nous seuls, sommes les responsables ! Nous sommes trop fainéants, trop souvent malades, trop centrés sur nos égoïstes besoins de vivre agréablement, nous sommes trop, tout… On bouffe tout l’argent que nos politiques s’éreintent à trouver. Ils se battent pour obtenir de quoi sauver le monde. Mais ça ne suffit pas et c’est à cause de nous. Donc il y a la crise ! Des crises mondiales de partout. Et ces crises économiques ou autres, apportent des crises de nerfs aux gens de partout. Et évidemment, ils deviennent encore plus cons et font plus encore n’importe quoi. C’est pour ça que les dirigeants de nations n’arrivent plus à diriger correctement. Et alors il y a des guerres. Même une autiste comme moi l’a compris. Du coup, les gens normaux, les gens “pas comme moi”, ont inventé un mot pour définir ce que le monde ressentait en découvrant tout ce qui se passait. Anxiogène ! C’est très anxiogène les informations. Et, une fois qu’ils ont qualifié la chose, les gens normaux ont continué à écouter et à regarder toute cette merde. Ça doit sûrement rassurer de connaître le nom de la merde qu’on ingurgite ? En fait, je n’en sais trop rien. C’est normal, je suis autiste, alors…
Ce n’est pas moi qui le dis. C’est la société qui m’a affirmé que j’étais anormale. Ensuite on m’a dit que j’étais malade. C’était un moindre mal. Après j’étais beaucoup mieux traitée et devenue simplement "différente". Et là, il faut bien avouer que c’était un sacré progrès. Je me sentais vraiment mieux. L’autisme et tant d’autres trucs définis et jugés une bonne fois pour toutes, par cette même société qui supporte sans réagir, ou prend fait et cause, pour toute cette merde anxiogène. Encore que je ne l’écoute plus la société. J’ai fait une sacrée connerie. Je n’ai plus de télé. C’était un monstre antédiluvien mais avec tout de même des images colorées. C’était une fenêtre ouverte sur le monde, qu’ils disaient. Mais j’en ai eu marre des courants d’air. J’ai fini par donner cette saleté d’antiquité à mon voisin [1]. Il voulait tenter de fabriquer un aquarium original dans un téléviseur vintage. C’était certainement une mauvaise décision que de fermer cette fenêtre. Ce n’est pas vraiment de ma faute. Moi, je suis autiste. Cette boule logée dans ma gorge, c’est un peu comme un mal-être capable de m’étrangler. Un léger malaise qui m’étouffe un peu. Ma voix est légèrement enrouée quand je m’adresse à mon fantasme. C’est assez étrange d’être atteinte physiquement par une sensation psychologique. Parce que cette boule, finalement, elle n’existe pas. Un peu comme la cuillère du gamin dans Matrix. [2]
Une invitation en tout bien tout honneur
— Aylin… J’aimerais… J’ai quelque chose à vous demander.
— Je vous écoute.
Mon cœur s’était à nouveau emballé. J’avais osé demander à mon fantasme si elle acceptait de venir boire un verre chez moi. Ce serait un verre et un seul, si elle le désirait ainsi. Ce serait un moment amical. J’avais envie de lui laisser une meilleure impression et pourquoi pas, d’apprendre à la connaître un peu. Elle me donnait cette envie d’en savoir plus sur elle. Elle était comme un soufflet de forge qui ravivait la flamme de ma curiosité. C’était une invitation en toute amitié. Ce serait un moment de convivialité, en tout bien tout honneur.
Je lançais des mots à pleine vitesse et n’importe comment. Je lui servais le parfait petit vocabulaire du désordre énoncé. Elle, elle n’avait fait que sourire gentiment tout le temps de ma petite tirade.
— Un soufflet de forge ?
— Un très beau soufflet. Mais surtout pas un soufflé au fromage qui se dégonfle. Surtout pas ! Et je vous promets de ne pas vous prendre de force.
Là, je n’avais pas bafouillé. Quand j’énonce une connerie, c’est toujours très bien fait.
— Oh… Me voici rassurée. Si vous ne l’aviez pas précisé… Je refusais l’invitation.
Ma future invitée avait fait disparaître mon malaise. Une phrase avait suffi à dissoudre la boule qui enserrait ma gorge.
— Vous voulez dire que… C’est oui, alors ! Vous acceptez mon invitation !
— C’est oui. Je suis une vieille salope un tantinet aventurière.
— Putain, ne dites pas ça… J’ai vraiment honte.
Le regard vert d’eau brille mais c’est une lueur sombre. Ça ne dure qu’un instant, pas plus de deux ou trois minuscules petites secondes lilliputiennes. J’ai pourtant eu le temps de lire le message dans les yeux fixés aux miens. J’avais eu très chaud aux miches en débitant cette idiotie.
— Vous ne m’auriez pas fait de mal…
Cette femme est superbe et elle est plutôt futée. Elle aussi sait lire dans les yeux de l’autre.
— Non. Mais peut-être que chez vous… Tout à l’heure. Loin des regards indiscrets…
— Vous êtes très belle.
C’est venu tout seul. Des mots épris soudainement de liberté et traduisant une pensée brutale. Une idée venue se fracasser dans mon esprit en déroute. Son rire chaud et grave est sincère.
— Merci.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire…
— Ah… Vous êtes compliquée, vous. C’est gentil tout de même.
— Je voulais dire… Vous devez être très forte. Physiquement, vous devez être forte.
— Oui. Je vous montrerai tout à l’heure, si vous voulez.
— Vous faites des trucs d’art martiaux aussi.
— Oui. Et il faudra que je discute un moment avec Chris… Il a la langue bien pendue pour un pur Irlandais.
— Il vous aime bien. On boit notre whisky et on s’en va…
Je vais l’embrasser ! Forte ou balaise, art martial ou pas, je vais lui coller ma langue dans la bouche. C’est son sourire qui me fait cet effet-là. Et son rire, encore, quand elle dit : « À vos ordres ! ».
[1] Véridique. Il a fabriqué ce que j’ai appelé un "téléquarium". Ça lui a coûté beaucoup plus cher qu’un aquarium mais il était très fier de lui. Je lui ai demandé si les poissons devenaient cons au bout d’un moment. On avait chopé un sacré fou-rire.
[2] Voir Google.
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