Note de l'auteur
Je ne vais pas ici vous raconter ma vie. Je vais vous raconter ce qui a changé ma vie. Ce récit est une exhibition très personnelle. Une exhibition par les mots. Je vais vous offrir une rencontre.
Lenaïg
Nous venions de quitter le cours de littérature française et Lenaïg s’était presque jetée sur moi pour me poser la question. Nous n’étions pas réellement amies, mais je savais qu’elle m’appréciait. Moi, je l’avais toujours trouvée un peu prétentieuse, mais j’aimais beaucoup sa franchise. Quand elle avait quelque chose à dire, elle le balançait sans tourner autour du pot. Pour ma part, une autre forme de franchise ne m’aidait pas vraiment dans mes petites difficultés à communiquer avec certaines personnes. Mon franc-parler était lourd à encaisser. Et malheureusement, ma manière d’être était le plus souvent trop directe pour plaire aux autres. L’ironie est évidemment de mise et ma façon de présenter la chose est un doux euphémisme. J'étais totalement asociale.
— Alors comme ça, toi aussi, tu es attirée par les filles ?
— Oui.
— C’est cool !
Je suis incapable de me souvenir pourquoi je lui avais donné cette réponse. S’il était vrai que les filles ne me laissaient pas indifférente, je ne me sentais pas si attirée que ça par le sexe féminin. Les garçons me plaisaient bien. Et surtout… J’étais toujours vierge. Lenaïg avait simplement remarqué que je posais un peu trop souvent les yeux sur elle. Voilà donc où j'en étais.
Depuis que je me masturbais, je n’éprouvais aucune difficulté à éprouver toutes sortes de jouissances variées. Ce jour-là, chez Lenaïg, ce fut plus compliqué pour atteindre l’extase. Elle, après avoir pris son pied sous les caresses désordonnées et hésitantes que je lui prodiguais, avait eu un petit sourire. Ma toute première chérie, satisfaite de mes câlins, s’intéressait à moi.
— Tu es vierge, toi. Non ?
— Oui. Tu sais, j’ai très envie mais…
— Calme-toi Awena. On va y arriver.
Cette réplique ne me rassurait pas vraiment sur une éventuelle jouissance à atteindre. Je n’y attachais d’ailleurs pas une grande importance. Si j’étais vierge, Lenaïg avait couché très récemment avec une seule et unique femme. La mère de l’une de ses amies. Pourtant, un peu plus tard, là où les doigts de mon mentor en matière de sexualité avaient échoué, sa langue faisait enfin merveille.
Lenaïg, ma toute première chérie, était une jolie brune au doux regard sombre. Cette fille m’avait fait l’amour avec une sorte de délicatesse passionnée. Après les vacances d’été, elle n’était pas revenue en cours. Je ne l’ai jamais revue. Je ne l’ai jamais oubliée.
Vie amoureuse
Il est loin le temps de mes premiers émois avec la jolie Lenaïg. Une petite dizaine d’années à papillonner d’une fille à l’autre sans être capable de rester butiner la même fleur. Ce n’est pas tant le nombre de mes conquêtes qu’il est intéressant de connaître, mais plutôt le fait que je ne sois jamais tombée amoureuse de l’une d’elles. Alors mes petites amies finissent toujours par se lasser. Je suis consciente que c’est un comportement qui peut blesser. Mais est-ce ma faute ? Les filles m’ont toutes dit la même chose, presque mot pour mot.
— Tu es quelqu’un d’adorable. Tu es attachante… Mais toi, tu ne t’attaches pas !
Je n’ai pas vraiment le physique d’une bombe sexuelle. Je n’ai pas non plus ce côté “charme” de certaines nanas. Mais je suis quelqu’un de sympathique et je ne suis pas vilaine. Je n’ai pas de problèmes pour plaire aux filles. C’est certainement pareil pour les hommes. Je devrais dire, “Ça devrait être pareil avec les hommes”. En fait, je n’en ai jamais connu. Je n’ai rien contre eux, c’est simplement la vie qui a voulu que je les évite. Ou, j’ai vécu toute ma vie durant, une terrible poisse sexuelle et un total manque de bol. Chaque fois qu’une occasion se présente et que je pourrais enfin me lancer dans une aventure hétérosexuelle, je suis en couple avec une femme. Je ne tombe jamais amoureuse, c’est vrai, mais je suis d’une fidélité sans faille. Une vraie “Lassie” ! Fidèle Lassie. Je n’ai jamais vu les films de cette star canine des années 40/50, mais ma mère s’en souvenait parfaitement [1]. C’est presque une fixette chez moi. Je ne m’autorise rien qui pourrait déplaire à ma chérie du moment. Par contre, je n’éprouve aucune jalousie. C’est certainement dû au fait que je ne suis pas amoureuse. Donc, une éventuelle aventure hétéro, je n’y songe plus. J’ai fini par faire une croix dessus. Ce qui ne m’empêche pas de me caresser de temps en temps avec des images de beaux gosses pleins la tête. Je suis également une grande consommatrice de vidéos mettant en scène de charmants trios.
Toujours est-il que l’on pourrait dire que “techniquement”, je suis toujours vierge. C’est un simple constat et je ne tire aucune gloriole à être “vierge” à vingt-six ans. Je n’allais pas me passer de sympathiques membres virils factices juste histoire de jouer les Sainte-Catherine. Je suis athée en plus. Cela aurait été idiot de ma part de manquer d’initiative.
[1] Lassie. Une sacrée arnaque puisque toutes les chiennes Colley qui "jouaient" les Lassie de tous les films, étaient des mâles.
Le sombre connard
J’étais dans mon pub préféré et un bruit de voix m’avait fait lever les yeux vers un coin de la salle. Un mec s’éloignait d’un bon pas vers la sortie du bar tandis qu’une femme quittait sa chaise d’un mouvement souple.
— Vous n’êtes qu’un sombre connard !
La femme en colère avait fait quelques pas vers le fuyard avant de se décider à laisser tomber l’affaire et se contenter de lâcher cette phrase à haute voix. Je ne connaissais pas cette expression et ne la comprenais pas sur le moment, d’autant que le gars n’avait rien d’une personne typée métissage. Et autant être honnête, mon autisme léger est parfois compliqué à gérer [1].
Le sombre connard ayant quitté les lieux, la femme s’était retournée vers le comptoir et m’avait fixé un moment en restant parfaitement immobile. Puis, la statue se mettait en marche vers moi et m’adressait un petit sourire. Une simple marque de politesse ou peut-être une manière de s’excuser pour l’esclandre qu’elle venait de provoquer. En tout cas, le mal était fait.
Je craquais aussitôt pour cette femme.
[1] Autisme léger. Je m’étais diagnostiquée moi-même quelques années auparavant. J’avais eu tout bon. Rien d’alarmant rassurez-vous. Je joue en première base et je suis une excellente conductrice 🙂
Petite panique, ou comment perdre les pédales dans une galère
Debout au comptoir, la dame semble un peu nerveuse et patiente en cherchant quelque chose des yeux. Ou plutôt, elle attend quelqu’un et il s’agit certainement de Chris, le propriétaire du lieu.
— Bonsoir... Madame…
— Bonsoir.
— Je ne vois pas comment vous dire ça autrement. Je viens de craquer littéralement pour vous.
Je me suis installée près d’elle et mes cent soixante-dix centimètres se sentent instantanément écrasés par une stature imposante. Celle qui affole mes sens doit frôler les cent-quatre-vingts centimètres. Elle est sanglée dans un tailleur gris foncé. Ses larges épaules tendent le tissu de sa veste et ses seins me paraissent emplir pleinement sa chemise d'un joli rose sombre. Cette nana est une guerrière en civil, ou un cyborg, ou un truc du genre.
— Et bien vous… Vous n’avez pas froid aux yeux.
— Je vous regardais tout à l’heure et…
— On ne m’a jamais regardé comme ça. Je veux dire… Non rien ! Laissez tomber.
Elle est plus âgée que moi et pas qu’un peu. Je lui donne un peu plus d'une quarantaine d’années. Pas loin du double de mon âge. Un fossé qui ne me semble pas infranchissable. Cette femme est une bombasse certainement doublée d’une badass. Elle a de longs cheveux d’un joli blond vénitien, coupés plus bas que l’épaule. Ses yeux vert d’eau sont superbes et je la trouve très jolie. Non ! Belle ! Elle est belle. Malgré mon approche plutôt audacieuse, je n’ose pas lui dire ce que je pense réellement. Elle a ce que l’on pourrait appeler, un regard envoûtant. C’est également le genre de regard qui vous donne envie de la baiser sans réfléchir aux conséquences. Des yeux qui vous crient qu’elle n’attend que ça alors qu’il n’en est rien. Le fameux regard de salope cher à nos amis masculins. Tout comme son charmant visage, qui pourrait être vu comme une belle gueule de salope. Des pensées peut-être clichés misogynes si j’étais un mec, mais que j’assume totalement. Pourtant, je suis certaine qu’elle n’a rien de la coquine assoiffée de plaisir sexuel.
— Vous vouliez peut-être dire, qu’une femme… Qu’une femme, ne vous avait jamais regardé comme ça. Vous être grande. Je dirais le mètre quatre vingt.
Un long silence et elle ne bouge pas un cil. Pour le coup, je me sens un peu ridicule. Je dois pourtant tenter ma chance. Cette fille me plaît vraiment.
— J’ai très envie de vous…
Bravo ! C’est la pure vérité. Mais pas vraiment le bon moment pour qu’elle sorte du puits. Surtout qu’elle se balade à poil la vérité, c’est bien connu.
— Pardon… Je ne voulais pas dire ça. Enfin si, mais… Je tente ma chance sans trop d’espoir. Non ?
Je n’obtiens aucun son en retour. Le néant abyssal du sonore. Vu la chaleur qui me brûle maintenant les joues, je dois avoir le visage cramoisi.
— Ouais… C’est mort, je crois…
Elle bouge sans un regard pour moi. On dirait que je n’existe pas pour elle. Pourtant, j’ai une réponse. Ou plutôt, quelques mots…
— Ah bon ? Vous n’avez déjà plus envie de moi ? Vous êtes du genre versatile, vous. Plus du mètre quatre vingt.
Il y en a qui perdent les pédales et d’autres qui galèrent. Moi, je fais les deux. Je pédale dans une galère. Il ne manque que les klaxons des fans du tour de France, le tintamarre du tambour et les claquements du fouet des esclavagistes.
— Si… Vous me plaisez… C’est même pire. Heu… C’est autre chose, pardon. Je suis déjà accro à vous. Je suis scotchée…
Elle a un sourire et un regard amusé, mais je décèle également une certaine tension dans son attitude. Cette femme m’impressionne comme personne ne l’a jamais fait.
— Je suis ridicule. Hein ?
Elle reste un sacré bout de temps sans dire un mot et quand Chris arrive, elle lui demande son addition avec un sourire qui me ferait mouiller mon string s’il s’adressait à moi.
— On ne dit pas, hein… On dit comment.
— Quoi ?
Une fois sa note réglée, j’affronte le regard clair qui semble s’assombrir d’un coup.
— Et on ne dit pas, quoi. On dit, pardon.
— Je suis prête à prendre des cours de langue avec vous.
— Je pense plutôt que vous m’en donneriez.
— Très volontiers.
Elle a un sourire lassé. Ce n’est pas son jour, c’est clair, et moi je dois la saouler. Il est temps que je m’excuse platement pour ma conduite et que je me barre. C’est là, au moment précis où j’allais ouvrir ma grande bouche pour tenter de me faire pardonner, que le couperet tombe.
— Écoutez ma petite… C’est très gentil. Mais… D’abord, les femmes ne m’intéressent pas. Les gamines, moins encore, mais je comprends que vous vouliez m’être agréable. Malheureusement, vous tombez vraiment mal. Alors pour vous dé-scotcher, ou vous décoller, Chris doit avoir de l’eau chaude.
— Je n’ai aucune chance alors… Et je ne vous plais pas, en plus. J’ai bon ?
J’ai balancé ça comme on balance une bouée à un marin déjà perdu en mer, les yeux rivés à ce superbe regard vert.
— C’est exact. Vous avez tout bon. Je suis irrémédiablement hétérosexuelle. Et, vous ne me plaisez pas… En plus. Bonne soirée !
Ce putain de sourire qu’elle m’envoie juste avant de se détourner… Je revois encore aujourd’hui ce fameux sourire. Une moue mi-agacée, mi-désolée. Le sombre connard l’avait fichue en rogne et moi, je lui en avais recollé une couche. Je venais de prendre un vent digne d’un avis de tempête et je restais comme une idiote à la regarder partir. Je ne lui en voulais pas. Je n’étais même pas vexée.
J’étais amoureuse.
Commentaires ()
C'est plein de tendresse
C'est beau