Fiction
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Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Week-end de chasse — Chapitre 10 · 19 boutons
Auteur
Week-end de chasse
Chapitre 10 · 19 boutons
Il fait nuit quand la voiture quitte le gîte. Marc conduit. Antoine et Romain sont à l’arrière, et moi entre eux deux, les genoux serrés, le manteau posé sur mes épaules comme une cape.
Sous le manteau, la robe beige. Vingt boutons de nacre, du col jusqu’aux chevilles. Je les ai tous fermés un par un, devant le miroir, en les comptant comme on égrène un chapelet. Sous la robe, la dentelle beige, le porte-jarretelles, les bas résille, le string qui ne cache presque rien. Et la cage, fermée, sage, que personne ne touchera ce soir. C’est écrit. C’est dit. C’est ma loi autant que la leur.
Dans ma pochette, un petit étui de velours. Le plug rose, son cristal qui accroche la lumière des lampadaires quand j’entrouvre le fermoir pour vérifier qu’il est bien là. Le dé, aussi. Un dé blanc, tout simple, qui pèse dans ma main bien plus lourd qu’il ne devrait.
Marc me cherche dans le rétroviseur.
— Prête ?
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Le mot sort tout seul. Je le sens rouler dans ma bouche, glisser entre mes dents. Monsieur. À chaque phrase, désormais. C’est la règle. Antoine sourit dans la pénombre. Romain pose une main sur mon genou, par-dessus la robe, et la laisse là, immobile, chaude.
— Rappelle-moi le mot, dit-il doucement.
— Bécasse, Monsieur.
— Bien.
— Bécasse, Monsieur.
— Bien.
Sa main ne bouge pas. C’est tout ce qu’elle fait, rester là. Et c’est déjà trop. Je regarde défiler les haies noires, les panneaux réfléchissants, le village qui s’allume par fenêtres. Je pense au dernier bouton. À la taille. À celui qui ne s’ouvrira pas.
Dix-neuf pour eux. Un pour lui.
Le Relais est une ancienne maison de poste au bord de la départementale. Pierre blonde, poutres, nappes blanches, bougies dans des photophores. On y entend le crépitement d’une cheminée et le murmure feutré des conversations. Rien de vulgaire. Tout de chic.
L’alcôve est au fond, réservée au nom de Marc. Une banquette de velours bordeaux en arc de cercle, une table ronde, et un lourd rideau qu’on peut tirer à moitié. Marc a choisi l’endroit. Il connaît le patron depuis vingt ans. Il m’a juré que personne ne nous dérangerait sans s’annoncer.
Je n’ai pas encore retiré mon manteau que Marc se penche à mon oreille.
— Toilettes. Le plug. Toi-même. Prends ton temps.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Je traverse la salle. Mes escarpins claquent sur les tomettes. Une femme lève les yeux de son assiette, me détaille une seconde, me sourit d’un sourire de femme à femme, celui qu’on s’adresse quand une robe est réussie. Je lui rends son sourire. Mon cœur bat jusque dans mes tempes.
Les toilettes sont étroites, carrelées de blanc, parfumées à la fleur d’oranger. Je m’enferme. Je pose la pochette sur le petit rebord. Je défais le bas de la robe, trois boutons, juste assez pour la remonter sur mes hanches. Le string glisse sous mes doigts.
Le cristal est froid. Le lubrifiant aussi. Je prends une grande inspiration, je cambre les reins, et je le guide lentement, en respirant comme on me l’a appris. Il résiste, puis il entre, d’un coup, et se loge. Je me mords la lèvre pour ne pas faire de bruit. Mes jambes tremblent.
Je reste là une minute, une main à plat contre le carrelage, le front contre mon bras, à m’habituer à cette présence qui me remplit et qui ne me quittera plus de la soirée.
Puis je remets le string. Je reboutonne les trois boutons. Je me lave les mains, je vérifie mon rouge. Dans le miroir, une femme aux joues roses me regarde avec des yeux trop brillants.
Personne ne sait. Personne, sauf trois hommes derrière un rideau.
Je reviens à la table en marchant plus lentement. Chaque pas me rappelle ce que je porte. Je me glisse sur la banquette, entre Antoine et Romain. Marc est en face.
— Monsieur, c’est fait.
Marc me regarde longuement. Il hoche la tête.
— Tu te sens bien ?
— Très bien, Monsieur.
— Alors on peut commencer.
— Très bien, Monsieur.
— Alors on peut commencer.
Le serveur arrive. Un garçon jeune, poli, qui nous apporte quatre coupes de champagne et la carte. Je garde mes mains sur mes genoux. Je commande une sole meunière, Monsieur, non, pardon, je commande une sole meunière, s’il vous plaît. Antoine pouffe dans sa serviette. Le serveur ne remarque rien, ou fait semblant, et s’éloigne.
Marc tire le rideau à moitié. La salle disparaît. Il ne reste que la lumière de la bougie, les quatre coupes, le velours bordeaux, et nous.
— Le dé, dit-il.
J’ouvre ma pochette. Je le pose au milieu de la nappe blanche. Il a l’air minuscule. Il a l’air terrible.
— Les règles, Julie.
Ma voix est basse, mais elle ne tremble pas.
— Vous lancez chacun votre tour, Monsieur. J’ouvre autant de boutons que le dé l’indique. C’est vous qui choisissez où. Quand le serveur vient, je referme mon manteau sur mes épaules, et personne d’autre que vous ne voit rien. Je vous appelle Monsieur à chaque phrase. Et le bouton de la taille reste fermé.
— Pourquoi ? demande Romain, alors qu’il connaît la réponse.
— Parce qu’il n’est pas à vous, Monsieur.
— Pourquoi ? demande Romain, alors qu’il connaît la réponse.
— Parce qu’il n’est pas à vous, Monsieur.
Un silence. Puis Marc sourit, de ce sourire qu’il a quand je lui tiens tête et qu’il en est fier.
Il prend le dé. Il le fait rouler dans sa paume. Il le lance.
Le dé rebondit contre le pied d’une coupe, tourne sur lui-même, s’immobilise.
Quatre.
— Par le haut, dit Marc.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Mes doigts montent jusqu’à mon col. Le premier bouton est minuscule, il glisse mal dans sa boutonnière. Le deuxième plus vite. Le troisième. Le quatrième. La robe s’entrouvre. La dentelle beige apparaît, puis l’or des anneaux à travers la dentelle, qui accroche la flamme de la bougie.
Antoine ne dit rien. Il regarde. Je sens son regard comme une main.
— Continue de respirer, me souffle Romain.
Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais arrêté.
C’est au tour d’Antoine. Il prend le dé avec une gravité presque comique, souffle dessus comme dans un mauvais film, et le lâche.
Trois.
— Par le bas, dit-il. La fente, comme ce matin.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Je me penche. Les trois boutons du bas, ceux que j’ai déjà ouverts aux toilettes. Je les défais, et la robe s’écarte sur mes chevilles, sur mes mollets, jusqu’au genou. La résille beige luit sous la table.
La main d’Antoine se pose sur mon genou. Elle remonte d’un centimètre, puis s’arrête.
— Je peux ?
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Elle remonte encore. Lentement. La résille crisse sous ses doigts. Il s’arrête à la lisière du bas, à l’endroit où la jarretelle mord la peau, et il dessine du pouce un petit cercle, un seul, puis un autre. Je serre ma coupe si fort que j’ai peur qu’elle se brise.
Le rideau bouge.
Je referme le manteau sur ma poitrine en une seconde. Antoine retire sa main. Le serveur dépose les entrées, un velouté de châtaignes pour moi, un œuf parfait pour les autres. Il souhaite un bon appétit. Il ne voit qu’une jeune femme un peu rouge qui a gardé son manteau sur les épaules parce qu’elle a froid près du rideau.
Il repart. Je relâche mon souffle. Marc rit tout bas.
— Tu as été très rapide.
— J’ai eu peur, Monsieur.
— Peur, ou envie ?
— Les deux, Monsieur.
— J’ai eu peur, Monsieur.
— Peur, ou envie ?
— Les deux, Monsieur.
Je mange mon velouté. Je ne sais pas comment. Le plug se rappelle à moi chaque fois que je bouge sur la banquette, et chaque fois que je bouge, Romain le sait, parce qu’il me regarde avec ce petit sourire en coin.
C’est son tour. Il ne prend pas le dé tout de suite. Il finit son assiette, essuie sa bouche, repose sa serviette avec soin. Il me fait attendre. Il sait exactement ce qu’il fait.
Puis il lance.
Cinq.
Il siffle entre ses dents.
— Par le haut. Jusqu’au ventre.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Cinq boutons. Le cinquième, le sixième, le septième, le huitième, le neuvième. La robe s’ouvre en grand sur mon buste, sur mon ventre. La dentelle tout entière. Le bijou du nombril qui brille comme une petite étoile dans la lumière de la bougie. Je sens l’air tiède sur ma peau. Je sens surtout leurs trois regards.
Romain se penche vers moi. Sa bouche frôle mon oreille.
— Tu sais ce que tu es, en ce moment ?
— Dites-le-moi, Monsieur.
— Une petite salope bien élevée. Qui dit Monsieur. Qui ouvre ses boutons quand on lui demande. Et qui adore ça.
— Oui, Monsieur.
— Dites-le-moi, Monsieur.
— Une petite salope bien élevée. Qui dit Monsieur. Qui ouvre ses boutons quand on lui demande. Et qui adore ça.
— Oui, Monsieur.
Il passe un doigt sur mon ventre. Juste au-dessus du nombril. Il fait tourner le bijou entre deux doigts, doucement, et une décharge me traverse de part en part. Sa main ne descend pas. Elle connaît la frontière. Elle s’arrête là où commence la ceinture de la robe, là où le bouton de la taille veille, fermé.
— Il reste là, dit Romain en tapotant le bouton du bout de l’ongle. Il garde ton secret.
— Oui, Monsieur.
— Ça te fait penser à quelqu’un ?
— Oui, Monsieur.
— Ça te fait penser à quelqu’un ?
Je ne réponds pas. Je rougis jusqu’à la racine des cheveux. Antoine éclate de rire. Marc secoue la tête.
— On avait dit qu’on n’en parlait pas, dit-il.
— On n’en parle pas, dit Romain. On constate.
— On n’en parle pas, dit Romain. On constate.
La sole arrive. Le manteau, le sourire, le serveur qui ne voit rien, le rideau qui retombe. Le vin blanc, maintenant. Je bois une gorgée, puis une autre, plus grande. Il y a une chaleur qui me monte des reins et qui ne vient pas du vin.
Le dé revient à Marc.
Neuf boutons ouverts au haut, trois en bas. Douze. Il en reste huit. Sept, si l’on ne compte pas celui de la taille.
Marc lance.
Six.
Il ne dit rien pendant un long moment. Puis :
— Par le bas.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Six boutons, du genou jusqu’au haut de la cuisse. Je les défais sous la table, à l’aveugle, mes doigts qui tremblent maintenant pour de bon. La robe s’ouvre sur mes deux jambes, sur la résille, sur les jarretelles, sur le string beige. Il ne reste plus, entre le haut ouvert et le bas ouvert, qu’une bande de tissu à la taille, et deux boutons. Celui qui leur appartient encore.
Et celui qui ne leur appartiendra jamais.
Et celui qui ne leur appartiendra jamais.
Je suis assise sur la banquette de velours, la robe ouverte comme un livre, sous mon manteau. Le plug en moi. La cage sage. Trois hommes qui me regardent comme si j’étais la seule chose au monde.
Marc s’appuie sur la table.
— Viens là.
Je me lève à moitié, je me penche au-dessus de la nappe. Il me prend le menton entre deux doigts et m’embrasse. Pas longtemps. Juste assez pour que je goûte le vin sur sa langue.
— Tu es magnifique, dit-il.
— Merci, Monsieur.
— Ce n’est pas fini, ajoute-t-il.
— Je sais, Monsieur.
— Merci, Monsieur.
— Ce n’est pas fini, ajoute-t-il.
— Je sais, Monsieur.
Pendant le dessert, ils ne jouent plus. Ils me touchent.
Pas comme des brutes. Comme des propriétaires attentifs, chacun avec sa manière. La main d’Antoine sur ma cuisse, qui va et vient sur la résille, qui s’attarde aux jarretelles, qui les fait claquer doucement contre ma peau. La main de Romain dans mon dos, sous la robe ouverte, qui descend le long de ma colonne jusqu’à la bécasse tatouée, qui la caresse du pouce, puis qui glisse plus bas, sur mes fesses nues, et appuie très légèrement sur le cristal.
Je laisse échapper un son. Un son minuscule, aigu, que je ne reconnais pas.
— Chut, dit Marc en face, en me regardant manger ma tarte Tatin. Il y a du monde derrière ce rideau.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Romain appuie encore. Un peu plus. Je pose ma cuillère. Je ferme les yeux. J’agrippe le bord de la table.
— Bien.
Romain relâche. Il recommence. Relâche. Recommence. Antoine embrasse mon épaule, à la naissance du cou, là où la robe ouverte a glissé. La salle continue de murmurer derrière le velours. Une fourchette tinte. Quelqu’un rit. Personne ne sait. Moi, je fonds sur cette banquette, la bouche entrouverte, les cuisses écartées sous la table, et je dois serrer les lèvres de toutes mes forces pour ne pas gémir.
Le serveur annonce les cafés à travers le rideau, d’une voix discrète. Je remonte le manteau. Je pose les mains sur la table. Je souris.
— Deux sucres, s’il vous plaît.
Ma voix est parfaitement normale. Je suis fière de moi.
Il reste un tour. Le dé passe à Antoine.
— Il reste un bouton, dit-il. Un seul que tu as le droit d’ouvrir.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Il lance. Le dé saute, roule jusqu’au bord de la table, hésite, retombe.
Deux.
Il le regarde. Il me regarde. Il y a une seconde où personne ne bouge, où la question flotte au-dessus des tasses de café.
Je pose ma main à plat sur la taille, sur les deux derniers boutons.
— J’en ouvre un, Monsieur. Pas deux.
Antoine incline la tête. Je défais le dix-neuvième. Le vingtième reste fermé sous ma paume, minuscule, nacré, tiède de ma peau.
— Dix-neuf, dit Marc.
— Dix-neuf, Monsieur.
— Dix-neuf, Monsieur.
Il lève sa tasse de café comme on porte un toast.
— À la règle.
Antoine et Romain lèvent la leur.
— À la règle, disent-ils.
Je lève la mienne. Ma main tremble un peu.
— À la règle, Monsieur.
Je ne reboutonne rien. C’est Marc qui le décide. Je traverse la salle du Relais avec mon manteau long fermé jusqu’au col, et sous le manteau, la robe qui ne tient plus que par un seul bouton. À chaque pas, le tissu s’écarte, la résille frôle la doublure du manteau, et le plug se rappelle à moi. La femme de tout à l’heure est partie. Le serveur nous tient la porte. Je lui souhaite une bonne soirée. Il me la souhaite aussi.
Dehors, le froid me saisit. Le parking est presque vide, plongé dans le noir. Marc ouvre la portière arrière.
— Monte.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Je m’installe au milieu de la banquette. Antoine à gauche, Romain à droite. Les portières claquent. Le moteur ronronne. La lumière du plafonnier s’éteint, et on n’y voit plus que le reflet vert du tableau de bord.
Marc ne démarre pas tout de suite. Il se retourne.
— Les règles, pour la route. Je conduis, je ne touche à rien, je regarde la route. Eux deux font ce qu’ils veulent, dans ce que tu acceptes. Personne ne touche la cage. Le bouton reste fermé. Et tu peux tout arrêter quand tu veux.
— Oui, Monsieur.
— Le manteau, dit Romain.
— Oui, Monsieur.
— Le manteau, dit Romain.
Je le fais glisser de mes épaules. Il tombe derrière moi sur le dossier. La robe s’ouvre complètement de part et d’autre de ce dernier bouton. Dans le noir, je devine plus que je ne vois la dentelle, le ventre, les jambes.
La voiture démarre. Les phares balaient le parking, puis la route.
Ils commencent lentement, comme s’ils avaient tout le temps. Ils ont tout le temps. Quarante minutes de petites routes jusqu’au gîte.
Antoine m’embrasse le premier. Il tourne mon visage vers lui d’une main sur la joue et m’embrasse longuement, profondément, avec une douceur que je ne lui connaissais pas. Pendant ce temps, Romain fait glisser la robe de mon épaule droite, puis la bretelle du soutien-gorge, et sa bouche se pose sur mon sein, sur l’anneau d’or. Il le prend entre ses lèvres. Il tire doucement. Je gémis dans la bouche d’Antoine.
— Pas si fort, dit Marc devant, sans quitter la route des yeux. Je vais finir dans le fossé.
Antoine rit contre mes lèvres.
Leurs mains sont partout. Partout sauf là. Sur mes cuisses, qu’ils écartent chacun de leur côté, une jambe sur le genou d’Antoine, l’autre sur celui de Romain. Sur mon ventre. Sur mes fesses, que je soulève pour eux. La main de Romain trouve le cristal et joue avec, le fait tourner, le tire d’un millimètre, le repousse. À chaque fois, mon dos se cambre tout seul.
Je prends leurs mains. Je les guide moi-même. Je ne sais plus très bien qui obéit à qui. Je sais seulement que j’ai envie. Une envie énorme, qui grandit à chaque virage, qui me fait tourner la tête plus que le vin.
Je glisse ma main sur la cuisse d’Antoine. Je sens sous le tissu de son pantalon qu’il a envie aussi. Je le caresse à travers le tissu. Il pose sa main sur la mienne et appuie, et puis, lentement, il l’écarte.
— Pas encore, dit-il.
— Monsieur…
— Pas encore.
— Monsieur…
— Pas encore.
Je me tourne vers Romain. Ma main sur sa ceinture. Même geste. Même refus, doux, ferme.
— Patience, petite salope.
Je gémis de frustration. Ils rient tous les deux. Marc aussi, devant.
Ils me caressent encore. Ils m’embrassent, ils me mordillent, ils me disent des mots crus à l’oreille, des mots que j’aime entendre et que je ne répéterai jamais. Ils me portent jusqu’au bord, et puis ils s’arrêtent. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ils me laissent haletante, la tête renversée contre l’appuie-tête, la robe ouverte, la peau en feu, et ils reprennent tranquillement leur conversation sur le match de dimanche, comme si de rien n’était.
C’est une torture. C’est la plus douce des tortures.
Je finis par me taire. Je regarde la route au-dessus de l’épaule de Marc, les arbres qui défilent dans la lumière des phares. Je me dis qu’ils ont décidé que c’était ça, la fin du jeu. Me faire monter, et rentrer. Me coucher comme ça, en feu, et me laisser y penser toute la nuit.
Je me dis que c’est peut-être juste. Que j’ai dit oui à tout, et que tout peut aussi vouloir dire ça.
Et une petite voix idiote, au fond de moi, se demande s’ils ne sont pas simplement fatigués. Si le jeu ne les amuse plus. Si, après une semaine d’attente, après la chasse, après Idriss, ils n’ont tout bonnement plus envie de moi.
Marc met son clignotant.
Il n’y a aucune intersection. Rien qu’une trouée sombre dans la lisière du bois, un chemin forestier barré d’une chaîne qui pend, détachée, sur le côté. Il ralentit, braque, et la voiture s’engage sur la terre. Les branches griffent les portières. Les phares éclairent des troncs, encore des troncs, une souche, une flaque.
Au bout de deux cents mètres, il y a une petite clairière. Un cercle d’herbe rase et de fougères rousses, entouré de pins. Marc s’arrête au milieu. Il coupe le moteur.
Il coupe les phares.
Le noir tombe sur nous d’un coup. Puis, lentement, mes yeux s’habituent. La lune est là, presque pleine, qui découpe la cime des arbres et argente l’herbe. Pas un bruit. Pas une lumière à des kilomètres. Rien que le cliquetis du moteur qui refroidit et nos quatre respirations.
Marc se retourne sur son siège. Il me regarde longtemps. Antoine et Romain se sont tus.
— Personne ne vient ici la nuit, dit Marc. Personne avant l’ouverture de lundi. J’ai vérifié.
Je les regarde l’un après l’autre. Je comprends. Je comprends tout d’un coup, et mon ventre se renverse.
Et je dis, la voix cassée, à moitié en riant, à moitié en suppliant :
— Enfin. J’ai cru que vous n’aviez plus envie de moi.
Il y a un silence. Puis Antoine éclate de rire. Romain secoue la tête. Marc sourit, de ce lent sourire de loup qui me fait toujours trembler.
— Plus envie de toi, répète-t-il. Tu nous as regardé, ce soir ?
Romain me prend la main et la pose, cette fois, sur sa ceinture. Il ne l’écarte pas.
— Ça fait trois heures qu’on se retient, dit-il. Trois heures qu’on te regarde ouvrir tes boutons.
Antoine me prend l’autre main.
— Une semaine, corrige-t-il. Ça fait une semaine.
Marc descend le premier. Il fait le tour de la voiture et m’ouvre la portière. L’air de la nuit s’engouffre, froid, piquant, qui sent la résine et la mousse. Il me tend la main.
— Descends.
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Je pose un escarpin dans l’herbe. Le talon s’enfonce un peu. Je me lève. La robe ouverte flotte autour de moi, retenue par son unique bouton, et la lune tombe sur ma peau. J’ai froid, j’ai chaud, je tremble. Marc prend mon manteau sur la banquette et me le pose sur les épaules, sans le fermer.
— Le capot est encore tiède, dit-il. Tu ne vas pas geler.
Il m’amène devant la voiture. Le moteur diffuse une chaleur douce à travers la tôle. Antoine et Romain nous rejoignent. Ils m’entourent. Trois silhouettes sombres sous la lune, et moi au milieu.
Marc prend mon visage entre ses mains.
— On fait le point, dit-il. Avant.
— Oui, Monsieur.
— Tu as froid ?
— Un peu. Ça va.
— Tu as mal quelque part ?
— Non, Monsieur.
— Tu veux continuer ?
— Oui, Monsieur. Je le veux. S’il vous plaît.
— Le mot ?
— Bécasse.
— Oui, Monsieur.
— Tu as froid ?
— Un peu. Ça va.
— Tu as mal quelque part ?
— Non, Monsieur.
— Tu veux continuer ?
— Oui, Monsieur. Je le veux. S’il vous plaît.
— Le mot ?
— Bécasse.
Il me lâche.
— À genoux, dit Marc.
Antoine étale mon manteau sur l’herbe, devant les phares éteints. Je m’agenouille dessus. La laine est épaisse, l’herbe fraîche en dessous. Je lève les yeux vers eux.
Je n’ai plus besoin qu’on me dise quoi faire. Je défais la ceinture de Marc. Puis celle d’Antoine, puis celle de Romain. Mes mains sont sûres, maintenant. C’est drôle comme elles ont cessé de trembler.
Je les prends dans ma bouche l’un après l’autre, longuement, avec une application de bonne élève, en levant les yeux vers eux comme ils aiment. Leurs mains dans mes cheveux défont mon chignon. Leurs voix au-dessus de moi deviennent rauques. Marc me tient la nuque et me guide, ni trop vite ni trop fort, avec cette autorité calme qui me désarme.
Je les entends respirer plus fort. Je les entends dire mon prénom. Julie. Julie. Rien n’a jamais sonné aussi juste.
Je les entends respirer plus fort. Je les entends dire mon prénom. Julie. Julie. Rien n’a jamais sonné aussi juste.
— C’est bien, dit Romain. C’est bien, ma belle.
À un moment, je m’arrête pour reprendre mon souffle, la joue contre la cuisse d’Antoine, et Marc s’accroupit à ma hauteur.
— Debout.
Il me relève. Il me tourne face à la voiture. Il pose une main à plat entre mes omoplates et me penche doucement sur le capot tiède. Ma joue contre la tôle. Mes mains à plat de chaque côté de ma tête. La robe ouverte retombe de chaque côté de mes hanches, et la lune éclaire mes fesses nues, la bécasse au creux de mes reins, le cristal rose qui scintille.
Le bouton de la taille presse contre la carrosserie. Il tient. Il tiendra.
Romain s’approche par-derrière. Je sens ses doigts sur le cristal.
— Je l’enlève ?
— Oui, Monsieur.
— Oui, Monsieur.
Il le retire avec une lenteur infinie. Je gémis contre la tôle, longuement. Puis il y a le froid, le vide, et un sentiment d’attente si violent que j’en ai les larmes aux yeux.
— Antoine en premier, dit Marc.
J’entends le flacon qu’on ouvre. Puis les mains d’Antoine sur mes hanches, et sa voix tout près :
— Je peux ?
— Oui, Monsieur. Oui. S’il vous plaît.
— Oui, Monsieur. Oui. S’il vous plaît.
Il entre en moi lentement. Très lentement. Il me laisse le temps de le sentir, de l’accueillir, de respirer. Puis il s’arrête, tout entier, et me laisse là, pleine, cambrée, la joue contre le capot, à le sentir battre en moi.
— Ça va ?
— Ça va, Monsieur. Bougez. Je vous en prie, bougez.
— Ça va, Monsieur. Bougez. Je vous en prie, bougez.
Il bouge.
La nuit s’emplit de petits bruits. Le capot qui grince sous nos poids. Mes talons qui glissent dans l’herbe. Mes gémissements, que je ne retiens plus, parce qu’il n’y a plus personne à des kilomètres, parce qu’il n’y a plus de rideau, parce qu’il n’y a plus de serveur, parce qu’ici je peux crier. Alors je crie. Je dis Monsieur, encore, encore, et le mot ne veut plus rien dire, il est devenu un son, une prière.
Marc s’est assis sur le capot, à côté de ma tête. Il me relève le menton. Il me présente à sa bouche, et je le reprends dans la mienne, et je ne sais plus où finit l’un et où commence l’autre. Je suis entre eux deux, tenue, portée, remplie, et c’est exactement là que je veux être.
Antoine accélère. Ses doigts s’enfoncent dans mes hanches. Il dit des mots crus, des mots tendres, les deux mêlés. Il jouit en me serrant contre lui, le front dans mon dos, sur la bécasse, en soufflant mon prénom.
Il reste un moment. Il embrasse le tatouage. Puis il se retire doucement.
Romain prend sa place. Il est plus vif, plus impatient. Il me tient par les cheveux, pas fort, juste assez pour me faire relever la tête, pour que je voie la lune au-dessus des pins pendant qu’il me prend.
— Regarde, dit-il. Regarde où tu es. Regarde ce que tu es.
Je regarde. La clairière d’argent. Les fougères. La voiture. Trois hommes. Et moi au milieu, en robe ouverte, en bas résille, en escarpins dans l’herbe, cambrée sur un capot au milieu d’une forêt.
— Je suis Julie, Monsieur.
— Oui. Tu es Julie.
— Oui. Tu es Julie.
Il le dit comme on scelle quelque chose. Puis il ne dit plus rien. Il me prend longtemps, profondément, et chaque fois qu’il s’enfonce, quelque chose cède en moi. La cage me retient, sage, fidèle. Personne ne la touche, personne n’en a besoin. Le plaisir vient d’ailleurs, de dedans, de très loin, une vague lente qui monte de mes reins et qui finit par m’emporter tout entière, sans prévenir, avec une violence qui me fait crier dans la nuit et m’agripper au capot.
Je tremble de tout mon corps. Romain me tient pendant que ça passe. Puis il reprend, plus doucement, et il jouit à son tour, contre moi, avec un grognement sourd.
Marc est le dernier. Il me retourne. Il m’assoit sur le capot, face à lui, et il me regarde dans les yeux pendant qu’il me prend. Il ne dit rien. Il n’a pas besoin. Ses mains sur mes cuisses, sur la résille, sur la jarretelle. Mon manteau a glissé. La lune tombe sur ma poitrine, sur les anneaux d’or. Il m’embrasse, enfin, longuement, en continuant de bouger en moi, et cette fois je n’ai plus peur de rien.
Quand il jouit, il pose son front contre le mien. Nous restons comme ça, longtemps. Le capot a refroidi sous moi. Je ne le remarque même pas.
Antoine récupère mon manteau et me l’enroule autour du corps comme une couverture. Romain sort du coffre une bouteille d’eau et un paquet de lingettes, parce qu’évidemment Romain a pensé à tout.
Marc me prend dans ses bras et me porte jusqu’à la banquette arrière, et je ris, je ris contre son épaule, parce qu’il me porte comme une mariée et que je trouve ça complètement ridicule et merveilleux.
Marc me prend dans ses bras et me porte jusqu’à la banquette arrière, et je ris, je ris contre son épaule, parce qu’il me porte comme une mariée et que je trouve ça complètement ridicule et merveilleux.
Ils m’installent. Ils me donnent à boire. Romain m’essuie avec une douceur d’infirmier. Antoine me masse les pieds, mes pauvres pieds dans les escarpins mouillés de rosée. Marc vérifie mes poignets, mes genoux, mes hanches.
— Tu as mal ?
— Non. Un peu aux genoux. C’est rien.
— Froid ?
— Plus maintenant.
— Ça va, dans ta tête ?
— Non. Un peu aux genoux. C’est rien.
— Froid ?
— Plus maintenant.
— Ça va, dans ta tête ?
Je réfléchis. Je réponds honnêtement.
— Ça va. C’était… J’ai eu un moment, dans la voiture, où j’ai cru que c’était fini. Que vous étiez lassés. Ça m’a fait peur.
Ils se taisent. Marc s’assoit à côté de moi et me prend la main.
— C’était fait exprès, dit-il. L’attente. Mais si ça t’a fait peur, il fallait le dire. Orange, ça servait aussi à ça.
— Je sais. Je le dirai, la prochaine fois.
— Et nous, on te le dira plus clairement, dit Antoine. Qu’on a envie de toi. Parce qu’on a envie de toi, Julie. Tout le temps.
— Je sais. Je le dirai, la prochaine fois.
— Et nous, on te le dira plus clairement, dit Antoine. Qu’on a envie de toi. Parce qu’on a envie de toi, Julie. Tout le temps.
Je baisse les yeux. Je souris.
— Je l’ai bien senti, tout à l’heure.
Romain éclate de rire.
Sur le chemin du retour, je m’endors à moitié, la tête sur l’épaule de Romain, les pieds sur les genoux d’Antoine, le manteau serré autour de moi. Marc conduit doucement. La radio joue quelque chose de vieux et de tendre.
Sous le manteau, je cherche du bout des doigts le vingtième bouton. Il est là, au creux de ma taille. Fermé. Intact. Il a tenu pendant le dîner, sous le dé, dans la voiture, sur le capot, au clair de lune.
Mon téléphone vibre dans ma pochette. Je le sors à moitié. L’écran m’éblouit.
Idriss.
Alors ?
Je regarde le message longtemps. Je ne sais pas quoi lui dire. Je pourrais tout lui raconter. Je pourrais ne rien dire.
J’écris :
Dix-neuf. Le dernier est toujours fermé.
La réponse arrive presque aussitôt.
Je sais. Dors.
Je souris dans le noir. Je range le téléphone. Je ferme les yeux.
Antoine me caresse la cheville. Romain me caresse les cheveux. Marc me regarde dans le rétroviseur, et je l’entends dire tout bas, à personne en particulier :
— Pas amoureuse, hein.
Je ne réponds pas.
Je fais semblant de dormir.
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