Le soleil est déjà bas quand nous sortons du bois. Il passe entre les troncs en longues lames dorées, et la lumière a cette couleur de miel qui rend tout plus doux, même la boue. Mes bottes en sont couvertes jusqu’à la cheville. La jupe a gagné quelques brindilles et une tache d’humus que je n’essaie même plus d’enlever. J’ai froid à la cuisse gauche depuis des heures. Je m’en fiche.
Le reste de la journée, Idriss a très peu parlé. Il m’a montré où poser les pieds. Il m’a tendu le thermos de café sans me demander si j’en voulais. Il a marché à ma hauteur, et chaque fois que nos regards se croisaient, je revoyais la clairière, la mousse, ses doigts dans mes cheveux, et je devais détourner les yeux. Sa veste de chasse, je l’ai gardée sur les épaules jusqu’au soir. Elle sent le cuir, la fumée et lui. Je la porte comme on porte un secret.
Il n’a pas tiré une seule fois. Les deux cartouches sont restées dans sa poche. Je ne lui ai pas demandé pourquoi.
Sur le chemin du retour, il marche à côté de moi, cette fois. Pas derrière. À côté. Nos bras se frôlent parfois quand le sentier se resserre. Aucun de nous deux ne s’écarte.
Le gîte apparaît au bout du chemin, ses volets verts, la fumée de la cheminée, les fenêtres déjà allumées. Les chasseurs du village sont repartis. Il ne reste que la voiture de Marc sous le tilleul, et la berline sombre d’Idriss.
Avant la grille, il s’arrête.
— Tu te souviens de ce que j’ai dit ce matin ?
— On parlera ce soir.
Il hoche la tête vers la grange, de l’autre côté de la cour.
— Viens.
La grange sent le foin et la pierre froide. Une lampe pend au-dessus de l’établi, et la lumière jaune fait danser nos ombres sur les poutres. Idriss tire un vieux tabouret, me fait signe de m’asseoir.
Je m’assieds. La fente s’ouvre sur toute ma jambe. Je ne la referme pas.
Il s’accroupit devant moi. Sans rien demander, il prend ma cheville dans sa main et commence à délacer ma botte. Lentement. Œillet après œillet. Ses doigts sont chauds à travers le cuir.
— Tu as eu mal aux pieds toute la journée, dit-il. Tu n’as rien dit.
— Je ne voulais pas rentrer.
Il retire la botte. Il pose mon pied sur son genou, et ses pouces appuient sur la plante, à travers le nylon du bas. Je ferme les yeux. Un son m’échappe, à mi-chemin entre le soupir et autre chose. Je rougis dans le noir de mes paupières.
— Alors, dit-il. Qu’est-ce que tu veux, Julie ?
J’ouvre les yeux. Il me regarde d’en bas, et c’est la première fois que je le vois à une hauteur inférieure à la mienne. Ça ne change rien. Il me domine quand même.
— Je ne sais pas par où commencer.
— Commence par le plus simple.
Je respire. Je me lance.
— Je veux que tu me soulèves encore. Comme la semaine dernière. Je veux sentir que je ne pèse rien.
Il ne sourit pas. Il continue de masser mon pied.
— Ensuite.
— Je veux… je veux que tu me regardes comme ce matin, dans l’entrée. Encore. Souvent. Je veux m’habiller pour toi. Je veux savoir que tu penses à ce que je porte en dessous quand je suis en jean au bureau.
— Ensuite.
— Je veux une nuit. Une nuit entière avec toi. Pas au milieu des autres. Pas un jeu. Juste toi.
Les mots restent suspendus entre nous. Le silence de la grange les avale. Je n’ose plus respirer.
Idriss repose mon pied sur le sol de terre battue, avec une délicatesse étonnante pour des mains aussi larges. Il s’attaque à l’autre botte, sans se presser.
— À moi, maintenant, dit-il.
Il retire la deuxième botte. Il se redresse, et je dois lever la tête très haut pour garder ses yeux.
— Je veux te voir en ville. En plein jour. Au bras de quelqu’un qui n’a pas peur de toi. Je veux t’emmener dîner dans un endroit où personne ne nous connaît et regarder les gens te dire madame. Je veux que tu m’appelles le soir quand tu te maquilles chez toi, et que tu me décrives ce que tu mets. Je veux t’apprendre à ne plus baisser les yeux quand on te complimente.
Il marque une pause.
— Et je veux te soulever. Oui. Mais je veux surtout que tu aies envie de redescendre dans mes bras.
J’ai la gorge nouée. Je ne trouve rien à répondre. Il tend les mains.
— Debout.
Je prends ses mains. Il me relève, et dans le même mouvement, sans effort, il me soulève. Ses mains sous mes cuisses, mes bras qui se nouent d’instinct autour de son cou, la jupe de tweed qui s’ouvre et glisse, le froid de la grange sur ma peau nue au-dessus des bas. Je ne pèse rien. Je suis exactement là où je voulais être depuis sept jours.
Il me pose sur le bord de l’établi. Il reste entre mes genoux. Son visage est à quelques centimètres du mien.
— Je peux ? demande-t-il.
— Oui.
Il m’embrasse. Pas comme la semaine dernière, dans le bruit et la chaleur des autres. Lentement. Profondément. Comme s’il avait tout le temps du monde et qu’il comptait l’utiliser. Une de ses mains remonte le long de mon dos, sous la veste, sur la soie du chemisier, et s’arrête au creux de mes reins. Exactement sur la bécasse.
Son pouce dessine le contour du tatouage à travers le tissu, comme s’il le connaissait par cœur.
L’autre main reste sur ma cuisse, au bord du bas. Elle ne monte pas plus haut. Elle sait où s’arrêter. La cage reste ce qu’elle est, fermée, tranquille, et c’est précisément parce qu’il n’y touche pas que j’ai l’impression de brûler tout entière.
Quand il se recule, j’ai les lèvres gonflées et le rouge brique a sûrement disparu. Je m’en moque.
Il pose son front contre le mien.
— Je dois partir, dit-il.
Le froid revient d’un coup.
— Maintenant ?
— Je dois être à Lyon demain à sept heures. Je ne devais même pas venir aujourd’hui. J’ai déplacé deux rendez-vous pour une matinée de chasse où je n’ai pas tiré une cartouche.
— Pourquoi tu es venu, alors ?
Il me regarde comme si la question était absurde.
— Pour voir la fente.
J’éclate de rire, un rire nerveux, mouillé, qui résonne sous les poutres. Il sourit aussi, enfin, un vrai sourire cette fois, qui lui change tout le visage.
— Ils m’ont parlé du restaurant, ce soir, dit-il.
Mon rire s’éteint.
— Et ?
— Et rien. Vas-y. Joue. Profite. Tu as tes règles, tu as ton mot, tu as trois garçons qui tiennent à toi plus qu’ils ne le diront jamais.
Il marque un temps.
— Je ne suis pas jaloux de ce qu’ils vont voir. Je suis jaloux de ce que tu ne leur montres pas.
Je ne comprends pas tout à fait ce qu’il veut dire. Je comprends assez pour avoir les larmes aux yeux.
Il me fait redescendre de l’établi. Ramasse mes bottes. Me les tend.
— Envoie-moi une photo avant de partir ce soir. Une seule. Seulement si tu en as envie.
— J’en aurai envie.
— Je sais.
Je le raccompagne jusqu’à sa voiture, en bas, sur les graviers glacés, mes bottes à la main. Il récupère sa veste sur mes épaules. Je la lui rends à contrecœur, et l’air du soir me saisit aussitôt.
— Rentre, dit-il. Tu vas avoir froid.
— Tu me l’as déjà dit ce matin.
Et j’avais raison.
Il monte dans la berline. Baisse la vitre. Me regarde une dernière fois, de haut en bas, mes pieds en bas sur les cailloux, la jupe salie, le chignon défait, la bouche sans rouge.
— Tu es belle, Julie.
Il remonte la vitre avant que je puisse répondre. Les phares balaient la façade, le tilleul, la grille. Les feux arrière s’éloignent sur le chemin de terre, rouges, de plus en plus petits, puis disparaissent derrière la haie.
Je reste là, pieds gelés, à regarder un chemin vide.
Je ne sais pas combien de temps.
Quand je pousse la porte de la cuisine, trois têtes se tournent vers moi en même temps.
Marc est au fourneau. Antoine est assis sur la table, une bière à la main. Et Romain est là, arrivé pendant que nous étions dans la grange, debout près du buffet, son manteau encore sur le dos, un grand carton blanc noué d’un ruban posé devant lui.
Personne ne dit rien. Ils me regardent. Mes pieds en bas boueux. Mes bottes à la main. Ma bouche.
C’est Antoine qui craque le premier.
— Oh là là.
— Quoi ?
— Rien. Rien du tout.
Il boit une gorgée de bière en me fixant par-dessus la bouteille. Marc coupe le feu sous la casserole, s’essuie les mains sur un torchon, et s’appuie contre le plan de travail avec le calme de quelqu’un qui va prononcer un verdict.
— Julie.
— Quoi ?
— Tu es amoureuse.
Je pose mes bottes près de la porte. Je prends mon temps. Je les aligne bien parallèles.
— Je ne suis pas amoureuse.
— Tu es restée sept minutes à regarder le chemin, dit Antoine. J’ai compté. Par la fenêtre.
— J’attendais que les phares disparaissent. C’est de la politesse.
— Sept minutes de politesse, répète Romain, l’air très sérieux. En bas, dans le gel.
— Je ne suis pas amoureuse, je répète, plus fort. Je l’ai vu deux fois dans ma vie. On s’est parlé une demi-heure en tout. On ne tombe pas amoureuse en une demi-heure.
— Toi si, dit Marc.
— Non.
— Tu as passé la journée avec lui alors que tu détestes avoir froid.
— J’avais envie de voir comment on chasse.
— Il n’a pas tiré une seule fois, dit Antoine. On n’a pas entendu un coup de fusil de tout le sentier du bas.
Je croise les bras. Je sens mes joues chauffer et ça m’agace encore plus.
— J’ai envie de lui. D’accord. Je le reconnais. J’ai très envie de lui. C’est différent. Le désir, ce n’est pas l’amour. Vous êtes bien placés pour le savoir, tous les trois.
Il y a un petit silence. Romain hausse un sourcil. Antoine sourit dans sa bière. Marc me regarde avec une tendresse amusée qui me donne envie de lui jeter un torchon à la figure.
— D’accord, dit-il enfin. Tu n’es pas amoureuse.
— Merci.
— Tu es juste une fille qui a très envie d’un garçon et qui a les yeux qui brillent depuis qu’elle a passé la porte.
— J’ai froid. Ce sont les yeux qui pleurent à cause du froid.
— Évidemment.
Antoine glousse. Je lui lance mon regard le plus noir, celui que Julien utilisait en réunion. Il ne fonctionne pas du tout sur Julie avec un chignon défait et des bas pleins de boue. Ils rient tous les trois, et au bout de quelques secondes, malgré moi, je ris aussi.
— Je ne suis pas amoureuse, je dis encore, une dernière fois, pour la forme.
Personne ne prend la peine de me contredire. C’est pire.
Romain pousse le carton blanc vers moi sur le buffet.
— Puisque tu n’es pas amoureuse, dit-il, tu es libre ce soir.
Je dénoue le ruban. Je soulève le couvercle. Sous le papier de soie, il y a une robe beige. Un jersey épais, moulant, d’une couleur de peau très claire. Et sur le devant, de l’encolure jusqu’à l’ourlet, une rangée de petits boutons de nacre, serrés les uns contre les autres.
Je les compte du bout du doigt. Vingt.
— C’est pour toi, dit Romain. Pour le restaurant.
Sous la robe, dans le carton, il y a une petite pochette de velours noir. Je l’ouvre. Un dé. Un dé blanc, ordinaire, à points noirs. Et à côté, posé sur un écrin, un plug rose dont la base est sertie d’un cristal qui accroche la lumière de la cuisine. Un petit flacon de lubrifiant.
Je referme la pochette. J’ai le cœur qui bat dans les tempes.
— Explique-moi, dis-je à Marc.
Il tire une chaise, s’assied en face de moi. Le ton change. Ce n’est plus le grand frère moqueur. C’est celui qui pose le cadre.
— On a réservé une alcôve au Relais, à vingt minutes d’ici. Une table au fond, à l’écart, avec un rideau. Le patron est un ami de Romain. Il sait qu’on veut être tranquilles, et il ne posera pas de questions.
— D’accord.
— En arrivant, tu vas aux toilettes avec ta pochette. Le plug, tu le mets toi-même. Personne ne le fait à ta place. Tu reviens à la table et tu nous dis que c’est fait.
— D’accord.
— Ensuite, le dé. Chacun de nous le lance à tour de rôle. Le chiffre qui sort, c’est le nombre de boutons que tu défais. C’est toi qui les défais, avec tes mains, devant nous. Du haut ou du bas, c’est celui qui a lancé qui décide.
J’avale ma salive.
— Et toute la soirée, ajoute Antoine, tu nous appelles Monsieur. Chacun. À chaque phrase.
— Et si le dé fait six à chaque fois ?
— Alors tu seras très jolie, dit Romain.
Marc lève la main pour calmer les rires. Il me regarde droit dans les yeux.
— Les règles habituelles tiennent. Bécasse, et tout s’arrête, tu reboutonnes, on paie, on rentre, et personne ne te le reproche. Si tu dis orange, on fait une pause et on en parle. La cage reste fermée, et personne n’y touche. Personne d’autre que nous trois ne participe. Tu peux refuser le jeu entier, maintenant, et on va juste dîner.
Je regarde la robe. Les vingt boutons de nacre. Je pense à la fente de ce matin, au regard d’Idriss sur ma cuisse, à la phrase qu’il a dite dans la grange. Je suis jaloux de ce que tu ne leur montres pas.
— Je veux jouer.
— Tu es sûre ?
— Je suis sûre. Mais j’ai une condition.
Ils attendent.
— Le dernier bouton. Quoi que dise le dé, le dernier bouton reste fermé.
Marc échange un regard avec les deux autres. Romain hausse les épaules, beau joueur. Antoine sourit.
— Le dernier bouton reste fermé, dit Marc. Accordé.
Il regarde sa montre.
— Il est six heures. On part à sept. Monte te préparer.
La douche est brûlante. Je reste longtemps sous l’eau, le front contre le carrelage, à laisser la boue, le froid et la journée couler vers la bonde. Mes lèvres sont encore sensibles. Je les touche du bout des doigts, et je pense à la grange.
Je ne suis pas amoureuse.
Je sors de la douche. La buée couvre le miroir. Je l’essuie d’un revers de main, et mon reflet apparaît par morceaux.
Je me maquille avec soin. Le fond de teint, léger. Les sourcils redessinés. Un fard doré sur les paupières, plus soutenu que ce matin, et un trait d’eye-liner plus long, qui étire le regard vers les tempes. Le mascara, deux couches. Sur les lèvres, un nude rosé, presque la couleur de la robe. Je lâche mes cheveux, je les brosse, et je les laisse tomber sur mes épaules.
Puis la lingerie, que j’ai étalée sur le lit, pièce après pièce, comme pour une cérémonie.
Le porte-jarretelles d’abord. Soie beige, bordée d’une dentelle noire très fine. Je l’ajuste autour de ma taille, je centre l’attache dans mon dos, juste au-dessus de la bécasse. Les petites pinces de métal brillent sous la lampe de chevet.
Le soutien-gorge beige en dentelle. Il épouse mon torse, et les anneaux d’or se devinent sous le motif. Dans le miroir, l’illusion fonctionne. Plus que ça. Ce n’est plus une illusion. C’est juste moi.
Les bas résille, beige clair. Je m’assieds au bord du lit, je les roule, je les déroule le long de mes jambes avec une lenteur exagérée, en lissant la maille du plat de la main. Je les accroche aux jarretelles, devant, puis derrière, en me tordant un peu pour atteindre les pinces arrière. Mes jambes deviennent autre chose. Un dessin.
Le string, enfin. Beige lui aussi, à peine un triangle de tissu devant et un fil derrière. Je me tourne vers le miroir, par-dessus mon épaule. Mes fesses sont entièrement nues, encadrées par les jarretelles. La petite bécasse brune est juste au-dessus, au creux des reins, comme une signature.
Je baisse les yeux. La cage est là, sage, dorée, fermée depuis huit jours. Je vérifie seulement du regard que tout est en ordre. Je n’y touche pas. Personne n’y touche. C’est la règle, et ce soir, plus que jamais, la règle me tient chaud.
Je prends la pochette de velours. Le plug rose, le cristal, le petit flacon. Je les range dans ma pochette de soirée, avec mon rouge à lèvres, mon téléphone et quelques mouchoirs. Je sens le poids minuscule de l’objet dans le sac. Je sais où il sera dans une heure. Je sais que c’est moi qui l’y mettrai. Mon ventre se serre.
La robe.
Je l’enfile par le bas, je la remonte sur mes hanches, je glisse les bras dans les manches longues. Le jersey épouse tout. La taille, les hanches, l’arrondi des fesses. Je commence à la boutonner, en partant de l’ourlet, juste au-dessus du genou.
Un. Deux. Trois.
Chaque bouton de nacre est minuscule et il faut le pousser dans sa boutonnière avec patience. Je compte à voix basse.
Huit. Neuf. Dix.
Je pense que tout à l’heure, quelqu’un va lancer un dé, et que mes doigts feront le même geste à l’envers. Devant eux.
Quinze. Seize.
Je pense que je vais devoir dire Monsieur. Trois fois. Dix fois. Cent fois.
Dix-neuf.
J’arrive à l’encolure. Le vingtième bouton, juste sous la gorge. Je le ferme. La robe est entière, impeccable, d’une décence presque sévère. Personne ne pourrait deviner.
Je me demande lequel sera le dernier à rester fermé.
Les escarpins beige crème, huit centimètres de talon. Je me lève. Je fais quelques pas jusqu’au miroir en pied. Le jersey suit chaque mouvement. Les bas résille se devinent sous l’ourlet. Je suis grande, fine, lisse, entièrement boutonnée.
Je prends mon téléphone. Je me place face au miroir, une main sur la hanche, et je prends une photo. Une seule. Je ne la retouche pas.
J’ouvre la conversation avec Idriss. Elle est vide. Je n’avais jamais osé lui écrire.
J’envoie la photo. Sans un mot.
Je reste là, le téléphone à la main, le cœur battant comme une adolescente. Je me trouve ridicule. Je ne suis pas amoureuse.
L’écran s’allume trente secondes plus tard.
Vingt boutons. Garde le dernier pour moi.
Je m’assieds au bord du lit, parce que mes jambes ne me portent plus.
Je relis le message. Trois fois. Puis je range le téléphone dans la pochette, à côté du plug rose, et je souris toute seule dans la chambre vide.
Il ne sait pas que j’ai déjà négocié ce bouton-là. Il ne sait pas que je l’ai négocié pour lui avant même qu’il me le demande.
Je ne suis pas amoureuse.
L’escalier craque sous mes escarpins, comme ce matin sous mes bottes. Mais le bruit est différent, plus net, plus aigu. Chaque marche résonne comme une annonce.
En bas, ils m’attendent tous les trois, alignés dans l’entrée. Ils ont changé de peau, eux aussi. Costumes noirs, chemises blanches, pas de cravate. Antoine s’est rasé. Romain a les cheveux encore humides. Marc tient les clés de la voiture dans une main et le dé dans l’autre.
Je descends la dernière marche. Je m’arrête devant Marc. Je baisse les yeux, je plie légèrement les genoux, une petite révérence, comme on me l’a appris.
— Monsieur. Bonsoir.
Je me tourne vers Antoine.
— Monsieur.
Puis vers Romain.
— Monsieur.
Le silence dans l’entrée est presque solennel. Puis Marc s’approche. Du dos de la main, il effleure ma joue.
— Parfait, dit-il doucement. Absolument parfait. Tu es magnifique, petite salope.
Le mot me traverse. Je le reconnais. C’est un mot que j’ai choisi, accepté, réclamé même, et ce soir il a exactement la saveur que je voulais. Les jeux commencent.
— Merci, Monsieur.
Il prend ma main, la retourne, et dépose le dé au creux de ma paume. Il est froid, léger, dérisoire. Je referme les doigts dessus.
— Tu le gardes jusqu’au restaurant, dit-il. Tu nous le rendras quand tu seras prête.
— Oui, Monsieur.
Antoine m’ouvre la porte. L’air glacé de la nuit s’engouffre dans l’entrée et fait frissonner le jersey contre ma peau. Romain pose mon manteau sur mes épaules. Dans ma pochette, le téléphone vibre une fois, puis se tait. Je n’ai pas besoin de regarder pour savoir qui c’est.
Je serre le dé dans ma main. Je sens les vingt boutons fermés sur moi, du genou jusqu’à la gorge, comme vingt petites promesses.
Dix-neuf pour eux.
Un pour lui.
Je sors dans la nuit.
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