Il me reste une adresse sur l'enveloppe, la dernière, soulignée deux fois. Une vieille maison de chasse et d'équitation, derrière la Madeleine, avec une devanture de bois sombre, des fusils anciens au mur, des cannes de marche, des vestes de tweed sur des mannequins sans tête. Ça sent le cuir, la cire et le cirage. Julien y a acheté sa veste de chasse il y a dix ans.
C'est la première fois que j'y entre pour quelqu'un d'autre.
La vendeuse a une soixantaine d'années, un chignon gris impeccable, un carré de soie noué au cou et le port d'une femme qui a suivi des chasses toute sa vie. Elle me voit hésiter devant le rayon des hommes, puis glisser, malgré moi, vers celui des dames.
— Je cherche une tenue de chasse, dis-je. Pour moi. Une tenue de femme.
Elle me regarde une seconde de la tête aux pieds, comme on jauge un cheval, sans méchanceté. Puis elle sourit.
— Pour marcher ou pour être regardée ?
Je rougis jusqu'aux oreilles. Elle rit doucement.
— Les deux, j'imagine. Ça tombe bien, c'est toute l'histoire de la chasse.
Elle sort une jupe longue en tweed vert bronze, chiné de roux, qui descend jusqu'aux chevilles. Lourde, chaude, faite pour les matins de brume. Et sur le côté, une fente. Une fente qui monte, qui monte, bien au-delà du genou, presque jusqu'à la hanche, retenue en bas par un seul bouton de corne qu'on peut laisser ouvert.
— Autrefois, c'était pour monter à cheval, dit-elle. Aujourd'hui, c'est surtout pour qu'on sache que vous avez des jambes.
Dans la cabine, j'enlève mon pantalon. Je garde mes bas. Je passe la jupe, et elle m'aide à fermer l'agrafe de la taille par-dessus le rideau, sans regarder. Puis elle me tend un chemisier de soie crème à col lavallière et une veste de tweed assortie, cintrée, avec des pattes aux poches et des boutons de corne, qui me pince la taille comme le serre-taille l'a fait tout le week-end.
— Et des bottes, dit-elle. Une tenue de chasse sans bottes, ce n'est rien.
Elle revient avec un carton. Des bottes cavalières en cuir fauve, qui montent jusque sous le genou, souples comme des gants. Avec un talon. Pas un talon de cavalière : un vrai talon, fin, de huit centimètres. En quarante et un. Elle les gardait pour une cliente qui n'est jamais revenue les chercher.
— C'est un signe, dit-elle.
Je sors de la cabine. Le miroir en pied est encadré de bois doré, dans un coin de la boutique, sous une tête de cerf. Je fais un pas. La jupe s'ouvre. Toute la jambe apparaît d'un coup : la botte fauve, le genou, le bas noir avec sa couture, et tout en haut, juste à la lisière du tweed, l'attache de la jarretelle. Encore un pas, et la jupe retombe, sage, jusqu'aux chevilles, comme si rien ne s'était passé.
Je reste figée. Je pense à la forêt. Aux feuilles mortes, au chemin derrière la maison, à leurs pas derrière les miens. À la jupe qui s'ouvre et se referme à chaque foulée, et aux trois paires d'yeux qui guetteront la fente comme on guette un lapin au bord du bois.
— Alors ? demande la vendeuse.
— Je prends tout.
Elle emballe la veste et le chemisier dans du papier de soie, glisse la jupe dans une longue housse de toile verte et range les bottes dans leur carton. En me rendant ma carte, elle se penche un peu.
— Vos messieurs ont de la chance, mademoiselle. Ne les laissez pas tirer avant vous.
Dehors, il fait déjà presque nuit. Les vitrines autour de la Madeleine s'allument une à une. Je tiens la housse verte à bout de bras pour qu'elle ne traîne pas par terre, le carton des bottes sous l'autre bras, et je devrais rentrer. Ma liste est finie. Toutes les lignes de l'enveloppe sont barrées.
Je coupe par un passage couvert, sous une verrière grise de poussière. Une librairie ancienne, un marchand de timbres, un encadreur qui baisse sa grille. Et tout au bout, une petite vitrine éclairée, avec des dessins punaisés sur un panneau de liège : des hirondelles, des roses, des ancres, des serpents. Sur la vitre, à la peinture blanche, une enseigne tracée à la main : Tatouage. Et dessous, plus petit : Henné naturel, éphémère, dix à quinze jours.
Je m'arrête. Dans un coin du panneau, au milieu des roses, il y a un oiseau. Ce n'est pas une bécasse. Une grive, peut-être. Mais il a la tête un peu penchée, comme s'il écoutait quelque chose dans les feuilles mortes, et je pense au mot. Mon mot. Celui que je garde au fond de la bouche depuis vendredi dernier, que je n'ai jamais prononcé, et qui m'a permis tout le reste.
Je pousse la porte avant d'avoir décidé de la pousser. Une clochette tinte.
À l'intérieur, ça sent l'encens, le désinfectant, et quelque chose de végétal, de terreux, comme du foin mouillé. Une jeune femme lève la tête de sa table à dessin. Trente ans peut-être, les bras couverts de feuillages noirs jusqu'aux épaules, un anneau dans la narine, les cheveux rasés d'un côté. Elle regarde mes sacs, le ruban de la lingerie, la housse verte, le carton, puis mon visage. Il me reste un peu du rouge de Fatou sur les lèvres. Je le sais. Je l'ai laissé exprès.
— Bonsoir. Je ferme dans une heure, mais si c'est petit, on a le temps.
— C'est petit, dis-je. Enfin, je crois. C'est du henné ? Ce qui est écrit sur la vitrine ?
— Du vrai. Des feuilles broyées, du citron, une huile essentielle. Pas de henné noir, je n'en fais pas, ça brûle la peau et ça laisse des cicatrices. Ça part en deux semaines, à peu près. Moins si vous frottez.
— Deux semaines, dis-je.
— C'est un problème ?
— Non. C'est parfait.
Elle pose son crayon.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Une bécasse.
Elle hausse un sourcil, amusée. Elle s'attendait à une rose, à un prénom, à une étoile. Pas à du gibier.
— L'oiseau ? Celui qui a un long bec ?
— Celui-là.
Elle fouille dans une étagère encombrée et revient avec un vieux guide d'ornithologie aux pages cornées. Elle le feuillette, trouve, me le tend ouvert. La bécasse des bois. Ronde, trapue, les yeux placés très haut sur la tête, un long bec droit, et ce plumage couleur de feuille morte, roux, brun, beige, zébré de noir, fait pour disparaître sur le sol de la forêt.
— Elle se cache, lit la tatoueuse par-dessus mon épaule. Elle ne bouge pas tant qu'on n'est pas sur elle. Elle part au tout dernier moment. C'est pour ça qu'on la rate si souvent.
Je souris. Je ne dis rien.
— Où ?
Je n'y avais pas pensé. Je n'ai pensé à rien, depuis la vitrine. Et pourtant la réponse vient toute seule, comme si quelqu'un l'avait écrite pour moi, en bas de l'enveloppe.
— En bas du dos. Au creux des reins.
Elle hoche la tête, sans commentaire, et reprend son crayon.
Elle dessine pendant dix minutes, pendant que je reste debout au milieu de la boutique, mes sacs à mes pieds, sans savoir quoi faire de mes mains. Puis elle me montre. Une petite bécasse, pas plus grande que ma paume, de profil, posée, le bec légèrement incliné vers le sol, comme si elle écoutait. Quelques traits pour les plumes. Un œil rond, très haut. Rien d'autre. Pas de feuilles, pas de branche.
— Plus simple, ce serait flou. Plus chargé, ce serait un dessin, pas un oiseau. Ça vous va ?
— Ça me va.
— Alors allongez-vous. Sur le ventre.
La table est couverte d'un drap de papier qui craque sous moi. Je m'allonge, les bras croisés sous le menton. Je sens qu'elle attend. Je défais ma ceinture. Je remonte ma chemise jusqu'aux omoplates et je baisse un peu le pantalon, derrière seulement. Juste assez.
Juste assez pour qu'apparaisse la dentelle noire du porte-jarretelles, qui court sur mes hanches, et les attaches qui descendent vers mes cuisses.
Je sens son regard. Il s'arrête une demi-seconde, pas plus. Puis elle glisse une bande de papier entre la dentelle et ma peau, avec des gestes de médecin, et pose au creux de mes reins une lingette froide qui sent l'alcool.
— Joli, dit-elle simplement. On ne va pas le tacher.
Je ferme les yeux et je rougis dans le papier.
— Ici ? demande-t-elle en posant un doigt sur ma colonne.
— Un peu plus bas.
— Là ?
— Là. Juste au-dessus de la dentelle.
Le calque, d'abord : une feuille humide qu'elle presse sur ma peau et qui laisse, en se retirant, le fantôme violet du dessin. Elle me tend un miroir à main pour que je regarde, par-dessus mon épaule, dans la grande glace derrière moi. La petite silhouette est là, parfaitement au centre, posée sur le bord de la dentelle. Comme une signature au bas d'une page.
Puis le cône. Elle le tient comme une poche à douille, et la pâte sort en un filet fin, frais, presque froid, qui me fait frissonner. Elle trace lentement. Je sens chaque plume. La courbe du dos, l'aile repliée, la tête ronde, et le bec, si long qu'il me semble qu'il ne finira jamais. Je retiens mon souffle sans m'en rendre compte, et elle me dit de respirer, doucement, exactement comme Marc me le disait, le premier soir.
— Ça vous chatouille ?
— Un peu.
— Ça veut dire qu'on est au bon endroit.
Ça dure vingt minutes. Peut-être plus. Je perds le compte. Il y a un vieux disque de jazz, tout bas, une pluie fine qui commence sur la verrière du passage, et cette pointe fraîche qui va et vient sur ma peau, patiente, et le mot qui se dessine sur moi sans être écrit.
— C'est pour qui, la bécasse ? demande-t-elle, sans lever le cône.
— Pour moi.
C'est la deuxième fois aujourd'hui que je réponds ça. C'est déjà plus facile.
— Et pourquoi une bécasse ?
Je pourrais dire la chasse. Je pourrais ne rien dire.
— C'est un mot, dis-je. Un mot qu'on prononce quand on veut que tout s'arrête.
Le cône s'immobilise une seconde.
— Et vous le mettez sur votre dos.
— Pour me rappeler que je peux le dire. Et que je n'en ai pas besoin.
Elle ne répond rien. Elle reprend son tracé, plus lentement encore, et je l'entends sourire.
Quand elle a fini, elle souffle doucement sur la pâte, puis la tamponne avec un coton imbibé de sucre et de citron, pour qu'elle tienne. Elle m'aide à me relever et me tend de nouveau le petit miroir.
L'oiseau est là, en relief, brun-vert, mat, comme de la terre séchée. On dirait qu'il vient de se poser sur moi au sortir d'un sous-bois.
— Les consignes, dit-elle en me tendant une carte. Vous gardez la pâte au moins quatre heures. Toute la nuit, c'est mieux. Pas d'eau. Vous dormez sur le ventre. Demain matin, vous grattez, à sec, avec l'ongle. Ce sera orange, ne paniquez pas. Ça fonce en deux jours. Samedi, elle sera brune.
— Samedi, je répète.
Elle me regarde.
— C'est samedi, le rendez-vous ?
— C'est samedi.
— Alors elle sera parfaite samedi. Après, elle pâlira. Dans quinze jours, plus rien.
Je remonte mon pantalon avec mille précautions, sans toucher la pâte, et je laisse ma chemise flotter, loin de ma peau. Je paie. Vingt-cinq euros. Ça me paraît dérisoire pour ce que je viens de faire.
Sur le seuil, la clochette tinte encore. Elle me rappelle.
— Mademoiselle.
Je me retourne. Le mot ne me fait plus sursauter.
— Si elle vous manque, quand elle sera partie, revenez me voir. On la fera pour de vrai.
Je regarde la pluie sur la verrière. Je pense à la cage, à la clé dans le tiroir du buffet, au week-end qui vient, à celui d'après, à tous ceux dont je ne sais encore rien.
— On verra, dis-je. Dans quinze jours.
Dans le métro, je reste debout tout le trajet, le dos loin des barres, pour ne pas écraser la pâte. Je prends une photo de mes sacs posés sur mes genoux, avec la housse verte en travers et le carton des bottes à mes pieds. Rien d'autre. Juste les sacs, les rubans, le bout de mes chaussures d'homme. Je l'envoie au groupe.
Romain : C'est quoi, là-dedans ?
Vous verrez samedi.
Antoine : Attends. La housse verte, c'est la boutique derrière la Madeleine ? C'est là que j'achète mes cartouches.
Vous verrez samedi, j'ai dit.
Antoine : Je déteste cette semaine.
Marc : Elle a raison. Samedi.
Je ne leur parle pas de la bécasse. Pas de photo, pas un mot. Celle-là, ils la découvriront eux-mêmes.
Cette nuit-là, je dors sur le ventre, sans bouger, une vieille serviette sous les hanches, comme une gamine qui a peur d'abîmer un secret.
Jeudi matin, je gratte la pâte sèche au-dessus du lavabo, du bout de l'ongle, en me tordant le cou devant la glace. Elle tombe en miettes brunes sur la faïence. Dessous, la bécasse est orange. Orange vif, presque fluo, couleur carotte. J'éclate de rire toute seule dans la salle de bain. Elle a encore deux jours pour devenir sérieuse.
J'écris dans le groupe : Noir. Bas à couture. Et la cage. Je ne mentionne pas l'oiseau.
Jeudi, je rentre du bureau à dix-neuf heures pile, en courant presque. Le colis m'attend chez la gardienne, celui que j'ai commandé en ligne lundi soir, à minuit, le cœur battant, sans vraiment croire que j'appuyais sur le bouton. La gardienne me le tend avec un regard poli. Elle ne peut pas savoir. Je monte l'escalier quatre à quatre.
C'est une robe noire. Simple, ajustée, en jersey épais, qui s'arrête juste au-dessus du genou, avec une fermeture éclair dans le dos, de la nuque jusqu'aux reins.
Je prends mon temps. Je me douche. Je me rase les jambes, entièrement, pour la première fois de ma vie, assise sur le rebord de la baignoire, avec une concentration de chirurgien. Ma peau, après, est si douce que je passe la main dessus dix fois, pour vérifier.
Puis tout, dans l'ordre. L'ensemble de dentelle noire. Le porte-jarretelles rouge. Les bas, la couture bien droite derrière chaque mollet. Le maquillage, comme Fatou me l'a montré : la base, le teint, le contouring, les yeux, le mascara, la bouche entrouverte. Le rouge, en dernier. Les escarpins de dix centimètres. La robe, enfin, que j'enfile par le haut et que je ne parviens pas à fermer toute seule, alors je me contorsionne, j'attrape la fermeture avec un cintre, et je ris toute seule de me voir faire.
Puis je vais dans l'entrée, devant la grande glace de l'armoire, et je me regarde.
Je reste longtemps immobile.
C'est une femme. Une femme un peu grande, aux épaules un peu carrées, aux cheveux trop courts. Mais une femme. Elle a des jambes interminables, une taille fine, une bouche rouge. Elle me regarde avec des yeux qui brillent trop, et elle sourit d'un sourire que je n'avais jamais vu sur mon visage.
Je me tourne, et je regarde par-dessus mon épaule. Je relève la robe, juste un peu, jusqu'aux reins. Au-dessus de la dentelle, la bécasse a déjà foncé. Couleur de rouille, maintenant, couleur de feuille de chêne en novembre. Elle a toujours la tête penchée. Elle écoute.
Je marche jusqu'à la fenêtre. Je reviens. Le talon d'abord, puis la pointe, sur un fil. Mes hanches roulent. La robe épouse chaque pas. Sous la robe, il y a la cage, toujours fermée, que personne ne touche, pas même moi, et qui me rappelle, à chaque pas, que la clé dort dans un tiroir de buffet à deux cents kilomètres d'ici.
Je prends une photo, dans la glace. Puis je l'efface. J'en prends une autre, seulement des genoux jusqu'aux pieds : les bas, les coutures, les escarpins sur le parquet. Ça, je l'envoie au groupe.
Romain : …
Romain : Il est quelle heure, là ? Je peux partir maintenant ?
Antoine : Deux jours. Deux jours, Julie.
Marc : Le reste, samedi.
Je dîne en robe, à la table du salon, avec une bougie, une omelette et un verre de vin, comme une femme qui a rendez-vous avec elle-même. Je ne me démaquille qu'à minuit passé, à regret.
Dans le lit, je n'arrive pas à dormir. Je pense à samedi. Je pense à la porte de la maison qui s'ouvrira, à leurs têtes quand ils me verront, à leurs mains. Je pense à ce qu'ils ont en tête, et que je ne connais pas. Je pense à ce que moi, j'ai en tête. La cage me serre, me rappelle à l'ordre, et la frustration monte, douce, insupportable, délicieuse, sans aucun endroit où aller. Je me retourne vingt fois. Je finis par m'endormir en serrant l'oreiller, la nuisette champagne glissant sur ma peau rasée.
Vendredi est la journée la plus longue de ma vie.
Message du matin : Rouge. Bas à couture. La culotte en dentelle. Et la cage.
Romain : Je rappelle à tout le monde que je suis marié et que ma femme me demande pourquoi je souris tout seul.
Antoine : Dis-lui que c'est le foot.
Au bureau, je regarde l'horloge en bas de mon écran toutes les cinq minutes. Il est dix heures douze. Il est dix heures dix-sept. Il est dix heures vingt et une. Je relis le même mail six fois sans le comprendre. À midi, je ne mange pas. À quinze heures, Sandrine propose un verre après le travail, avec l'équipe, pour fêter la clôture.
— Pas ce soir, dis-je. Je pars tôt demain.
— Encore la chasse ?
— Encore la chasse.
— Tu es devenu accro, dis donc.
Elle ne croit pas si bien dire.
Le soir, je fais la valise. La valise noire. Je plie tout, avec soin, comme quelqu'un l'a fait pour moi dimanche. L'ensemble noir. La nuisette. Les bas, toutes les paires. Les escarpins neufs, les sandales rouges, les bottines. La trousse de maquillage, qui ne ferme plus tant elle est pleine. La robe noire, roulée pour ne pas la froisser. Je referme le couvercle et je m'assois dessus, comme pour l'empêcher de s'échapper. La tenue de chasse, elle, ne va pas dans la valise. Je la suspends à la porte de l'entrée, dans sa housse verte, avec les bottes fauves debout au pied, comme quelqu'un qui attend de partir.
Le téléphone vibre.
Antoine : Je passe te prendre demain à six heures quarante-cinq. Viens comme tu veux.
Comme je veux.
Marc : Mêmes règles. Le mot tient toujours. Dors.
Je ne dors pas. Ou presque pas. Je me réveille à deux heures, à trois heures, à quatre heures et demie. À cinq heures et quart, je renonce et je me lève.
Samedi. Enfin.
Je prends une douche, longue, très chaude. Je me maquille dans la salle de bain encore pleine de buée, sans trembler, l'eye-liner droit du premier coup. Pas trop. Juste ce qu'il faut pour que ça se voie un peu, et pas assez pour que ma gardienne appelle la police.
Puis je m'habille, et cette fois, personne n'a posé deux piles sur la chaise. C'est moi qui les ai posées, hier soir. D'un côté le jean et le pull de Julien. De l'autre, tout le reste.
Je mets tout le reste. Le porte-jarretelles rouge, les bas noirs, la dentelle. Les bottines, lacées jusqu'en haut, sous un jean large qui les cache à peine. Le pull de Julien par-dessus, parce qu'il fait froid, et parce que j'aime l'idée qu'il soit là, lui aussi, quelque part. Mes lèvres sont rouges. Mes ongles, je les ai vernis hier soir, à minuit, d'un rouge sombre qui n'a rien à faire au bout des doigts de Julien.
Avant d'enfiler le jean, je me tourne une dernière fois vers la glace. La bécasse est brune, enfin. Brune comme une feuille morte, comme la tatoueuse l'avait promis. Petite, posée au creux de mes reins, juste au-dessus de la dentelle rouge. Elle est prête. Moi aussi.
Six heures quarante-trois. Je suis en bas de l'immeuble, la valise noire à la main, sous le réverbère, dans la rue encore noire de novembre. Mon cœur cogne si fort que je l'entends dans mes oreilles.
La voiture d'Antoine tourne au coin de la rue. Il s'arrête devant moi, descend, contourne le capot pour prendre la valise. Puis il me voit. La bouche, les ongles, la pointe des bottines sous le jean. Il s'immobilise.
— Bonjour Julie, dit-il, très doucement.
— Bonjour, Antoine.
Il met la valise dans le coffre, comme une relique, puis la housse verte à plat par-dessus, et le carton des bottes. Il reconnaît la housse. Ses mains s'arrêtent une seconde, mais il ne dit rien. Il m'ouvre la portière. Avant de démarrer, il pose la main sur le volant et me regarde.
— Tu es toujours partante ? Tu peux encore dire non. Maintenant, sur la route, là-bas. Quand tu veux.
— Je sais.
Je boucle ma ceinture. Je croise les jambes, et le nylon glisse contre le nylon.
— Démarre, dis-je.
Il rit, et il démarre. La ville défile, puis la porte d'Orléans, puis l'autoroute, et le jour se lève sur les champs gris. Mon téléphone vibre sur mes genoux.
Romain : On est là. Le feu est allumé.
Marc : La clé est toujours dans le tiroir. On t'attend.
Je pense à la housse verte, dans le coffre. Cet après-midi, quand ils sortiront les fusils, je mettrai le chemisier de soie, la veste cintrée, la jupe de tweed et les bottes fauves, et je marcherai devant eux, dans les bois. À chaque pas, la fente s'ouvrira jusqu'à la jarretelle. Cette fois, ce sont eux qui vont rater le lapin.
Je pose le téléphone. Je ferme les yeux. Je garde un mot au fond de la bouche, comme un bonbon, au cas où. Je sais que je ne m'en servirai sans doute pas. Mais il est là, et c'est pour ça que je peux tout le reste.
Bécasse.
Dans deux heures, on y sera.
Commentaires ()