Une soirée pas comme les autres
Chapitre 1 · Chapitre I : le détour de trop
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Couverture de Une soirée pas comme les autres, par Louist
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Une soirée pas comme les autres — Chapitre 1 · Chapitre I : le détour de trop

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Louist
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Le monologue de Julien dans sa voiture, entre fantasme assumé et gêne absolue, est d'une drôlerie et d'une justesse redoutables — on ne peut pas s'arrêter de lire. La voix du narrateur séduit par ses digressions sur la vie de cadre et ses petites lâchetés conjugales, rendues avec un sens du détail savoureux. Et la liste de courses au supermarché, épique à sa façon, dit tout de cet homme coincé entre la honte et l'appétit de bien faire.

Une soirée pas comme les autres

Chapitre 1 · Chapitre I : le détour de trop

I. Le poids des chiffres et de la route
Le clignotant de ma voiture battait la mesure, un clic-clac monotone, entêtant et presque chirurgical qui résonnait dans l’habitacle sombre comme le décompte d’une patience à bout de souffle. C'était un bruit sec, plastique, qui semblait s'infiltrer sous mon crâne pour y marteler le moindre de mes regrets de la journée. Quarante-trois ans. Un âge charnière, une sorte de carrefour invisible où l’on commence imperceptiblement à compter les heures de sommeil perdues plutôt que les verres bus en fin de soirée. Un âge où le corps, autrefois complice silencieux de tous les excès et de toutes les charrettes professionnelles, commence à envoyer ses premières factures détaillées.
Mes vertèbres, habituellement soumises à une discipline de fer que je m'impose par fierté autant que par habitude, se trouvaient totalement tassées, écrasées par une journée entière passée sur les chaises rembourrées, mais ergonomiquement désastreuses, de la salle de conférence du pôle Azur. Le séminaire annuel de la Direction Générale avait tenu toutes ses promesses en matière de vacuité feutrée et de tensions sous-jacentes. Huit heures d'exposés stratégiques, de projections à l'horizon de cinq ans et de sourires de façade. J’avais les yeux rivés, presque hypnotisés, sur les feux arrière écarlates du SUV qui me précédait dans l’anonymat du flux routier. Le rouge des feux de stop se réfléchissait sur le bitume détrempé par une ondée de fin d'après-midi, créant de longues traînées lumineuses qui fatiguaient un peu plus ma rétine saturée. Autour de moi, la tôle des centaines de véhicules prisonniers du périphérique parisien formait une immense carapace métallique, vibrante et tiède, exhalant une odeur de gazole et de frustration collective.
En tant que directeur de projets dans l'ingénierie des infrastructures du bâtiment — une fonction qui ronflait bien sur le papier, mais qui s'apparente sur le terrain à celle d'un démineur en chef —, je passais le plus clair de mes semaines à jongler entre des budgets à sept chiffres et des réalités humaines beaucoup plus triviales. Mon quotidien consistait à arbitrer des réunions de chantier complexes où chaque corps d'état — du maçon au domoticien — tentait, avec une mauvaise foi consommée, de rejeter la faute et les retards sur le voisin. Il fallait manager des équipes d'ingénieurs de structure et de fluides, des esprits aussi brillants dans leurs calculs de résistance des matériaux, qu'exigeants et prompts à la susceptibilité dès qu'on touchait à leurs prérogatives. Le stress n'était plus une réaction ponctuelle à un événement imprévu ; c'était un bruit de fond permanent, une seconde peau, un vrombissement sourd logé derrière mes tempes.
Aujourd’hui, la coupe était pleine, le trop-plein menaçait de déborder. Après huit heures d'audits financiers particulièrement intenses au siège régional, situé à plus de cent cinquante kilomètres de mon domicile, et un trajet de retour interminable sur une autoroute A86 saturée par les premiers départs en week-end et les camions de transit, mes batteries étaient à plat. Le voyant de ma propre jauge d’énergie clignote dans le rouge depuis bien trop longtemps. La route avait été une succession de freinages brusques, d'accélérations avortées et de visualisations de chantiers en souffrance. Mon esprit était las, mes muscles endoloris, et ma capacité d'attention réduite à sa plus simple expression : maintenir cette Audi A6 à distance raisonnable du pare-chocs qui me précédait.
Du haut de mon mètre quatre-vingt-cinq, malgré l'habitacle habituellement spacieux de ma berline, je finissais par me sentir à l'étroit. C'était un véhicule statutaire, puissant et taillé pour avaler les kilomètres d'autoroute, bien loin des petites citadines de la flotte générale. Mais après des heures au ralenti, même l'ergonomie soignée et le cuir de l'A6 ne pouvaient plus rien contre l'ankylose. Mes longues jambes commençaient à s’engourdir sérieusement. Une crampe sourde et insidieuse pointait son nez derrière mon genou droit, celui qui gérait la pédale d'accélérateur depuis trois heures de surplace.
D’un geste machinal, je passai une main lourde, moite de sueur et de fatigue, dans mes cheveux poivre et sel coupés court. Je frotte ensuite ma barbe de trois jours. Elle était drue, rugueuse sous la paume, faisant un petit bruit de papier de verre contre ma peau. Je savais, sans même avoir besoin de jeter un regard dans le miroir du rétroviseur intérieur, que cette barbe était désormais bien parsemée de fils blancs, ces stigmates argentés laissés par les dossiers épineux de l’année écoulée, les arbitrages budgétaires perdus d'avance et les nuits passées à relire des appels d'offres. Quatre-vingt-dix kilos de lassitude accumulée, coincés sur les voies rapides périphériques où les gaz d’échappement saturaient l’horizon d’un nimbus grisâtre et lourd, sous un ciel de fin de journée qui refusait de mourir tout à fait.
II. Fantasmes de fin de semaine
Pourtant, malgré la lourdeur du trafic et l'oppression de l'habitacle, une lueur d’espoir m’avait guidé tout au long de ces derniers kilomètres. Une pensée fixe, presque obsessionnelle, qui me servait de phare dans la brume de ma fatigue. Avec Enzo et Maëlle installés chez mes parents dans la Creuse pour deux semaines de vacances bien méritées, la maison nous appartenait enfin. Un luxe rare. Un retour à l'état de couple sans les contingences des devoirs de mathématiques, des entraînements de football le samedi matin à la fraîche, et des négociations infinies pour savoir qui obtiendrait le contrôle de la tablette ou de la télévision. Deux semaines complètes de calme, dont cette soirée de vendredi constituait le prélude divin.
J'avais passé l’intégralité du trajet de retour, prisonnier des ralentissements et des accordéons de la circulation, à fantasmer sur notre programme de la soirée. Le plan, échafaudé dans ma tête entre deux flashs d'info-trafic sur Autoroute Info, était d’une simplicité biblique, presque sacrée. Franchir le seuil de la maison, laisser tomber mes clés dans le vide-poche de l'entrée avec le bruit métallique de la fin du labeur, défaire ce nœud de cravate en soie qui m'étouffait le cou depuis huit heures du matin et jeter ma veste de costume sur le dossier d'une chaise. Ensuite, descendre directement à la cuisine, ouvrir le réfrigérateur, en sortir une bouteille de bière blonde bien fraîche, de celles dont la condensation coule le long du verre teinté. Décapsuler le goulot avec un pschitt libérateur, sentir les premières bulles piquantes agresser agréablement ma gorge desséchée par l'air conditionné du bureau, et enfin m'affaler de tout mon long sur le grand canapé d'angle en cuir vieilli de notre salon, juste à côté de Charlotte.
Ne rien faire. Absolument, ne rien faire. Ne plus penser aux plannings de livraison des éléments de façade préfabriqués du projet de La Défense, ne plus anticiper la grève annoncée des grutiers pour la semaine suivante, ne plus calculer les marges arrières des sous-traitants. Juste savourer le silence de la maison vide, la lumière douce du crépuscule qui traverserait la baie vitrée du jardin, et la simple présence de ma femme. Sentir son parfum, écouter le bruit de ses pas, échanger des banalités qui n'engageraient pas l'avenir d'une multinationale. Rien d’autre. C'était mon oasis personnelle, le but ultime d'une semaine de cinquante heures.
C'est précisément à cet instant, alors que j'effleurais déjà mentalement la fraîcheur du premier verre et que je m'imaginais relâchant enfin la pression de mes épaules, que l'écran central du tableau de bord s'est mis à clignoter d'un bleu électrique, brisant la pénombre de l'habitacle. La sonnerie stridente et numérique du système embarqué retentit, brisant net ma rêverie. L'affichage indiquait un prénom qui, en temps normal, suffisait à faire battre mon cœur plus vite, mais qui, à cet instant précis, fit naître en moi une pointe d'appréhension : Charlotte.
Je pressai le bouton de prise de ligne situé sur la branche droite du volant, m'efforçant de garder un ton léger malgré la crispation de mes mâchoires.
— Allô, mon cœur ? Où es-tu ?
Sa voix traversa les haut-parleurs de l'Audi A6 avec une clarté cristalline. Elle avait cette intonation douce, un peu trop mélodieuse, presque mielleuse que je lui connaissais bien. C’était le piège classique, l'intonation des grands jours, celle qu'elle utilisait lorsqu'une demande délicate allait suivre. Après quinze ans de mariage sans nuage majeur, mais non sans concessions mutuelles, ce ton ne trompait plus du tout mon instinct de survie conjugal. C'était la signature vocale d'une requête qui allait bouleverser mes plans.
— Salut ma chérie, répondis-je en redressant tant bien que mal mes larges épaules contre le dossier rigide du siège pour redonner un peu d'énergie à ma voix. Je viens enfin de sortir de l'axe lourd, la circulation se libère un peu après le goulet d'étranglement de la sortie 14. Là, je passe le grand rond-point de la zone industrielle, tu sais, juste devant les vieux entrepôts en briques rouges de l'ancienne filature. Si les feux sont avec moi, dans vingt minutes chrono, je franchis la porte de la maison. Pourquoi cette question ? Tu as un problème avec la chaudière ou la maison ?
— Dis... commença-t-elle avec une hésitation calculée, une de ces pauses dramatiques qui font grimper mon niveau d'alerte d’un cran supplémentaire. Tu pourrais faire un tout petit détour ? Juste t'arrêter rapidement au supermarché de l'entrée de la ville, le grand avec l'enseigne lumineuse bleue ? C’est vraiment sur ton chemin, tu as juste à prendre la bretelle latérale. Il nous faudrait juste deux ou trois petites choses pour ce soir, rien de bien lourd. Ah, et s'il te plaît, n'oublie surtout pas de regarder au rayon des alcools s'ils ont une bouteille de Get 27. On va en avoir besoin.
III. La négociation de la dernière chance
Je manquai de lâcher le volant de surprise, ma main gauche glissant sur le cuir usé.
— Du Get 27 ? Tu rigoles, j’espère ? Charlotte, regarde l'heure qu'il est, il est presque dix-neuf heures trente. J'ai les yeux totalement explosés par les graphiques des diapos PowerPoint du siège, par les colonnes de chiffres de l'audit et par les phares des camions que je me prends en pleine face sur l'autoroute depuis deux heures. Je n’ai qu'une seule envie, une seule idée fixe, je te le jure : me caler en jogging usé devant la télé, ouvrir une bière et éteindre mon cerveau jusqu'à demain midi. On n'a pas un vieux paquet de pâtes, un reste de parmesan et un bout de beurre qui traînent dans le fond des placards de la cuisine ? Ça ferait parfaitement l'affaire pour ce soir, on n'a pas besoin de faire un grand dîner !
— Si, pour nous deux, on en aurait largement assez, et j'aurais été la première ravie de ce programme, concéda-t-elle, sa voix se faisant plus basse, plus douce, adoptant un ton plaidant et presque confidentiel. Mais voilà... on a un gros imprévu. J'ai invité Adeline. Ma collègue de la comptabilité, tu sais, celle dont je te parle parfois le week-end quand je te raconte les potins du bureau. Elle vient tout juste de se faire larguer ce matin, après plusieurs années d'une relation qu’elle pensait indestructible. Son mec est parti avec ses affaires pendant qu'elle était en réunion. Julien, si tu l’avais vue ce midi... Elle est passée dans mon bureau pour signer des notes de frais, elle était en larmes, le maquillage complètement foiré, des traînées de mascara noir sur les joues, tremblante, détruite. Une vraie loque humaine, je t'assure. Je ne pouvais décemment pas la laisser retourner seule dans son studio de trente mètres carrés ce soir, face à ses murs vides. Tu te rends compte de l'angoisse et de la solitude pour elle ?
Je fronce les sourcils sous l'effet de l'agacement qui recommençait à poindre, fouillant ma mémoire fatiguée, saturée par les données techniques de la journée, pour essayer de mettre un visage précis sur ce prénom. Ce n'était pas évident au milieu des dizaines d'employés qui gravitent dans les différents services de sa boîte de logistique.
— Attends une seconde... Adeline ? Tu parles de la grande brune aux yeux marron et aux cheveux très sombres, celle qu'on avait croisée rapidement l'hiver dernier au repas de Noël de ton entreprise ? Celle qui portait un grand manteau gris en laine et qui restait un peu cachée près du buffet, l'air de s'ennuyer ferme ?
— Oui, c'est exactement elle ! Tu vois que tu t'en souviens parfaitement, s'exclama Charlotte, pensant sans doute que ce souvenir partagé faciliterait mon acceptation.
— C'est vrai qu'elle est plutôt jolie, admis-je à contrecœur en me remémorant ses traits fins et son allure élégante, mais elle a l'air tellement timide, limite sauvage, Charlotte... Je me souviens qu’elle décrochait à peine trois mots quand on lui posait une question sur son boulot ou sur la région. On va ramer toute la soirée pour faire la conversation avec une fille en pleine dépression amoureuse, Charlotte. Ça va être d'une lourdeur, tu ne te rends pas compte... Écoute, sois raisonnable, tu ne peux pas reporter ça à ce week-end ? Un déjeuner samedi ou un brunch dimanche ? Ou même la semaine prochaine autour d'un plateau-repas au bureau ? Je t'assure que là, après ma journée de séminaire et la route, je suis une véritable loque. Je ne vais servir à rien, je vais bâiller à table et plomber l'ambiance.
Sentant que l'argument de la fatigue physique ne suffisait pas à faire fléchir la résolution de ma femme, dont je connaissais l'altruisme parfois débordant, je décidai de changer radicalement de stratégie. Je baissai d'un ton, ralentissant mon débit de parole pour lui donner une texture plus rauque, plus intime, presque confidentielle. C'était une tentative de négociation par le biais du désir, notre langage secret, celui qui fonctionnait depuis nos premières années d'étudiants.
— En plus, j'avais d'autres projets bien plus excitants pour nous deux ce soir, tu sais... Sans les enfants dans les pattes, sans avoir à surveiller l'heure ou à baisser la voix, j'avais surtout une envie folle de te retrouver, toi. Rien que toi. Tout au long des bouchons sur l'A86, pour ne pas péter les plombs, je m'imaginais déjà en train de te déshabiller lentement dans le noir de l'entrée, sans même prendre le temps d'attendre qu'on monte à l'étage ou qu'on allume les lumières du salon. J'avais ce fantasme obsessionnel de te plaquer doucement mais fermement contre le grand mur du couloir, celui en briques apparentes, de passer mes mains chaudes sous ton haut pour sentir le frisson de ta peau nue, de caresser ta poitrine lourde à travers le tissu de ton soutien-gorge, puis de descendre mes doigts le long de tes cuisses jusqu'à ce que tu flanches entre mes bras. Je voulais faire glisser ta lingerie, prendre mon temps pour te caresser doucement, patiemment, le clitoris pour t'entendre frémir et haleter dans l'obscurité, avant d'insérer un doigt, puis deux, très lentement, juste pour te faire monter en température et te sentir devenir brûlante et mouillée. J'aurais aimé t'allonger sur la grande table en chêne de la salle à manger, celle qu'on vient de cirer le week-end dernier, te prendre là, sans aucune retenue, sauvage, et t'entendre gémir de plaisir à m'en donner le vertige avant de me répandre au plus profond de ton vagin. Je voulais qu'on oublie le travail, les gosses, le reste du monde, qu'on prenne notre temps, sans pudeur. C'est ça que je voulais faire, Charlotte. Pas de la figuration polie ou de la psychologie de comptoir face à une collègue en détresse qui va nous raconter ses malheurs.
IV. Le grand moment de solitude
Un silence de plomb, épais et presque palpable, s’installa soudain sur la ligne. Pendant trois ou quatre secondes interminables, qui me parurent durer chacune une petite éternité, le seul bruit dans l'habitacle fut celui du roulement sourd de mes pneus sur l’asphalte et le ronronnement régulier du moteur. Puis, j'entendis distinctement son souffle se couper un court instant à l’autre bout du fil, un petit appel d'air trahissant sa surprise. Un petit rire étouffé suivit, teinté d'un regret sincère, d'une évidente pointe de gêne et d'une sorte de panique contenue que je n'expliquai pas tout à fait sur le moment. Je pensais simplement l'avoir troublée par la crudité de mes mots.
— Oh, Julien... Ne me prends pas par les sentiments comme ça, murmura-t-elle enfin, sa voix ayant perdu de son assurance habituelle pour devenir plus aiguë. Tu sais pertinemment que j'aurais adoré ton programme... Plus que tout, même. Mais là... je suis vraiment, vraiment coincée.
— Comment ça, coincée ? Tu es chez toi, elle est chez elle dans son appartement. Tu peux encore lui envoyer un SMS rapide pour lui dire qu'on a un empêchement de dernière minute, que je suis rentré malade du séminaire ou que j’ai crevé un pneu sur la bretelle d'autoroute, et on décale ça à demain ou à plus tard. C'est simple comme bonjour, non ? Personne ne t'en voudra pour ça.
— En fait... elle est déjà là, mon cœur, lâcha Charlotte dans un souffle rapide, comme pour se débarrasser d’un poids trop lourd qui lui brûlait les lèvres depuis le début de la conversation. Quand je l'ai vue s’effondrer en larmes au bureau à seize heures — en tant que directrice du service, je ne pouvais pas la laisser comme ça —, je n'ai pas eu le courage de lui dire de prendre le bus pour rentrer seule chez elle. Je l'ai installée sur le siège passager de ma voiture et je l'ai embarquée avec moi à la maison. Et... Julien ? Le téléphone de la voiture est connecté en Bluetooth sur le haut-parleur du salon depuis tout à l'heure, parce que je n'arrivais pas à couper la musique. On était en train de sortir les verres de la cuisine pour se servir un verre d'eau... Adeline est assise sur le canapé, elle a absolument tout entendu. Chaque mot. Chaque détail.
Un froid polaire, glacial, d’une intensité rare et terrifiante, s'abattit instantanément dans l'habitacle de ma berline. Je sentis le sang quitter mes extrémités, mes mains devinrent instantanément froides sur le volant tandis que tout le flux sanguin me montait brusquement aux joues et aux oreilles, qui devinrent brûlantes sous ma barbe de trois jours. Mes yeux s’écarquillèrent de terreur rétrospective, fixant le vide. Pris de panique et déconcentré par cette révélation cataclysmique, je manquai de rater mon freinage à l’approche d’un feu de signalisation qui venait de passer à l’orange vif au coin de l'avenue. J'écrasai la pédale de frein au dernier moment dans un grincement de pneus indigne d'un directeur de projets habitué à anticiper les risques. Mes affaires posées sur le siège passager glissèrent au sol dans un fracas, qui ramena mon esprit à la terrible réalité.
Ma tirade. Mon monologue hautement érotique, cru, détaillé, précis, presque pornographique par certains aspects, venait d'être diffusé en direct, sans aucun filtre, en haute définition et avec la résonance parfaite des enceintes de mon propre salon. Le tout sous les yeux — ou plutôt les oreilles — d'une employée sous les ordres de ma femme, qui plus est en plein naufrage sentimental à cause des agissements d'un homme. On touchait là au sommet absolu, au chef-d'œuvre de la honte sociale et du malaise intercommunal. Mon cerveau, d'ordinaire si prompt à trouver des solutions techniques à des problèmes de structure, refusait de fonctionner, tournant en boucle sur les mots « table en chêne » et « vagin ».
V. Le sauvetage diplomatique
Un silence de mort, lourd, épais, suffocant, flotta sur la ligne téléphonique. Je visualisais la scène avec une netteté effrayante : ma femme rougissante jusqu'aux racines des cheveux, cherchant une trappe sur le parquet du salon pour s'y glisser, et cette pauvre Adeline pétrifiée sur notre canapé en cuir, le verre de cristal suspendu à quelques centimètres de ses lèvres, les yeux fixes, ne sachant plus si elle devait pleurer son ex ou s'enfoncer sous les coussins. Après de longues secondes qui me parurent durer des siècles, au cours desquelles j'entendis le bruit lointain d'une horloge comtoise, une voix timide, un peu tremblante, voilée par les restes de ses pleurs de l'après-midi et visiblement au summum de l’embarras, brisa enfin l'asphyxie ambiante.
— Je... Bonsoir Julien. Je suis... je suis vraiment désolée de vous déranger ainsi et de bousculer votre retour, balbutia Adeline à l'autre bout du fil, la voix feutrée par la distance qui la séparait du micro d'ambiance du salon. Je ne voulais pas m'immiscer dans votre intimité, ni gâcher vos... vos projets pour ce soir. Je me sens terriblement mal d'avoir provoqué cette situation et ce malentendu. Je crois que le mieux, le plus raisonnable pour tout le monde, c'est que je commande immédiatement un taxi avec mon application pour rentrer chez moi et que je vous laisse tous les deux. C'est plus sage, vraiment.
— Non ! Adeline, attendez, ne faites surtout pas ça ! coupai-je aussitôt, la voix nouée par un mélange de panique pure, de culpabilité dévorante et de honte absolue. C'est à moi, et uniquement à moi, de vous présenter mes excuses les plus plates et les plus sincères. Mes propos étaient... d'une vulgarité et d'une maladresse sans nom, complètement déplacés dans le cadre d'une conversation téléphonique. Je ne savais absolument pas que vous étiez déjà arrivées à la maison, et encore moins que le haut-parleur du salon était activé. J'ai parlé comme un imbécile fini, sans réfléchir une seconde, sous le coup d'une fatigue nerveuse intense après une journée interminable de réunions stériles et d'audits au siège. C'était de l'humour de très mauvais goût, une provocation stupide entre ma femme et moi pour évacuer le stress de la route. S'il vous plaît, oubliez chaque mot de ce que je viens de dire. Ne partez pas à cause de mes bêtises, je m'en voudrais affreusement de vous avoir chassée.
Charlotte reprit alors le contrôle de la ligne, sa voix teintée d'un savant mélange d'amusement contenu — signe qu'elle mesurait l'absurdité de la situation —, de soulagement de me voir prendre mes responsabilités, et d'une légère autorité conjugale visant à dissiper définitivement le malaise qui menaçait de ruiner la soirée.
— Bon, Julien a été un gros lourd, comme c'est souvent le cas quand il est fatigué et qu'il veut faire son intéressant, mais il ne pensait pas à mal, Adeline. Tu vois bien qu'il regrette déjà et qu'il est rouge de honte derrière son volant. Et toi, mon cœur, tu arrêtes de stresser au volant, prends une grande inspiration. Tout le monde s'est excusé, les compteurs sont remis à zéro, on oublie définitivement cette histoire de couloir et de table. Adeline avait peur de s'incruster et de déranger, mais je lui ai répété trois fois qu'un bon repas, un peu de chaleur humaine et de la compagnie lui feraient le plus grand bien ce soir. On ne la laisse pas repartir dans cet état, c'est non négociable.
— Charlotte a tout à fait raison, et j'insiste lourdement, ajoutai-je immédiatement, m'efforçant de retrouver une voix posée, chaleureuse, articulée et la plus professionnelle possible, celle que j'utilisais pour rassurer les clients lors des retards de livraison. Il faut effacer ce tableau érotique que je venais d'imprimer bien malgré moi dans l'air du salon. Considérez cette soirée comme une parenthèse, Adeline. Un moment de déconnexion totale, loin de tous vos soucis et de vos tracas professionnels ou personnels. Vous ne dérangez absolument pas, bien au contraire, la maison est grande. Je m'arrête à l'instant même sur le parking du centre commercial, je fais les courses rapides, et on organise un apéro dînatoire digne de ce nom pour oublier cette fichue journée. Vous restez avec nous ce soir, c'est une affaire classée. C'est convenu ?
Il y eut un court moment de flottement sur la ligne, un petit bruissement de tissu qui indiquait qu'elles bougeaient dans la pièce, puis j'entendis Adeline souffler discrètement par le nez, un léger sourire timide mais perceptible perçant enfin sous sa réserve et sa tristesse habituelles.
— D'accord... C'est vraiment très gentil de votre part de m'accueillir après... après tout ça, Julien. Merci beaucoup pour votre bienveillance.
— À tout de suite, les filles. Je gère le reste de la logistique, vous n'avez plus qu'à vous détendre et à ouvrir une bouteille si vous trouvez quelque chose dans la cuisine, conclus-je d'un ton que je voulais badin et détaché avant de raccrocher d'un coup sec sur l'écran tactile.
VI. Les non-dits de Charlotte
Je lâchai un immense, un monumental soupir de soulagement qui fit vibrer l'habitacle de la berline. Mes épaules se relâchèrent d'un coup, tombant contre le siège. Quel désastre j'avais frôlé ! Une catastrophe industrielle de la communication conjugale. Mais au moins, la crise immédiate était gérée, l'incendie était circonscrit grâce à une diplomatie de crise de dernière minute.
Cependant, ce que Charlotte se gardait bien de me dire à ce moment-là — et qu'elle comptait me dissimuler le plus longtemps possible pour éviter que je ne fasse demi-tour au rond-point ou que je n'oppose un veto catégorique et définitif —, c'est qu'Adeline n'était pas là juste pour grignoter trois tomates cerises flétries, boire un verre d'eau et vider son sac avant de reprendre un bus de nuit. Dans son grand sac de voyage en toile noire, posé subrepticement derrière la porte de notre entrée, à l'abri des regards immédiats, il y avait plusieurs tenues de rechange, une trousse de toilette complète, ses documents importants et de quoi tenir pendant plusieurs jours. Elle fuyait purement et simplement son appartement, qui était devenu le théâtre et le témoin douloureux de sa rupture soudaine. Mais pour l'instant, l'objectif stratégique et tactique de ma femme était d'une simplicité redoutable : me faire franchir la porte de la maison avec le sourire, détendu, et surtout les bras chargés de victuailles de premier choix pour que le piège de l'hospitalité se referme sur moi en douceur.
Le clic de fin d’appel avait résonné comme un couperet sur mes espoirs de solitude et de silence. Je retins un dernier grognement pour la forme, tapai un coup sec du poing contre le cuir du volant pour évacuer la tension résiduelle qui me nouait l'estomac, et enclenche le clignotant à droite. La berline s'engagea sur la bretelle de sortie bitumée menant au gigantesque parking illuminé du centre commercial de la commune. Adieu le vieux jogging troué en coton gris, adieu le grand canapé d'angle pour moi tout seul avec mes pieds sur la table basse. Il allait falloir assumer mon rôle, faire l'hôte parfait, être aimable, spirituel et attentif alors que mes ressources d'énergie étaient proches du néant.
VII. Le festin de la réconciliation
Quitte à avoir une soirée de perdue pour le repos, quitte à devoir faire l'hôte parfait et souriant après avoir étalé mes fantasmes les plus intimes devant la terre entière et une comptable en larmes, autant se faire plaisir sur les moyens. Autant rendre ce moment le plus gourmand, le plus copieux, le plus calorique et le plus réconfortant possible pour tout le monde. La nourriture a ce don unique, presque magique, d'arrondir les angles les plus vifs, d'apaiser les esprits les plus tourmentés et d'effacer les malaises les plus profonds en focalisant l'attention sur les sens.
Je garai ma berline sur une place libre, non loin de l'abri des caddies métalliques. En sortant de la voiture, l'air frais et vif de la nuit naissante me fouetta le visage avec force, achevant de me réveiller et de dissiper le reste de ma torpeur autoroutière. Je récupère un chariot métallique en y insérant un jeton de plastique rouge et pénétrai dans l'immense ruche lumineuse du supermarché. Les néons blafards jetaient une lumière crue, presque chirurgicale, sur les allées à cette heure tardive où les clients se faisaient rares, mais je savais exactement où j'allais. Mon plan d'attaque était prêt. J'ai décidé de ne pas faire les choses à moitié. Pas de repas de fortune, pas de surgelés ce soir : nous allions festoyer comme des rois déchus.
Je me dirigeai d’un pas décidé vers l'espace traiteur et le rayon de la charcuterie fine, le coin des épicuriens. Je voulais du choix, de la couleur, du relief sur le plateau. J'optai, après discussion avec le vendeur, pour un grand assortiment de charcuterie fine ibérique et italienne : du jambon de Parme tranché si fin qu'il en était presque transparent sous la lumière, du chorizo bellota à la robe rouge brique intense et pimentée qui picotait le nez, de la coppa poivrée à souhait avec son liseré de gras blanc, et un véritable saucisson de montagne aux herbes fraîches, dont l'odeur de terroir venait tout juste de parfumer l'emballage en papier kraft.
Ne voulant pas m'arrêter en si bon chemin, j'ajoutai un assortiment varié de tapas chaudes, parfaites pour un grignotage sans chichis et sans couverts, directement avec les doigts autour de la table basse : deux douzaines d'accras de morue antillais bien relevés, dorés et croustillants à souhait, des mini-brochettes de poulet yakitori laquées d'une sauce soja sucrée, brune et brillante comme du vernis, et des petits ramequins individuels de fromage de chèvre frais prêts à être passés au four sous le gril, chacun surmonté d'un filet généreux de miel de châtaignier sauvage et de quelques brins de romarin frais. Pour compléter ce festin dînatoire et lui donner une touche d’élégance gastronomique supplémentaire, je sélectionnai au rayon frais un beau bloc de foie gras de canard entier du Sud-Ouest, accompagné d'un pot de chutney de figues violettes aux épices douces.
Au rayon boulangerie, dont l'odeur de cuisson flottait encore, j'attrapai une miche de pain rustique aux céréales anciennes, encore tiède au toucher, dont la croûte épaisse craquait délicieusement sous la simple pression de mes doigts. Un pot d'olives vertes charnues dénoyautées et marinées à l'ail rose, ainsi qu'un imposant morceau de comté vieux, affiné vingt-quatre mois dans des forts du Jura, dont les petits cristaux de tyrosine promettaient une explosion de saveurs fruitées en bouche, vinrent couronner mes choix audacieux.
VIII. Munitions pour une longue nuit
Je guidai ensuite mon caddie de plus en plus lourd et bruyant vers le rayon des vins, le véritable cœur de la transition vers la détente et l'oubli des soucis professionnels. Mes yeux balayèrent les étagères en bois sombre avant de s'arrêter sur une valeur sûre, un flacon rassurant, noble, capable de sublimer la charcuterie et surtout d'apaiser les esprits les plus tourmentés par une rupture ou par une honte téléphonique : un Saint-Émilion Grand Cru, le Château Tour de Capet. Sa robe sombre, presque pourpre dans sa bouteille de verre lourd, et ses promesses de rondeur veloutée en bouche, teintées de notes de fruits noirs mûrs, de sous-bois et d'épices douces, sauraient sans aucun doute délier les langues les plus nouées et faire oublier les tensions initiales du trajet.
J'en pris trois bouteilles d'un coup. Autant profiter de l'occasion pour refaire un peu mes réserves personnelles dans la cave enterrée de la maison et parer à toute éventualité logistique si la soirée venait à se prolonger au-delà du raisonnable ou si le moral d'Adeline demandait un soutien viticole prolongé.
Pour finir ce parcours du combattant de la consommation, je traversai les dernières allées désertes pour récupérer les demandes expresses de Charlotte : le fameux flacon carré, lourd et vert flashy de Get 27 — cette liqueur de menthe forte dont les effluves glacés rappelaient les fins de repas estivales chez ses parents — et un généreux bac de glace au chocolat noir intense avec des éclats de fèves de cacao craquants pour le dessert ou le réconfort de minuit.
Lorsque j'arrivai enfin à la caisse automatique pour régler, mon caddie était lourd, débordant de paquets, gourmand, presque festif dans sa profusion. C'était un inventaire à la Prévert version épicurienne et moderne. De quoi tenir un véritable siège de plusieurs jours, réparer les cœurs brisés par les séparations ou entamer une très longue, très singulière soirée entre trois adultes que le destin et un haut-parleur Bluetooth venaient de réunir de façon si imprévue. Je réglai mes achats avec ma carte bancaire, chargeai les nombreux sacs cabas en toile dans le grand coffre de la berline et redémarrai le moteur qui ronronna doucement dans la fraîcheur du soir. Cette fois-ci, la route finale vers la maison, sous les étoiles qui commençaient à percer le ciel noir, avait un tout autre goût : celui de l'aventure imprévue.
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