Derrière le cadre
Chapitre 1
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Couverture de Derrière le cadre, par tounet777
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Derrière le cadre — Chapitre 1

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Ce qui accroche dès les premières lignes, c'est la voix de Billy : ce mélange de rigueur technique et de panique intérieure qui filtre dans chaque détail — le post-it écrit « en lettres trop soigneuses », le café bu debout qui « ne passe pas ». Et puis il y a la façon dont le désir s'infiltre à travers le regard d'un stagiaire qui se raccroche à son carnet de notes comme à une bouée. On sourit, on compatit, et on ne lâche plus.

Derrière le cadre

Chapitre 1

Le téléphone vibre sur la table de la cafétéria. Un numéro que je ne connais pas. Je décroche en espérant encore que ce soit une erreur de standard.
— Allô, Billy Moreau ?
La voix est polie, professionnelle, un peu trop nette.
— Oui.
— Je vous appelle de la part de Horizon Productions. Je suis désolée de vous annoncer que nous devons annuler votre stage d’été. Des problèmes de financement de dernière minute sur le long-métrage. Le tournage est reporté indéfiniment. Nous vous enverrons un mail de confirmation dans la journée.
Je reste silencieux. Autour de moi, les plateaux claquent, quelqu’un rit trop fort près de la machine à café. La voix continue, presque gentille :
— Nous comprenons que c’est un court préavis. N’hésitez pas à nous recontacter l’année prochaine si…
J’ai déjà raccroché.
Je reste assis une bonne minute, le téléphone encore dans la main, l’écran noir. Une semaine. Exactement une semaine avant le début prévu. J’avais déjà trié mes vêtements, noté les horaires de RER, acheté un carnet neuf pour les notes de plateau. Tout était prêt. Et maintenant plus rien.
Je me lève sans réfléchir. Je traverse le campus d’un pas trop rapide, presque en courant. Les couloirs de l’université me paraissent plus longs que d’habitude. Quand j’arrive devant le bureau de Monsieur Journey, je frappe trop fort.
— Entrez.
Il est penché sur une pile de scripts annotés, lunettes glissées au bout du nez. Il relève la tête, me regarde, et son expression change immédiatement.
— Billy. Qu’est-ce qui se passe ?
Je reste debout, près de la porte. Ma voix sort un peu trop aiguë.
— Horizon a annulé. Aujourd’hui. Une semaine avant. Ils n’ont plus le budget.
Monsieur Journey retire ses lunettes, se frotte le front. Il ne dit rien pendant plusieurs secondes. Puis il se lève, ouvre le tiroir de droite de son bureau et en sort un carnet épais, usé, bourré de post-it et de numéros griffonnés.
— Asseyez-vous.
Je m’assois sur la chaise en face de lui. Mes mains tremblent un peu. Je les cache sous la table.
Il feuillette le carnet en silence. Page après page. Il murmure des noms, en raye certains, en entoure d’autres. Au bout d’un moment, il s’arrête, pose le doigt sur une ligne, et décroche le téléphone fixe de son bureau.
— Marlène ? C’est Journey. Oui, ça fait un moment… Écoute, j’ai un étudiant en urgence. Stage technique, caméra, lumières, son, tout ce que vous voulez. Il est sérieux, travailleur, il a besoin de valider son année. Vous avez encore quelque chose ?
Il écoute. Hoche la tête. Jette un regard vers moi.
— Oui, je sais ce que c’est. Mais il n’a pas le choix. Et vous non plus, apparemment, si vous cherchez encore quelqu’un… D’accord. Mardi matin, neuf heures. Je lui donne l’adresse. Merci, Marlène.
Il raccroche. Me regarde longuement. On dirait qu’il cherche ses mots.
— Billy… j’ai une option. Mais je préfère vous prévenir tout de suite : c’est particulier.
Je reste silencieux. Il continue, la voix un peu plus basse.
— La boîte s’appelle Aphrodite Films. C’est du cinéma pour adultes.
Le silence qui suit est énorme. Je sens mon visage s’échauffer. Monsieur Journey se frotte à nouveau le front, visiblement mal à l’aise.
— Je… je n’y connais absolument rien, Monsieur. Vraiment. Je n’ai jamais…
— Une caméra est une caméra, Billy. Une focale de cinquante millimètres reste une focale de cinquante millimètres. Un plan-séquence reste un plan-séquence. Allez-y pour la technique. Le reste ne vous regarde pas. Vous n’êtes pas obligé de regarder ce qui se passe devant l’objectif. Vous regardez le cadre, la lumière, le mouvement. C’est tout.
Je baisse les yeux. Mes doigts s’accrochent au bord de la chaise.
— Et si je… si je n’y arrive pas ?
— Vous y arriverez. Parce que vous n’avez pas le choix. Et parce que vous êtes meilleur technicien que vous ne le croyez. Marlène m’a dit qu’ils avaient encore un poste d’assistant caméra ouvert. C’est ça ou rien. Le stage est obligatoire pour valider l’année. Vous le savez.
Je hoche la tête, trop vite. Je n’arrive pas à parler.
— Vous avez jusqu’à demain soir pour me dire si vous acceptez. Mais franchement, Billy… acceptez. Et essayez de ne pas trop y penser.
Je quitte son bureau sans vraiment savoir comment je suis arrivé jusqu’à la porte. Dans le couloir, le soleil de fin d’après-midi rentre par les grandes baies vitrées. Tout a l’air anormalement normal.
La nuit suivante, je ne dors presque pas.
Dans ma chambre d’étudiant, les manuels de cadrage sont encore ouverts sur le bureau. Le carnet de notes de Monsieur Journey est posé à côté, ouvert à la page des optiques. J’ai noté l’adresse d’Aphrodite Films sur un post-it jaune, en lettres trop soigneuses. Je le regarde depuis une heure.
À un moment, vers deux heures du matin, je sors mon ordinateur. Je tape le nom de la société. Le site apparaît. Logos roses et noirs. Des titres. Des vignettes. Je clique presque par accident sur une vidéo gratuite mise en avant.
Je regarde.
Cinq minutes. Peut-être six.
C’est… bruyant. Mécanique. Les corps bougent trop vite, les expressions sont forcées, la lumière est plate et trop blanche. Il n’y a pas de silence. Pas de regard. Pas de vraie respiration. Juste des sons, des angles, des répétitions. Je ferme l’ordinateur d’un geste trop brusque. Mon cœur bat trop fort. J’ai la gorge serrée, comme si j’avais avalé quelque chose de trop grand.
Je reste assis au bord du lit, les mains sur les genoux. Je me répète la phrase de Monsieur Journey en boucle : Une focale de cinquante millimètres reste une focale de cinquante millimètres. Mais dans ma tête, les images que je viens de voir se superposent à tout ce qu’on m’a appris. Le cadre soigné. La lumière qui sculpte. Le silence entre deux répliques. Rien de tout ça n’existe dans ce que j’ai regardé. C’est juste… fonctionnel. Et dégoûtant. Vraiment dégoûtant.
Comment je vais y arriver demain matin ?
Je range nerveusement mon carnet de cours dans le sac. Je vérifie trois fois la batterie de mon bloc-notes. Je regarde l’adresse encore une fois. Puis je m’allonge sans éteindre la lumière. Le plafond est blanc, parfaitement blanc. Je fixe un point jusqu’à ce que mes yeux piquent.
Demain, à neuf heures, je vais pousser une porte. Et je n’ai absolument aucune idée de ce qui m’attend de l’autre côté.
Je me réveille avec la gorge nouée et le cœur déjà trop haut dans la poitrine.
La lumière grise du matin filtre à travers les volets mal fermés. Mon réveil n’a même pas sonné ; c’est l’angoisse qui m’a sorti du sommeil. Je reste allongé quelques secondes, le regard fixé au plafond, en me répétant que je pourrais encore envoyer un message à Monsieur Journey pour lui dire que je suis malade. Que j’ai une gastro. Une migraine. N’importe quoi. Mais je sais que je ne le ferai pas.
Je me lève. La boule dans mon ventre est si dense que chaque mouvement me semble un effort. Dans la cuisine minuscule, je prépare un café trop fort. Je le bois debout, appuyé contre le plan de travail. Il a un goût métallique. Il ne passe pas. Je le force quand même, gorgée après gorgée, jusqu’à ce que mon estomac se contracte douloureusement. Je m’habille avec des gestes automatiques : jean sombre, t-shirt noir, veste légère. Je vérifie trois fois le contenu de mon sac. Carnet de notes. Stylo. Bloc-notes. Bouteille d’eau. L’adresse d’Aphrodite Films, écrite d’une écriture trop soignée sur un post-it jaune.
Dans le RER, je m’assois près de la fenêtre et je regarde défiler les banlieues. Mon reflet dans la vitre me paraît étrange, presque fantomatique. Les autres voyageurs lisent, écoutent de la musique, regardent leur téléphone. Personne ne sait que je vais passer la journée dans une société de films pornographiques. Personne ne sait que j’ai regardé une de leurs vidéos la nuit dernière et que j’en suis encore dégoûté. Et pourtant, en même temps, quelque chose d’autre gronde au fond de moi. Une curiosité honteuse. Une peur qui ressemble presque à de l’excitation. Je serre mon sac contre moi et je fixe le paysage jusqu’à ce que les yeux me piquent.
Quand je descends à la station indiquée, mes jambes tremblent un peu. Le bâtiment est une ancienne usine reconvertie, façade de brique claire et grandes baies vitrées. Rien de glauque. Rien de sordide. Pas de néons roses, pas d’enseignes vulgaires. Juste une plaque discrète en métal brossé : Aphrodite Films.
Je reste planté sur le trottoir plusieurs secondes, le cœur qui bat si fort que j’entends le sang dans mes oreilles. Puis je pousse la porte.
L’intérieur est baigné de lumière naturelle. Le sol est en béton ciré clair, les murs blancs, des plantes vertes dans les angles. Dans l’open space, deux techniciens en t-shirt discutent autour d’une table haute en comparant des devis de projecteurs LED. L’un d’eux mange un croissant. L’autre boit un café dans un gobelet en carton. Ça sent le café et le bois neuf. Pas du tout ce que j’imaginais.
— Billy ?
La voix est claire, énergique. Une femme d’environ quarante ans s’avance vers moi, un storyboard sous le bras et une tasse encore fumante dans l’autre main. Cheveux courts, blazer noir, sourire franc. Marlène.
— Journey m’a dit que tu étais son meilleur élément en cadre. Bienvenue à la maison.
Elle me tend la main. Sa poignée est ferme, chaleureuse. Je murmure un « bonjour » trop bas.
— Suis-moi, je te fais le tour du propriétaire. On a pas mal de boulot aujourd’hui, alors je vais aller vite.
Elle m’entraîne dans un couloir lumineux. Deux assistants déchargent des caisses d’objectifs RED. Tout le monde a l’air concentré, professionnel, presque ordinaire.
— Ici, c’est le vestiaire et la régie matériel. Tu y déposes tes affaires.
Elle s’arrête devant une rangée de casiers métalliques gris. Le numéro sept est juste devant nous. Sur la porte, écrit au feutre noir d’une écriture large et assurée : Mathis.
— Casier numéro sept. Tu vas le partager avec Mathis, un des acteurs. C’est le seul encore libre, et il n’est presque jamais là en même temps que les techniciens. Pose tes affaires en haut, laisse-lui le bas. Ça se passe bien d’habitude.
Je regarde l’étiquette. Le prénom me semble déjà trop intime. Je n’ai aucune idée de qui est ce Mathis. Je hoche simplement la tête sans répondre, la gorge un peu plus serrée.
— Là-bas, le plateau un. Et à droite, le plateau deux, c’est là que tu seras aujourd’hui. On gère tout nous-mêmes : lumière, son, étalonnage. Tu vas vérifier la batterie du micro canon et apporter deux bouteilles d’eau sur le plateau. Ah, et… ne rougis pas trop quand tu entres. On tourne la scène trois et le figurant a froid.
Elle me lance un clin d’œil amusé. Je sens mes joues s’embraser instantanément. Je hoche encore la tête, incapable d’articuler un mot.
Le plateau deux est plus grand que je ne l’imaginais. Décors sobres : un salon moderne, des draps blancs, une lumière déjà installée. Et au milieu, deux hommes complètement nus.
Je m’arrête net.
L’un d’eux est en train de se faire maquiller le torse. L’autre discute calmement avec le chef opérateur, les mains sur les hanches, sans la moindre gêne. Leurs corps sont… parfaits. Musclés, lisses, bronzés sous les projecteurs. Je baisse immédiatement les yeux. Mon cœur s’emballe d’une façon différente, plus sourde, plus confuse. Je m’accroche à mon carnet de notes comme à une bouée.
Marlène s’arrête un instant à côté de moi et baisse un peu la voix.
— L’acteur principal, c’est StanXXL. Celui-là, le grand. L’autre, c’est JohnB. Ils tournent ensemble depuis un moment.
Je hoche la tête sans oser lever les yeux. StanXXL. Le nom me dit vaguement quelque chose, peut-être une vignette vue la nuit dernière.
Marlène me présente rapidement au chef opérateur, un homme d’une cinquantaine d’années nommé Marc, barbe grise et regard fatigué.
— C’est Billy, le stagiaire de Journey. Il est bon. Laisse-le observer.
Marc me salue d’un signe de tête et reprend ses réglages. Je me réfugie dans un coin, derrière un projecteur, et j’ouvre mon carnet. Je note n’importe quoi. La température des LED. L’angle du softbox. Tout sauf ce qui se passe devant moi.
Pourtant, malgré moi, mon regard revient.
Et c’est là que je le vois vraiment pour la première fois.
StanXXL.
Il entre sur le plateau en peignoir ouvert, une bouteille d’eau à la main. Quand il l’enlève, le silence semble se densifier autour de moi. Son corps est… stupéfiant. Épaules larges, pectoraux dessinés, ventre plat strié de muscles, hanches étroites. Et entre ses jambes, même au repos, son sexe est énorme. Épais, long, lourd. Je n’ai jamais rien vu de pareil, même dans la vidéo de la nuit dernière. Mon souffle se bloque. Une chaleur étrange me monte le long de la nuque. Je détourne les yeux si vite que j’en ai mal au cou.
Le tournage commence.
Les corps s’entremêlent. Les gémissements remplissent le plateau. Je fixe mon carnet avec une intensité absurde. Mes oreilles brûlent. Mon estomac se tord. Je me sens à la fois hors de place et étrangement présent, comme si je n’arrivais pas à m’extraire complètement de la scène. Chaque fois que StanXXL est dans le cadre, mon regard le fuit et y revient malgré moi. Son corps me trouble d’une façon que je n’arrive pas à nommer. Ce n’est plus seulement du dégoût. C’est autre chose. Plus chaud. Plus honteux.
À un moment, Marc râle doucement devant son moniteur.
— Putain, c’est plat. On dirait un catalogue IKEA.
Je lève les yeux malgré moi. L’image est effectivement sans relief. Les ombres sont dures, la peau trop blanche sous les LED. Et soudain, les paroles de Monsieur Journey me reviennent, claires, précises.
Je fais un pas hésitant.
— Excusez-moi…
Marc se tourne vers moi, un sourcil levé.
— Si… si on plaçait une gélatine chaude sur le projecteur de gauche et qu’on cadrait un peu plus en amorce sur l’épaule… ça donnerait une texture plus douce. Moins brute. C’est ce que Monsieur Journey nous répétait toujours pour adoucir les ombres sur la peau.
Un silence. Puis Marc regarde le moniteur, puis moi, puis le moniteur.
— Faites ce qu’il dit.
L’assistant lumière obéit. Quelques secondes plus tard, l’image change. Les muscles se dessinent autrement. La lumière caresse au lieu de frapper. C’est presque… beau.
Marc hoche la tête lentement.
— Pas bête du tout, le gamin.
Il me tape l’épaule avec un respect nouveau. Quelque chose se dénoue un peu dans ma poitrine. Pour la première fois de la journée, je me sens un peu moins hors du monde.
La journée s’étire. Je vérifie des batteries, j’apporte de l’eau, je note des réglages. Chaque fois que StanXXL est dans le cadre, mon regard le fuit et y revient malgré moi. Son corps me trouble d’une façon que je n’arrive pas à nommer. Ce n’est plus seulement du dégoût. C’est autre chose. Plus chaud. Plus honteux. Je ne sais même pas si je réussirai à le regarder en face un jour.
Quand le dernier « coupez » retentit, l’équipe se disperse rapidement. Dans moins de vingt minutes, le plateau est presque vide. Je reste seul pour enrouler les câbles HDMI et ranger les projecteurs. Mes doigts tremblent un peu. La fatigue et la tension de la journée me tombent dessus d’un coup.
C’est à ce moment-là que la porte de la cabine s’ouvre.
StanXXL en sort, une serviette blanche jetée négligemment sur une épaule. Il est encore complètement nu. Ses cheveux sont un peu en désordre, sa peau encore brillante de sueur sous les lumières restantes. Il marche vers les douches… puis s’arrête en me voyant accroupi par terre, en train de lutter avec un câble épais qui refuse de s’enrouler correctement.
— Attends. Laisse-moi t’aider. Ces câbles-là sont de vrais serpents.
Sa voix est plus grave, plus posée que sur le plateau. Il s’approche. Trop près. Je lève les yeux par réflexe… et mon regard glisse.
Son torse. Son ventre. Puis plus bas.
Son sexe est là, au repos, énorme, lourd, parfaitement formé. Même détendu, il domine l’espace entre ses cuisses. Je sens mon visage s’embraser d’un rouge violent. Une vague de chaleur me traverse tout le corps, mêlée d’une panique pure. Je fixe le sol comme si ma vie en dépendait.
— N-non ! Merci… c’est gentil mais… je… ça va aller ! Je peux gérer tout seul !
Ma voix est ridicule, trop aiguë, trop rapide. Il s’accroupit quand même à côté de moi. Ses genoux sont à quelques centimètres des miens. Je sens la chaleur de son corps. L’odeur propre de sa peau mélangée à un reste de parfum léger.
Il attrape le câble avec une aisance désarmante et commence à l’enrouler d’un geste fluide.
— Relax. Je ne mords pas… enfin, pas sans scénario.
Il rit doucement. Un rire bas, amusé, sans moquerie. Je risque un regard vers son visage. Il est encore plus beau de près. Mâchoire marquée, yeux clairs, une petite cicatrice au-dessus du sourcil gauche. Et ce sourire.
— Sur les affiches, ils m’appellent StanXXL… mais pour toi, c’est juste Mathis. D’accord ?
Mathis.
Le prénom écrit en noir sur la porte du casier numéro sept.
Je hoche la tête, incapable de parler. Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende. Je reste penché sur le câble, les oreilles en feu, essayant désespérément de ne pas regarder plus bas. Mais mon esprit, lui, ne peut s’empêcher de revenir à ce que j’ai vu. À la taille. À la forme. À la façon dont ça reposait contre sa cuisse. Et maintenant à ce prénom. Mathis. StanXXL. La même personne.
Il finit d’enrouler le câble et me le tend. Nos doigts se frôlent un instant.
— T’as fait du bon boulot aujourd’hui, tu sais. Marc a parlé de toi pendant la pause. Il a dit que t’avais l’œil.
Je relève enfin la tête, juste assez pour croiser son regard. Il sourit encore, plus doucement cette fois.
— Je vais prendre une douche. Si tu veux, on peut aller boire un verre après.
La proposition me prend tellement au dépourvu que je reste muet une seconde de trop.
— Je… j’ai mon dernier RER dans trente minutes, finis-je par balbutier.
Mathis hoche la tête, sans la moindre impatience.
— Je te raccompagnerai si tu veux. Ma voiture est sur le parking. On se retrouve dehors dans quinze minutes, d’accord ?
Il se relève et s’éloigne vers les douches, nu, naturel, sans la moindre gêne. Je reste accroupi par terre, le câble entre les mains, le souffle court, le corps traversé d’une confusion brûlante que je ne sais pas encore nommer.
Quinze minutes.
Dehors.
Avec lui.
Je reste planté sur le parking, adossé à un poteau de lumière, les bras croisés trop fort sur mon sac. Quinze minutes. Il a dit quinze minutes. Mon cœur n’a pas ralenti depuis qu’il est parti sous la douche. Chaque bruit de pas me fait sursauter. Je regarde ma montre toutes les trente secondes. Je me demande ce que je fais là. Pourquoi j’ai accepté. Pourquoi je n’ai pas inventé une excuse et pris le RER comme prévu.
La porte du studio s’ouvre dans un grincement doux.
Et Mathis apparaît.
Je m’attendais encore, quelque part, à voir StanXXL. Le corps nu, imposant, presque irréel sous les projecteurs. Mais ce n’est plus lui. Mathis porte un jean brut parfaitement ajusté, un t-shirt blanc simple qui épouse juste ce qu’il faut de ses épaules, et une veste en cuir souple, légèrement ouverte. Ses cheveux encore humides de la douche tombent naturellement sur son front. Il a l’air… normal. Et en même temps, tellement plus beau que tout ce que j’ai vu aujourd’hui. Une beauté calme, accessible, presque dangereuse.
Quand il s’approche, une bouffée de parfum me frappe. Boisé, chaud, légèrement sucré. Ça sent le savon cher et quelque chose de plus intime, de plus personnel. Mon pouls s’emballe. Je baisse les yeux une seconde, incapable de soutenir son regard.
— Alors, notre cadreur vedette a survécu à sa première journée ? lance-t-il avec un sourire lumineux.
Sa voix est plus douce dehors, moins posée qu’en plateau. Il s’arrête juste devant moi. Trop près. Sa main se pose un instant sur mon épaule, un geste léger, amical, et pourtant je sens la chaleur de ses doigts à travers mon t-shirt. Je rougis immédiatement.
— Oui… ça va, je m’en suis sorti, je murmure.
Il sourit davantage, clairement amusé par ma rougeur.
— T’es mignon quand tu rougis, tu sais ça ?
Je ne réponds pas. Je n’arrive même pas à regarder son visage en entier. Il retire sa main, mais la sensation reste.
— Viens. Je connais un petit bar hyper tranquille à deux rues d’ici. Ça nous fera du bien de décompresser. Rien de bruyant, promis.
Je hoche la tête. Les mots sortent tout seuls.
— Oui… avec plaisir.
On marche côte à côte sur le trottoir. Mathis a une démarche détendue, les mains dans les poches de sa veste. De temps en temps, son bras frôle le mien. Chaque contact me fait sursauter intérieurement. Je regarde mes pieds, le sol, les vitrines, n’importe quoi sauf lui. Il parle un peu de la journée, de Marc qui a été impressionné par mon idée de lumière, de JohnB qui se plaint toujours du froid sur le plateau. Sa voix est chaude, régulière. Je réponds par monosyllabes, trop conscient de sa présence à côté de moi.
On arrive devant le bar. Les rideaux métalliques sont baissés. Une petite pancarte cartonnée est scotchée dessus : Fermeture exceptionnelle ce mardi.
Mathis s’arrête net. Il croise les bras, lève les yeux au ciel et pousse un soupir exagérément dramatique.
— Mais c’est une blague… Un mardi soir ? Je leur fais une pub d’enfer toute l’année et ils me plantent le seul soir où je veux offrir un verre au stagiaire le plus doué de la promotion Journey !
Malgré ma gêne, un petit rire m’échappe. Il se tourne vers moi, les yeux plissés de malice.
— Tu ris, c’est déjà ça. T’es moins tendu que tout à l’heure.
Je rougis encore. Il le remarque immédiatement et son sourire s’élargit.
— Et tu redeviens tout rouge. C’est un talent, ça ?
— Arrête…, je murmure, en détournant le visage.
Il rit doucement, sans moquerie réelle, juste amusé. Puis il se tourne complètement vers moi, les mains toujours dans les poches.
— Bon. Hors de question de rester sur un échec. Plan B : j’ai des boissons fraîches chez moi, un canapé très confortable, et mon appart est à dix minutes en voiture. On retourne à la caisse, je te ramène. Enfin… si tu n’as pas trop peur de venir chez moi, évidemment.
Il penche légèrement la tête, un sourcil levé, le ton clairement taquin.
— Promis, je range mes crocs et je ne mords pas sans ton accord.
La chaleur me monte violemment aux joues. Je sens mon visage brûler. Mathis me regarde avec un amusement doux, presque tendre. Il tend la main et, d’un geste naturel, relève un peu le col de ma veste qui était tordu, ses doigts effleurant mon cou. Le contact est bref, mais il me fige sur place.
— Hé… respirer, Billy. C’est juste un verre. Rien de plus.
Sa voix est plus basse maintenant. Plus douce. Je lève enfin les yeux vers lui. Il me regarde sans pression, juste avec cette bienveillance un peu espiègle qui semble naturelle chez lui.
Je hoche la tête. Ma voix sort plus bas que prévu.
— Non… je n’ai pas peur. Va pour le plan B.
Son sourire s’adoucit. Il donne une petite tape amicale sur mon bras, puis laisse sa main glisser un instant le long de mon avant-bras avant de la retirer.
— Parfait. On retourne à la voiture, alors.
On fait demi-tour vers le parking. Cette fois, il marche un peu plus près. Parfois son épaule frôle la mienne. Parfois sa main vient brièvement toucher mon dos pour me guider entre les voitures. Chaque contact m’envoie une décharge confuse dans la poitrine. Je reste silencieux, le cœur trop grand, les joues encore chaudes, en me demandant comment j’ai pu accepter si facilement… et pourquoi, malgré toute ma gêne, je n’ai absolument aucune envie de faire demi-tour.
La voiture de Mathis est une berline sombre, propre, sentant encore un peu le cuir neuf. Il ouvre la portière passager pour moi avant de contourner le capot. Le geste me prend au dépourvu. Je m’installe, le sac sur les genoux, les mains crispées dessus. Quand il démarre, la pénombre de l’habitacle me donne l’impression d’être encore plus proche de lui.
On roule en silence quelques minutes. Mathis conduit d’une main nonchalante, l’autre posée sur le levier de vitesse. De temps en temps, son regard glisse vers moi.
— Tu sais… pour quelqu’un qui débarquait sur un plateau terrorisé ce matin, tu t’en sors diablement bien.
Je sens déjà la chaleur monter.
— Et en plus, tu es vraiment mignon quand tu es concentré. Ou quand tu rougis. Ou… un peu tout le temps, en fait.
Je me ratatine légèrement contre la portière. Mes oreilles brûlent. Dans le noir, j’espère qu’il ne voit pas à quel point mon visage est rouge, mais son petit rire bas me prouve le contraire.
— Arrête…, je murmure.
— Pourquoi ? C’est vrai.
Il pose brièvement sa main sur mon genou, un contact léger, presque anodin, avant de la retirer pour tourner. Mon cœur, lui, ne revient pas à sa place.
L’appartement est au quatrième étage d’un immeuble calme. Mathis ouvre la porte et allume les lumières d’un geste. Je m’attendais à quelque chose de plus… ostentatoire. Au lieu de ça, c’est spacieux, lumineux même la nuit grâce aux grands rideaux semi-ouverts, décoré avec goût. Des plantes vertes bien entretenues, des affiches de cinéma classiques encadrées, un canapé d’angle gris clair immense, un ordre presque maniaque. Rien à voir avec les clichés que j’avais en tête.
— Fais comme chez toi. Je prends les bières.
Il revient avec deux bouteilles bien fraîches, en ouvre une et me la tend. On s’installe sur le canapé. Au début, il laisse un espace raisonnable entre nous. Puis, au fil des minutes, cet espace se réduit. Mathis parle. Il raconte des anecdotes absurdes de tournage : un figurant qui a oublié son texte en plein milieu d’une scène, un technicien qui a fait tomber un projecteur sur le pied de JohnB, Marlène qui gère tout le monde d’une main de fer dans un gant de velours. Je ris. Vraiment. Pour la première fois de la journée, je ris sans me retenir.
— Non mais regarde-moi quand je te dis ça, tu as un sourire absolument solaire, Billy. Faut l’exhiber plus souvent.
Il s’est rapproché. Son genou touche presque le mien. Sa main vient reposer un instant sur mon avant-bras, le pouce traçant un petit cercle distrait.
Puis il devient plus sérieux. Il me prend doucement la main. Sa paume est chaude, ses doigts un peu rudes. Son pouce caresse le dos de la mienne.
— Écoute… je ne veux pas aller trop vite. Mais j’ai une envie irrésistible de t’embrasser depuis tout à l’heure.
Le silence qui suit est total. Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende. Je reste figé, les lèvres entrouvertes, incapable d’aligner le moindre son. Mes yeux sont écarquillés. Je le regarde sans pouvoir bouger.
Mathis retire immédiatement sa main. Son expression change. Il a l’air soudain gêné, presque inquiet.
— Oh… désolé. J’ai été trop vite. Je… je t’ai mis mal à l’aise. Je pensais que c’était réciproque, mais je ne voulais pas…
— Non ! Non, attends !
Ma voix sort trop forte, trop aiguë. Je m’agite sur le canapé, les joues en feu.
— C’est… ce n’est pas ça du tout ! Tu es beau, Mathis. Vraiment. Magnifique, même. Ça n’a rien à voir avec toi. C’est juste que… je n’ai pas l’habitude. Je ne sais pas trop faire. Je…
Je m’arrête, la gorge nouée. Il me regarde avec une tendresse nouvelle, un sourire doux aux lèvres.
— Ok. Dans ce cas… respire un coup. Et laisse-toi aller. Si je vais trop loin, tu m’arrêtes. D’accord ?
Je hoche la tête, incapable de parler.
Il se penche lentement. Ses lèvres se posent sur les miennes. Le baiser est doux, prudent, presque chaste au début. Je suis maladroit. Trop raide. Mes lèvres ne savent pas quoi faire. Mathis laisse échapper un petit rire affectueux contre ma bouche, et malgré ma gêne, je souris aussi.
Il approfondit un peu. Sa main glisse sous mon t-shirt, chaude contre la peau de mon dos. Je sursaute par réflexe, un frisson me parcourant l’échine.
Mathis s’écarte juste assez pour parler, la voix encore un peu rauque, amusée :
— Oups… On dirait bien, sans y penser, que tu n’as jamais embrassé personne de ta vie. Ni mec, ni nana.
Les mots tombent. Je sens mon visage s’empourprer d’une façon spectaculaire. La honte me submerge si fort que j’ai les yeux qui piquent. Je baisse immédiatement le regard.
Mathis se fige. Son expression change radicalement.
— Oh merde… Billy, attends. Je suis désolé. Je déconnais, je ne voulais pas me moquer, je te jure.
Sa voix est sincère, presque paniquée. Il prend mes deux mains dans les siennes, relève doucement mon menton pour que je le regarde.
— C’est… c’est pas grave, je souffle. Tu ne pouvais pas savoir…
Il me regarde longuement, puis sourit, plus doucement cette fois.
— Si tu veux… on remet ça. On recommence le baiser à zéro. Et si je vais trop loin, tu m’arrêtes. Promis.
Je hoche lentement la tête.
Le second baiser est différent. Plus sûr. Mathis prend son temps. Ses lèvres sont chaudes, patientes. Je me détends un peu. Puis un peu plus. Sa main revient sous mon t-shirt, caresse mon dos avec lenteur, puis glisse sur mon flanc. Quand il commence à tirer le tissu vers le haut, je lève instinctivement les bras. Il me retire le t-shirt d’un geste fluide et le laisse tomber par terre.
Je suis torse nu devant lui. L’air de l’appartement me paraît plus frais soudain. Mathis me regarde avec une intensité qui me fait frissonner. Puis il s’écarte juste assez, un sourire brûlant aux lèvres, et me souffle :
— Tu peux me faire pareil… si tu as envie.
Ses yeux sont sombres, patients, et pourtant pleins d’une envie qu’il ne cherche même plus à cacher.
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Chapitre 2
Billy, stagiaire cadreur chez Aphrodite Films, découvre les coulisses d'un tournage pornographique aux côtés de Mathis, l'acteur vedette de la maison. Quand une crise soudaine s'abat sur la production — l'acteur prévu pour la scène clé vient d'annuler —, les regards se tournent vers lui. Billy n'est venu ici que pour tenir une caméra. Mais certaines journées ne ressemblent pas à ce qu'on avait prévu.
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